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POUCHKINE (1824) L’AQUILON – АКВИЛОН

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Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1824
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


1824
L’AQUILON
*

  АКВИЛОН
*

***

La Neuvième Vague
Девятый вал
1850
Ivan Aïvazovski
 Иван Константинович Айвазовский 
Санкт-Петербург, Государственный Русский музей
Musée Russe de Saint-Pétersbourg

***

Зачем ты, грозный аквилон,
Pourquoi, aquilon menaçant,
Тростник прибрежный долу клонишь?
Fouetter les roseaux de la terre ?
Зачем на дальний небосклон
Pourquoi longer l’horizon, effrayant,
  Ты облачко столь гневно гонишь?
Et persécuter ce nuage avec tant de colère ?

*

Недавно чёрных туч грядой
A présent, des crêtes de noirs nuages abondants
Свод неба глухо облекался,
Chargent la voûte céleste,
Недавно дуб над высотой
A présent, le chêne altier et sauvage
  В красе надменной величался…
Domine la plaine, triomphant…

*

 

Но ты поднялся, ты взыграл,
Mais tu t’es levé, mais tu as bondi
Ты прошумел грозой и славой —
En gémissant dans toute ta gloire, tu t’es déchaîné-
И бурны тучи разогнал,
Et les nuages orageux se sont évanouis,
И дуб низвергнул величавый.
Et le chêne majestueux s’est fracassé.

*

Пускай же солнца ясный лик
Désormais le soleil offre son lumineux visage,
Отныне радостью блистает,
Désormais il s’épanouit sereinement
И облачком зефир играет,
Pendant que le doux zéphyr taquine le nuage,
И тихо зыблется тростник.
Et les roseaux bruissent calmement.

**

 

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ALEXANDRE POUCHKINE
1824  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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NIKOLAUS LENAU POESIE GEDICHTE

LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur
POESIE DE NIKOLAUS LENAU

NIKOLAUS LENAU
Poète Autrichien
Österreichische Dichter
1802-1850

 

 

Traduction Jacky Lavauzelle

——–

die Gedichte
Les Poèmes


POESIE
GEDICHTE
Nikolaus LENAU

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AUS !

Ob jeder Freude seh’ ich schweben
Alors que la joie flotte sereine
Den Geier bald, der sie bedroht:
Aussitôt les vautours bientôt menacent :

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Das Kreuz
La Croix
1841

Ich seh ein Kreuz dort ohne Heiland ragen,
Je distingue une croix là-bas sans son Sauveur,
Als hätte dieses kalte Herbsteswetter,
Comme si ce temps d’automne glacial,

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Der Schwarze See
La Mer Noire

Die Tannenberge rings den tiefen See umklammen
Les montagnes de sapins encerclent la profonde mer
Und schütten in den See die Schatten schwarz zusammen.
 Qui versent dans le lac leurs ténébreuses ombres .

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Der Seelenkranke
1836

Ich trag im Herzen eine tiefe Wunde
Je porte une blessure profonde dans le cœur
 Und will sie stumm bis an mein Ende tragen;
Et je désire la conserver jusqu’à ma fin ;

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Eitel nichts !
Vanité !
1844

‘s ist eitel nichts, wohin mein Aug ich hefte!
Partout où je pose mes yeux, je vois de la vanité !
 Das Leben ist ein vielbesagtes Wandern,
La vie est une longue randonnée,

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SUR NIKOLAUS LENAU

Nikolaus Lenau et Sophie von Löwenthal
Le martyre d’un poète
par Adolphe BOSSERT
1907

Lenau avait trente et un ans. Il venait de publier son premier volume de poésies chez Cotta. Il s’occupait de la composition de Faust ; il entrait dans sa période de maturité féconde. Frankl, un des hommes qui l’ont le mieux connu, trace de lui le portrait suivant : « Lenau était petit et trapu ; il avait la démarche lente, presque paresseuse, et la tête penchée en avant, comme s’il eût cherché quelque chose par terre. Tous ses traits avaient un air de noblesse.

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NiKolaus Lenau et Sophie von Löwenthal – Le martyre d’un poète – par Adolphe BOSSERT 1907

LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

 NIKOLAUS LENAU
&
SOPHIE VON LÖWENTHAL

 

NIKOLAUS LENAU
Poète Autrichien
Österreichische Dichter
1802-1850

&
SOPHIE von LÖWENTHAL
1810-1889 

 

 

die Gedichte
Les Poèmes


Le martyre d’un poète
Nicolas Lenau et Sophie Lœwenthal
Adolphe Bossert
(1832 – )
1907

En arrière plan
Jean-Auguste-Dominique Ingres
Roger délivrant Angélique
1819
Musée du Louvre Paris

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Le martyre d’un poète
Nicolas Lenau & Sophie Lœwenthal
Nikolaus Lenau & Sophie von Löwenthal

 

LE GENIE LYRIQUE DE LENAU
Il semble que la partie autrichienne de la littérature allemande ait surtout attiré l’attention de la critique française : car la littérature allemande a encore ses provinces, et le même esprit ne règne pas en Prusse et en Autriche, en Souabe et sur les bords du Rhin. L’Autriche a donné à l’Allemagne, au siècle dernier, deux grands poètes, le poète dramatique Grillparzer et le poète lyrique Lenau. M. Ehrhard a écrit sur Grillparzer un beau livre, qui a été traduit en allemand. Lenau a été l’objet de deux thèses de doctorat, celles de M. Roustan et de M. Reynaud, l’une plus biographique, l’autre plus philosophique, l’une et l’autre très étudiées et très approfondies en leur genre. Précédemment déjà, M. André Theuriet avait analysé, avec sa pénétration habituelle, le génie lyrique de Lenau ; il avait même accompagné son étude d’élégantes traductions en prose et en vers.
LE PRELUDE DE SA FOLIE
Aussi n’est-ce point sur les caractères de la poésie de Lenau que nous avons l’intention de revenir ; nous voudrions nous arrêter seulement sur un des derniers épisodes de sa vie, ses relations avec Sophie Lœwenthal, qui furent sinon la cause, ou l’une des causes, du moins le prélude de sa folie.

TOUTE SA PASSION ET TOUTE SON AMERTUME
Une partie des Lettres à Sophie avait déjà été insérée dans la copieuse et un peu confuse biographie de Lenau, faite par son beau-frère Antoine Schurz, et publiée en 1858. Plus tard, en 1891, le poète médecin Frankl retira des papiers de Sophie une série de billets que Lenau adressait à son amie après une visite ou une promenade, ou le matin au réveil, ou la nuit aux heures d’insomnie, ou encore en voyage, des billets qu’il lui remettait selon l’occasion, et auxquels elle répondait. C’est une sorte de conversation à distance, à laquelle il ne manque que les réponses, un journal intime dans lequel le poète déverse, avec une entière sincérité, toute sa passion et toute son amertume. Mais les deux publications, même celle de Frankl, offraient des lacunes.
VOIR CE QUI SE PASSAIT DANS L’ÂME DU PAUVRE POETE
Le professeur Edouard Gastle nous donne aujourd’hui un texte complet des confidences de Lenau ; il y joint des extraits d’un journal que Sophie rédigea pendant deux années de sa jeunesse. Enfin nous avons l’unique ouvrage de Sophie Lœwenthal, son roman qui jusqu’ici était resté inédit, et qui donne la mesure de son goût littéraire. Nous savons donc, sur son esprit et son caractère, et sur ses relations avec Lenau, tout ce que nous saurons jamais ; mais ce que nous savons suffit pour nous faire voir ce qui se passait dans l’âme du pauvre poète pendant ces années de martyre où sombra son intelligence.

I

LE DEMON DE L’INCONSTANCE
Au mois d’octobre 1833, Lenau revenait à Vienne, où il avait fait une partie de ses études. Jusque-là, selon sa propre expression, c’était « le démon de l’inconstance » qui avait déterminé sa carrière. Né à Csatad, en terre hongroise, mais de parens allemands, il avait vécu tour à tour à Pesth, à Tokay, à Vienne, à Presbourg, selon les besoins de sa famille, qui était pauvre ; et il s’était occupé successivement de philosophie, de droit, de médecine, même d’agronomie, sans fixer son esprit sur aucune étude spéciale. Puis il s’était affilié à la petite école poétique de Souabe, dont le siège principal était à Stuttgart ; il avait trouvé là une revue, le Morgenblatt, et un éditeur, Cotta. Après un voyage en Amérique, où il avait laissé ses dernières illusions et même une partie de sa fortune, il s’était encore, une fois arrêté à Stuttgart, où l’attachaient désormais de vives admirations et de chaudes amitiés. Enfin, toujours poussé par le même démon, il revenait à Vienne, son autre patrie littéraire, précédé cette fois d’une réputation qui s’étendait peu à peu à toutes les régions de l’Allemagne.

UN AIR DE NOBLESSE
Lenau avait trente et un ans. Il venait de publier son premier volume de poésies chez Cotta. Il s’occupait de la composition de Faust ; il entrait dans sa période de maturité féconde. Frankl, un des hommes qui l’ont le mieux connu, trace de lui le portrait suivant : « Lenau était petit et trapu ; il avait la démarche lente, presque paresseuse, et la tête penchée en avant, comme s’il eût cherché quelque chose par terre. Tous ses traits avaient un air de noblesse. Le front était pâle, large et haut, encadré de cheveux bruns, peu abondants, collés aux tempes. Dans les moments d’émotion, on pouvait voir une veine irritée courir de haut en bas sur ce front… Ses grands yeux bruns, sous l’empire de la passion, brillaient d’un feu sombre, puis, soudain apaisés, s’arrêtaient mollement sur celui avec lequel il s’entretenait de questions sérieuses concernant l’art et la vie. La bouche, largement fendue, plutôt sensuelle que noble, était ombragée d’une moustache ; il fallait que le menton fût toujours « lisse comme du velours. »
DES BOUFFEES DE FUMEE S’ECHAPPAIENT DE SES LEVRES
Le nez, qui tombait droit sur la bouche, était d’un beau dessin. Le vêtement était toujours simple et correct. Lenau n’éprouvait pas le besoin de parler, comme c’est souvent le cas chez les gens d’esprit capables de donner à leurs idées un tour artistique. Mais lorsqu’il était entraîné par un sujet qui le passionnait, il pouvait parler longuement, non sans énoncer de grandes pensées. La voix était alors lente et claire, les images frappantes, le tour original et incisif. Il aimait à faire des poses, quand il développait une idée, et des bouffées de fumée s’échappaient de ses lèvres, avant qu’il reprît son discours. Alors il accompagnait ses paroles d’un singulier mouvement des sourcils, qui se relevaient et se contractaient, et il roulait des yeux, comme s’il voulait, par cette mimique, souligner l’importance de ce qu’il disait… Il parlait un pur allemand, sans accent hongrois ni dialecte autrichien. » Ce portrait, tracé d’une main bienveillante et d’une main de poète, s’embellirait singulièrement si l’on interrogeait les femmes qui avaient connu Lenau à Stuttgart. « Le cœur me battait, dit l’une d’elles, comme dans l’attente des joies de la veille de Noël, lorsque j’entrai dans le salon où devait paraître Lenau. La maîtresse de maison me mena au-devant de lui, et je levai timidement les yeux sur cette belle tête, sur ce visage expressif… » Elle parle ensuite de « ce front noble, presque royal, » que sillonnent les rides de la pensée et de la passion, de ces yeux « dont elle a senti le regard jusqu’au fond de l’âme, » de ce qu’il y a dans tout l’être à la fois de doux et de puissant. Schwab assurait, au dire de sa femme, que ses poésies lui plaisaient mieux quand elles étaient récitées par Lenau. Justinus Kerner et Karl Mayer le consultaient et lui soumettaient leurs œuvres. Seul Uhland, l’écrivain le plus distingué de l’école, esprit ferme, lucide et pondéré, se tenait un peu à l’écart ; tout en reconnaissant le génie de Lenau, il était choqué de ses airs fantasques et des soubresauts de son humeur capricieuse.

LA MAISON HARTMANN-REINBECK
Le rendez-vous ordinaire du monde littéraire était la maison Hartmann-Reinbeck. Le conseiller Hartmann était un personnage considérable dans la ville ; il joignait la distinction de l’homme de cour à la bonhomie proverbiale du Souabe, il garda jusqu’à l’extrême vieillesse la lucidité de son esprit et l’affabilité de ses manières. Il avait reçu la visite de Gœthe, de Jean-Paul, de Schelling, de Tieck. L’aînée de ses quatre filles, Emilie, avait épousé George de Reinbeck, un veuf qui avait près de trente ans de plus qu’elle. Reinbeck était originaire de Berlin ; il avait d’abord enseigné l’allemand et l’anglais à l’École supérieure et au Corps des pages de Saint-Pétersbourg, et, à son retour de Russie, il avait été nommé professeur au gymnase de Stuttgart ; il dirigeait le Morgenblatt avec Haug. Ce qu’on remarquait le plus en lui, c’était la correction inaltérable de sa tenue, qui le rendait presque ridicule. Il avait de grandes ambitions littéraires, et il a rempli des volumes avec ses drames, ses nouvelles, ses récits de voyage, qu’on ne lisait déjà pas beaucoup de son temps, et qu’on ne lit plus aujourd’hui. Sa femme, en qui revivait la simplicité paternelle, lui était supérieure, quoiqu’elle n’ait jamais écrit que des lettres. « Tous ces gens, écrivait Lenau à son beau-frère Sohurz, vivent ensemble dans une même maison, qu’ils ont bâtie pour eux. et l’on ne saurait imaginer quelque chose de plus aimable >et de plus intime que cette vie commune. »

EMILIE DE REINBECK
Emilie de Reinbeck était la plus sage de toutes ces femmes qui s’empressaient autour du poète que l’on savait tourmenté d’inquiétudes chimériques et de maux réels. Elle était aussi la plus cultivée ; elle avait du talent pour la peinture ; elle partageait les promenades de Lenau, et souvent ils considéraient ensemble le même paysage, que chacun reproduisait à sa manière, l’un avec la plume, l’autre avec le pinceau. Emilie n’avait pas d’enfants ; elle avait huit ans de plus que Lenau, et elle lui voua une amitié qu’elle compare elle-même à l’amour d’une mère. « Tu sais, écrit-elle à Emma Niendorf, que c’est devenu un besoin pour mon pauvre cœur de consacrer à notre ami tout l’amour et toute la sollicitude que j’aurais voués à un enfant, si le ciel ne m’avait refusé ce bonheur. » Et ailleurs : « Dieu sait que sa santé physique et morale me tient à cœur, à tel point que je la lui assurerais volontiers par le sacrifice de ma vie. » Elle disait vrai. Ce sera Emilie de Reinbeck qui, plus tard, au détriment de sa propre santé et même au péril de sa vie, gardera le poète malade dans sa maison, jusqu’au jour où ses soins seront devenus impuissants.

II

UN HÔTE ASSIDU DU CAFE D’ARGENT
Lenau, pendant les séjours plus ou moins longs qu’il faisait à Vienne, ne pouvait manquer d’être un hôte assidu du Café d’Argent, où se rencontrait tout ce qui avait un nom dans les lettres et dans les arts. Là, dit Frankl, se faisaient et se défaisaient les réputations ; les débutants se mettaient sous l’œil des maîtres ; les œuvres manuscrites recevaient leur passeport pour l’imprimeur. On causait poésie, peinture et musique ; on se plaignait de la censure ; on parlait même politique à voix basse. Deux salles étaient réservées aux habitués ; ils trouvèrent un jour l’installation mesquine et voulurent se transporter ailleurs ; le garçon leur fit observer qu’ils ne pouvaient quitter un lieu où ils avaient journellement la perspective d’une couronne de lauriers : cette enseigne décorait, en effet, une boutique en face.
L’IRRESISTIBLE SOPHIE
Aux écrivains de profession se mêlaient des dilettantes, de grands seigneurs qui s’autorisaient de leur commerce avec les poètes pour faire eux-mêmes de la prose médiocre ou de mauvais vers, des fonctionnaires qui, selon l’expression de Platen, passaient leur matinée dans une chancellerie et le soir allaient faire un tour sur l’Hélicon. C’est probablement au Café d’Argent que Lenau se lia d’amitié avec Max Lœwenthal, qui l’introduisit auprès de sa femme, « l’irrésistible » Sophie.

FRANCOIS-JOACHIM KEYLE, LE PERE DE SOPHIE
Le père de Sophie, François-Joachim Kleyle, un Badois, après avoir terminé ses études juridiques à Vienne, s’était fait attacher à la maison de l’archiduc Charles, l’adversaire parfois heureux de Napoléon. Il était même entré si bien dans la confiance de l’archiduc, que celui-ci lui faisait écrire ses Souvenirs militaires sous sa dictée. Il fut nommé et enfin élevé à la dignité héréditaire de chevalier. Sans avoir une fortune considérable, il tenait son rang dans l’aristocratie viennoise, toujours friande de fêtes et de divertissemens. Il eut trois fils et cinq filles. On dit qu’il réunissait plusieurs fois par semaine ses filles pour leur faire des conférences sur l’histoire et les sciences naturelles. En même temps, la mère, personne toute pratique et très économe, les dressait aux soins du ménage. Sophie raconte dans son Journal que, dans un dîner, ce fut elle qui alla chercher le vin à la cave, prépara le café et se leva plusieurs fois de table pour assurer le service. En été, la famille se transportait à Penzing, aux environs de Vienne, où Kleyle avait une maison Lde campagne.

LA JEUNESSE DE SOPHIE
Dans le salon de sa mère, c’était Sophie qui attirait d’abord l’attention. Elle était plus gracieuse que belle. Elle avait la taille bien prise, des traits un peu lourds, des cheveux bruns qu’elle arrangeait en bandeaux, des yeux bleus, vifs et intelligens. Elle parlait bien le français, ce qui était l’ordinaire dans le grand monde viennois, et, ce qui était moins commun, elle écrivait bien l’allemand. Elle avait complété son instruction par des lectures ; elle avait du goût pour la poésie et la musique, et elle peignait des fleurs. Elle se mêlait volontiers aux conversations des hommes, et abordait alors les sujets les plus sérieux, sans affectation comme sans fausse honte. Elle aimait à recevoir des hommages, tout en sachant, avec une certaine grâce ironique, tenir les adorateurs à distance. Sensée avant tout, et même un peu raisonneuse, elle n’était pas incapable d’un mouvement de passion ou d’un élan d’enthousiasme, mais elle reprenait vite son empire sur elle-même. Elle eut, dans sa jeunesse, ce qu’on a appelé une passion, ce qui fut plutôt une amourette, à en juger par la manière dont elle en parle dans son Journal. Ce qu’on sait maintenant de ce court épisode de sa vie jette même un singulier jour sur son caractère.

LA LIAISON ENTRE SOPHIE ET LOUIS KOECHEL
Sophie avait quinze ans lorsqu’elle s’enflamma pour Louis Kœchel, précepteur des enfants du comte Grunne, qui était aide de camp de l’archiduc Charles. Kœchel était un homme instruit et un esprit original, botaniste distingué, en même temps que grand connaisseur en musique. Il avait donné à plusieurs reprises des marques d’attention à Sophie, et elle s’y était montrée sensible. Un jour, après une soirée passée au théâtre, elle écrit : « J’étais persuadée que Kœchel viendrait dans notre loge, et il vint en effet à la fin de la première pièce, une comédie insignifiante. Il était si gai, si aimable, qu’il m’en resta une impression agréable pour toute la soirée. A la sortie, comme nous regagnions notre voiture, il marcha à côté de moi et fut si animé que je lui demandai ce qui lui était arrivé d’heureux. « Que peut-il m’arriver de plus heureux, dit-il, que d’avoir passé une soirée en votre société ? » Ma mère m’appela : il s’inclina, avec une telle expression de joie sur sa figure, que je restai quelques instants à le regarder avant de pouvoir lui répondre. » Elle a cependant des doutes qui la tourmentent. Est-ce bien à elle, ou n’est-ce pas plutôt à sa sœur aînée que vont les préférences de Kœchel ? « Si j’étais seulement sûre qu’il m’aime, que je lui suis chère ! Il est vrai qu’il m’a quelquefois serré la main, qu’il m’a lancé des regards passionnés, mais il ne s’est jamais expliqué. O ciel ! donne-moi un signe qu’il m’aime, que je puis espérer ; sinon, fais-moi savoir le contraire, et je me détacherai coûte que coûte, j’entrerai en lutte avec mon cœur, et dans cette lutte je triompherai, je sens que j’en ai la force. »
« LA JOLIE MALIGNE » ET L’ORGUEIL FEMININ
Ce qu’elle craint le plus, c’est d’être méconnue, ou négligée, ou même quittée. Kœchel, dans une lettre intime qui est communiquée à Sophie, l’appelle un jour, d’un mot français, « la jolie maligne, » un mot qui pouvait être un compliment, et dans lequel elle voit une injure. « Me prend-il pour une poupée, écrit-elle, pour un jouet, l’amusement d’un instant ?… Malheur à la pauvre femme qui a pu s’attacher à un bonhomme de neige comme lui, qui a pu croire qu’un convive de pierre au festin de la vie pouvait éprouver un sentiment humain ! Ainsi moi aussi je me suis laissé prendre ? C’est délicieux ! Mais grâces soient rendues au Créateur, qui a donné à la plus faible de ses créatures une force pour se délivrer ! L’orgueil féminin, c’est l’aile qui me portera désormais. Les natures molles succombent, désespèrent, aiment éternellement et infiniment, et deviennent un objet de risée. Je veux être payée de retour, être aimée, ou du moins estimée. S’il ne peut m’aimer, il faudra qu’il m’estime. Oh ! comme cela bouillonne en moi ! Patience, ma fille, il faut dormir là-dessus, réfléchir, et prendre ensuite une résolution avec un esprit tranquille. » Elle prit le parti de s’ouvrir à sa mère, qui lui représenta que Kœchel était un parfait ami, mais « qu’elle était trop belle pour lui et qu’elle méritait mieux. »

LE PUR ET MAGNIFIQUE SPECTACLE DE LA NATURE
Dans ses moments d’anxiété, où elle doutait de son ami, où elle s’effarouchait dans son « orgueil féminin, » elle avait des accès de pessimisme, qui la disposaient déjà par avance à goûter la poésie de Lenau. « J’ai quinze ans, écrit-elle au mois de mai 1826. J’ai de bons et nobles parents, des frères et sœurs que j’aime et dont je suis aimée, et un ami qui m’est cher. Je mène une vie fort agréable ; mon temps est partagé entre le travail et le repos, entre les soins du ménage et le culte des arts. Dieu m’a donné un esprit capable de penser, un cœur sensible à ce qui est beau et bon. Je jouis sans trouble du pur et magnifique spectacle de la nature. Je respire l’air vivifiant de la campagne, et j’ai pour demeure la plus gentille cellule de l’univers. J’ai pour compagne une sœur qui est comme mon autre moi-même. Je n’ai aucun gros péché sur la conscience. Et pourtant je me sens souvent très malheureuse. D’où cela vient-il ? Je ne sais. Je pourrais rester des heures entières, le regard fixé devant moi, indifférente à tout ce qui se passe autour de moi, et pleurer. Alors j’aspire au tombeau, je me dis qu’il doit être doux de dormir sous la froide terre, et il me prend envie de descendre tout de suite dans ma chambrette obscure, loin de tout l’éclat qui brille sous le ciel. »

KOECHEL UN BONHOMME DE NEIGE SANS COEUR
Après la confidence que Sophie a faite à sa mère, les notes de son Journal deviennent plus rares. Kœchel se tient à distance. Il est probable que la conseillère lui a parlé ou lui a fait parler. Mais Sophie attribue sa réserve à l’indifférence, à la froideur. Ne l’a-t-elle pas déjà comparé à un bonhomme de neige ? « Kœchel est un homme excellent, cultivé, spirituel, mais il manque de cœur. Il peut être là toute une soirée sans s’approcher de moi, sans me parler. Je suis certainement, de toutes les personnes présentes, la dernière avec laquelle il se montre aimable. Quand nous sommes seuls, il est tout amour. Il suffit de la présence d’une tierce personne pour qu’il soit tout de glace. On dirait qu’il a honte de moi, qu’il craint de laisser voir aux gens ce qu’il est pour moi. Est-ce bien ? Cela peut-il me faire plaisir ? » Gela pourrait lui faire plaisir, si elle tenait uniquement à être aimée, comme elle ne cesse de le prétendre. Mais elle s’aveugle sur elle-même ; elle confond les besoins de son cœur avec les satisfactions de sa vanité. Si elle pouvait regarder au fond de son âme, elle verrait se dénouer insensiblement des liens qui lui pèsent par moments sans qu’elle s’en doute.

TOUT EST INUTILE
Elle recule cependant devant le pas décisif. « Se quitter est une triste chose. Je cherche dans tous les recoins de mon cœur mon esprit léger, ma philosophie : c’est en vain. Je dispute contre ma raison, qui m’abandonne honteusement : tout est inutile. J’ai éprouvé toute ma vie une horreur indicible, une crainte de mort devant ce mot : se séparer, se dire adieu. » La crainte de l’adieu définitif, alors même qu’intérieurement on s’est déjà quitté, devient chez elle un trait de caractère, et nous expliquera le long tourment qu’elle infligea plus tard à Lenau, et dont elle ne put s’empêcher de ressentir le contre-coup.

LE MARIAGE AVEC MAX VON LÖWENTHAL
Elle écrit enfin à Kœchel une lettre qu’elle-même qualifie de très dure : « Puisque vous me le demandez, et que moi-même je le trouve nécessaire, je vous répéterai mot pour mot, aussi bien que je pourrai, ce qu’a dit mon père. Si ces paroles vous chagrinent, comme je n’en doute nullement, si elles vous paraissent dures, peut-être même étranges, songez que je ne fais qu’écrire ce que le plus doux, le plus sage, le plus juste des pères a dit à sa fille qu’il aime, dans une heure du plus intime abandon. » Elle énumère ensuite les griefs de son père contre Kœchel et contre elle-même. Ils ont agi comme deux étourdis, mais Kœchel est le plus coupable. Qu’a-t-il à offrir à la femme qu’il épousera ? A-t-il jamais rien fait pour se créer une situation dans le monde ? Il est intelligent et capable ; il n’a donc pas à s’inquiéter pour lui-même. Mais quand on vit au jour le jour, quand on attend tout du hasard, on a tort d’attirer dans sa vie une autre personne et de « troubler la paix d’une famille honorable pour une amourette vulgaire. » Deux ans après, au mois de mai 1829, Sophie Kleyle épousa Max Lœwenthal. Elle allait, avoir dix-neuf ans, Max en avait trente. Elle le refusa d’abord, et finit par l’accepter sur les instances de ses parens ; elle n’avait point de dot. Max Lœwenthal devait faire bientôt une brillante carrière administrative ; il devint conseiller ministériel et directeur général des Postes et Télégraphes. Pour le moment, il rêvait la gloire poétique. Il avait fait jouer, dès 1822, sur le théâtre de Prague, une comédie imitée de l’anglais ; puis il avait publié, en plusieurs séries, ses impressions de voyage en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Suisse ; il avait écrit un drame, intitulé les Calédoniens, dans le goût d’Ossian ; enfin il recueillait ses poésies lyriques, éparses dans les revues, pour les faire paraître en volume. Plus tard, d’autres ouvrages, lyriques ou dramatiques, devaient encore sortir de sa plume. Lœwenthal était un de ces amateurs qui allaient, au Café d’Argent, respirer l’air des poètes ; au reste, un galant homme, très bien vu dans la société viennoise.
DONNER SON COEUR PARCE QU’AUCUN AUTRE N’EST LA
Pourquoi Sophie le refusa-t-elle d’abord ? On a pensé que c’était un dernier sacrifice qu’elle faisait au souvenir de Kœchel. Peut-être ne faut-il chercher la cause de son refus que dans certaines idées romanesques qu’elle s’était faites sur le mariage. Dans un cahier où elle prenait des extraits de ses lectures, quelquefois en les commentant et en les expliquant, on lit : « Le mariage, une situation faite pour la vie, qui ne changera jamais, au milieu des changements incessants de la nature humaine et des choses ; la nécessité de vivre dans le même lieu avec un autre ; l’obligation de mettre au monde des enfants… Les jeunes filles doivent avoir plus de répugnance pour le mariage que les hommes. » Et elle ajoute : « C’est précisément ce qu’il y a de lamentable, que des natures nobles soient obligées de donner leur cœur à des hommes médiocres, parce qu’aucun autre n’est là. »

En pareil cas, l’autre arrive toujours.

III

UNE DECHIRURE QUI S’ELARGIT SANS CESSE
Les premières impressions de Lenau, lorsqu’il fut introduit dans la famille Kleyle-Lœwenthal, ne furent pas de tout point favorables. Le 20 septembre 1834, il écrit à Emilie de Reinbeck : « Mercredi prochain, je suis invité à Penzing, où il me sera donné de voir en plein jour la fameuse Irrésistible. Naguère ce bonheur ne m’était échu qu’à la lumière douteuse du soir. Mme la conseillère, la mère de l’Irrésistible, est une femme d’humeur gaie. Le ton de toute la famille est celui de gens assez cultivés, mais, à ce qu’il me semble, portés de préférence vers la jouissance légère et mondaine. La femme de Lœwenthal me paraît en somme le membre le plus intéressant de cette très nombreuse maisonnée. Je crois que je me tiendrai bientôt à l’écart. » Deux jours après, il écrit à son beau-frère Schurz : « Mercredi j’ai dîné à Penzing chez Max. Lui et sa femme me sont très dévoués. Des gens excellents, distingués. Le dimanche d’après, j’ai fait avec eux une promenade à Nussdorf. Beau clair de lune ; navigation sur le Danube ; gai souper sur le balcon ; rentrée à minuit. Cela n’était pas mal. Mais, mon cher frère, l’hypocondrie pousse en moi des racines de plus en plus profondes. Rien n’y fait. Je sens en moi comme une déchirure qui s’élargit sans cesse. »

L’IRRESITIBILITE RESISTIBLE
Il continue cependant ses visites ; il ne parle plus de « se tenir à l’écart ; » il trouve même dans les soirées musicales de Penzing un apaisement pour son cœur inquiet : « J’ai passé quelques soirées agréables chez Lœwenthal et Kleyle, écrit-il à Emilie le 21 octobre. Un certain Mikschik a joué des morceaux de Beethoven avec une profondeur et une énergie rares. Je suis bien vu dans la maison, et les membres de cette nombreuse famille paraissent plus aimables à mesure qu’on les connaît davantage. Quant à l’irrésistibilité, il n’y a pas de danger. »

MON ESPRIT N’EST PAS CAPABLE DE TE FERMER LES YEUX SUR MON CORPS
Il parle trop de l’Irrésistible pour ne pas sentir déjà sur lui-même l’effet de sa puissance. Au mois de mai 1835, il s’établit à Hutteldorf, tout près de Penzing, pour terminer le Faust. Ses visites deviennent plus fréquentes, et il va sans dire que Sophie en est l’attrait principal. Enfin, après avoir passé l’hiver à Stuttgart, où le retenait l’impression de son poème, il revient en Autriche, et cette fois il demeure à Penzing même. Aux yeux de Sophie, il est surtout encore, à ce moment-là, un esprit supérieur, un maître en poésie, et même en musique et en peinture, car il lui a donné des leçons de guitare, et il lui a fait dans une lettre une dissertation en forme sur la peinture de fleurs. Elle consentirait bien à le voir toujours ainsi ; elle lui prêche la modération, le renoncement ; elle lui rappelle même la différence de leur âge, quoique Lenau fût plus jeune que Lœwenthal. « Mes traits vieillissants te gênent, dit-il dans un des premiers billets. Tu ne veux pas te l’avouer à toi-même, mais c’est ainsi. Tu y reviens à chaque occasion. Mon esprit n’est pas capable de te fermer les yeux sur mon corps.
LES PASSIONS ONT RONGE MA VIE
C’est actuellement, comme je te l’ai dit, mon dernier rayon de soleil. Après cela, mon cœur aura sonné le couvre-feu. Ce n’est pas délicat de ta part de me faire sentir constamment avec quelle générosité tu consens à oublier mon âge. Je suis plus vieux que mes années. Les passions ont rongé ma vie, et ma dernière passion plus que les autres. Ce n’est pas toi qui devrais m’en faire souvenir. Tu m’as fait rentrer en moi-même, et je ne sais si mon cœur osera jamais s’ouvrir à toi avec la même confiance. Je t’aimerai éternellement, mais j’enfermerai mon amour dans ma solitude automnale. »

Il faut croire que Sophie a changé d’attitude et qu’elle a pris à tâche de ménager la sensibilité ombrageuse du poète, car les billets suivants sont pleins d’un abandon sans réserve. Lenau, toujours poussé d’un lieu à un autre, est allé passer les mois chauds dans les Alpes autrichiennes. Il a commencé le Savonarole, sans que le travail avance beaucoup. La mélancolie, la compagne fidèle de sa vie, ne l’a pas quitté. « Voici bientôt venir l’heure de notre promenade habituelle. Pense à moi, quand tu arriveras près de notre banc. Je voudrais un jour avoir cette planche pour mon cercueil. O chère Sophie ! Il est sept heures, et l’obscurité se fait dans cette hutte alpestre. J’aurai ici de longues nuits. Que n’es-tu là ! Je suis très triste. » Et quelques jours après : « Je ne pourrai plus rester longtemps ici. Quoique le séjour soit aussi tranquille, aussi poétique que je puis le désirer, il vient une heure, vers le soir, où rien ne me satisfait plus, où je ne demande qu’à être auprès de toi. Quand je me promène dans ces belles régions montagneuses, et que je me perds dans leur aspect, ma pensée se reporte brusquement vers toi, et je me dis : « Que serait-ce de vivre ici avec toi ! »

UN PACTE POUR L’ETERNITE
Au mois d’août, il est de retour à Vienne. Va-t-il y trouver le bonheur ? Il y trouve bien Sophie, qui lui tend la main comme autrefois ; mais à côté de Sophie il y a Max, qui est son ami et qu’il ne veut pas trahir, et les parents, à qui sa conduite semble parfois étrange. Alors son imagination s’exalte. Plus il se sent à l’étroit dans la réalité, plus il s’élance d’un bond hardi dans le rêve. L’amour n’est-il donc fait que pour ce monde ? est-il même fait réellement pour ce monde ? « Tu as raison, écrit-il en janvier 1837, notre amour est un pacte pour l’éternité. Aussi longtemps que mon cœur ne sera pas desséché, ne sera pas mort, je t’aimerai ; et aussi longtemps que mon esprit ne sera pas éteint, je garderai ton souvenir. Le dernier effort de ma sensibilité, le dernier crépuscule de ma pensée ira vers toi, ô mon unique et incompréhensible amour ! Si les hommes savaient comme nous sommes heureux dans notre amour, ils n’auraient pas le courage de nous gêner. Un tel bonheur leur apparaîtrait comme un visiteur étranger sur la terre : loin de le troubler, ils le traiteraient avec un respect religieux. Mais leur intelligence est fermée, et l’étrange visiteur n’est pour eux qu’un aventurier bizarre. Qu’ils gardent leur manière de voir, qui ne dépend pas d’eux ; et nous garderons notre bonheur, qui ne dépend pas de nous non plus. Nous sommes saisis par le courant : il faut que nous suivions, il faut. » Et plus loin : « L’amour n’est pas fait seulement pour la propagation de l’espèce, mais aussi et surtout pour la vie éternelle des individus. Puisque l’un nous a été refusé, attachons-nous d’autant plus fermement à l’autre.
JE NAVIGUE EN HAUTE MER Où L’ON NE PEUT PAS JETER L’ANCRE
Tournons vers l’intérieur toute la puissance de notre amour ; trouvons en nous-mêmes la plénitude du bonheur, et convenons fidèlement du signe qui nous fera reconnaître un jour l’un à l’autre et qui nous aidera à nous retrouver. Je veux bien modérer un peu les éclats de ma passion ; je ne puis la dominer tout à fait. Je navigue sur la haute mer, où l’on ne peut pas jeter l’ancre. » Et encore : « Cette journée m’a appris une fois de plus ce que tu es pour moi. Pourquoi quelqu’un est-il venu troubler notre soirée ? Ce malheureux trouble-fête aura beau toute sa vie dépenser toute son amabilité pour moi, il ne pourra jamais me rendre ce qu’il m’a dérobé aujourd’hui. Crois-tu que je ne m’inquiète pas de voir glisser le temps qui nous est donné ? Je voudrais retenir chaque instant et le caresser et le supplier de ne pas passer aussi rapidement sur notre bonheur. Mais le temps est une chose froide et sans âme.
IL FAUT QUE L’ETERNITE SOIT BELLE AU-DELA DE TOUTE EXPRESSION
Autrement il s’arrêterait, fixé dans un ravissement de joie. Mais il fuit. Tu te couches, tu éteins ta lumière, et tu fermes tes yeux qui, une heure auparavant, se reposaient sur moi avec tendresse. Et pourquoi si vite ? Il faut que l’éternité soit belle au-delà de toute expression ; autrement, il ne vaudrait pas la peine de courir au-devant d’elle, loin de nos courtes joies, comme celle d’aujourd’hui. Pour le moment, je ne puis me représenter le ciel autrement que comme un séjour où tout ce qui est ici incertain et fugitif deviendra sûr et durable. »

DES EXTASES MUETTES
L’âme tendre et molle de Lenau se transforme sous la secousse amoureuse qu’il éprouve. Une religion nouvelle se greffe sur son amour. Le sceptique devient un croyant ; le pessimiste a des visions de bonheur. Tout ce qui végète et souffre doit un jour s’épanouir dans la joie : autrement l’amour éternel serait un leurre. « J’ai trouvé auprès de toi plus de garanties d’une vie éternelle que dans toutes les observations que j’ai pu faire sur le monde. Lorsque, dans une heure fortunée, je croyais avoir atteint le point culminant de l’amour et n’avoir plus qu’à mourir, puisque rien de plus beau ne pouvait suivre, je me faisais illusion à moi-même : chaque fois il venait encore une heure plus belle, où mon amour pour toi s’élevait encore. Ces abîmes de la vie, toujours nouveaux, toujours plus profonds, me garantissent sa durée éternelle. » Ces abîmes l’attirent ; il y plonge sans cesse des regards éblouis ; il a, même en présence de Sophie, des extases muettes. « Tu m’as souvent demandé : « A quoi penses-tu maintenant ? » Et précisément, dans les moments où j’étais le plus heureux, je ne pensais à rien du tout, mais j’étais absorbé dans mon amour, comme on s’absorbe en Dieu dans la prière.
TU ES MA REVELATION
L’amour n’a point de paroles, parce qu’il est supérieur à toute pensée… O Sophie, il faut que tu m’aimes comme ton meilleur ouvrage. Mes joies et mes espérances, qui étaient mortes, se sont relevées en s’appuyant sur toi ; elles ont pris une vie nouvelle et plus belle. Tu es ma consolation, le foyer où je me réchauffe. Tu es ma révélation ; je te dois ma réconciliation avec ce monde-ci et ma paix dans l’autre. » Sa religion, déclare-t-il, est devenue inséparable de son amour. Il ne peut penser à Sophie sans penser à Dieu.

LA VOLONTE DE DIEU
Il croit maintenant à un Dieu personnel. « Il est impossible que les forces rigides et insensibles de la nature produisent un être tel que toi. Tu es l’œuvre de prédilection d’un dieu personnel et aimant. » Il se sent uni avec Dieu dans un même sentiment : c’est le dernier degré de cette élévation mystique. « Je me suis réveillé cette nuit avec de délicieuses pensées pour toi. La volonté de Dieu sur nous m’est apparue tout d’un coup, claire comme le soleil. Notre amour n’est qu’une partie de son propre amour. » Et il ajoute mystérieusement : « Je t’expliquerai cela un jour. »

TON CORPS EST SI PLEIN D’ÂME
Cette métaphysique de l’amour avait d’autant plus besoin d’explication, qu’elle était d’un emploi difficile dans la vie. Lenau répète à satiété qu’il n’en veut qu’à l’âme de Sophie. Mais il n’avait pu s’empêcher de remarquer que celte âme brillait dans de beaux yeux, qu’elle mettait la grâce du sourire sur la bouche, et qu’elle répandait un charme sur tous les traits. Sa part dans la personne de Sophie était assurément la plus belle, mais pourquoi n’était-ce qu’une part ? « Ce serait pécher contre ton âme que de ne pouvoir me passer de ton corps, et pourtant ton corps est si beau et si plein d’âme en toutes ses parties, que je ne puis m’empêcher de penser que ton âme me serait plus intimement unie si l’on corps m’appartenait aussi. »
COMPARAISON AVEC GEORGE SAND
Cette idée le hante au milieu de ses plus pures effusions mystiques ; elle trouble ses nuits. La sensualité est la pente dangereuse du mysticisme. « Je viens d’avoir encore une nuit agitée. Je me suis réveillé en sursaut, avec la sensation que je t’avais tout près de moi ; je croyais te tenir dans mes bras, et je restai longtemps sans savoir où j’étais, sans savoir que j’étais seul. » A de certains moments, Lenau se rend bien compte de ce qui se passe en lui et du mensonge perpétuel dans lequel il vit. Il compare un jour Sophie à George Sand, il la trouve même plus grande que George Sand : on ne peut s’empêcher de le comparer lui-même, dans le dédale de sa fièvre amoureuse, à Alfred de Musset.
POESIE ET VIE
Ils voulurent l’un et l’autre faire entrer la poésie dans la vie ; ils furent brisés l’un et l’antre. « Mon sort, dit Lenau, est de ne pas tenir séparées la sphère de la poésie et la sphère de la vie réelle, mais de les laisser s’entre-croiser et se confondre. Étant habitué, dans la poésie, à m’abandonner aux élans de mon imagination, j’en use de même avec la vie, et il arrive que, dans des momens d’oubli, cette faculté que j’ai trop cultivée s’emporte, dévaste tout, détruit elle-même ses plus belles créations. Je suis, en général, un mauvais économe ; j’ai aussi, dans l’économie de mes facultés intellectuelles, trop peu d’ordre et de mesure. Tu as raison de dire : « Il n’y a rien à faire avec ces poètes. » Je suis un mélancolique ; la boussole de mon âme retourne toujours dans ses oscillations, vers la douleur de la vie. Peut-être que la religion et l’amour ne peuvent me servir qu’à transfigurer cette douleur. »
DE LA JOIE AU DESESPOIR
Il est sans cesse ballotté entre la joie de ce qu’il a obtenu, l’attente fiévreuse de ce qu’il désire encore, et le regret de ce qu’il craint de n’obtenir jamais. « C’est ainsi que l’amour me pousse d’une furie dans l’autre, des enivrements de la joie aux abattements du désespoir. Pourquoi ? C’est qu’à peine arrivé au but de la volupté suprême, si longtemps et si ardemment désirée, il me faut retourner en arrière. Mon désir, n’étant jamais satisfait, s’égare et s’exaspère, et se tourne en désespoir. Ma tendresse pour toi est si profonde que je ne veux pas t’enfoncer dans le cœur l’épine du repentir, et mon amour, éternellement en lutte avec lui-même, éternellement occupé à se diminuer et à se tourmenter, se déchire lui-même et devient une souffrance dont, en de mauvais moments, je souhaite d’être délivré à jamais. Voilà l’histoire de mon cœur. »

UN AMOUR IDEAL
On a voulu savoir jusqu’à quel point Sophie avait résisté, ou cédé, aux ardeurs pressantes du poète. Frankl rapporte que Lenau déclara solennellement au théologien Martensen, en 1836, que ses relations avec Sophie Lœwenthal étaient absolument pures. Ce qui était vrai en 1836, le fut-il encore les années suivantes ? Frankl n’hésite pas à appeler l’amour de Lenau pour Sophie « un amour idéal. » Mais ce qui rend son témoignage suspect, c’est qu’il a cru devoir supprimer, dans son édition, un assez grand nombre de passades qui pouvaient donner lieu à une interprétation contraire, et que le professeur Castle a rétablis. On est déjà un peu étonné de lire, à la date du 21 novembre 1837 : « Je suis comme toi. Que puis-je écrire ? Après une telle tempête de joie, agiter de faibles paroles, que serait-ce ? Mais conserve ce feuillet, afin que, dans une heure à venir, dans une heure lointaine, il te rappelle une heure passée, qui fut belle. Elle est passée. Ce fut une apparition divine. Mon cœur en tremble encore. Mon amour pour toi est inexprimable. N’oublie pas cette heure.
PORTER SON BONHEUR SOUS LE MANTEAU
Elle compense mille fois tout ce que nous avons souffert. Si tu n’as pu être entièrement à moi, j’ai cependant obtenu de toi plus que mes plus beaux rêves ne me laissaient-espérer. Que tu es riche ! Que ne peux-tu pas donner, puisque tu conserves encore autant ! » Mais en tournant quelques feuillets, on trouve le billet suivant : « Ma main tremble et mon cœur bat, au souvenir de tes derniers baisers. J’ai baisé ton lit, pendant que tu étais partie, et j’aurais voulu rester là, agenouillé. Le lieu où tu dors a quelque chose de si douloureusement doux ; c’est comme le tombeau de nos nuits, de nos chères nuits à jamais passées. O Sophie, ce que nous nous permettons, nos baisers s’évanouiront aussi ; mais cependant nous les avons eus, et ils se sont imprimés dans nos âmes pour toujours … » C’est après ces rares moments que le pauvre poète regrettait avec plus d’amertume de devoir « porter son bonheur sous le manteau, » quand il aurait voulu l’étaler à la claire lumière du soleil.

CAROLINE UNGER POITRINE DE BRONZE ET TALENT D’OR
Il essaya plusieurs fois de s’affranchir. Sophie ne lui venait pas en aide. Elle le calmait, aussi longtemps qu’elle le tenait sous son empire ; elle le retenait, dès qu’il faisait mine de s’éloigner. Elle jouait avec l’amour, comme elle avait fait au temps de sa jeunesse, sans penser que cette fois-ci le jeu était plus dangereux. Le 24 juin 1839, Lenau eut l’occasion d’entendre, dans une soirée, la célèbre cantatrice Caroline Unger, qui donnait alors des représentations à Vienne. Rossini la définissait ainsi : « Ardeur du Sud, énergie du Nord, poitrine de bronze, voix d’argent, talent d’or. » Quel effet ne devait-elle pas produire sur l’âme vibrante de Lenau ! Il fut emporté dans un délire d’enthousiasme. Dès le lendemain il écrivit à Sophie, qui était aux eaux d’Ischl : « Un sang tragique roule dans les veines de cette femme. Elle a déchaîné un orage chantant de passion sur mon cœur. Je reconnus aussitôt qu’une tempête me saisissait ; je luttai, je me défendis contre la puissance de ses accords, ne voulant pas paraître tellement ému devant des étrangers. Ce fut en vain : j’étais bouleversé et ne pouvais me contenir. Je fus pris alors, quand elle eut fini, d’une sorte de colère contre cette femme qui m’avait subjugué, et je me retirai dans l’embrasure d’une fenêtre. Mais elle me suivit, et me montra avec modestie sa main qui tremblait : elle-même avait frémi dans la tempête.
TOUT LE DESTIN TRAGIQUE DE L’HUMANITE ECLATAIT DANS SES CRIS DE DESESPOIR
Cela me fit oublier mon ressentiment, car je vis, ce que j’aurais dû penser d’abord, que quelque chose de plus fort qu’elle et moi avait traversé son cœur et le mien. » Le voilà encore une fois en lutte avec « quelque chose de plus fort que lui ; » il ne résistera pas. Cinq jours après, il entend la prima donna dans le Bélisaire de Donizetti. « C’est une femme merveilleuse, écrit-il. Jamais, depuis que j’ai descendu ma mère dans la tombe, je n’ai tant sangloté. Ce n’était pas son rôle qu’elle chantait, c’était tout le destin tragique de l’humanité qui éclatait dans ses cris de désespoir. Une douleur sans nom me saisit. J’en tremble encore. » Il ne pouvait manquer de la complimenter. Elle, de son côté, lui assura que l’effet qu’elle avait produit sur lui était son plus beau triomphe. Les jours suivants, il va la voir après le théâtre, il dîne chez elle, et il trouve que la grande artiste est en même temps une femme distinguée. « Elle est très aimable en société, écrit-il à Sophie, et elle a des attentions particulières pour moi : il faudra que tu la connaisses. »

UN PROJET DE MARIAGE
Mais Sophie ne tenait pas à la connaître. A la première lettre de Lenau, elle avait répondu qu’elle était malade. Puis elle lui avait demandé de venir à Ischl. Elle sentait que des hommages réciproques entre un poète et une cantatrice n’en resteraient pas là. Elle voyait se dresser encore une fois devant elle ce mot qui l’effrayait déjà dans sa jeunesse et lui inspirait « une indicible horreur : » l’adieu. Déjà, en effet, Lenau lui avait écrit qu’un projet de mariage était en train, que Caroline avait même fait les premières avances, qu’elle voulait le guérir, — elle aussi, après tant d’autres femmes, — de ses humeurs noires, lui rendre la paix, le réconcilier avec la vie ; que c’était maintenant à elle, Sophie, de montrer « de l’humanité, » de ne pas entraver le bonheur de deux êtres, et peut-être le sien propre. Sophie engagea Lenau à remettre le mariage au temps où Caroline serait libérée de ses engagements avec le théâtre, — pouvait-il, en effet, être le mari d’une comédienne ? — ensuite à vérifier sa propre situation financière, car il ne voudrait sans doute pas vivre aux dépens de sa femme. C’était gagner du temps. Dans l’intervalle, on fouilla dans la vie de la diva ; on glosa même sur son âge. « Elle avoue trente-cinq ans, est-il dit dans les Notices de Max Lœwenthal ; des gens bien informés lui en donnent trente-huit, d’autres même quarante. » Caroline disait vrai : elle n’avait que trente-cinq ans, étant née en 1805. Lenau se détacha peu à peu, ou se laissa détacher. Frankl raconte que, le 14 juillet 1840, il se précipita, sans se faire annoncer, dans l’appartement de Caroline, et lui redemanda, avec des gestes forcenés, ses lettres, qu’elle lui remit aussitôt, et qu’ensuite il redescendit l’escalier en dansant et en se félicitant du succès de son inutile stratagème. L’année suivante, Caroline Unger épousa le littérateur François Sabatier, le traducteur du Faust de Goethe ; elle se retira du théâtre, et passa ses dernières années dans sa villa près de Florence, où elle mourut en 1877.

DE BRUSQUES CHANGEMENTS D’HUMEUR
Les contemporains de Lenau rapportent qu’il simula plusieurs fois la folie : c’était un fâcheux symptôme et qui ne manquait pas d’alarmer ses amis. Il se plaignait de maux de tête et d’insomnies ; il avait de brusques changements d’humeur, des explosions de joie, suivies de lassitudes muettes ; une marche prolongée lui coûtait. C’est en cet état qu’il essaya de saisir une dernière fois le bonheur qui lui avait toujours échappé. Au mois de juin 1844, il avait accompagné les Reinbeck aux eaux de Bade.
LES FIANCAILLES AVEC MARIE BEHRENDS
Or, un jour, il se trouva placé par hasard, à table d’hôte, à côté de deux dames venant de Francfort : c’étaient Marie Behrends et sa tante. On lia conversation, et trois semaines après Lenau et Marie étaient fiancés. Marie avait trente-deux ans et demi ; elle appartenait à une famille distinguée ; son père, qui était mort l’année précédente, avait été sénateur et syndic de la ville. Sur son caractère, il n’y a qu’une voix ; elle était sérieuse, intelligente, capable de dévouement. Le sentiment qui la déterminait, c’était à la fois l’admiration pour le poète et une tendresse compatissante pour l’homme, qui semblait malheureux ; elle aussi voulait « le guérir. » Quant à Lenau, l’espérance lui rendait la santé. « Une paix joyeuse, que je ne croyais plus rencontrer ici-bas, s’est répandue sur ma vie, » écrivait-il à Emilie de Reinbeck. Il avait hâté les fiançailles, pensant que Sophie s’inclinerait devant le fait accompli. Lorsque à son retour il entra chez elle, elle le reçut avec ces mots : « Est-ce vrai ce que les journaux annoncent ? — Oui, répondit-il ; cependant, si vous le désirez, le mariage n’aura pas lieu ; mais je me tuerai ensuite. » Il revint à Stuttgart, fort ébranlé ; ses amis de Vienne lui avaient représenté que ses ressources n’étaient peut-être pas suffisantes pour fonder un ménage ; un traité qu’il venait de conclure avec le libraire Cotta n’était pas aussi avantageux qu’il aurait dû l’être. Ses lettres à Marie respiraient toujours la même tendresse. Mais les lettres de Sophie ne cessaient de le suivre ; elles l’agitaient, le tourmentaient, et il finit par demander à ses hôtes de Stuttgart de ne plus les lui remettre. Voici ce que raconte Emilie de Reinbeck : « Il me chargea d’écrire à cette femme et de l’engager à garder ses missives pour elle, aussi longtemps qu’il serait malade. Il avait, disait-il, une peur terrible de ses lettres et une grande répugnance pour ses déclarations passionnées. Elle avait été dévoyée, ajoutait-il, par la lecture habituelle des romans français, qui lui avaient perverti l’imagination. Elle entendait le posséder à elle seule et ne permettre à personne de tenir la moindre place dans son cœur. Elle ne faisait que critiquer tous ses amis à lui. Je devais insister auprès d’elle, l’engager à se ressaisir et à reporter son amour sur ses enfants. »

UNE PARALYSIE FACIALE
On sait le reste. Le 23 septembre, une paralysie faciale se déclare. Les jours suivants, l’état s’aggrave. Le malade ne dort plus, déraisonne, parle de voyager, fait des plans d’avenir. Dans la nuit du 12 au 13 octobre, il brûle les lettres de Sophie, celles d’Emilie de Reinbeck et d’autres papiers. Le 19, il se précipite sur Emilie, menace de l’étrangler, puis se jette à ses pieds et implore son pardon. Trois jours après, le fou étant devenu dangereux, on l’interne au château de Winnenthal. En 1847, comme on le trouve incurable, il est transporté à l’asile d’Oberdœbling, près de Vienne, où il attend huit années encore que la mort le délivre. Sophie vient tous les quinze jours à l’asile ; on lui entr’ouvre alors la cellule où est assis, muet et courbé, son ancien ami qui ne la reconnaît plus.

IV

LES ENFANTS DE SOPHIE
Sophie Lœwenthal, au temps de ses relations avec Lenau, avait déjà ses trois enfants, deux fils et une fille. L’aîné des fils, Ernest, fut tué à la bataille de Sadowa. Il combattait comme officier dans l’aile droite autrichienne, qui fut prise en flanc par la seconde armée prussienne. Zoé Lœwenthal épousa, en 1852, le baron de Sacken, et mourut dix ans après, âgée de quarante ans. Le plus jeune des enfants de Sophie, Arthur, est mort le 14 décembre 1905, après avoir mis ses papiers à la disposition du professeur Castle, qui en a tiré les deux publications qui font l’objet de cet article. « Ce livre, est-il dit dans la préface du plus important des deux volumes, ce livre lui appartient, non seulement parce que son nom est inscrit sur le titre, mais parce que chaque page est marquée de la droiture de son caractère, parce qu’il n’a pas voulu que des réticences craintives ou des arrière-pensées pusillanimes nuisent à la manifestation de la vérité. » Max Lœwenthal, l’époux de Sophie, n’a pas conquis la renommée littéraire qu’il ambitionnait. Ses ouvrages lyriques, épiques, dramatiques sont aujourd’hui oubliés, même son drame sur Charles XII, qu’il avait pourtant réussi à faire jouer sur le théâtre de la Hofburg. Mais ses services administratifs ont été récompensés par le titre de baron, qu’il a légué à ses descendants. Il est mort en 1872.

Sophie, plus sage que son mari, a écrit un seul roman, et, après l’avoir écrit, elle l’a mis dans ses archives, où sans doute il dormirait encore, sans le souvenir de Lenau, qui continue de planer sur l’auteur et le protège contre l’oubli.

LES MESALLIES : UNE TACHE SUR UN BLASON
Ce roman, intitulé Mésallié, est dirigé contre l’esprit de caste, plus puissant, paraît-il, en Autriche que partout ailleurs. On est mésallié non seulement lorsque, appartenant à la classe noble, on se marie dans la bourgeoisie, mais encore lorsqu’on épouse quelques quartiers de noblesse de moins que les siens. On est placé à un certain échelon social : en descendre, fût-ce pour les intérêts les plus sacrés, c’est déshonorer ses ancêtres et se dégrader soi-même, c’est imprimer une tache sur son blason. Et la qualification de mésalliance ne s’applique pas seulement à celui des deux conjoints qui descend, mais encore à celui qui s’élève ou semble s’élever. Deux sangs différents ne doivent pas se mélanger ; le mélange ne pourrait que les corrompre l’un et l’autre. Une jeune femme se dit mésalliée, parce qu’elle délaisse sa condition bourgeoise en épousant un comte. Une autre dit : « Je suis mésalliée ; la mère de mon mari était une demoiselle d’origine commune, sa grand’mère n’a pas de nom, tandis que de mon côté on pourrait remonter jusqu’au douzième degré sans trouver une tache. » Elle oublie que son père, le prince Rœdern, a épousé une bourgeoise. Le prince Rœdern a pour sa femme tous les égards d’un parfait gentilhomme, mais il a besoin de toute sa ténacité et de toute l’autorité de son propre caractère pour la faire agréer dans le monde où il l’a introduite. Ce qui ajoute à l’effet du récit, c’est que tous les membres de cette famille Rœdern sont essentiellement et foncièrement bons, sans que la bonté de leur nature ait pu détruire en eux la force du préjugé ; le père lui-même paraît par moments chanceler dans ses principes. Rœdern a deux filles ; toute leur diplomatie consiste à empêcher leur frère de suivre l’exemple du père en épousant leur cousine, la bourgeoise Ria, que pourtant elles aiment comme une sœur. Telles sont les données primitives du roman ; elles sont intéressantes et caractéristiques ; elles pouvaient donner lieu à d’heureux développements, si l’auteur avait voulu se contenter d’une intrigue naturelle, simple et serrée. Mais elle perd de vue à tout moment son point de départ, et s’égare dans des épisodes romanesques. Adalbert Rœdern, le fils du prince, rencontre dans le parc du château, à la nuit tombante, un inconnu qu’il prend pour un rival ; il le frappe du lourd pommeau de sa canne, et lui fait au front une profonde blessure, qui amène plus tard la folie ; il s’ensuit une séance en cour d’assises, où Ria sauve son cousin par une série de ruses dignes d’un juge d’instruction. Un banquier dispose de son héritage par un acte écrit de sa main ; après sa mort, on cherche en vain l’acte parmi ses papiers ; on finit par le trouver en rouvrant le cercueil, dans une petite cassette qu’une servante avait déposée sur la poitrine du défunt. Il est probable que l’auteur, si elle avait dû publier son roman, en aurait élagué ou redressé certains détails. Tel qu’il nous est donné aujourd’hui, il dénote de l’observation et contient des traits de mœurs intéressants, mais le plan en est fort décousu.

Sophie Lœwenthal est morte à Vienne le 9 mai 1889, dans sa soixante-dix-neuvième année. Elle a occupé la dernière partie de sa vie à élever les enfants de sa fille Zoé, à soutenir une salle d’asile à Traunkirchen, enfin et surtout à recueillir et à conserver tous les souvenirs de son poète, à suivre les publications qui se faisaient sur lui, et auxquelles elle collaborait parfois, soit par les renseignements qu’elle pouvait fournir, soit par la communication de pièces inédites. A l’heure actuelle, une édition complète des œuvres de Lenau, avec. les variantes des premières éditions, les essais de jeunesse et la correspondance, est encore à faire. Quand elle se fera, Sophie Lœwenthal y aura contribué pour une bonne part : ce sera son excuse, si elle en a besoin, auprès de la postérité.

ADOLPHE BOSSERT.

Le martyre d’un poète – Nicolas Lenau et Sophie Lœwenthal
Adolphe Bossert
Revue des Deux Mondes
Tome 37
1907

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NIKOLAUS LENAU
&
SOPHIE VON LÖWENTHAL

NIKOLAUS LENAU Poème DAS KREUZ LA CROIX 1841

LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

Das KREUZ LA CROIX NIKOLAUS LENAU

NIKOLAUS LENAU
Poète Autrichien
Österreichische Dichter
1802-1850

 

 

Traduction Jacky Lavauzelle

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die Gedichte
Les Poèmes


LA CROIX
Das Kreuz
1841
Nikolaus LENAU

 

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Caspar David Friedrich
Das Kreuz im Gebirge
1812

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Ich seh ein Kreuz dort ohne Heiland ragen,
Je distingue une croix là-bas sans son Sauveur,
Als hätte dieses kalte Herbsteswetter,
Comme si ce temps d’automne glacial,
Das stürmend von den Bäumen weht die Blätter,
En soufflant les feuilles dérobées aux arbres,
Das Gottesbild vom Stamme fortgetragen.
Y avait dérobé l’image de Dieu.
Soll ich dafür den Gram, in tausend Zügen
Dois-je m’effrayer de ces mille éclats
Rings ausgebreitet, in ein Bildnis kleiden?
Sur le sol répartis et recomposer une image ?
Soll die Natur ich und ihr Todesleiden
Dois-je clouer la nature et sa douleur
Dort an des Kreuzes leere Stätte fügen?
En lieu et place de mon Sauveur sur la croix  ?

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NIKOLAUS LENAU

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(EXTRAIT)
LE MARTYRE D’UN POETE
d’ADOLPHE BOSSERT

 L’amour n’a point de paroles, parce qu’il est supérieur à toute pensée… O Sophie, il faut que tu m’aimes comme ton meilleur ouvrage. Mes joies et mes espérances, qui étaient mortes, se sont relevées en s’appuyant sur toi ; elles ont pris une vie nouvelle et plus belle. Tu es ma consolation, le foyer où je me réchauffe. Tu es ma révélation ; je te dois ma réconciliation avec ce monde-ci et ma paix dans l’autre. » Sa religion, déclare-t-il, est devenue inséparable de son amour. Il ne peut penser à Sophie sans penser à Dieu.
Il croit maintenant à un Dieu personnel. « Il est impossible que les forces rigides et insensibles de la nature produisent un être tel que toi. Tu es l’œuvre de prédilection d’un dieu personnel et aimant. » Il se sent uni avec Dieu dans un même sentiment : c’est le dernier degré de cette élévation mystique. « Je me suis réveillé cette nuit avec de délicieuses pensées pour toi. La volonté de Dieu sur nous m’est apparue tout d’un coup, claire comme le soleil. Notre amour n’est qu’une partie de son propre amour. » Et il ajoute mystérieusement : « Je t’expliquerai cela un jour. »

Le martyre d’un poète
Nicolas Lenau et Sophie Lœwenthal
Adolphe Bossert
Revue des Deux Mondes
Tome 37
1907

Poème de POUCHKINE 1823 Le Semeur Пушкин сеятель

Пушкин  сеятель poème de Pouchkine de 1823 
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE 1823
pushkin poems
Poème de Pouchkine

стихотворение  – Poésie
сеятельПушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА  

сеятель
Le Semeur
 1823

 Poème de Pouchkine
сеятель Пушкин 

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сеятель POUCHKINE LE SEMEUR

Изыде сеятель сеяти семена своя
Le semeur qui part sème sa propre graine

Свободы сеятель пустынный,
Semeur de liberté dans le désert,
Я вышел рано, до звезды;
Je suis sorti tôt à la belle étoile ;
Рукою чистой и безвинной
Les mains propres et innocentes
В порабощенные бразды
Rejetant l’esclavage des rênes
Бросал живительное семя —
Jetant des semences rafraîchissantes
Но потерял я только время,
Mais j’ai perdu tant de temps,
Благие мысли и труды…
De bonnes pensées et des écrits …

*

Паситесь, мирные народы!
Paissez, peuples pacifiques !
Вас не разбудит чести клич.
Le cri de l’honneur ne vous réveille pas.
К чему стадам дары свободы?
Quels cadeaux faire à un tel troupeau ?
Их должно резать или стричь.
Ils doivent être coupés ou tondus.
Наследство их из рода в роды
Ils héritent de leurs gènes dans l’accouchement
Ярмо с гремушками да бич.
Du joug aux clochettes et du fléau.

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le-semeur-poeme-de-pouchkine-jean-francois-millet-1850-vincent-van-gogh-1889Le Semeur
Jean-François Millet 1850
Vincent van Gogh (d’après Millet) 1889

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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 сеятель Пушкин
Poème de Pouchkine 

Le Dessous de cartes d’une partie de whist LES DIABOLIQUES BARBEY D’AUREVILLY 1850

Le Dessous de cartes d’une partie de whist (1850)
LES DIABOLIQUES Barbey d’Aurevilly

Littérature Française




BARBEY D’AUREVILLY
1808 – 1889
barbey-daurevilly-oeuvre-artgitato




 

Œuvre de Barbey d’Aurevilly
LES DIABOLIQUES
Le Dessous de cartes d’une partie de whist
1850

 barbey-daurevilly-par-andre-gil

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LES DIABOLIQUES
 
Le Dessous de cartes d’une partie de whist
1850

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— Vous moquez-vous de nous, monsieur, avec une pareille histoire ?
— Est-ce qu’il n’y a pas, madame, une espèce de tulle qu’on appelle du tulle illusion ?…

(À une soirée chez le prince T…)
Le dessous de cartes d’une partie de whist
I


J’ÉTAIS, un soir de l’été dernier, chez la baronne de Mascranny, une des femmes de Paris qui aiment le plus l’esprit comme on en avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon — un seul suffirait — au peu qui en reste parmi nous. Est-ce que dernièrement l’Esprit ne s’est pas changé en une bête à prétention qu’on appelle l’Intelligence ?… La baronne de Mascranny est, par son mari, d’une ancienne et très illustre famille, originaire des Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules à trois fasces, vivrées de gueules à l’aigle éployée d’argent, addextrée d’une clef d’argent, senestrée d’un casque de même, l’écu chargé, en cœur, d’un écusson d’azur à une fleur de lys d’or ; et ce chef, ainsi que les pièces qui le couvrent, ont été octroyées par plusieurs souverains de l’Europe à la famille de Mascranny, en récompense des services qu’elle leur a rendus à différentes époques de l’histoire. Si les souverains de l’Europe n’avaient pas aujourd’hui de bien autres affaires à démêler, ils pourraient charger de quelque pièce nouvelle un écu déjà si noblement compliqué, pour le soin véritablement héroïque que la baronne prend de la conversation cette fille expirante des aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec l’esprit et les manières de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son salon une espèce de Coblentz délicieux où s’est réfugiée la conversation d’autrefois, la dernière gloire de l’esprit français, forcé d’émigrer devant les mœurs utilitaires et occupées de notre temps. C’est là que chaque soir, jusqu’à ce qu’il se taise tout à fait, il chante divinement son chant du cygne. Là, comme dans les rares maisons de Paris où l’on a conservé les grandes traditions de la causerie, on ne carre guère de phrases, et le monologue est à peu près inconnu. Rien n’y rappelle l’article du journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pensée, au dix-neuvième siècle. L’esprit se contente d’y briller en mots charmants ou profonds, mais bientôt dits ; quelquefois même en de simples intonations, et moins que cela encore, en quelque petit geste de génie. Grâce à ce bienheureux salon, j’ai mieux reconnu une puissance dont je n’avais jamais douté, la puissance du monosyllabe. Que de fois j’en ai entendu lancer ou laisser tomber avec un talent bien supérieur à celui de Mlle Mars, la reine du monosyllabe à la scène, mais qu’on eût lestement détrônée au faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y paraître ; car les femmes y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux.

Or, ce soir-là, par exception, le vent n’était pas au monosyllabe. Quand j’entrai chez la baronne de Mascranny, il s’y trouvait assez du monde qu’elle appelle ses intimes, et la conversation y était animée de cet entrain qu’elle y a toujours. Comme les fleurs exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles, les intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi eux des Anglais, des Polonais, des Russes ; mais ce sont tous des Français pour le langage et par ce tour d’esprit et de manières qui est le même partout, à une certaine hauteur de société. Je ne sais pas de quel point on était parti pour arriver là ; mais, quand j’entrai, on parlait romans. Parler romans, c’est comme si chacun avait parlé de sa vie. Est-il nécessaire d’observer que, dans cette réunion d’hommes et de femmes du monde, on n’avait pas le pédantisme d’agiter la question littéraire ? Le fond des choses, et non la forme, préoccupait. Chacun de ces moralistes supérieurs, de ces praticiens, à divers degrés, de la passion et de la vie, qui cachaient de sérieuses expériences sous des propos légers et des airs détachés, ne voyait alors dans le roman qu’une question de nature humaine, de mœurs et d’histoire. Rien de plus. Mais n’est-ce donc pas tout ?… Du reste, il fallait qu’on eût déjà beaucoup causé sur ce sujet, car les visages avaient cette intensité de physionomie qui dénote un intérêt pendant longtemps excité. Délicatement fouettés les uns par les autres, tous ces esprits avaient leur mousse. Seulement, quelques âmes vives — j’en pouvais compter trois ou quatre dans ce salon — se tenaient en silence, les unes le front baissé, les autres l’œil fixé rêveusement aux bagues d’une main étendue sur leurs genoux. Elles cherchaient peut-être à corporiser leurs rêveries, ce qui est aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Protégé par la discussion, je me glissai sans être vu derrière le dos éclatant et velouté de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout de sa lèvre l’extrémité de son éventail replié, tout en écoutant, comme ils écoutaient tous, dans ce monde où savoir écouter est un charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les vies heureuses. On était rangé en cercle et on dessinait, dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une guirlande d’hommes et de femmes, dans des poses diverses, négligemment attentives. C’était une espèce de bracelet vivant dont la maîtresse de la maison, avec son profil égyptien, et le lit de repos sur lequel elle est éternellement couchée, comme Cléopâtre, formait l’agrafe. Une croisée ouverte laissait voir un pan du ciel et le balcon où se tenaient quelques personnes. Et l’air était si pur et le quai d’Orsay si profondément silencieux, à ce moment-là, qu’elles ne perdaient pas une syllabe de la voix qu’on entendait dans le salon, malgré les draperies en vénitienne de la fenêtre, qui devaient amortir cette voix sonore et en retenir les ondulations dans leurs plis. Quand j’eus reconnu celui qui parlait, je ne m’étonnai ni de cette attention, — qui n’était plus seulement une grâce octroyée par la grâce,… — ni de l’audace de qui gardait ainsi la parole plus longtemps qu’on n’avait coutume de le faire, dans ce salon d’un ton si exquis.

En effet, c’était le plus étincelant causeur de ce royaume de la causerie. Si ce n’est pas son nom, voilà son titre ! Pardon. Il en avait encore un autre… La médisance ou la calomnie, ces Ménechmes qui se ressemblent tant qu’on ne peut les reconnaître, et qui écrivent leur gazette à rebours, comme si c’était de l’hébreu (n’en est-ce pas souvent ?), écrivaient en égratignures qu’il avait été le héros de plus d’une aventure qu’il n’eût pas certainement, ce soir-là, voulu raconter.

« … Les plus beaux romans de la vie — disait-il, quand je m’établis sur mes coussins de canapé, à l’abri des épaules de la comtesse de Damnaglia, — sont des réalités qu’on a touchées du coude, ou même du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que l’histoire. Je ne parle pas de ceux-là qui furent des catastrophes éclatantes, des drames joués par l’audace des sentiments les plus exaltés à la majestueuse barbe de l’Opinion ; mais à part ces clameurs très rares, faisant scandale dans une société comme la nôtre, qui était hypocrite hier, et qui n’est plus que lâche aujourd’hui, il n’est personne de nous qui n’ait été témoin de ces faits mystérieux de sentiment ou de passion qui perdent toute une destinée, de ces brisements de cœur qui ne rendent qu’un bruit sourd, comme celui d’un corps tombant dans l’abîme caché d’une oubliette, et par-dessus lequel le monde met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman ce que Molière disait de la vertu : »Où diable va-t-il se nicher ?…« Là où on le croit le moins, on le trouve ! Moi qui vous parle, j’ai vu dans mon enfance… non, vu n’est pas le mot ! j’ai deviné, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous les jours ; une de ces sanglantes comédies, comme disait Pascal, mais représentées à huis clos, derrière une toile de manœuvre, le rideau de la vie privée et de l’intimité. Ce qui sort de ces drames cachés, étouffés, que j’appellerai presque à transpiration rentrée, est plus sinistre, et d’un effet plus poignant sur l’imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s’était déroulé sous vos yeux. Ce qu’on ne sait pas centuple l’impression de ce qu’on sait. Me trompé-je ? Mais je me figure que l’enfer, vu par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d’un seul et planant regard, on pouvait l’embrasser tout entier. »

Ici, il fit une légère pause. Il exprimait un fait tellement humain, d’une telle expérience d’imagination pour ceux qui en ont un peu, que pas un contradicteur ne s’éleva. Tous les visages peignaient la curiosité la plus vive. La jeune Sibylle, qui était pliée en deux aux pieds du lit de repos où s’étendait sa mère, se rapprocha d’elle avec une crispation de terreur, comme si l’on eût glissé un aspic entre sa plate poitrine d’enfant et son corset.

— Empêche-le, maman, — dit-elle, avec la familiarité d’une enfant gâtée, élevée pour être une despote, — de nous dire ces atroces histoires qui font frémir.

— je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle, — répondit celui qu’elle n’avait pas nommé, dans sa familiarité naïve et presque tendre.

Lui, qui vivait si près de cette jeune âme, en connaissait les curiosités et les peurs ; car, pour toutes choses, elle avait l’espèce d’émotion que l’on a quand on plonge les pieds dans un bain plus froid que la température, et qui coupe l’haleine à mesure qu’on entre dans la saisissante fraîcheur de son eau.

— Sibylle n’a pas la prétention, que je sache, d’imposer silence à mes amis, fit la baronne en caressant la tête de sa fille, si prématurément pensive. Si elle a peur, elle a la ressource de ceux qui ont peur ; elle a la fuite ; elle peut s’en aller.

Mais la capricieuse fillette, qui avait peut-être autant d’envie de l’histoire que madame sa mère, ne fuit pas, mais redressa son maigre corps, palpitant d’intérêt effrayé, et jeta ses yeux noirs et profonds du côté du narrateur, comme si elle se fût penchée sur un abîme.

— Eh bien ! contez, dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers lui son grand œil brun baigné de lumière, et qui est si humide encore, quoiqu’il ait pourtant diablement brillé. Tenez, voyez ! ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, nous écoutons tous.

Et il raconta ce qui va suivre. Mais pourrai-je rappeler, sans l’affaiblir, ce récit, nuancé par la voix et le geste, et surtout faire ressortir le contre-coup de l’impression qu’il produisit sur toutes les personnes rassemblées dans l’atmosphère sympathique de ce salon ?

« J’ai été élevé en province, dit le narrateur, mis en demeure de raconter, et dans la maison paternelle. Mon père habitait une bourgade jetée nonchalamment les pieds dans l’eau, au bas d’une montagne, dans un pays que je ne nommerai pas, et près d’une petite ville qu’on reconnaîtra quand j’aurai dit qu’ elle est, ou du moins qu’elle était, dans ce temps, la plus profondément et la plus férocement aristocratique de France. Je n’ai depuis, rien vu de pareil. Ni notre faubourg Saint-Germain, ni la place Bellecour, à Lyon, ni les trois ou quatre grandes villes qu’on cite pour leur esprit d’aristocratie exclusif et hautain, ne pourraient donner une idée de cette petite ville de six mille âmes qui, avant 1789, avait cinquante voitures armoriées, roulant fièrement sur son pavé.

« Il semblait qu’en se retirant de toute la surface du pays, envahi chaque jour par une bourgeoisie insolente, l’aristocratie se fût concentrée là, comme dans le fond d’un creuset, et y jetât, comme un rubis brûlé, le tenace éclat qui tient à la substance même de la pierre, et qui ne disparaîtra qu’avec elle.

« La noblesse de ce nid de nobles, qui mourront ou qui sont morts peut-être dans ces préjugés que j’appelle, moi, de sublimes vérités sociales, était incompatible comme Dieu. Elle ne connaissait pas l’ignominie de toutes les noblesses, la monstruosité des mésalliances.

« Les filles, ruinées par la Révolution, mouraient stoïquement vieilles et vierges, appuyées sur leurs écussons qui leur suffisaient contre tout. Ma puberté s’est embrasée à la réverbération ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui savaient leur beauté inutile, qui sentaient que le flot de sang qui battait dans leurs cœurs et teignait d’incarnat leurs joues sérieuses, bouillonnait vainement.

Mes treize ans ont rêvé les dévoûments les plus romanesques devant ces filles pauvres qui n’avaient plus que la couronne fermée de leurs blasons pour toute fortune, majestueusement tristes, dès leurs premiers pas dans la vie, comme il convient à des condamnées du Destin. Hors de son sein, cette noblesse, pure comme l’eau des roches, ne voyait personne.

Comment voulez-vous, — disaient-ils, — que nous voyions tous ces bourgeois dont les pères ont donné des assiettes aux nôtres ?

Ils avaient raison ; c’était impossible, car, pour cette petite ville, c’était vrai. On comprend l’affranchissement, à de grandes distances ; mais, sur un terrain grand comme un mouchoir, les races se séparent par leur rapprochement même. Ils se voyaient donc entre eux, et ne voyaient qu’eux et quelques Anglais.

Car les Anglais étaient attirés par cette petite ville qui leur rappelait certains endroits de leurs comtés. Ils l’aimaient pour son silence, pour sa tenue rigide, pour l’élévation froide de ses habitudes, pour les quatre pas qui la séparaient de la mer qui les avait apportés, et aussi pour la possibilité d’y doubler, par le bas prix des choses, le revenu insuffisant des fortunes médiocres dans leur pays.

Fils de la même barque de pirates que les Normands, à leurs yeux c’était une espèce de Continental England que cette ville normande, et ils y faisaient de longs séjours.

Les petites miss y apprenaient le français en poussant leur cerceau sous les grêles tilleuls de la place d’armes ; mais, vers dix-huit ans, elles s’envolaient en Angleterre, car cette noblesse ruinée ne pouvait guère se permettre le luxe dangereux d’épouser des filles qui n’ont qu’une simple dot, comme les Anglaises. Elles partaient donc, mais d’autres migrations venaient bientôt s’établir dans leurs demeures abandonnées, et les rues silencieuses, où l’herbe poussait comme à Versailles, avaient toujours à peu près le même nombre de promeneuses à voile vert, à robe à carreaux, et à plaid écossais. Excepté ces séjours, en moyenne de sept à dix ans, que faisaient ces familles anglaises, presque toutes renouvelées à de si longs intervalles, rien ne rompait la monotonie d’existence de la petite ville dont il est question. Cette monotonie était effroyable.

On a souvent parlé — et que n’a-t-on point dit ! — du cercle étroit dans lequel tourne la vie de province ; mais ici cette vie, pauvre partout en événements, l’était d’autant plus que les passions de classe à classe, les antagonismes de vanité, n’existaient pas comme dans une foule de petits endroits, où les jalousies, les haines, les blessures d’amour-propre, entretiennent une fermentation sourde qui éclate parfois dans quelque scandale, dans quelque noirceur, dans une de ces bonnes petites scélératesses sociales pour lesquelles il n’y a pas de tribunaux.

Ici, la démarcation était si profonde, si épaisse, si infranchissable, entre ce qui était noble et ce qui ne l’était pas, que toute lutte entre la noblesse et la roture était impossible.

En effet, pour que la lutte existe, il faut un terrain commun et un engagement, et il n’y en avait pas. Le diable, comme on dit, n’y perdait rien, sans doute.

Dans le fond du cœur de ces bourgeois dont les pères avaient donné des assiettes, dans ces têtes de fils de domestiques, affranchis et enrichis, il y avait des cloaques de haine et d’envie, et ces cloaques élevaient souvent leur vapeur et leur bruit d’égout contre ces nobles, qui les avaient entièrement sortis de l’orbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis qu’ils avaient quitté leurs livrées.

Mais tout cela n’atteignait pas ces patriciens distraits dans la forteresse de leurs hôtels, qui ne s’ouvraient qu’à leurs égaux, et pour qui la vie finissait à la limite de leur caste. Qu’importait ce qu’on disait d’eux, plus bas qu’eux ?… Ils ne l’entendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu s’insulter, se prendre de querelle, ne se rencontraient point dans les lieux publics, qui sont des arènes chauffées à rouge par la présence et les yeux des femmes.

Il n’y avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne passait de comédiens. Les cafés, ignobles comme des cafés de province, ne voyaient guère autour de leurs billards que ce qu’il y avait de plus abaissé parmi la bourgeoisie, quelques mauvais sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, débris fatigués des guerres de l’Empire. D’ailleurs, quoique enragés d’égalité blessée (ce sentiment qui, à lui seul, explique les horreurs de la Révolution), ces bourgeois avaient gardé, malgré eux, la superstition des respects qu’ils n’avaient plus.

Le respect des peuples ressemble un peu à cette sainte Ampoule, dont on s’est moqué avec une bêtise de tant d’esprit. Lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier déclame contre l’inégalité des rangs ; mais, seul, il n’ira point traverser la place publique de sa ville natale, où tout le monde se connaît et où l’on vit depuis l’enfance, pour insulter de gaieté de cœur le fils d’un Clamorgan-Taillefer, par exemple, qui passe donnant le bras à sa sœur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes les choses haïes et enviées, la naissance exerce physiquement sur ceux qui la détestent une action qui est peut-être la meilleure preuve de son droit. Dans les temps de révolution, on réagit contre elle, ce qui est la subir encore ; mais dans les temps calmes, on la subit tout au long.

Or, on était dans une de ces périodes tranquilles, en 182… Le libéralisme, qui croissait à l’ombre de la Charte constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans leur chenil d’emprunt, n’avait pas encore étouffé un royalisme que le passage des Princes, revenant de l’exil, avait remué dans tous les cœurs jusqu’à l’enthousiasme. Cette époque, quoi qu’on ait dit, fut un moment superbe pour la France, convalescente monarchique, à qui le couperet des révolutions avait tranché les mamelles, mais qui, pleine d’espérance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystérieux du cancer qui l’avait déjà déchirée, et qui, plus tard, devra la tuer.

Pour la petite ville que j’essaie de vous faire connaître, ce fut un moment de paix profonde et concentrée. Une mission qui venait de se clore avait, dans la société noble, engourdi le dernier symptôme de la vie, l’agitation et les plaisirs de la jeunesse. On ne dansait plus. Les bals étaient proscrits comme une perdition. Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs gorgerettes, et formaient des associations religieuses sous la direction d’une présidente. On tendait au grave, à faire mourir de rire, si l’on avait osé. Quand les quatre tables de whist étaient établies pour les douairières et les vieux gentils-hommes, et les deux tables d’écarté pour les jeunes gens, ces demoiselles se plaçaient, comme à l’église, dans leurs chapelles où elles étaient séparées des hommes, et elles formaient, dans un angle du salon, un groupe silencieux… pour leur sexe (car tout est relatif), chuchotant au plus quand elles parlaient, mais bâillant en dedans à se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de leurs robes, et la folâtre légèreté de leurs pèlerines de blonde et de leurs rubans. »


Le dessous de cartes d’une partie de whist
II

« La seule chose, — continua le conteur de cette histoire où tout est vrai et réel comme la petite ville où elle s’est passée, et qu’il avait peinte si ressemblante que quelqu’un, moins discret que lui, venait d’en prononcer le nom ; — la seule chose qui eût, je ne dirai pas la physionomie d’une passion, mais enfin qui ressemblât à du mouvement, à du désir, à de l’intensité de sensation, dans cette société singulière où les jeunes filles avaient quatre-vingts ans d’ennui dans leurs âmes limpides et introublées, c’était le jeu, la dernière passion des âmes usées.

« Le jeu, c’était la grande affaire de ces anciens nobles, taillés dans le patron des grands seigneurs, et désœuvrés comme de vieilles femmes aveugles. Ils jouaient comme des Normands, des aïeux d’Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Leur parenté de race avec les Anglais, l’émigration en Angleterre, la dignité de ce jeu, silencieux et contenu comme la grande diplomatie, leur avaient fait adopter le whist. C’était le whist qu’ils avaient jeté, pour le combler, dans l’abîme sans fond de leurs jours vides. Ils le jouaient après leur dîner, tous les soirs, jusqu’à minuit ou une heure du matin, ce qui est une vraie saturnale pour la province. Il y avait la partie du marquis de Saint-Albans, qui était l’événement de chaque journée. Le marquis semblait être le seigneur féodal de tous ces nobles, et ils l’entouraient de cette considération respectueuse qui vaut une auréole, quand ceux qui la témoignent la méritent.

Le marquis était très fort au whist. Il avait soixante-dix-neuf ans. Avec qui n’avait-il pas joué ?… Il avait joué avec Maurepas, avec le comte d’Artois lui-même, habile au whist comme à la paume, avec le prince de Polignac, avec l’évêque Louis de Rohan, avec Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas, avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le Diable, quand il se donnait à tous les diables, aux plus mauvais jours de l’émigration : Il lui fallait donc des adversaires dignes de lui. D’ordinaire, les Anglais reçus par la noblesse fournissaient leur contingent de forces à cette partie, dont on parlait comme d’une institution et qu’on appelait le whist de M. de Saint-Albans, comme on aurait dit, à la cour, le whist du Roi.

Un soir, chez Mme de Beaumont, les tables vertes étaient dressées ; on attendait un Anglais, un M. Hartford, pour la partie du grand marquis. Cet Anglais était une espèce d’industriel qui faisait aller une manufacture de coton au Pont-aux-Arches, — par parenthèse, une des premières manufactures qu’on eût vues dans ce pays dur à l’innovation, non par ignorance ou par difficulté de comprendre, mais par cette prudence qui est le caractère distinctif de la race normande. — Permettez-moi encore une parenthèse : Les Normands me font toujours l’effet de ce renard si fort en sorite dans Montaigne. Où ils mettent la patte, on est sûr que la rivière est bien prise, et qu’ils peuvent, de cette puissante patte, appuyer.

Mais, pour en revenir à notre Anglais, à ce M. Hartford, — que les jeunes gens appelaient Hartford tout court, quoique cinquante ans fussent bien sonnés sur le timbre d’argent de sa tête, que je vois encore avec ses cheveux ras et luisants comme une calotte de soie blanche, — il était un des favoris du marquis. Quoi d’étonnant ? C’était un joueur de la grande espèce, un homme dont la vie (véritable fantasmagorie d’ailleurs) n’avait de signification et de réalité que quand il tenait des cartes, un homme, enfin, qui répétait sans cesse que le premier bonheur était de gagner au jeu, et que le second était d’y perdre : magnifique axiome qu’il avait pris à Sheridan, mais qu’il appliquait de manière à se faire absoudre de l’avoir pris. Du reste, à ce vice du jeu près (en considération duquel le marquis de Saint-Albans lui eût pardonné les plus éminentes vertus), M. Hartford passait pour avoir toutes les qualités pharisaïques et protestantes que les Anglais sous-entendent dans le confortable mot d’honorability. On le considérait comme un parfait gentleman. Le marquis l’amenait passer des huitaines à son château de la Vanillière, mais à la ville il le voyait tous les soirs. Ce soir-là donc, on s’étonnait, et le marquis lui-même, que l’exact et scrupuleux étranger fût en retard…

On était en août. Les fenêtres étaient ouvertes sur un de ces beaux jardins comme il n’y en a qu’en province, et les jeunes filles, massées dans les embrasures, causaient entre elles, le front penché sur leurs festons. Le marquis, assis devant la table de jeu, fronçait ses longs sourcils blancs. Il avait les coudes appuyés sur la table. Ses mains, d’une beauté sénile, jointes sous son menton, soutenaient son imposante figure étonnée d’attendre, comme celle de Louis XIV, dont il avait la majesté. Un domestique annonça enfin M. Hartford. Il parut, dans sa tenue irréprochable accoutumée, linge éblouissant de blancheur, bagues à tous les doigts, comme nous en avons vu depuis à M. Bulwer, un foulard des Indes à la main, et sur les lèvres (car il venait de dîner) la pastille parfumée qui voilait les vapeurs des essences d’anchois, de l’harvey-sauce et du porto.

Mais il n’était pas seul. Il alla saluer le marquis et lui présenta, comme un bouclier contre tout reproche, un Ecossais de ses amis, M. Marmor de Karkoël, qui lui était tombé à la manière d’une bombe, pendant son dîner, et qui était le meilleur joueur de whist des Trois Royaumes.

Cette circonstance, d’être le meilleur whisteur de la triple Angleterre, étendit un sourire charmant sur les lèvres pâles du marquis. La partie fut aussitôt constituée. Dans son empressement à se mettre au jeu, M. de Karkoël n’ôta pas ses gants, qui rappelaient par leur perfection ces célèbres gants de Bryan Brummell, coupés par trois ouvriers spéciaux, deux pour la main et un pour le pouce. Il fut le partner de M. de Saint-Albans. La douairière de Hautcardon, qui avait cette place, la lui céda.

Or, ce Marmor de Karkoël, Mesdames, était, pour la tournure, un homme de vingt-huit ans à peu près ; mais un soleil brûlant, des fatigues ignorées, ou des passions peut-être, avaient attaché sur sa face le masque d’un homme de trente-cinq. Il n’était pas beau, mais il était expressif. Ses cheveux étaient noirs, très durs, droits, un peu courts, et sa main les écartait souvent de ses tempes et les rejetait en arrière. Il y avait dans ce mouvement une véritable, mais sinistre éloquence de geste. Il semblait écarter un remords. Cela frappait d’abord, et, comme les choses profondes, cela frappait toujours.

« J’ai connu pendant plusieurs années ce Karkoël, et je puis assurer que ce sombre geste, répété dix fois dans une heure, produisait toujours son effet et faisait venir dans l’esprit de cent personnes la même pensée. Son front régulier, mais bas, avait de l’audace. Sa lèvre rasée (on ne portait pas alors de moustaches comme aujourd’hui) était d’une immobilité à désespérer Lavater, et tous ceux qui croient que le secret de la nature d’un homme est mieux écrit dans les lignes mobiles de sa bouche que dans l’expression de ses yeux. Quand il souriait, son regard ne souriait pas, et il montrait des dents d’un émail de perles, comme ces Anglais, fils de la mer, en ont parfois pour les perdre ou les noircir, à la manière chinoise, dans les flots de leur affreux thé. Son visage était long, creusé aux joues, d’ une certaine couleur olive qui lui était naturelle, mais chaudement hâlé, par-dessus, des rayons d’un soleil qui, pour l’avoir si bien mordu, n’avait pas dû être le soleil émoussé de la vaporeuse Angleterre. Un nez long et droit, mais qui dépassait la courbe du front, partageait ses deux yeux noirs à la Macbeth, encore plus sombres que noirs et très rapprochés, ce qui est, dit-on, la marque d’un caractère extravagant ou de quelque insanité intellectuelle. Sa mise avait de la recherche. Assis nonchalamment comme il était là, à cette table de whist, il paraissait plus grand qu’il n’était réellement, par un léger manque de proportion dans son buste, car il était petit ; mais, au défaut près que je viens de signaler, très bien fait et d’une vigueur de souplesse endormie, comme celle du tigre dans sa peau de velours. Parlait-il bien le français ? La voix, ce ciseau d’or avec lequel nous sculptons nos pensées dans l’âme de ceux qui nous écoutent et y gravons la séduction, l’avait-il harmonique à ce geste que je ne puis me rappeler aujourd’hui sans en rêver ? Ce qu’il y a de certain, c’est que, ce soir-là, elle ne fit tressaillir personne. Elle ne prononça, dans un diapason fort ordinaire, que les mots sacramentels de tricks et d’honneurs, les seules expressions qui, au whist, coupent à d’égaux intervalles l’auguste silence au fond duquel on joue enveloppé.

Ainsi, dans ce vaste salon plein de gens pour qui l’arrivée d’un Anglais était une circonstance peu exceptionnelle, personne, excepté la table du marquis, ne prit garde à ce whisteur inconnu, remorqué par Hartford. Les jeunes filles ne retournèrent pas seulement la tête par-dessus l’épaule pour le voir. Elles étaient à discuter (on commençait à discuter dès ce temps-là) la composition du bureau de leur congrégation et la démission d’une des vice-présidentes qui n’était pas ce jour-là chez Mme de Beaumont. C’était un peu plus important que de regarder un Anglais ou un Ecossais. Elles étaient un peu blasées sur ces éternelles importations d’Anglais et d’Ecossais. Un homme qui, comme les autres, ne s’occuperait que des dames de carreau et de trèfle ! Un protestant, d’ailleurs ! un hérétique ! Encore, si ç’eût été un lord catholique d’Irlande ! Quant aux personnes âgées, qui jouaient déjà aux autres tables lorsqu’on annonça M. Hartford, elles jetèrent un regard distrait sur l’étranger qui le suivait et se replongèrent, de toute leur attention, dans leurs cartes, comme des cygnes plongent dans l’eau de toute la longueur de leurs cous.

M. de Karkoël ayant été choisi pour le partner du marquis de Saint-Albans la personne qui jouait en face de M. Hartford était la comtesse du Tremblay de Stasseville, dont la fille Herminie, la plus suave fleur de cette jeunesse qui s’épanouissait dans les embrasures du salon, parlait alors à Mlle Ernestine de Beaumont. Par hasard, les yeux de Mlle Herminie se trouvaient dans la direction de la table où jouait sa mère.

— Regardez, Ernestine, fit-elle à demi-voix, comme cet Ecossais donne !

M. de Karkoël venait de se, déganter… Il avait tiré de leur étui de chamois parfumé, des mains blanches et bien sculptées, à faire la religion d’une petite maîtresse qui les aurait eues, et il donnait les cartes comme on les donne au whist, une à une, mais avec un mouvement circulaire d’une rapidité si prodigieuse, que cela étonnait comme le doigté de Liszt. L’homme qui maniait les cartes ainsi devait être leur maître… Il y avait dix ans de tripot dans cette foudroyante et augurale manière de donner.

— C’est la difficulté vaincue dans le mauvais ton, dit la hautaine Ernestine, de sa lèvre la plus dédaigneuse, — mais le mauvais ton est vainqueur !

Dur jugement pour une si jeune demoiselle ; mais, avoir bon ton était plus pour cette jolie tête-là que d’avoir l’esprit de Voltaire. Elle a manqué sa destinée, Mlle Ernestine de Beaumont, et elle a dû mourir de chagrin de n’être pas la camerera major d’une reine d’Espagne.

La manière de jouer de Marmor de Karkoël fit équation avec cette donne merveilleuse. Il montra une supériorité qui enivra de plaisir le vieux marquis, car il éleva la manière de jouer de l’ancien partner de Fox, et l’enleva jusqu’à la sienne. Toute supériorité quelconque est une séduction irrésistible, qui procède par rapt et vous emporte dans son orbite. Mais ce n’est pas tout. Elle vous féconde en vous emportant. Voyez les grands causeurs ! ils donnent la réplique, et ils l’inspirent. Quand ils ne causent plus, les sots, privés du rayon qui les dora, reviennent, ternes, à fleur d’eau de conversation, comme des poissons morts retournés qui montrent un ventre sans écailles. M. de Karkoël fit bien plus que d’apporter une sensation nouvelle à un homme qui les avait épuisées : il augmenta l’idée que le marquis avait de lui-même, il couronna d’une pierre de plus l’obélisque, depuis longtemps mesuré, que ce roi du whist s’était élevé dans les discrètes solitudes de son orgueil.

Malgré l’émotion qui le rajeunissait, le marquis observa l’étranger pendant la partie du fond de cette patte d’oie (comme nous disons de la griffe du Temps, pour lui payer son insolence de nous la mettre sur la figure) qui bridait ses yeux spirituels. L’Ecossais ne pouvait être goûté, apprécié, dégusté, que par un joueur d’une très grande force. Il avait cette attention profonde, réfléchie, qui se creuse en combinaisons sous les rencontres du jeu, et il la voilait d’une impassibilité superbe. À côté de lui, les sphinx accroupis dans la lave de leur basalte auraient semblé les statues des Génies de la confiance et de l’expansion. Il jouait comme s’il eût joué avec trois paires de mains qui eussent tenu les cartes, sans s’inquiéter de savoir à qui ces mains appartenaient. Les dernières brises de cette soirée d’août déferlaient en vagues de soufflés et de parfums sur ces trente chevelures de jeunes filles, nu-tête, pour arriver chargées de nouveaux parfums et d’effluves virginales, prises à ce champ de têtes radieuses, et se briser contre ce front cuivré large et bas, écueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli. Il ne s’en apercevait même pas. Ses nerfs étaient muets. En cet instant, il faut l’avouer, il portait bien son nom de Marmor ! Inutile de dire qu’il gagna.

Le marquis se retirait toujours vers minuit. Il fut reconduit par l’obséquieux Hartford, qui lui donna le bras jusqu’à sa voiture.

— C’est le dieu du chelem (slam) que ce Karkoël ! lui dit-il, avec la surprise de l’enchantement ; arrangez-vous pour qu’il ne nous quitte pas de si tôt.

Hartford le promit et le vieux marquis, malgré son âge et son sexe, se prépara à jouer le rôle d’une sirène d’hospitalité.

Je me suis arrêté sur cette première soirée d’un séjour qui dura plusieurs années. je n’y étais pas ; mais elle m’a été racontée par un de mes parents plus âgé que moi, et qui, joueur comme tous les jeunes gens de cette petite ville où le jeu était l’unique ressource qu’on eût, dans cette famine de toutes les passions, se prit de goût pour le dieu du chelem. Revue en se retournant et avec des impressions rétrospectives qui ont leur magie, cette soirée, d’une prose commune et si connue, une partie de whist gagnée, prendra des proportions qui pourront peut-être vous étonner. — La quatrième personne de cette partie, la comtesse de Stasseville, ajoutait mon parent, perdit son argent avec l’indifférence artistocratique qu’elle mettait à tout. Peut-être fut-ce de cette partie de whist que son sort fut décidé, là où se font les destinées. Qui comprend un seul mot à ce mystère de la vie ?… Personne n’avait alors d’intérêt à observer la comtesse. Le salon ne fermentait que du bruit des jetons et des fiches… Il aurait été curieux de surprendre dans cette femme, jugée alors et rejugée un glaçon poli et coupant, si ce qu’on a cru depuis et répété tout bas avec épouvante, a daté de ce moment-là.

La comtesse du Tremblay de Stasseville était une femme de quarante ans, d’une très faible santé, pâle et mince, mais d’un mince et d’un pâle que je n’ai vus qu’à elle. Son nez bourbonien, un peu pincé, ses cheveux châtain clair, ses lèvres très fines, annonçaient une femme de race, mais chez qui la fierté peut devenir aisément cruelle. Sa pâleur teintée de soufre était maladive.

Elle se fût nommée Constance, — disait Mlle Ernestine de Beaumont, qui ramassait des épigrammes jusque dans Gibbon, — qu’on eût pu l’appeler Constance Chlore.

Pour qui connaissait le genre d’esprit de Mlle de Beaumont, on était libre de mettre une atroce intention dans ce mot. Malgré sa pâleur, cependant, malgré la couleur hortensia passé des lèvres de la comtesse du Tremblay de Stasseville, il y avait pour l’observateur avisé, précisément dans ces lèvres à peine marquées, ténues et vibrantes comme la cordelette d’un arc, une effrayante physionomie de fougue réprimée et de volonté. La société de province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidité de cette lèvre étroite et meurtrière, que le fil d’acier sur lequel dansait incessamment la flèche barbelée de l’épigramme. Des yeux pers (car la comtesse portait de sinople, étincelé d’or, dans son regard comme dans ses armes) couronnaient, comme deux étoiles fixes, ce visage sans le réchauffer. Ces deux émeraudes, striées de jaune, enchâssées sous les sourcils blonds et fades de ce front busqué, étaient aussi froides que si on les avait retirées du ventre et du frai du poisson de Polycrate. L’esprit seul, un esprit brillant, damasquiné et affilé comme une épée, allumait parfois dans ce regard vitrifié les éclairs de ce glaive qui tourne dont parle la Bible. Les femmes haïssaient cet esprit dans la comtesse du Tremblay, comme s’il avait été de la beauté. Et, en effet, c’était la sienne ! Comme Mlle de Retz, dont le cardinal a laissé un portrait d’amant qui s’est débarbouillé les yeux des dernières badauderies de sa jeunesse, elle avait un défaut à la taille, qui pouvait à la rigueur passer pour un vice. Sa fortune était considérable. Son mari, mourant, l’avait laissée très peu chargée de deux enfants : un petit garçon, bête à ravir, confié aux soins très paternels et très inutiles d’un vieil abbé qui ne lui apprenait rien, et sa fille Herminie, dont la beauté aurait été admirée dans les cercles les plus difficiles et les plus artistes de Paris. Quant à sa fille, elle l’avait élevée irréprochablement, au point de vue de l’éducation officielle. L’irréprochable de Mme de Stasseville ressemblait toujours un peu à de l’impertinence. Elle en faisait une jusque de sa vertu, et qui sait si ce n’était pas son unique raison pour y tenir ? Toujours est-il qu’elle était vertueuse ; sa réputation défiait la calomnie. Aucune dent de serpent ne s’était usée sur cette lime. Aussi, de regret forcené de n’avoir pu l’entamer, on s’épuisait à l’accuser de froideur. Cela tenait, sans nul doute, disait-on (on raisonnait, on faisait de la science !), à la décoloration de son sang. Pour peu qu’on eût poussé ses meilleures amies, elles lui auraient découvert dans le cœur la certaine barre historique qu’on avait inventée contre une femme bien charmante et bien célèbre du siècle dernier, afin d’expliquer qu’elle eût laissé toute l’Europe élégante à ses pieds, pendant dix ans, sans la faire monter d’un cran plus haut.«

Le conteur sauva par la gaieté de son accent le vif de ces dernières paroles, qui causèrent comme un joli petit mouvement de pruderie offensée. Et, je dis, pruderie sans humeur, car la pruderie des femmes bien nées, qui n’affectent rien, est quelque chose de très gracieux. Le jour était si tombé, d’ailleurs, qu’on sentit plutôt ce mouvement qu’on ne le vit.

— Sur ma parole, c’était bien ce que vous dites, cette comtesse de Stasseville, — fit, en bégayant, selon son usage, le vieux vicomte de Rassy, bossu et bègue, et spirituel comme s’il avait été boiteux par-dessus le marché. Qui ne connaît pas à Paris le vicomte de Rassy, ce memorandum encore vivant des petites corruptions du dix-huitième siècle ? Beau de visage dans sa jeunesse comme le maréchal de Luxembourg, il avait, comme lui, son revers de médaille, mais le revers seul de la médaille lui était resté. Quant à l’effigie, où l’avait-il laissée ?… Lorsque les jeunes gens de ce temps le surprenaient dans quelque anachronisme de conduite, il disait que, du moins, il ne souillait pas ses cheveux blancs, car il portait une perruque châtain à la Ninon, avec une raie de chair factice, et les plus incroyables et indescriptibles tire-bouchons !

— Ah ! vous l’avez connue ? — dit le narrateur interrompu. — Eh bien ! vous savez, vicomte, si je surfais d’un mot la vérité.

— C’est calqué à la vitre, votre po… ortrait, — répondit le vicomte en se donnant un léger soufflet sur la joue, par impatience de bégayer, et au risque de faire tomber les grains du rouge qu’on dit qu’il met, comme il fait tout, sans nulle pudeur. — je l’ai connue à… à… peu près au temps de votre histoire. Elle venait à Paris tous les hivers pour quelques jours. Je la rencontrais chez la princesse de Cou… ourt… tenay, dont elle était un peu parente. C’était de l’esprit servi dans sa glace, une femme froide à vous faire tousser.

« Excepté ces quelques jours passés par hiver à Paris, — reprit l’audacieux conteur, qui ne mettait même pas à ses personnages le demi-masque d’Arlequin, — la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville était réglée comme le papier de cette ennuyeuse musique qu’on appelle l’existence d’une femme comme il faut, en province. Elle était, six mois de l’année, au fond de son hôtel, dans la ville que je vous ai décrite au moral, et elle troquait, pendant les autres six mois, ce fond d’hôtel pour un fond de château, dans une belle terre qu’elle avait à quatre lieues de là. Tous les deux ans, elle conduisait à Paris sa fille, — qu’elle laissait à une vieille tante, Mlle de Triflevas, quand elle y allait seule, — au commencement de l’hiver ; mais jamais de Spa, de Plombières, de Pyrénées ! On ne la voyait point aux eaux. Était-ce de peur des médisants ? En province, quand une femme seule, dans la position de Mme de Stasseville, va prendre les eaux si loin, que ne croit-on pas ?… que ne soupçonne-t-on pas ? L’envie de ceux qui restent se venge, à sa façon, du plaisir de ceux qui voyagent. De singuliers airs viennent, comme des drôles de souffles, rider la pureté de ces eaux. Est-ce le fleuve Jaune, ou le fleuve Bleu sur lequel on expose les enfants, en Chine ?… Les eaux, en France, ressemblent un peu à ce fleuve-là. Si ce n’est pas un enfant, on y expose toujours quelque chose aux yeux de ceux qui n’y vont pas. La moqueuse comtesse du Tremblay était bien fière pour sacrifier un seul de ses caprices à l’opinion ; mais elle n’avait point celui des eaux ; et son médecin l’aimait mieux auprès de lui qu’à deux cents lieues, car, à deux cents lieues, les chattemites visites à dix francs ne peuvent pas beaucoup se multiplier. C’était une question, d’ailleurs, que de savoir si la comtesse avait des caprices quelconques. L’esprit n’est pas l’imagination. Le sien était si net, si tranchant, si positif, même dans la plaisanterie, qu’il excluait tout naturellement l’idée de caprice. Quand il était gai (ce qui était rare), il sonnait si bien ce son vibrant de castagnettes d’ébène ou de tambour de basque, toute peau tendue et grelots de métal, qu’on ne pouvait pas s’imaginer qu’il y eût jamais dans cette tête sèche, en dos, non ! mais en fil de couteau, rien qui rappelât la fantaisie, rien qui pût être pris pour une de ces curiosités rêveuses, lesquelles engendrent le besoin de quitter sa place et de s’en aller où l’on n’était pas. Depuis dix ans qu’elle était riche et veuve, maîtresse d’elle-même par conséquent, et de bien des choses, elle aurait pu transporter sa vie immobile fort loin de ce trou à nobles, où ses soirées se passaient à jouer le boston et le whist avec de vieilles filles qui avaient vu la Chouannerie, et de vieux chevaliers, héros inconnus, qui avaient délivré Destouches.

Elle aurait pu, comme lord Byron, parcourir le monde avec une bibliothèque, une cuisine et une volière dans sa voiture, mais elle n’en avait pas eu la moindre envie. Elle était mieux qu’indolente ; elle était indifférente ; aussi indifférente que Marmor de Karkoël quand il jouait au whist. Seulement, Marmor n’était pas indifférent au whist même, et dans sa vie, à elle, il n’y avait point de whist : tout était égal ! C’était une nature stagnante, une espèce de femme-dandy, auraient dit les Anglais. Hors l’épigramme, elle n’existait qu’à l’état de larve élégante. « Elle est de la race des animaux à sang blanc », répétait son médecin dans le tuyau de l’oreille, croyant l’expliquer par une image, comme on expliquerait une maladie par un symptôme. Quoiqu’elle eût l’air malade, le médecin dépaysé niait la maladie. Était-ce haute discrétion ? ou bien réellement ne la voyait-il pas ? jamais elle ne se plaignait ni de son corps ni de son âme. Elle n’ avait pas même cette ombre presque physique de mélancolie, étendue d’ordinaire sur le front meurtri des femmes qui ont quarante ans. Ses jours se détachaient d’elle et ne s’en arrachaient pas. Elle les voyait tomber de ce regard d’Ondine, glauque et moqueur, dont elle regardait toutes choses. Elle semblait mentir à sa réputation de femme spirituelle, en ne nuançant sa conduite d’aucune de ces manières d’être personnelles, appelées des excentricités. Elle faisait naturellement, simplement, tout ce que faisaient les autres femmes dans sa société, et ni plus ni moins. Elle voulait prouver que l’égalité, cette chimère des vilains, n’existe vraiment qu’entre nobles. Là seulement sont les pairs, car la distinction de la naissance, les quatre générations de noblesse nécessaires pour être gentilhomme, sont un niveau. « Je ne suis que le premier gentilhomme de France », disait Henri IV, et par ce mot, il mettait les prétentions de chacun aux pieds de la distinction de tous. Comme les autres femmes de sa caste, qu’elle était trop aristocratique pour vouloir primer, la comtesse remplissait ses devoirs extérieurs de religion et de monde avec une exacte sobriété, qui est la convenance suprême dans ce monde où tous les enthousiasmes sont sévèrement défendus. Elle ne restait pas en deçà ni n’allait au delà de sa société. Avait-elle accepté en se domptant la vie monotone de cette ville de province où s’était tari ce qui lui restait de jeunesse, comme une eau dormante sous des nénuphars ? Ses motifs pour agir, motifs de raison, de conscience, d’instinct, de réflexion, de tempérament, de goût, tous ces flambeaux intérieurs qui jettent leur lumière sur nos actes, ne projetaient pas de lueurs sur les siens. Rien du dedans n’éclairait les dehors de cette femme. Rien du dehors ne se répercutait au dedans ! Fatigués d’avoir guetté si longtemps sans rien voir dans Mme de Stasseville, les gens de province, qui ont pourtant une patience de prisonnier ou de pêcheur à la ligne, quand ils veulent découvrir quelque chose, avaient fini par abandonner ce casse-tête, comme on jette derrière un coffre un manuscrit qu’il aurait été impossible de déchiffrer.

— Nous sommes bien bêtes, — avait dit un soir, dogmatiquement, la comtesse de Hautcardon, — et cela remontait à plusieurs années — de nous donner un tel tintouin pour savoir ce qu’il y a dans le fond de l’âme de cette femme : probablement il n’y a rien ! «


Le dessous de cartes d’une partie de whist
III

« Et cette opinion de la douairière de Hautcardon avait été acceptée. Elle avait eu force de loi sur tous ces esprits dépités et désappointés de l’inutilité de leurs observations, et qui ne cherchaient qu’une raison pour se rendormir. Cette opinion régnait encore, mais à la manière des rois fainéants, quand Marmor de Karkoël, l’homme peut-être qui devait le moins se rencontrer dans la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville, vint du bout du monde s’asseoir à cette table verte où il manquait un partner. Il était né, racontait son cornac Hartford, dans les montagnes de brume des îles Shetland. Il était du pays où se passe la sublime histoire de Walter Scott, cette réalité du Pirate que Marmor allait reprendre en sous-œuvre, avec des variantes, dans une petite ville ignorée des côtes de la Manche. Il avait été élevé aux bords de cette mer sillonnée par le vaisseau de Cleveland. Tout jeune, il avait dansé les danses du jeune Mordaunt avec les filles du vieux Troil. Il les avait retenues, et plus d’une fois il les a dansées devant moi sur la feuille en chêne des parquets de cette petite ville prosaïque, mais digne, qui juraient avec la poésie sauvage et bizarre de ces danses hyperboréennes. À quinze ans, on lui avait acheté une lieutenance dans un régiment anglais qui allait aux Indes, et pendant douze ans il s’y était battu contre les Marattes. Voilà ce qu’on apprit bientôt de lui et de Hartford, et aussi qu’il était gentilhomme, parent des fameux Douglas d’Ecosse au cœur sanglant. Mais ce fut tout. Pour le reste, on l’ignorait, et on devait l’ignorer toujours. Ses aventures aux Indes, dans ce pays grandiose et terrible où les hommes dilatés apprennent des manières de respirer auxquelles l’air de l’Occident ne suffit plus, il ne les raconta jamais. Elles étaient tracées en caractères mystérieux sur le couvercle de ce front d’or bruni, qui ne s’ouvrait pas plus que ces boîtes à poison asiatique, gardées, pour le jour de la défaite et des désastres, dans l’écrin des sultans indiens. Elles se révélaient par un éclair aigu de ces yeux noirs, qu’il savait éteindre quand on le regardait, comme on souffle un flambeau quand on ne veut pas être vu, et par l’autre éclair de ce geste avec lequel il fouettait ses cheveux sur sa tempe, dix fois de suite, pendant un robber de whist ou une partie d’écarté. Mais hors ces hiéroglyphes de geste et de physionomie que savent lire les observateurs, et qui n’ont, comme la langue des hiéroglyphes, qu’un fort petit nombre de mots, Marmor de Karkoël était indéchiffrable, autant, à sa manière, que la comtesse du Tremblay l’était à la sienne. C’était un Cleveland silencieux. Tous les jeunes nobles de la ville qu’il habitait, et il y en avait plusieurs de fort spirituels, curieux comme des femmes et entortillants comme des couleuvres, étaient démangés du désir de lui faire raconter les mémoires inédits de sa jeunesse, entre deux cigarettes de maryland. Mais ils avaient toujours échoué. Ce lion marin des îles Hébrides, roussi par le soleil de Lahore, ne se prenait pas à ces souricières de salon offertes aux appétits de la vanité, à ces pièges à paon où la fatuité française laisse toutes ses plumes, pour le plaisir de les étaler. La difficulté ne put jamais être tournée. Il était sobre comme un Turc qui croirait au Coran. Espèce de muet qui gardait bien le sérail de ses pensées ! Je ne l’ai jamais vu boire que de l’eau et du café. Les cartes, qui semblaient sa passion, étaient-elles sa passion réelle ou une passion qu’il s’était donnée ? car on se donne des passions comme des maladies. Étaient-elles une espèce d’écran qu’il semblait déplier pour cacher son âme ? Je l’ai toujours cru, quand je l’ai vu jouer comme il jouait. Il enveloppa, creusa, invétéra cette passion du jeu dans l’âme joueuse de cette petite ville, au point que, quand il fut parti, un spleen affreux, le spleen des passions trompées, tomba sur elle comme un sirocco maudit et la fit ressembler davantage à une ville anglaise. Chez lui, la table de whist était ouverte dès le matin. La journée, quand il n’était pas à la Vanillière ou dans quelque château des environs, avait la simplicité de celle des hommes qui sont brûlés par l’idée fixe. Il se levait à neuf heures, prenait son thé avec quelque ami venu pour le whist, qui commençait alors et ne finissait qu’à cinq heures de l’après-midi. Comme il y avait beaucoup de monde à ces réunions, on se relayait à chaque robber, et ceux qui ne jouaient point pariaient. Du reste, il n’y avait pas que des jeunes gens à ces espèces de matinées, mais les hommes les plus graves de la ville. Des pères de famille, comme disaient les femmes de trente ans, osaient passer leurs journées dans ce tripot, et elles beurraient, en toute occasion, d’intentions perfides, mille tartelettes au verjus sur le compte de cet Ecossais, comme s’il avait inoculé la peste à toute la contrée dans la personne de leurs maris. Elles étaient pourtant bien accoutumées à les voir jouer, mais non dans ces proportions d’obstination et de furie. Vers cinq heures, on se séparait, pour se retrouver le soir dans le monde et s’y conformer, en apparence, au jeu officiel et commandé par l’usage des maîtresses de maison chez lesquelles on allait, mais, sous main et en réalité, pour jouer le jeu convenu le matin même, au whist de Karkoël. Je vous laisse à penser à quel degré de force ces hommes, qui ne faisaient plus qu’une chose, atteignirent. Ils élevèrent ce whist jusqu’à la hauteur de la plus difficile et de la plus magnifique escrime. Il y eut sans doute des pertes fort considérables ; mais ce qui empêcha les catastrophes et les ruines que le jeu traîne toujours après soi, ce furent précisément sa fureur et la supériorité de ceux qui jouaient. Toutes ces forces finissaient par s’équilibrer entre elles ; et puis, dans un rayon si étroit, on était trop souvent partner les uns des autres pour ne pas, au bout d’un certain temps, comme on dit en termes de jeu, se rattraper.

L’influence de Marmor de Karkoël, contre laquelle regimbèrent en dessous les femmes raisonnables, ne diminua point, mais augmenta au contraire. On le conçoit. Elle venait moins de Marmor et d’une manière d’être entièrement personnelle, que d’une passion qu’il avait trouvée là, vivante, et que sa présence, à lui qui la partageait, avait exaltée. Le meilleur moyen, le seul peut-être de gouverner les hommes, c’est de les tenir par leurs passions. Comment ce Karkoël n’eût-il pas été puissant ? Il avait ce qui fait la force des gouvernements, et, de plus, il ne songeait pas à gouverner. Aussi arriva-t-il à cette domination qui ressemble à un ensorcellement. On se l’arrachait. Tout le temps qu’il resta dans cette ville, il fut toujours reçu avec le même accueil, et cet accueil était une fiévreuse recherche. Les femmes, qui le redoutaient, aimaient mieux le voir chez elles que de savoir leurs fils ou leurs maris chez lui, et elles le recevaient comme les femmes reçoivent, même sans l’aimer, un homme qui est le centre d’une attention, d’une préoccupation, d’un mouvement quelconque. L’été, il allait passer quinze jours, un mois, à la campagne. Le marquis de Saint-Albans l’avait pris sous son admiration spéciale, — protection ne dirait pas assez. À la campagne, comme à la ville, c’étaient des whists éternels. Je me rappelle avoir assisté (j’étais un écolier en vacances alors) à une superbe partie de pêche au saumon, dans les eaux brillantes de la Douve, pendant tout le temps de laquelle Marmor de Karkoël joua, en canot, au whist à deux morts ( double dummy), avec un gentilhomme du pays. Il fût tombé dans la rivière qu’il eût joué encore !… Seule, une femme de cette société ne recevait pas l’Ecossais à la campagne, et à peine à la ville. C’était la comtesse du Tremblay.

Qui pouvait s’en étonner ? Personne. Elle était veuve, et elle avait une fille charmante. En province, dans cette société envieuse et alignée où chacun plonge dans la vie de tous, on ne saurait prendre trop de précautions contre des inductions faciles à faire de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas. La comtesse du Tremblay les prenait en n’invitant jamais Marmor à son château de Stasseville, et en ne le recevant à la ville que fort publiquement et les jours qu’elle recevait toutes ses connaissances. Sa politesse était pour lui froide, impersonnelle. C’était une conséquence de ces bonnes manières qu’on doit avoir avec tous, non pour eux, mais pour soi. Lui, de son côté, répondait par une politesse du même genre ; et cela était si peu affecté, si naturel dans tous les deux, qu’on a pu y être pris pendant quatre ans. Je l’ai déjà dit : hors le jeu, Karkoël ne semblait pas exister. Il parlait peu. S’il avait quelque chose à cacher, il le couvrait très bien de ses habitudes de silence. Mais la comtesse avait, elle, si vous vous le rappelez, l’esprit très extérieur et très mordant. Pour ces sortes d’esprits, toujours en dehors, brillants, agressifs, se retenir, se voiler, est chose difficile. Se voiler, n’est-ce pas même une manière de se trahir ? Seulement, si elle avait les écailles fascinantes et la triple langue du serpent, elle en avait aussi la prudence. Rien donc n’altéra l’éclat et l’emploi féroces de sa plaisanterie habituelle. Souvent, quand on parlait de Karkoël devant elle, elle lui décochait de ces mots qui sifflent et qui percent, et que Mlle de Beaumont, sa rivale d’épigrammes, lui enviait. Si ce fut là un mensonge de plus, jamais mensonge ne fut mieux osé. Tenait-elle cette effrayante faculté de dissimuler de son organisation sèche et contractile ? Mais pourquoi s’en servait-elle, elle, l’indépendance en personne par sa position et la fierté moqueuse du caractère ? Pourquoi, si elle aimait Karkoël et si elle en était aimée, le cachait-elle sous les ridicules qu’elle lui jetait de temps à autre, sous ces plaisanteries apostates, renégates, impies, qui dégradent l’idole adorée… les plus grands sacrilèges en amour ?

Mon Dieu ! qui sait ? il y avait peut-être en tout cela du bonheur pour elle… — Si l’on jetait, docteur, — fit le narrateur, en se tournant vers le docteur Beylasset, qui était accoudé sur un meuble de Boule, et dont le beau crâne chauve renvoyait la lumière d’un candélabre que les domestiques venaient, en cet instant, d’allumer au-dessus de sa tête, si l’on jetait sur la comtesse de Stasseville un de ces bons regards physiologistes, — comme vous en avez, vous autres médecins, et que les moralistes devraient vous emprunter, — il était évident que tout, dans les impressions de cette femme, devait rentrer, porter en dedans, comme cette ligne hortensia passé qui formait ses lèvres, tant elle les rétractait ; comme ces ailes du nez, qui se creusaient au lieu de s’épanouir, immobiles et non pas frémissantes ; comme ces yeux qui, à certains moments, se renfonçaient sous leurs arcades sourcilières et semblaient remonter vers le cerveau. Malgré son apparente délicatesse et une souffrance physique dont on suivait l’influence visible dans tout son être, comme on suit les rayonnements d’une fêlure dans une substance trop sèche, elle était le plus frappant diagnostic de la volonté, de cette pile de Volta intérieure à laquelle aboutissent nos nerfs. Tout l’attestait, en elle, plus qu’en aucun être vivant que j’aie jamais contemplé. Cet influx de la volonté sommeillante circulait — qu’on me passe le mot, car il est bien pédant ! — puissanciellement jusque dans ses mains, aristocratiques et princières pour la blancheur mate, l’opale irisée des ongles et l’élégance, mais qui, pour la maigreur, le gonflement et l’implication des mille torsades bleuâtres des veines, et surtout pour le mouvement d’appréhension avec lequel elles saisissaient les objets, ressemblaient à des griffes fabuleuses, comme l’étonnante poésie des Anciens en attribuait à certains monstres au visage et au sein de femme. Quand, après avoir lancé une de ces plaisanteries, un de ces traits étincelants et fins comme les arêtes empoisonnées dont se servent les sauvages, elle passait le bout de sa langue vipérine sur ses lèvres sibilantes, on sentait que dans une grande occasion, dans le dernier moment de la destinée, par exemple, cette femme frêle et forte tout ensemble était capable de deviner le procédé des nègres, et de pousser la résolution jusqu’à avaler cette langue si souple, pour mourir. À la voir, on ne pouvait douter qu’elle ne fût, en femme, une de ces organisations comme il y en a dans tous les règnes de la nature, qui, de préférence ou d’instinct, recherchent le fond au lieu de la surface des choses ; un de ces êtres destinés à des cohabitations occultes, qui plongent dans la vie comme les grands nageurs plongent et nagent sous l’eau, comme les mineurs respirent sous la terre, passionnés pour le mystère, en raison même de leur profondeur, le créant autour d’ elles et l’aimant jusqu’au mensonge, car le mensonge, c’est du mystère redoublé, des voiles épaissis, des ténèbres faites à tout prix ! Peut-être ces sortes d’organisations aiment-elles le mensonge pour le mensonge, comme on aime l’art pour l’art, comme les Polonais aiment les batailles. — (Le docteur inclina gravement la tête en signe d’adhésion.) — Vous le pensez, n’est-ce pas ? et moi aussi ! je suis convaincu que, pour certaines âmes il y a le bonheur de l’imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l’idée qu’on ment et qu’on trompe ; dans la pensée qu’on se sait seul soi-même, et qu’on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris.

— Mais c’est affreux, ce que vous dites-là ! — interrompit tout à coup la baronne de Mascranny, avec le cri de la loyauté révoltée.

Toutes les femmes qui écoutaient (et il y en avait peut-être quelques-unes connaisseuses en plaisirs cachés) avaient éprouvé comme un frémissement aux dernières paroles du conteur. J’en jugeai au dos nu de la comtesse de Damnaglia, alors si près de moi. Cette espèce de frémissement nerveux, tout le monde le connaît et l’a ressenti. On l’appelle quelquefois avec poésie la mort qui passe. Était-ce alors la vérité qui passait ?…

« Oui, — répondit le narrateur, c’est affreux ; mais est-ce vrai ? Les natures au cœur sur la main ne se font pas l’idée des jouissances solitaires de l’hypocrisie, de ceux qui vivent et peuvent respirer la tête lacée dans un masque. Mais, quand on y pense, ne comprend-on pas que leurs sensations aient réellement la profondeur enflammée de l’enfer ? Or, l’enfer, c’est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqué à l’intensité des jouissances, exprime la même chose, c’est-à-dire des sensations qui vont jusqu’au surnaturel. Mme de Stasseville était-elle de cette race d’âmes ?… Je ne l’accuse ni ne la justifie. Je raconte comme je peux son histoire, que personne n’a bien sue, et je cherche à l’éclairer par une étude à la Cuvier sur sa personne. Voilà tout.

Du reste, cette analyse que je fais maintenant de la comtesse du Tremblay, sur le souvenir de son image, empreinte dans ma mémoire comme un cachet d’onyx fouillé par un burin profond sur de la cire, je ne la faisais point alors. Si j’ai compris cette femme, ce n’a été que bien plus tard… La toute-puissante volonté, qu’à la réflexion j’ai reconnue en elle, depuis que l’expérience m’a appris à quel point le corps est la moulure de l’âme, n’avait pas plus soulevé et tendu cette existence, encaissée dans de tranquilles habitudes, que la vague ne gonfle et ne trouble un lac de mer, fortement encaissé dans ses bords. Sans l’arrivée de Karkoël, de cet officier d’infanterie anglaise que des compatriotes avaient engagé à aller manger sa demi-solde dans une ville normande, digne d’être anglaise, la débile et pâle moqueuse qu’on appelait en riant madame de Givre, n’aurait jamais su elle-même quel impérieux vouloir elle portait dans son sein de neige fondue, comme disait Mlle Ernestine de Beaumont, mais sur lequel, au moral, tout avait glissé comme sur le plus dur mamelon des glaces polaires. Quand il arriva, qu’éprouva-t-elle ? Apprit-elle tout à coup que, pour une nature comme la sienne, sentir fortement, c’est vouloir ? Entraîna-t-elle par la volonté un homme qui ne semblait plus devoir aimer que le jeu ?… Comment s’y prit-elle pour réaliser une intimité dont il est difficile, en province, d’esquiver les dangers ?… Tous mystères, restés tels à jamais, mais qui, soupçonnés plus tard, n’avaient encore été pressentis par personne à la fin de l’année 182… Et cependant, à cette époque, dans un des hôtels les plus paisibles de cette ville, où le jeu était la plus grande affaire de chaque journée et presque de chaque nuit ; sous les persiennes silencieuses et les rideaux de mousseline brodée, voiles purs, élégants, et à moitié relevés d’une vie calme, il devait y avoir depuis longtemps un roman qu’on aurait juré impossible. Oui, le roman était à cette vie correcte, irréprochable, réglée, moqueuse, froide jusqu’à la maladie, où l’esprit semblait tout et l’âme rien. Il y était, et la rongeait sous les apparences et la renommée, comme les vers qui seraient au cadavre d’un homme avant qu’il ne fût expiré.«

— Quelle abominable comparaison ! fit encore observer la baronne de Mascranny. — Ma pauvre Sibylle avait presque raison de ne pas vouloir de votre histoire. Décidément, vous avez un vilain genre d’imagination, ce soir.

— Voulez-vous que je m’arrête ? — répondit le conteur, avec une sournoise courtoisie et la petite rouerie d’un homme sûr de l’intérêt qu’il a fait naître.

— Par exemple ! — reprit la baronne ; — est-ce que nous pouvons rester, maintenant, l’attention en l’air, avec une moitié d’histoire ?

— Ce serait aussi par trop fatigant ! — dit, en défrisant une de ses longues anglaises d’un beau noir bleu, Mlle Laure d’Alzanne, la plus languissante image de la paresse heureuse, avec le gracieux effroi de sa nonchalance menacée.

— Et désappointant, en plus ! — ajouta gaîment le docteur. — Ne serait-ce pas comme si un coiffeur, après vous avoir rasé un côté du visage, fermait tranquillement son rasoir et vous signifiait qu’il lui est impossible d’aller plus loin ?…

— Je reprends donc, — reprit le conteur, avec la simplicité de l’art suprême qui consiste surtout à se bien cacher… — En 182…, j’étais dans le salon d’un de mes oncles, maire de cette petite ville que je vous ai décrite comme la plus antipathique aux passions et à l’aventure ; et, quoique ce fût un jour solennel, la fête du roi, une Saint-Louis, toujours grandement fêtée par ces ultras de l’émigration, par ces quiétistes politiques qui avaient inventé le mot mystique de l’amour pur : Vive le roi quand même ! on ne faisait, dans ce salon, rien de plus que ce qu’on y faisait tous les jours. On y jouait. Je vous demande bien pardon de vous parler de moi, c’est d’assez mauvais goût, mais il le faut. J’étais un adolescent encore. Cependant, grâce à une éducation exceptionnelle, je soupçonnais plus des passions et du monde qu’on n’en soupçonne d’ordinaire à l’âge que j’avais. je ressemblais moins à un de ces collégiens pleins de gaucherie, qui n’ont rien vu que dans leurs livres de classe, qu’à une de ces jeunes filles curieuses, qui s’instruisent en écoutant aux portes et en rêvant beaucoup sur ce qu’elles y ont entendu. Toute la ville se pressait, ce soir-là, dans le salon de mon oncle, et, comme toujours, — car il n’y avait que des choses éternelles dans ce monde de momies qui ne secouaient leurs bandelettes que pour agiter des cartes, — cette société se divisait en deux parties, la partie qui jouait, et les jeunes filles qui ne jouaient pas. Momies aussi que ces jeunes filles, qui devaient se ranger, les unes auprès des autres, dans les catacombes du célibat, mais dont les visages, éclatants d’une vie inutile et d’une fraîcheur qui ne serait pas respirée, enchantaient mes avides regards. Parmi elles, il n’y avait peut-être que Mlle Herminie de Stasseville à qui la fortune eût permis de croire à ce miracle d’un mariage d’amour, sans déroger. Je n’étais pas assez âgé, ou je l’étais trop, pour me mêler à cet essaim de jeunes personnes, dont les chuchotements s’entrecoupaient de temps à autre d’un rire bien franc ou doucement contenu. En proie à ces brûlantes timidités qui sont en même temps des voluptés et des supplices, je m’étais réfugié et assis auprès du dieu du chelem, ce Marmor de Karkoël, pour lequel je m’étais pris de belle passion. Il ne pouvait y avoir entre lui et moi d’amitié. Mais les sentiments ont leur hiérarchie secrète. Il n’est pas rare de voir, dans les êtres qui ne sont pas développés, de ces sympathies que rien de positif, de démontré, n’explique, et qui font comprendre que les jeunes gens ont besoin de chefs comme les peuples qui, malgré leur âge, sont toujours un peu des enfants. Mon chef, à moi, eût été Karkoël. Il venait souvent chez mon père, grand joueur comme tous les hommes de cette société. Il s’était souvent mêlé à nos récréations gymnastiques, à mes frères et à moi, et il avait déployé devant nous une vigueur et une souplesse qui tenaient du prodige. Comme le duc d’Enghien, il sautait en se jouant une rivière de dix-sept pieds. Cela seul, sans doute, devait exercer sur la tête de jeunes gens comme nous, élevés pour devenir des hommes de guerre, un grand attrait de séduction ; mais là n’était pas le secret pour moi de l’aimant de Karkoël. Il fallait qu’il agît sur mon imagination avec la puissance des êtres exceptionnels sur les êtres exceptionnels, car la vulgarité préserve des influences supérieures, comme un sac de laine préserve des coups de canon. Je ne saurais dire quel rêve j’attachais à ce front, qu’on eût cru sculpté dans cette substance que les peintres d’aquarelle appellent terre de Sienne ; à ces yeux sinistres, aux paupières courtes ; à toutes ces marques que des passions inconnues avaient laissées sur la personne de l’Ecossais, comme les quatre coups de barre du bourreau aux articulations d’un roué ; et surtout à ces mains d’un homme, du plus amolli des civilisés, chez qui le sauvage finissait au poignet, et qui savaient imprimer aux cartes cette vélocité de rotation qui ressemblait au tournoiement de la flamme, et qui avait tant frappé Herminie de Stasseville, la première fois qu’elle l’avait vu. Or, ce soir-là, dans l’angle où se dressait la table de jeu, la persienne était à moitié fermée. La partie était sombre comme l’espèce de demi-jour qui l’éclairait. C’était le whist des forts. Le Mathusalem des marquis, M. de Saint-Albans, était le partner de Marmor. La comtesse du Tremblay avait pris pour le sien le chevalier de Tharsis, officier au régiment de Provence avant la Révolution et chevalier de Saint-Louis, un de ces vieillards comme il n’y en a plus debout maintenant, un de ces hommes qui furent à cheval sur deux siècles, sans être pour cela des colosses. À un certain moment de la partie, et par le fait d’un mouvement de Mme du Tremblay de Stasseville pour relever ses cartes, une des pointes du diamant qui brillait à son doigt rencontra, dans cette ombre projetée par la persienne sur la table verte, qu’elle rendait plus verte encore, un de ces chocs de rayon, intersectés par la pierre, comme il est impossible à l’art humain d’en combiner, et il en jaillit un dard de feu blanc tellement électrique, qu’il fit presque mal aux yeux comme un éclair.

— Eh ! eh ! qu’est-ce qui brille ? — dit, d’une voix flûtée, le chevalier de Tharsis, qui avait la voix de ses jambes.

— Et, qui est-ce qui tousse ? — dit simultanément le marquis de Saint-Albans, tiré par une toux horriblement mate de sa préoccupation de joueur, en se retournant vers Herminie, qui brodait une collerette à sa mère.

— C’est mon diamant et c’est ma fille, — fit la comtesse du Tremblay avec un sourire de ses lèvres minces, en répondant à tous les deux.

— Mon Dieu ! comme il est beau, votre diamant, Madame ! — reprit le chevalier. — Jamais je ne l’avais vu étinceler comme ce soir ; il forcerait les plus myopes à le remarquer.

On était arrivé, en disant cela, à la fin de la partie, et le chevalier de Tharsis prit la main de la comtesse : — Voulez-vous permettre ?… — ajouta-t-il.

La comtesse ôta languissamment sa bague, et la jeta au chevalier sur la table de jeu.

Le vieil émigré l’examina en la tournant devant son œil comme un kaléidoscope. Mais la lumière a ses hasards et ses caprices. En roulant sur les facettes de la pierre, elle n’en détacha pas un second jet de lumière nuancée, semblable à celui qui venait si rapidement d’en jaillir.

Herminie se leva et poussa la persienne, afin que le jour tombât mieux sur la bague de sa mère et qu’on en pût mieux apprécier la beauté.

Et elle se rassit, le coude à la table, regardant aussi la pierre prismatique ; mais la toux revint, une toux sifflante, qui lui rougit et lui injecta la nacre de ses beaux yeux bleus, d’un humide radical si pur.

— Et où avez-vous pris cette affreuse toux, ma chère enfant ? — dit le marquis de Saint-Albans, plus occupé de la jeune fille que de la bague, du diamant humain que du diamant minéral.

— Je ne sais, monsieur le marquis, — fit-elle, avec la légèreté d’une jeunesse qui croyait à l’éternité de la vie. — Peut-être à me promener le soir, au bord de l’étang de Stasseville.

Je fus frappé alors du groupe qu’ils formaient à eux quatre.

La lumière rouge du couchant immergeait par la fenêtre ouverte. Le chevalier de Tharsis regardait le diamant ; M. de Saint-Albans, Herminie ; Mme du Tremblay, Karkoël, qui regardait d’un œil distrait sa dame de carreau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Herminie. La Rose de Stasseville était pâle, plus pâle que sa mère. La pourpre du jour mourant, qui versait son transparent reflet sur ses joues pâles, lui donnait l’air d’une tête de victime, réfléchie dans un miroir qu’on aurait dit étamé avec du sang.

Tout à coup, j’eus froid dans les nerfs, et par je ne sais quelle évocation foudroyante et involontaire, un souvenir me saisit avec l’invincible brutalité de ces idées qui fécondent monstrueusement la pensée révoltée, en la violant.

Il y avait quinze jours, à peu près, qu’un matin j’étais allé chez Marmor de Karkoël. Je l’avais trouvé seul. Il était de bonne heure. Nul des joueurs qui, d’ordinaire, jouaient le matin chez lui, n’était arrivé. Il était, quand j’entrai, debout devant son secrétaire, et il semblait occupé d’une opération fort délicate qui exigeait une extrême attention et une grande sûreté de main. Je ne le voyais pas ; sa tête était penchée. Il tenait entre les doigts de sa main droite un petit flacon d’une substance noire et brillante, qui ressemblait à l’extrémité d’un poignard cassé, et, de ce flacon microscopique, il épanchait je ne sais quel liquide dans une bague ouverte.

— Que diable faites-vous là ? — lui dis-je en m’avançant. Mais il me cria avec une voix impérieuse : « N’approchez pas ! restez où vous êtes ; vous me feriez trembler la main, et ce que je fais est plus difficile et plus dangereux que de casser à quarante pas un tire-bouchon avec un pistolet qui pourrait crever. »

C’était une allusion à ce qui nous était arrivé, il y avait quelque temps. Nous nous amusions à tirer avec les plus mauvais pistolets qu’il nous fût possible de trouver, afin que l’habileté de l’homme se montrât mieux dans la faiblesse de l’instrument, et nous avions failli nous ouvrir le crâne avec le canon d’un pistolet qui creva.

Il put insinuer les gouttes du liquide inconnu qu’il laissait tomber du bec effilé de son flacon. Quand ce fut fait, il ferma la bague et la jeta dans un des tiroirs de son secrétaire, comme s’il avait voulu la cacher.

Je m’aperçus qu’il avait un masque de verre.

— Depuis quand, — lui dis-je, en plaisantant, — vous occupez-vous de chimie ? et sont-ce des ressources contre les pertes au whist que vous composez ?

— Je ne compose rien, — me répondit-il, — mais ce qui est là-dedans (et il montrait le flacon noir) est une ressource contre tout. C’est, — ajouta-t-il avec la sombre gaîté du pays des suicides d’où il était, — le jeu de cartes biseautées avec lequel on est sûr de gagner la dernière partie contre le Destin.

— Quelle espèce de poison ? — lui demandai-je, en prenant le flacon dont la forme bizarre m’attirait.

— C’est le plus admirable des poisons indiens, me répondit-il en ôtant son masque. — Le respirer peut être mortel, et, de quelque manière qu’on l’absorbe, s’il ne tue pas immédiatement, vous ne perdez rien pour attendre ; son effet est aussi sûr qu’il est caché. Il attaque lentement, presque languissamment, mais infailliblement, la vie dans ses sources, en les pénétrant et en développant, au fond des organes sur lesquels il se jette, de ces maladies connues de tous et dont les symptômes, familiers à la science, dépayseraient le soupçon et répondraient à l’accusation d’empoisonnement, si une telle accusation pouvait exister. On dit, aux Indes, que des fakirs mendiants le composent avec des substances extrêmement rares, qu’eux seuls connaissent et qu’on ne trouve que sur les plateaux du Thibet. Il dissout les liens de la vie plus qu’il ne les rompt. En cela, il convient davantage à ces natures d’Indiens, apathiques et molles, qui aiment la mort comme un sommeil et s’y laissent tomber comme sur un lit de lotos. Il est fort difficile, du reste, presque impossible de s’en procurer. Si vous saviez ce que j’ai risqué, pour obtenir ce flacon d’une femme qui disait m’aimer !… J’ai un ami, comme moi officier dans l’armée anglaise, et revenu comme moi des Indes où il a passé sept ans. Il a cherché ce poison avec le désir furieux d’une fantaisie anglaise, — et plus tard, quand vous aurez vécu davantage, vous comprendrez ce que c’est. Eh bien ! il n’a jamais pu en trouver. Il a acheté, au prix de l’or, d’indignes contrefaçons. De désespoir, il m’a écrit d’Angleterre, et il m’a envoyé une de ses bagues, en me suppliant d’y verser quelques gouttes de ce nectar de la mort. Voilà ce que je faisais quand vous êtes entré.

Ce qu’il me disait ne m’étonnait pas. Les hommes sont ainsi faits, que, sans aucun mauvais dessein, sans pensée sinistre, ils aiment à avoir du poison chez eux, comme ils aiment à avoir des armes. Ils thésaurisent les moyens d’extermination autour d’eux, comme les avares thésaurisent les richesses. Les uns disent : Si je voulais détruire ! comme les autres : Si je voulais jouir ! C’est le même idéalisme enfantin. Enfant, moi-même, à cette époque, je trouvai tout simple que Marmor de Karkoël, revenu des Indes, possédât cette curiosité d’un poison comme il n’en existe pas ailleurs, et, parmi ses kandjars et ses flèches, apportés au fond de sa malle d’officier, ce flacon de pierre noire, cette jolie babiole de destruction qu’il me montrait. Quand j’eus bien tourné et retourné ce bijou, poli comme une agate, qu’une Almée peut-être avait porté entre les deux globes de topaze de sa poitrine, et dans la substance poreuse duquel elle avait imprégné sa sueur d’or, je le jetai dans une coupe posée sur la cheminée, et je n’y pensai plus.

Eh bien ! le croiriez-vous ? c’était le souvenir de ce flacon qui me revenait !… La figure souffrante d’Herminie, sa pâleur, cette toux qui semblait sortir d’un poumon spongieux, ramolli, où déjà peut-être s’envenimaient ces lésions profondes que la médecine appelle, — n’est-ce pas, docteur ? — dans un langage plein d’épouvantements pittoresques, des cavernes ; cette bague qui, par une coïncidence inexplicable, brillait tout à coup d’un éclat si étrange au moment où la jeune fille toussait, comme si le scintillement de la pierre homicide eût été la palpitation de joie du meurtrier ; les circonstances d’une matinée qui était effacée de ma mémoire, mais qui y reparaissaient tout à coup : voilà ce qui m’afflua, comme un flot de pensées, au cerveau ! De lien pour rattacher les circonstances passées à l’heure présente, je n’en avais pas. Le rapprochement involontaire qui se faisait dans ma tête était insensé. J’avais horreur de ma propre pensée. Aussi m’efforçai- je d’étouffer, d’éteindre en moi cette fausse lueur, ce flamboiement qui s’était allumé, et qui avait passé dans mon âme comme l’éclair de ce diamant qui était passé sur cette table verte !… Pour appuyer ma volonté et broyer sous elle la folle et criminelle croyance d’un instant, je regardais attentivement Marmor de Karkoël et la comtesse du Tremblay.

Ils répondaient très bien l’un et l’autre par leur attitude et leur visage, que ce que j’avais osé penser était impossible ! Marmor était toujours Marmor. Il continuait de regarder sa dame de carreau comme si elle eût représenté l’amour dernier, définitif, de toute sa vie. Mme du Tremblay, de son côté, avait sur le front, dans les lèvres et dans le regard, le calme qui ne la quittait jamais, même quand elle ajustait l’épigramme, car sa plaisanterie ressemblait à une balle, la seule arme qui tue sans se passionner, tandis que l’épée, au contraire, partage la passion de la main. Elle et lui, lui et elle, étaient deux abîmes placés en face l’un de l’autre ; seulement, l’un, Karkoël, était noir et ténébreux comme la nuit ; et l’autre, cette femme pâle, était claire et inscrutable comme l’espace. Elle tenait toujours sur son partner des yeux indifférents et qui brillaient d’une impassible lumière. Seulement, comme le chevalier de Tharsis n’en finissait pas d’examiner la bague qui renfermait le mystère que j’aurais voulu pénétrer, elle avait pris à sa ceinture un gros bouquet de résédas, et elle se mit à le respirer avec une sensualité qu’on n’eût, certes, pas attendue d’une femme comme elle, si peu faite pour les rêveuses voluptés. Ses yeux se fermèrent après avoir tourné dans je ne sais quelle pâmoison indicible, et, d’une passion avide, elle saisit avec ses lèvres effilées et incolores plusieurs tiges de fleurs odorantes, et elle les broya sous ses dents, avec une expression idolâtre et sauvage, les yeux rouverts sur Karkoël. Était-ce un signe, une entente quelconque, une complicité, comme en ont les amants entre eux, que ces fleurs mâchées et dévorées en silence ?… Franchement, je le crus. Elle remit tranquillement la bague à son doigt, quand le chevalier l’eut assez admirée, et le whist continua, renfermé, muet et sombre, comme si rien ne l’avait interrompu.«

Ici, encore, le conteur s’arrêta. Il n’avait plus besoin de se presser. Il nous tenait tous sous la griffe de son récit. Peut-être tout le mérite de son histoire était-il dans sa manière de la raconter… Quand il se tut, on entendit, dans le silence du salon, aller et venir les respirations. Moi, qui allongeais mes regards par-dessus mon rempart d’albâtre, l’épaule de la comtesse de Damnaglia, je vis l’émotion marbrer de ses nuances diverses tous ces visages. Involontairement, je cherchais celui de la jeune Sibylle, de la sauvage enfant qui s’était cabrée aux premiers mots de cette histoire. J’eusse aimé à voir passer les éclairs de la transe dans ces yeux noirs qui font penser au ténébreux et sinistre canal Orfano, à Venise, car il s’y noiera plus d’un cœur. Mais elle n’était plus sur le canapé de sa mère. Inquiète de ce qui allait suivre, la sollicitude de la baronne avait sans doute fait à sa fille quelque signe de furtive départie, et elle avait disparu.

« En fin de compte, — reprit le narrateur, — qu’y avait-il dans tout cela qui fût de nature à m’émouvoir si fort et à se graver dans ma mémoire comme une eau-forte, car le temps n’a pas effacé un seul des linéaments de cette scène ? Je vois encore la figure de Marmor, l’expression du calme cristallisé de la comtesse, se fondant pour une minute dans la sensation de ces résédas respirés et triturés avec un frissonnement presque voluptueux. Tout cela m’est resté, et vous allez comprendre pourquoi. Ces faits dont je ne voyais pas très bien la relation entre eux, ces faits mal éclairés d’une intuition que je me reprochais, dans l’écheveau entortillé desquels le possible et l’incompréhensible apparaissaient, reçurent plus tard une goutte de lumière qui en débrouilla pour jamais en moi le chaos.

Je vous ai dit, je crois, que j’avais été mis fort tard au collège. Les deux dernières années de mon éducation s’y écoulèrent sans que je revinsse dans mon pays. Ce fut donc au collège que j’appris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie de Stasseville, victime d’une maladie de langueur dont personne ne s’était douté qu’à la dernière extrémité, et quand la maladie avait été incurable. Cette nouvelle, qu’on me transmettait sans aucun commentaire, me glaça le sang du même froid que j’avais senti lorsque, dans le salon de mon oncle, j’avais entendu pour la première fois cette toux qui sonnait la mort, et qui avait dressé en moi tout à coup de si épouvantables inductions. Ceux qui ont l’expérience des choses de l’âme me comprendront, quand je dirai que je n’osai pas faire une seule question sur cette perte soudaine d’une jeune fille, enlevée à l’affection de sa mère et aux plus belles espérances de la vie. J’y pensai d’une manière trop tragique pour en parler à qui que ce fût. Revenu chez mes parents, je trouvai la ville de *** bien changée ; car, en plusieurs années, les villes changent comme les femmes : on ne les reconnaîtrait plus. C’était après 1830. Depuis le passage de Charles X, qui l’avait traversée pour aller s’embarquer à Cherbourg, la plupart des familles nobles que j’avais connues pendant mon enfance vivaient retirées dans les châteaux circonvoisins. Les événements politiques avaient frappé d’autant plus ces familles, qu’elles avaient cru à la victoire de leur parti et qu’elles étaient retombées d’une espérance. En effet, elles avaient vu le moment où le droit d’aînesse, relevé par le seul homme d’État qu’ait eu la Restauration, allait rétablir la société française sur la seule base de sa grandeur et de sa force ; puis, tout à coup, cette idée, doublement juste de justesse et de justice, qui avait brillé aux regards de ces hommes, dupes sublimes de leur dévouement monarchique, comme un dédommagement à leurs souffrances et à leur ruine, comme un dernier lambeau de vair et d’hermine qui doublât leur cercueil et rendît moins dur leur dernier sommeil, périr sous le coup d’une opinion publique qu’on n’avait su ni éclairer ni discipliner. La petite ville dont il a été si souvent question dans ce récit, n’était plus qu’un désert de persiennes fermées et de portes cochères qui ne s’ouvraient plus. La révolution de Juillet avait effrayé les Anglais, et ils étaient partis d’une ville dont les mœurs et les habitudes avaient reçu des événements une si forte rupture. Mon premier soin avait été de demander ce qu’était devenu M. Marmor de Karkoël. On me répondit qu’il était retourné aux Indes sur un ordre de son gouvernement. La personne qui me dit cela était précisément cet éternel chevalier de Tharsis, l’un des quatre de la fameuse partie du diamant (fameuse, du moins elle l’était pour moi), et son œil, en me renseignant, se fixa sur les miens avec l’expression d’un homme qui veut être interrogé. Aussi, presque involontairement, car les âmes se devinent bien avant que la volonté n’ait agi :

— Et Mme du Tremblay de Stasseville ?… — lui dis-je.

— Vous saviez donc quelque chose ?… — me répondit-il assez mystérieusement, comme si nous avions eu cent paires d’oreilles à nous écouter, et nous étions seuls.

— Mais non, — lui dis-je, — je ne sais rien.

— Elle est morte, — reprit-il, — de la poitrine, comme sa fille, un mois après le départ de ce diable de Marmor de Karkoël.

— Pourquoi cette date ? — fis-je alors, — et pourquoi me parlez-vous de Marmor de Karkoël ?…

— C’est donc la vérité, répondit-il, — que vous ne savez rien ! Eh bien ! mon cher, il paraît qu’elle était sa maîtresse. Du moins l’a-t-on fait entendre ici, quand on en parlait à voix basse. À présent, on n’ose plus en parler. C’ était une hypocrite du premier ordre que cette comtesse. Elle l’était comme on est blonde ou brune, elle était née cela. Aussi pratiquait-elle le mensonge au point d’en faire une vérité, tant elle était simple et naturelle, sans effort et sans affectation en tout. À travers une habileté si profonde qu’on n’a su que depuis bien peu de temps que c’en était une, il a transpiré des bruits bientôt étouffés par la terreur qui les transmettait… À les entendre, cet Ecossais qui n’aimait que les cartes, n’a pas été seulement l’amant de la comtesse, laquelle ne le recevait jamais chez elle comme tout le monde, et, mauvaise comme le démon, lui campait son épigramme comme à pas un de nous, quand l’occasion s’en présentait !… Mon Dieu, ceci ne serait rien, s’il n’y avait que cela ! Mais le pis est, dit-on, que le dieu du chelem avait fait chelem toute la famille. Cette pauvre petite Herminie l’adorait en silence. Mlle Ernestine de Beaumont vous le dira si vous le voulez. C’était comme une fatalité. Lui, l’aimait-il ? Aimait-il la mère ? Les aimait-il toutes les deux ? Ne les aimait-il ni l’une ni l’autre ? Trouvait-il seulement la mère bonne pour entretenir sa mise au jeu ?… Qui sait ? Ici l’histoire est fort obscure. Tout ce qu’on certifie, c’est que la mère, dont l’âme était aussi sèche que le corps, s’était prise d’une haine pour sa fille, qui n’a pas peu contribué à la faire mourir.

— On dit cela ! — repris-je, plus épouvanté d’avoir pensé juste que je ne l’avais été d’avoir pensé faux, — mais qui peut savoir cela ?… Karkoël n’était pas un fat. Ce n’est pas lui qui se serait permis des confidences. On n’a pu jamais rien savoir de sa vie. Il n’aura pas commencé d’être confiant, ou indiscret, à propos de la comtesse de Stasseville.

— Non, — répondit le chevalier de Tharsis. — Les deux hypocrites faisaient la paire. Il est parti comme il est venu, sans qu’aucun de nous ait pu dire : « Il était autre chose qu’un joueur. » Mais, si parfaite de ton et de tenue que fût dans le monde l’irréprochable comtesse, les femmes de chambre, pour lesquelles il n’est point d’héroïnes, ont raconté qu’elle s’enfermait avec sa fille, et qu’après de longues heures de tête-à-tête, elles sortaient plus pâles l’une que l’autre, mais la fille toujours davantage et les yeux abîmés de pleurs.

— Vous n’avez pas d’autres détails et d’autres certitudes, chevalier ? — lui dis-je, pour le pousser et voir plus clair. — Mais vous n’ignorez pas ce que sont des propos de femmes de chambre… On en saurait probablement davantage par Mlle de Beaumont.

— Mlle de Beaumont ! — fit le Tharsis. — Ah ! elles ne s’aimaient pas, la comtesse et elle, car c’était le même genre d’esprit toutes les deux ! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte qu’avec des yeux imprécatoires et des réticences perfides. Il est sûr qu’elle veut faire croire les choses les plus atroces… et qu’elle n’en sait qu’une, qui ne l’est pas… l’amour d’Herminie pour Karkoël.

— Et ce n’est pas savoir grand-chose, chevalier, — repris-je. — Si l’on savait toutes les confidences que se font les jeunes filles entre elles, on mettrait ; sur le compte de l’amour la première rêverie venue. Or, vous avouerez qu’un homme comme ce Karkoël avait bien tout ce qui fait rêver.

— C’est vrai, — dit le vieux Tharsis, — mais on a plus que des confidences de jeunes filles. Vous rappelez-vous… non ! vous étiez trop enfant, mais on l’a assez remarqué dans notre société… que Mme Stasseville, qui n’avait jamais rien aimé, pas plus les fleurs que tout le reste, car je défie de pouvoir dire quels étaient les goûts de cette femme-là, portait toujours vers la fin de sa vie un bouquet de résédas à sa ceinture, et qu’en jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les mâchonner, si bien qu’un beau jour Mlle de Beaumont demanda à Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix, depuis quand sa mère était herbivore ?…

— Oui, je m’en souviens, — lui répondis-je. Et de fait, je n’avais jamais oublié la manière fauve, et presque amoureusement cruelle, dont la comtesse avait respiré et mangé les fleurs de son bouquet, à cette partie de whist qui avait été pour moi un événement.

— Eh bien ! — fit le bonhomme, — ces résédas venaient d’une magnifique jardinière que Mme de Stasseville avait dans son salon. Oh ! le temps n’était plus où les odeurs lui faisaient mal. Nous l’avions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses dernières couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait-elle langoureusement, avec un bouquet de tubéreuses. À présent, elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon asphyxiait comme une serre dont on n’a pas encore soulevé les vitrages à midi. À cause de cela, deux ou trois femmes délicates n’allaient plus chez elle. C’étaient là des changements ! Mais on les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et quand il a fallu fermer son salon, — car le tuteur de son fils a fourré au collège ce petit imbécile, que voilà riche comme doit être un sot, — on a voulu mettre ces beaux résédas en pleine terre et l’on a trouvé dans la caisse, devinez quoi !… le cadavre d’un enfant qui avait vécu…«

Le narrateur fut interrompu par le cri très vrai de deux ou trois femmes, pourtant bien brouillées avec le naturel. Depuis longtemps, il les avait quittées ; mais, ma foi, pour cette occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage, ne se permirent qu’un haut-le-corps, mais il fut presque convulsif.

« — Quel oubli et quelle oubliette ! — fit alors, avec sa légèreté qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambrée, le marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un de ces êtres qui plaisanteraient derrière un cercueil et même dedans.

— D’où venait cet enfant ? — ajouta le chevalier de Tharsis, en pétrissant son tabac dans sa boîte d’écaille. — De qui était-il ? Était-il mort de mort naturelle ? L’avait-on tué ?… Qui l’avait tué ?… Voilà ce qu’il est impossible de savoir et ce qui fait faire, mais bien bas, des suppositions épouvantables.

— Vous avez raison, chevalier, — lui répondis-je, renfonçant en moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. — Ce sera toujours un mystère, et même qu’il sera bon d’épaissir jusqu’au jour où l’on n’en soufflera plus un seul mot.

— En effet, — dit-il, — il n’y a que deux êtres au monde qui savent réellement ce qu’il en est, et il n’est pas probable qu’ils le publient, ajouta-t-il, avec un sourire de côté. — L’un est ce Marmor de Karkoël, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine de l’or qu’il nous a gagné. On ne le reverra jamais. L’autre…

— L’autre ? — fis-je étonné.

— Ah ! l’autre, — reprit-il, avec un clignement d’œil qu’il croyait bien fin, — il y a encore moins de danger pour l’autre. C’est le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abbé de Trudaine, qu’ils ont, par parenthèse, nommé dernièrement au siège de Bayeux.

— Chevalier, — lui dis-je alors, frappé d’une idée qui m’illumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement cachée, qu’un observateur à lunettes comme le chevalier de Tharsis appelait hypocrite, parce qu’elle avait mis une énergique volonté par-dessus ses passions, peut-être pour en redoubler l’orageux bonheur, — chevalier, vous vous êtes trompé. Le voisinage de la mort n’a pas entrouvert l’âme scellée et murée de cette femme, digne de l’Italie du seizième siècle plus que de ce temps. La comtesse du Tremblay de Stasseville est morte… comme elle a vécu. La voix du prêtre s’est brisée contre cette nature impénétrable qui a emporté son secret. Si le repentir le lui eût fait verser dans le cœur du ministre de la miséricorde éternelle, on n’aurait rien trouvé dans la jardinière du salon.«

Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu’ il avait promis et dont il n’avait montré que ce qu’il en savait, c’est-à-dire les extrémités. L’émotion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pensée et complétait, avec le genre d’imagination qu’il avait, ce roman authentique dont on n’avait à juger que quelques détails dépareillés. À Paris, où l’esprit jette si vite l’émotion par la fenêtre, le silence, dans un salon spirituel, après une histoire, est le plus flatteur des succès :

— Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist ! — dit la baronne de Saint-Albiti, joueuse comme une vieille ambassadrice. — C’est très vrai ce que vous disiez. À moitié montré il fait plus d’impression que si l’on avait retourné toutes les cartes et qu’on eût vu tout ce qu’il y avait dans le jeu.

— C’est le fantastique de la réalité, — fit gravement le docteur.

— Ah ! — dit passionnément Mlle Sophie de Revistal, — il en est également de la musique et de la vie. Ce qui fait l’expression de l’une et de l’autre, ce sont les silences bien plus que les accords.

Elle regarda son amie intime, l’altière comtesse de Damnaglia, au buste inflexible, qui rongeait toujours le bout d’ivoire, incrusté d’or, de son éventail. Que disait l’œil d’acier bleuâtre de la comtesse ?… Je ne la voyais pas, mais son dos, où perlait une sueur légère, avait une physionomie. On prétend que, comme Mme de Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien des passions et bien du bonheur.

— Vous m’avez gâté des fleurs que j’aimais, — dit la baronne de Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et, cassant le cou à une rose bien innocente qu’elle prit à son corsage et dont elle éparpilla les débris dans une espèce d’horreur rêveuse :

— Voilà qui est fini ! — ajouta-t-elle ; — je ne porterai plus de résédas.

Jules Barbey d’Aurevilly
Le Dessous de cartes d’une partie de whist
Les Diaboliques
A. Lemerre
1883
pp. 225-300

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Le Dessous de cartes d’une partie de whist (1850)

TRADUCTION HONGROIS JACKY LAVAUZELLE Magyar szövegek fordítása

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Traduction Hongrois Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
Magyar szövegek fordítása
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Traductions Artgitato Français Portugais Latin Tchèque Allemand Espagnol

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TRADUCTION HONGROIS

Magyar szövegek fordítása

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Traductions Artgitato Français Portugais Latin Tchèque Allemand Espagnol

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Endre Ady
Ady Endre

La Poésie d’Endre Ady – A versek Ady Endre
Ady Endre Poésie Poèmes d'Ady Endre Versek Artgitato**

János Arany

LETÉSZEM A LANTOT
J’ai déposé mon luth
Poème hongrois de 1850

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Reviczky Gyula

LA MORT DE PAN
Pán halála

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Dsida Jenő

Le Poème des Ténèbres – A sötétség verse

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Attila Jozsef
József Attila

Sélection de poème d’Attila Jozsef – József Attila válogatott versei

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 Sándor Petőfi

LE JUGEMENT – AZ ITÉLET 
(Avril 1847 – április1847)

A történeteket lapozám s végére jutottam,
Je suis arrivé à la fin de l’histoire,
Cheguei no final da história,
 És mi az emberiség története? vérfolyam, amely
Et quelle est-elle cette histoire de l’humanité ? Un long flux sanguin, qui
E qual é essa história da humanidade? Um longo fluxo sanguíneo, que

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Mihály Vörösmarty

SZÓZAT 
UNE VOIX
Uma voz
(1836)
Poème Poema

Hazádnak rendületlenűl
A ta patrie inébranlable
Para sua pátria inabalável
Légy híve, oh magyar;
Sois croyant, ô Magyar ;
Seja um crente, ó magiar;

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TRADUCTION HONGROIS
JACKY LAVAUZELLE
Magyar szövegek fordítása

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Texte de Charles-Eugène Ujfalvy de Mezőkövesd
1872

LA LANGUE MAGYARE

I

Origines de la langue magyare.

Nous savons aujourd’hui que les peuplades des quatre migrations successives, les Thraco-Pélasges, les Celtes, les Germains et les Slaves, parlaient toutes des langues issues de la même souche. L’antique Aryah est la mère de tous ces idiomes, et nous comprenons ces différents peuples sous le nom collectif d’Indo-Germains. La langue sanscrite proprement dite n’est que la sœur aînée, qui se rapproche le plus de la langue mère. Quant aux langues autochtones de l’Europe, nous ne savons pas encore au juste si le basque et le finnois en font partie. Un grand savant a trouvé des points de contact entre le basque et le finnois, conséquemment entre le basque et le magyare. L’hypothèse que ces trois peuples auraient une origine commune s’affermit de jour en jour davantage. Les Basques et les Finnois peuvent être considérés comme les autochthones de l’Europe ou du moins comme descendants d’une migration de beaucoup antérieure à celle des Thraco-Pélasges.

Il est avéré aujourd’hui que les peuples finnois qui occupent maintenant le nord de l’Europe habitaient autrefois comme population puissante et laborieuse le centre de notre continent, et ce sont probablement les peuples venant de l’Asie qui les ont refoulés vers le Nord, où le climat a exercé une si grande influence sur leur constitution physique. Quelle difference n’y a-t-il pas encore aujourd’hui entre les Lapons et les Esthoniens? Ce qui n’empêche pas que leurs langues ne soient des idiomes nés de la même souche. Les Basques ont, d’après toute probabilité, encore précédé les Finnois ou du moins se sont séparés d’eux de très bonne heure. Leur langue ressemble probablement encore plus à la langue mère, car le parler basque est un type tout à fait isolé, et les langues finnoises ou tchoudes ne s’en rapprochent que médiocrement. Il n’est pas dans notre intention de discuter les ressemblances qui peuvent exister entre le magyare et le basque : un écrivain d’une grande érudition et d’une compétence incontestable en pareille matière, le prince Lucien Bonaparte, a traité victorieusement ce sujet et a fait valoir des raisons qui ont dû attirer la juste attention de tous les linguistes. Mais quant aux analogies qui existent entre le magyare et le finnois, elles sont si évidentes que nous nous proposons d’en faire ressortir plus tard les points capitaux.

Un savant philologue a jadis émis l’opinion suivante sur le magyare : « La langue magyare est une agglomération d’un grand nombre de débris d’autres langues, et il faudrait la dépouiller entièrement de ses éléments étrangers pour prouver le contraire. L’homme qui se vouerait à cet immense travail ne s’est pas encore trouvé, il se trouvera peut-être ! etc. » Toujours est-il que nous ne pouvons admettre cette singulière supposition. Il est facile de reconnaître de prime abord les mots d’origine étrangère, et encore plus aisé de constater les tournures de phrases venues par le contact avec les peuples limitrophes (comme les Turcs, les Allemands, etc.). Mais quant à la grammaire, elle est typique et ne se rapproche d’aucune autre langue, le finnois excepté. Etant prouvé que les Magyares n’ont pas eu de rapports avec les peuples tchoudes depuis plus de mille ans, cette ressemblance, si elle n’est pas accidentelle, doit trouver son explication dans une origine commune des deux langues. Toutes les recherches faites jusqu’à présent par de célèbres linguistes ont prouvé que cette ressemblance n’était pas et ne pouvait pas être l’effet d’un simple hasard. C’est pourquoi nous soutenons que le magyare, langue natale des descendants des Magyares qui habitent depuis le XIe siècle la Hongrie et la Transylvanie, est un rameau complètement isolé de la grande race des langues tchoudes, finnoises, tartares, touraniennes, ouraliennes ou altaïques.

Les Hongrois s’appellent eux-mêmes Magyar, dénomination qui a été confondue à tort dans leurs anciennes œuvres avec Mager, Moger, Meger, tandis que les plus antiques sources orientales, celles de l’empire byzantin, les appellent Turcs (Türken), et les sources occidentales Hungari. A plusieurs reprises déjà on a essayé de trouver la signification de cette dénomination sans arriver à un résultat certain.

Le finnois et le magyare sont les seules langues de cette souche qui possèdent une riche littérature, empreinte de la civilisation ; nous faisons abstraction du turc trop anéanti par les influences limitrophes. Le finnois jouissait encore d’un grand avantage sur le magyare, grâce à sa position géographique vraiment exceptionnelle. Comme dit Kellgrén, cette langue, protégée par la position de son pays, au sein de ses forêts vierges et au bord de ses lacs solitaires, entretenue par les chants sacrés de ses pères, pouvait facilement garder son originalité et développer à son gré sa riche organisation. Ce qui prouve jusqu’à l’évidence quelle est l’importance du finnois comparativement aux langues touraniennes et par cela même vis-à-vis du magyare.

….

Charles-Eugène Ujfalvy de Mezőkövesd
La Hongrie
Son histoire, sa langue et sa littérature
1872

António Carvalho da Silva Porto – LE PEINTRE DE LA SERENIDADE

PORTUGAL
PORTO
Museu Nacional Soares dos Reis
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assinatura – signature de Silva Porto




Photo Jacky Lavauzelle

António Carvalho da Silva Porto

Musée national
Soares dos Reis 

SILVA PORTO
LE PEINTRE DE LA SERENIDADE

 11 novembre 1850 Porto – 11 juin 1893 Lisbonne
11 de novembro de 1850 Porto – 11 de junho de 1893 Lisboa
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Praia de Póvoa de Varzim
Plage de Póvoa de Varzim
Assinada Signé
1884
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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No Areinho – Douro
Assinada Signé
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Colheita – Ceifeiras
La Récolte
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada e datada 1893
Signé et daté

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Uma Marinha
Marine
Compondo as redes – Itália

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Cancela Vermelha
Porte Rouge
1878-1879
Assinada Signé
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Perfile – Profil
Retrato de Adelaide Porto
Portrait d’Adelaïde Porto
Datada – Daté 1882
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Costume de Capri
Cabeça – Tête
Assinada Signé
Datada – Daté 1877
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Silva Porto
Costume de Companha Romana
Costume de Campagne Roumaine
Assinada Signé
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Paisagem
Paysage
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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A tigela partida
La cruche brisée
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé

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Paisagem – Paysage
Margens de rio Vizela
Au bord de la Vizela
[Rivière qui nait dans le Alto de Morgaír et qui coule dans la région de Braga – Guimarães]
Assinada
1884

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Silva Porto
Cascata
Chute d’eau
Assinada Signé
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Silva Porto
Conducão do rebanho
La conduite du troupeau
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
Datada – Daté 1893

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Macieira em flor
Pommier en fleur
Óleo sobre tela – Huile sur toile
datada daté 1893

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Apanha do Sargaço
La cueillette de sargasses
Assinada Signé
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Barcos
Les Barques
Assinada Signé
Óleo sobre Madeira – Huile sur bois

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Paisagem – Rio de Portuzelo
Paysage – La rivière Portuzelo
[Distrito de Viana do Castelo]
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada e datada 1892
Signé et daté

silva-porto-paisagem-rio-de-portuzelo-artgitato

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Canal
Veneza – Venise
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada e datada 1877
Signé et daté

silva-porto-canal-veneza-venise-artgitato

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Um Campo de Trigo
Un champ de blé
[Arredores de Paris – Dans les environs de Paris]
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
1878-1879

silva-porto-um-campo-de-trigo-un-champ-de-ble-artgitato-2

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Uma Paisagem representando a planicie
Un paysage de plaine
Détail – Detalhe
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
Datada – Daté 1876

silva-porto-uma-paisagem-representando-a-planicie-paysage-de-plaine-artgitato

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Entrada de uma aldeia
Entrée d’un village
Caminho na Normandia
Chemin de Normandie
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
Datada Daté 1877

silva-porto-entrada-de-uma-aldeia-entree-dun-village-normandia-normandie-artgitato

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Estudo de Paisagem
Etude de Paysage
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
Datada – daté
1874

silva-porto-estudo-de-paisagem-auteuil-artgitato

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Floresta – Forêt
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
1874-1879

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Um pequeno esboço de paisagem
Un petit croquis de paysage
Assinada et datada
Signé et daté
1876
Óleo sobre tela – Huile sur toile

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As margem do Oise, em Auvers (Seine-et-Oise)
Les bords de l’Oise à Auvers
Óleo sobre tela – Huile sur toile
Assinada Signé
1876

silva-porto-as-margem-do-oise-em-auvers-artgitato-2 silva-porto-as-margem-do-oise-em-auvers-artgitato

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Silva Porto
Le peintre de la Serenidade

 

Sonnets traduits du portugais XV Sonnets from the Portuguese XV (Elizabeth Barrett Browning) Sonette aus dem Portugiesischen XV (RILKE) Sonnets du Portugais XV

Sonnets traduits du Portugais

Rainer Maria Rilke
1875-1926
Rainer Maria Rilke Portrait de Paula Modersohn-Becker 1906

Elizabeth Barrett Browning
1806-1861

 

 

Elizabeth Barrett Browning

*




Sonnets from the Portuguese
1850

XV


Rainer Maria Rilke
Sonette aus dem Portugiesischen
1908
XV

Traduction Française
Jacky Lavauzelle
Sonnets Portugais
Sonnets traduits du Portugais
XV

 

*

Elizabeth-Barrett-Browning Sonnets from the Portuguese Elizabeth Barrett Browning Sonette aus dem Portugiesischen RILKE

XV
Quinzième Sonnet

***




XV Sonnets traduits du portugais XV Sonnets from the Portuguese XV (Elizabeth Barrett Browning) Sonette aus dem Portugiesischen V. Kandinsky Automne en Bavière 1908

Vassily Kandinsky Automne en Bavière 1908

***

Accuse me not, beseech thee, that I wear
Klag mich nicht dessen an, daß ich dem deinen
Ne m’accuse pas, je t’en prie, de porter
Too calm and sad a face in front of thine;
mein Antlitz traurig still entgegentrage.
Un trop calme et triste visage devant toi ;
For we two look two ways, and cannot shine
Wir sehen so verschieden in die Tage,
Nous regardons de deux façons, et nous ne pouvons pas éclairer
With the same sunlight on our brow and hair.
daß Haar und Stirne nicht bei beiden scheinen.
Par la même lumière nos fronts et nos cheveux.

*

On me thou lookest with no doubting care,
Du kannst um mich so ruhig sein wie um
Tu peux me regarder sans douter,
As on a bee shut in a crystalline;
die Biene, die in ein Kristall geriet,
Comme sur une abeille enfermée dans un cristallin ;
Since sorrow hath shut me safe in love’s divine,
seit deine Liebe meinen Schmerz ringsum
Depuis que la tristesse qui m’enferme dans le divin amour,
And to spread wing and fly in the outer air
umschlossen hat mit Herrlichkeit. Mich zieht
Qui agite mon aile et qui vole dans les airs

*

Were most impossible failure, if I strove
nach draußen nichts, und wenn mich etwas riefe,
Serait impossible  si je ne persévérais
To fail so. But I look on thee—on thee—
so wär es Wahnsinn. Doch, in dich verloren,
Sans cesse. Mais je te regarde … toi…
Beholding, besides love, the end of love,
seh ich die Liebe und der Liebe Ende.
Contemplant, outre l’amour, la fin de l’amour,

*

Hearing oblivion beyond memory;
Und das Vergessen rauscht in meine Ohren.
Entendant l’oubli au-delà de la mémoire ;
As one who sits and gazes from above,
So sieht, wer hoch sitzt, aller Ströme Wende
Comme celui qui est assis et regarde en haut,
Over the rivers to the bitter sea.
und Ausgang in des Meeres bittre Tiefe.
Les rivières qui cheminent  jusqu’à la mer amère. 

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Sonnets de la Portugaise

Sonnets from the Portuguese Elizabeth Browning
Sonnets Traduits du Portugais

Elizabeth Barrett Browning Robert Browning 1865 photogravure Julia Margaret Cameron

Robert Browning
photogravure de 1865
De Julia Margaret CameronAlbert Chevallier Tayler Elizabeth Barrett Browning 1909
Peinture d’Elizabeth Barrett Browning
Par Albert Chevalier Tayler
1909

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SONNETS DE LA PORTUGAISE XIV Sonnets from the Portuguese XIV (Elizabeth Barrett Browning) Sonette aus dem Portugiesischen XIV (RILKE) Sonnets du Portugais XIV

SONNETS DE LA PORTUGAISE

Rainer Maria Rilke
1875-1926
Rainer Maria Rilke Portrait de Paula Modersohn-Becker 1906

Elizabeth Barrett Browning
1806-1861
Elizabeth Barrett Browning

 

 

Elizabeth Barrett Browning

*

Sonnets from the Portuguese
1850

XIV


Rainer Maria Rilke
Sonette aus dem Portugiesischen
1908
XIV




Traduction Française
Jacky Lavauzelle
Sonnets de la Portugaise
Sonnets Portugais
XIV

 

*

Elizabeth-Barrett-Browning Sonnets from the Portuguese Elizabeth Barrett Browning Sonette aus dem Portugiesischen RILKE

XIV
Quatorzième Sonnet
Sonnet de la Portugaise

*
Sonnets from the Portuguese XIV Elizabeth Barrett Browning Artgitato Sonette aus dem Portugiesischen Vassily Kandinsky Composition n° 4

В. Кандинский Композиция IV».
1911
Vassily Kandinsky Composition n°4

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Sonnets de la Portugaise
XIV

If thou must love me, let it be for nought
Wenn du mich lieben mußt, so soll es nur
Si tu dois m’aimer, que ce soit pour rien
Except for love’s sake only. Do not say
der Liebe wergen sein. Sag nicht im stillen:
Sauf par amour de l’amour seulement. Ne dis pas
‘I love her for her smile—her look—her way
»Ich liebe sie um ihres Lächelns willen,
«Je l’aime pour son sourire — son regard — sa manière
Of speaking gently,—for a trick of thought
für ihren Blick, ihr Mildsein, für die Spur,
De parler délicate, — pour son tour d’esprit

*

That falls in well with mine, and certes brought
die ihres Denkens leichter Griff in mir
Qui correspond bien au mien, et qui apporte
A sense of pleasant ease on such a day’—
zurückläßt, solche Tage zu umrändern«. –
Ce sentiment d’aisance agréable un instant.
For these things in themselves, Beloved, may
Denn diese Dinge wechseln leicht in dir,
Voilà des choses en elles-mêmes, Bien-Aimé, qui peuvent
Be changed, or change for thee,—and love, so wrought,
Geliebter, wenn sie nicht sich selbst verändern.
Être changées ou te changer, — et l’amour, ainsi forgé, 

*

May be unwrought so. Neither love me for
Wer also nährt, der weiß auch, wie man trennt.
Peut-être sous une forme brute. Ne m’aime pas pour
Thine own dear pity’s wiping my cheeks dry,—
Leg auch dein Mitleid nicht zu Grund, womit
Cette chère pitié qui assécha mes larmes,
A creature might forget to weep, who bore
du meine Wangen trocknest; wer den Schritt
Une créature peut oublier de pleurer et plonger

*

Thy comfort long, and lose thy love thereby!
aus deinem Trost heraus nicht tut, verkennt
Dans ton aisance et perdre ainsi ton amour!
But love me for love’s sake, that evermore
die Tränen schließlich und verliert mit ihnen
Mais aime-moi par amour de l’amour, qu’éternellement
Thou mayst love on, through love’s eternity.
der Liebe Ewigkeit: ihr sollst du dienen.
Tu puisses aimer à travers l’éternité de l’amour.  

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Sonnets de la Portugaise

Sonnets from the Portuguese Elizabeth Browning

Elizabeth Barrett Browning Robert Browning 1865 photogravure Julia Margaret Cameron

Robert Browning
photogravure de 1865
De Julia Margaret CameronAlbert Chevallier Tayler Elizabeth Barrett Browning 1909
Peinture d’Elizabeth Barrett Browning
Par Albert Chevalier Tayler
1909