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SILENCE – EDGAR ALLAN POE POEME – 1838

EDGAR POE POEME
LITTERATURE AMERICAINE

EDGAR POE POEME Traduction Jacky Lavauzelle*******

EDGAR POE POEME Poésie Traduction Jacky Lavauzelle Montage

EDGAR ALLAN POE
1809-1849




Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais


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EDGAR POE POEME

*********




 SILENCE

 *1838*

*****

Photo et Traduction Jacky Lavauzelle Poe Poème
Photo Jacky Lavauzelle

**

There are some qualities—some incorporate things,
Il y a certaines qualités – certaines choses incorporelles,
That have a double life, which thus is made
Avec une double vie, qui est faite
 A type of that twin entity which springs
D’une double entité qui jaillit
From matter and light, evinced in solid and shade.
De la matière et de la lumière, manifestée dans le solide et l’ombre.
There is a two-fold Silence—sea and shore—
Il y a un double Silence – mer et rive –
 Body and soul. One dwells in lonely places,
Corps et âme. L’un se trouve dans des lieux solitaires,
 Newly with grass o’ergrown; some solemn graces,
Juste recouverts d’herbes récentes ; quelques grâces solennelles,
Some human memories and tearful lore,
Quelques souvenirs humains et des connaissances larmoyantes,
 Render him terrorless: his name’s “No More.”
Lui enlèvent la peur : son nom est « Non Plus« .
He is the corporate Silence: dread him not!
C’est le corps du Silence : ne le crains pas !
No power hath he of evil in himself;
Aucun pouvoir en lui n’est mauvais ;
  But should some urgent fate (untimely lot!)
Mais si un destin urgent (lot prématuré !)
     Bring thee to meet his shadow (nameless elf,
Te porte à la rencontre de son ombre (elfe sans nom,
 That haunteth the lone regions where hath trod
Qui hante les régions solitaires où n’a marché
 No foot of man,) commend thyself to God!
Aucun pied humain), recommande-toi à Dieu !

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LES PERSONNAGES D’EDGAR POE
PAR
CHARLES BAUDELAIRE

Les personnages de Poe, ou plutôt le personnage de Poe, l’homme aux facultés suraiguës, l’homme aux nerfs relâchés, l’homme dont la volonté ardente et patiente jette un défi aux difficultés, celui dont le regard est tendu avec la roideur d’une épée sur des objets qui grandissent à mesure qu’il les regarde, — c’est Poe lui-même. — Et ses femmes, toutes lumineuses et malades, mourant de maux bizarres et parlant avec une voix qui ressemble à une musique, c’est encore lui ; ou du moins, par leurs aspirations étranges, par leur savoir, par leur mélancolie inguérissable, elles participent fortement de la nature de leur créateur. Quant à sa femme idéale, à sa Titanide, elle se révèle sous différents portraits éparpillés dans ses poésies trop peu nombreuses, portraits, ou plutôt manières de sentir la beauté, que le tempérament de l’auteur rapproche et confond dans une unité vague mais sensible, et où vit plus délicatement peut-être qu’ailleurs cet amour insatiable du Beau, qui est son grand titre, c’est-à-dire le résumé de ses titres à l’affection et au respect des poëtes.

Charles Baudelaire
Edgar Poe, sa vie et ses œuvres
1856
Histoires extraordinaires
Michel Lévy fr.
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EDGAR POE POEME 

Poésie Traduction Jacky Lavauzelle EDGAR ALLAN POE POEME

LA POESIE D’EDGAR ALLAN POE

LA POESIE D’EDGAR ALLAN POE
LITTERATURE AMERICAINE

Edgar Allan Poe Traduction Jacky Lavauzelle*******

Poésie Traduction Jacky Lavauzelle Montage

EDGAR ALLAN POE
1809-1849




Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais


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LA POESIE D’EDGAR ALLAN POE

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A DREAM WITHIN A DREAM
UN RÊVE DANS UN RÊVE 
1849

Take this kiss upon the brow!
Tiens ce baiser sur le front !
And, in parting from you now,
Et, en te quittant à présent,

Photo et traduction Jacky Lavauzelle

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BRIDAL BALLAD
BALLADE NUPTIALE

The ring is on my hand,
L’anneau est à ma main,
  And the wreath is on my brow;
Et la couronne à mon front ;

Edgar Allan Poe Trad Jacky Lavauzelle

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EULALIE
(1845)

I dwelt alone
Je demeurais seul
In a world of moan,
Dans un monde de gémissements,

Van Gogh Edgar Allan Poe Jacky Lavauzelle

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THE HAPPIEST DAY
LE JOUR LE PLUS HEUREUX
1827

The happiest day – the happiest hour
Le jour le plus heureux – l’heure la plus heureuse
My sear’d and blighted heart hath known,
Mon coeur consumé et brisé l’a connue,

Tableau et Traduction Jacky Lavauzelle

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THE HAUNTED PALACE
LE PALAIS HANTE
1839

In the greenest of our valleys
Dans la plus verte de nos vallées
By good angels tenanted,
Par de bons anges loués,

photo et traduction Jacky Lavauzelle

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SILENCE
1838

There are some qualities—some incorporate things,
Il y a certaines qualités – certaines choses incorporelles,
That have a double life, which thus is made
Avec une double vie, qui est faite

Photo Jacky Lavauzelle

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TO HELEN
A HELENE
1831

Helen, thy beauty is to me
Hélène, ta beauté est pour moi
Like those Nicéan barks of yore,
Ces barques Nicéennes d’autrefois,

To Helen Edgar Allan Poe Traduction Jacky Lavauzelle

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TO ONE IN PARADISE
À QUELQU’UN AU PARADIS

Edgar Poe Poème Trad Jacky Lavauzelle
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LA VALLEE DES TROUBLES
The Valley of Unrest

Poe trad Jacky Lavauzelle*****************************

POE PAR BAUDELAIRE

LES PERSONNAGES DE POE

Les personnages de Poe, ou plutôt le personnage de Poe, l’homme aux facultés suraiguës, l’homme aux nerfs relâchés, l’homme dont la volonté ardente et patiente jette un défi aux difficultés, celui dont le regard est tendu avec la roideur d’une épée sur des objets qui grandissent à mesure qu’il les regarde, — c’est Poe lui-même. — Et ses femmes, toutes lumineuses et malades, mourant de maux bizarres et parlant avec une voix qui ressemble à une musique, c’est encore lui ; ou du moins, par leurs aspirations étranges, par leur savoir, par leur mélancolie inguérissable, elles participent fortement de la nature de leur créateur. Quant à sa femme idéale, à sa Titanide, elle se révèle sous différents portraits éparpillés dans ses poésies trop peu nombreuses, portraits, ou plutôt manières de sentir la beauté, que le tempérament de l’auteur rapproche et confond dans une unité vague mais sensible, et où vit plus délicatement peut-être qu’ailleurs cet amour insatiable du Beau, qui est son grand titre, c’est-à-dire le résumé de ses titres à l’affection et au respect des poëtes.

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L’accord de l’homme et du poète

L’ardeur même avec laquelle il se jette dans le grotesque pour l’amour du grotesque et dans l’horrible pour l’amour de l’horrible, me sert à vérifier la sincérité de son œuvre et l’accord de l’homme avec le poëte. — J’ai déjà remarqué que, chez plusieurs hommes, cette ardeur était souvent le résultat d’une vaste énergie vitale inoccupée, quelquefois d’une opiniâtre chasteté, et aussi d’une profonde sensibilité refoulée. La volupté surnaturelle que l’homme peut éprouver à voir couler son propre sang, les mouvements soudains, violents, inutiles, les grands cris jetés en l’air, sans que l’esprit ait commandé au gosier, sont des phénomènes à ranger dans le même ordre.

la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l’orage

Au sein de cette littérature où l’air est raréfié, l’esprit peut éprouver cette vague angoisse, cette peur prompte aux larmes et ce malaise du cœur qui habitent les lieux immenses et singuliers. Mais l’admiration est la plus forte, et d’ailleurs l’art est si grand ! Les fonds et les accessoires y sont appropriés aux sentiments des personnages. Solitude de la nature ou agitation des villes, tout y est décrit nerveusement et fantastiquement. Comme notre Eugène Delacroix, qui a élevé son art à la hauteur de la grande poésie, Edgar Poe aime à agiter ses figures sur des fonds violâtres et verdâtres où se révèlent la phosphorescence de la pourriture et la senteur de l’orage. La nature dite inanimée participe de la nature des êtres vivants, et, comme eux, frissonne d’un frisson surnaturel et galvanique. L’espace est approfondi par l’opium ; l’opium y donne un sens magique à toutes les teintes, et fait vibrer tous les bruits avec une plus significative sonorité. Quelquefois, des échappées magnifiques, gorgées de lumière et de couleur, s’ouvrent soudainement dans ses paysages, et l’on voit apparaître au fond de leurs horizons des villes orientales et des architectures, vaporisées par la distance, où le soleil jette des pluies d’or.

Charles Baudelaire
Edgar Poe, sa vie et ses œuvres
1856
Histoires extraordinaires
Michel Lévy fr.

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LA POESIE D’EDGAR ALLAN POE

Poésie Traduction Jacky Lavauzelle Edgar Allan Poe

EMILY BRONTË (1838) I’m Happiest When Most Away – LES MONDES DE LUMIERE

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

*******

 

EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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I’m Happiest When Most Away
LES MONDES DE LUMIERE

1838

 




I’m happiest when most away
Je suis la plus heureuse quand le plus loin possible
I can bear my soul from its home of clay
Mon âme s’éloigne de son foyer d’argile
On a windy night when the moon is bright
Dans une nuit venteuse quand la lune est brillante
And the eye can wander through worlds of light—
Et que l’œil peut vagabonder dans les mondes de lumière-

 






*

When I am not and none beside—
Quand je ne suis plus et quand plus rien n’existe,
Nor earth nor sea nor cloudless sky—
Ni la terre ni la mer ni le ciel sans nuages –
But only spirit wandering wide
Mais errant, seul, un esprit
Through infinite immensity.
Dans l’immensité infinie.

*******

SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
DE FIN 1839 à 1841

Charlotte ne resta pas longtemps dans cette maison inhospitalière, où le maître seul avait trouvé grâce à ses yeux. Elle revint à Haworth à la fin de 1839. Deux années s’écoulèrent encore, et ses espérances reculaient sans cesse à l’horizon. Pour tromper les ennuis de sa vie monotone, Charlotte se remit à écrire avec une nouvelle rage. La grande dépense de Charlotte et de ses sœurs semble avoir été celle du papier durant les années qui précédèrent l’apparition de Jane Eyre. La quantité de papier qu’elles achetaient excitait l’étonnement de l’honnête marchand qui le leur vendait.




« Je me demandais ce qu’elles en faisaient, disait-il à Mme Gaskell ; je pensais quelquefois qu’elles devaient collaborer aux magazines. Lorsque mes provisions étaient épuisées, j’avais toujours peur de les voir venir ; elles semblaient si contrariées lorsque j’étais à sec. J’ai bien des fois fait le voyage d’Halifax pour acheter une demi-rame, dans la crainte d’être pris au dépourvu. » Charlotte s’était remise en effet à caresser ses rêves de littérature. Elle commença un roman qui devait avoir la proportion de ceux de Richardson. De temps à autre, elle et son frère Branwell envoyaient des essais à Wordsworth et à Coleridge. Branwell écrivait quelquefois dans un journal de province, Emilie composait ses poèmes. Toutes ces jeunes têtes étaient en fermentation, et ce tumulte intellectuel fait même un singulier contraste avec la vie silencieuse du presbytère. Charlotte n’a pas encore trouvé sa voie ; elle est pleine de maladresse, elle cherche, et s’égare. L’éducation n’est pas complète ; cinq ou six années de malheurs sont encore nécessaires à la formation de ce talent…

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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POEMES D’EMILY BRONTË – POEMS OF EMILY BRONTË

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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POEMS OF EMILY BRONTË

POEMES D’EMILY BRONTË

The night is darkening round me
La Nuit tout autour de moi
1837

**

POETICAL FRAGMENTS
‘TWAS OF THOSE DARK CLOUDY DAYS
Ces sombres jours
1838

‘Twas one of those dark, cloudy days
C’était l’un de ces sombres jours caligineux
That sometimes come in summer blaze,
Qui parfois recouvrent la flamboyance de l’été,

*

I’m happiest when most away
Les Mondes de lumière
1838

I’m happiest when most away
Je suis la plus heureuse quand le plus loin possible
I can bear my soul from its home of clay
 Mon âme s’éloigne de son foyer d’argile


*

 Fair sinks the summer evening now 
Une Claire soirée d’été
1839

Fair sinks the summer evening now
Passe la claire soirée d’été
In scattered glory round;
Tout autour dans une gloire diffuse ;

 









Riches I hold in light esteem,
Les richesses, je les estime peu,
And Love I laugh to scorn;
Et l’amour, je le méprise ;

 






*

No coward soul is mine
L’Âme ardente
1846

*

 I’ll come when thou art saddest
Je viendrai quand tu seras vraiment triste

 

*
 





*

,





*******

SUPPLEMENT

LES DERNIERS JOURS D’EMILY

Pourtant, et malgré le sincère désir de la mort qu’elle a toujours laissé voir, Emily se sentait si nécessaire dans la maison qu’elle s’acharnait à vivre. On ne put obtenir qu’elle renonçât à une seule de ses occupations ordinaires. « Je n’ai jamais rien vu qui lui ressemblât, écrivait encore Charlotte. Plus forte qu’un homme, plus simple qu’un enfant. Le seul point affreux était que, pleine de sollicitude pour les autres, pour elle-même elle n’avait aucune pitié. De ses mains tremblantes, de ses jambes affaiblies, de ses pauvres yeux fatigués, elle exigeait le même service que quand elle était bien portante. Et c’était un supplice inexprimable d’être là auprès d’elle, d’assister à tout cela, et de ne rien oser lui dire. »




Le 18 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans une promenade sur les bruyères, s’obstina cependant à vouloir se lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne tomba de ses mains ; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle était si pâle que ses sœurs la supplièrent d’aller se coucher. Elle refusa d’un signe de tête, fit un effort pour se lever, s’appuya sur le sofa, Elle était morte.




Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de l’église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu’elle a si passionnément aimée. Son âme aussi, j’imagine, doit avoir obtenu la permission d’y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était impossible. Je crois bien même l’y avoir vue, dans la visite que j’ai faite à la petite église du village : c’était une âme pâle et douce, tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi ; mais quand je voulus l’approcher, je ne vis plus rien.




Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j’en vins à envier l’heureux destin qui lui était échu. Elle n’a point connu, comme sa sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée ; mais le désir de la renommée n’a été pour elle « qu’un rêve léger qui s’est évanoui avec le matin ». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n’oublierai pas de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première fois. C’était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d’été, il y a quatre ou cinq ans. L’orchestre du Belvédère jouait des valses dans le lointain ; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le fleuve ; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m’avouer que, entre tous les romans, celui qu’elle préférait était Wuthering Heights, d’Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s’il s’était agi d’une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit courage : elle me récita, j’en jurerais, le roman tout entier ; elle me peignit le caractère d’Emily Brontë ; elle me dit comment ses amies et elle s’étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et Mistress Browning entrent peu à peu dans l’oubli, tous les jours arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui « joignait à l’énergie d’un homme la simplicité d’un enfant ».

Préface de Théodore de Wyzewa
Pour sa traduction de UN AMANT
D’Emily Brontë
1892







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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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EMILY BRONTË (1838) POETICAL FRAGMENTS ‘TWAS OF THOSE DARK CLOUDY DAYS

LITTERATURE ANGLAISE -English Literature – English poetry

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EMILY BRONTË
30 July 1818 – 19 December 1848
30 Juillet 1818 – 19 décembre 1848

Traduction – Translation

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

French and English text
texte bilingue français-anglais

 


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POETICAL FRAGMENTS
‘TWAS OF THOSE DARK CLOUDY DAYS
CES SOMBRES JOURS

1838

 




‘Twas one of those dark, cloudy days
C’était l’un de ces sombres jours caligineux
That sometimes come in summer blaze,
Qui parfois recouvrent la flamboyance de l’été,
When heaven drops not, when earth is still,
Quand rien n’arrive du ciel, quand la terre est paisible,
  And deeper green is on the hill.
Quand la colline s’habille du vert le plus intense.

 






*

Lonely at her window sitting
Solitaire à sa fenêtre assise
While the evening steals away,
Alors que s’esquive le soir
Fitful winds foreboding, flitting
Troublé par des vents menaçants, flottant
Through a sky of cloudy grey. 
À travers un ciel aux nuages gris.






There are two trees in a lonely field,
Il y a deux arbres dans un champ nu,
They breathe a spell to me;
Me murmurant un maléfice ;
A dreary thought their dark boughs yield,
La pensée triste que des lugubres branches,
  All waving solemnly.
Diffusent solennellement.

·····

What is that smoke that ever still
Quelle est cette fumée qui toujours
Comes rolling down the dark brown hill?
S’enroule sur la montagne obscure ?

Still as she spoke the ebon clouds
Comme elle parlait encore aux nuages blafards
Would part and sunlight shone between,
Un éclat solaire pénétrant s’immisça,
But dreary, strange, and pale and cold.
Mais si triste, si étrange, si pâle et si froid.

·····

Away, away, resign thee now
Partez, partez ! résignez-vous désormais
To scenes of gloom and thoughts of fear;
Aux scènes d’obscurité, aux pensées terrifiantes !
I trace the figure on thy brow,
Je trace la figure sur ton front,
Welcome at last, though once so drear.
Que nous accueillons enfin dans sa grande tristesse.

 

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SUPPLEMENT

LES SOEURS BRONTË
DE FIN 1839 à 1841

Charlotte ne resta pas longtemps dans cette maison inhospitalière, où le maître seul avait trouvé grâce à ses yeux. Elle revint à Haworth à la fin de 1839. Deux années s’écoulèrent encore, et ses espérances reculaient sans cesse à l’horizon. Pour tromper les ennuis de sa vie monotone, Charlotte se remit à écrire avec une nouvelle rage. La grande dépense de Charlotte et de ses sœurs semble avoir été celle du papier durant les années qui précédèrent l’apparition de Jane Eyre. La quantité de papier qu’elles achetaient excitait l’étonnement de l’honnête marchand qui le leur vendait.




« Je me demandais ce qu’elles en faisaient, disait-il à Mme Gaskell ; je pensais quelquefois qu’elles devaient collaborer aux magazines. Lorsque mes provisions étaient épuisées, j’avais toujours peur de les voir venir ; elles semblaient si contrariées lorsque j’étais à sec. J’ai bien des fois fait le voyage d’Halifax pour acheter une demi-rame, dans la crainte d’être pris au dépourvu. » Charlotte s’était remise en effet à caresser ses rêves de littérature. Elle commença un roman qui devait avoir la proportion de ceux de Richardson. De temps à autre, elle et son frère Branwell envoyaient des essais à Wordsworth et à Coleridge. Branwell écrivait quelquefois dans un journal de province, Emilie composait ses poèmes. Toutes ces jeunes têtes étaient en fermentation, et ce tumulte intellectuel fait même un singulier contraste avec la vie silencieuse du presbytère. Charlotte n’a pas encore trouvé sa voie ; elle est pleine de maladresse, elle cherche, et s’égare. L’éducation n’est pas complète ; cinq ou six années de malheurs sont encore nécessaires à la formation de ce talent…

Émile Montégut
critique français (1825 – 1895)
Miss Brontë, sa Vie et ses Œuvres
I. — La Vie anglaise, la Famille et la Jeunesse de Miss Brontë
Revue des Deux Mondes
2e, tome 10, 1857






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LES TROIS SOEURS BRONTË
par/by Branwell Brontë
From left to right: Anne, Emily and Charlotte
De gauche à droite : Anne, Emily et Charlotte

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Achille Millien : Vie & Œuvre




 


ACHILLE MILLIEN
1838-1927
(Beaumont-la-Ferrière)

-Photos Jacky Lavauzelle-

Achille Millien par Paul Adolphe Rajon Artgitato Oeuvres et Poèmes

Achille Millien
Gravure de Paul Adolphe Rajon

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1
CROQUIS DE JUILLET

2
À Camoëns

3
LABOUR

4
BRUIT DE CHAR
(Sonnet)

5
LE RIRE

6
LES TROIS FILLES

7
LA VIEILLE AVARE

8
L’INVALIDE

9
PAUVRES DIABLES

10
LA MORT DU CHAT

11
LE DERNIER SOUPIR DE L’ANNÉE

*

Annexe
Vie & Œuvre d’Achille Millien

********

1
CROQUIS DE JUILLET

Le soleil de juillet flétrit la marguerite
Et pèse lourdement au front du bouton d’or.
La brise au plus profond des bois muets s’abrite :
Le soleil luit toujours, le soleil luit encor !

Dans les prés à demi desséchés, rien ne bouge ;
Pas un bruit n’interrompt le sommeil des échos.
Les faucheurs sont couchés au bord du sainfoin rouge,
Marqué de traits de feu par les coquelicots.

Au cœur des charmes tors, penchés le long des orges,
Où nul épi tremblant ne frôle un autre épi,
Les oiseaux se sont tus, même les rouges-gorges ;
Et le grillon jaseur déjà s’est assoupi.

Les roseaux, dans le lit où bruissait la mare,
Quand le vent s’y baignait en passant autrefois,

Cachent trop aisément une eau dormante et rare
Où se blottit la raine immobile et sans voix.

La vie est ralentie et comme suspendue
Sous ce ciel d’azur clair, implacablement beau,
Qui verse aux champs, privés de l’ondée attendue,
Un calme où l’on pressent le calme du tombeau.

Ce silence m’effraie !… à ton vol, alouette !
Cigale, éveille-toi !… Mais d’un pli du terrain
Émerge tout à coup l’étrange silhouette
D’un être dont la voix écorche un gai refrain.

C’est un vieux mendiant, nu comme Diogène,
Qui s’abreuve à la source et qui loge au grand air,
Qui s’en va seul, toujours chantant, et que ne gêne
Ni l’ardeur de l’été ni le gel de l’hiver !

Le Parnasse contemporain
Recueil de vers nouveaux
1876

************

2
À Camoëns
[Luis de Camões]

 

I




Tout peuple a ses grands jours que burine l’Histoire,
Soit qu’après la bataille il fête la victoire,
Soit qu’à ses fils d’élite il dresse un monument
Ou que, tenant domptés les éléments esclaves,
D’un travail, dont sa force a vaincu les entraves,
Il célèbre l’achèvement.

 

Sans doute, au lendemain des heures meurtrières,
Il est beau d’applaudir les trompettes guerrières,
D’acclamer sous les plis du drapeau glorieux
Ces fiers soldats au front noir encore de poudre,
Qui couraient au combat aussi prompts que la foudre
Dont ils ont l’éclair dans les yeux ;

Mais dans ces rangs pressés sous nos regards avides,
La mort, la mort jalouse a creusé bien des vides :
Tous étaient au péril, tous sont-ils à l’honneur ?
Nos clameurs d’allégresse à beaucoup sont amères
Et le chant de triomphe éveille aux cœurs des mères
Des cris d’immortelle douleur.

Ah ! combien est plus douce et plus pure, la gloire
De ces grands et féconds esprits dont la mémoire
Rappelle un pas de plus fait par l’humanité
Sur le chemin étroit, mais lumineux, qui mène,
Loin de l’iniquité, de la nuit, de la haine,
À l’éternelle vérité !


II 


Pavoisez la place publique !
Voici qu’un large piédestal
Porte le héros pacifique
Dont s’illustre le sol natal.
La foule empressée et sereine,
Qui voit sa tête souveraine
Resplendir d’immortalité,
D’abord le contemple en silence ;
Puis l’applaudissement s’élance,
De tous les seins, dans la cité.Ô Camoëns, je te salue !
Ce feu qui brûle les grands cœurs
Avait trempé ton âme élue
Pour les plus sublimes labeurs.
L’Histoire aux mains impartiales
Fait aujourd’hui dans ses annales
Briller un nimbe sur ton nom,
Génie ardent, soldat fidèle,
Qui bondis d’un puissant coup d’aile
De l’hôpital au Panthéon !

 

 L’hôpital !… Après tant d’orages,
Injustement persécuté,
Souffrir les périls, les naufrages,
L’exil et la captivité ;
Chanter d’une voix surhumaine,
À laquelle répond la haine,
Le triomphe du Portugal ;
Vouer à ce but ton génie
Et mourir dans l’ignominie
Sur une couche d’hôpital !..

Mais sois vengé ! car ce génie
Si haut à nos yeux s’est placé
Que personne ne le dénie
Et que nul ne l’a dépassé !
Entends ce peuple qui t’acclame,
Qui pour te fêter n’a qu’une âme,
Offrir à ton nom rayonnant
Cette louange expiatoire ;
Vois-le, glorieux de ta gloire,
S’honorer en te couronnant !

III
 Ta patrie, ô poète, est ici tout entière ;
Ses enfants les plus chers te chantent à la fois ;
Ceux qui font son espoir et ceux dont elle est fière,
Eux tous pour te louer n’ont qu’une même voix. Dans ce pays, toujours à la muse fidèle,
Tous ceux qu’anime encor son souffle inspirateur
Reconnaissent en toi leur maître et leur modèle
Et te font en ce jour un cortège d’honneur. Au-dessus de la ville où les foules s’empressent,
Vision vague au fond de l’azur transparent,
Tes émules, les grands Portugais, m’apparaissent
Honorés, eux aussi, dans l’honneur qu’on te rend.Quebedo, Menezès, les chanteurs d’épopée,
Les voici ! Ribeiro près de Cortéréal ;
Ceux qui dans Alcaçar brisèrent leur épée ;
Toi, Bernardès, avec le pipeau pastoral ;Vicente, Miranda, Ferreira qui d’Horace
S’assimila le charme et s’appropria l’art ;
Lobo, qui du printemps rendit si bien la grâce ;
Manoël enfin, seul, seul et triste à l’écart.

 

  Et, groupe souverain que la lumière inonde,
— Descendus aujourd’hui des lieux supérieurs,
J’aperçois ces esprits qui sont l’orgueil du monde,
Tes frères en génie aussi bien qu’en malheurs,

Le Tasse, avec des pleurs sous sa paupière ardente,
Puis Homère et Milton aveugles tous les deux.
Et le rude exilé que l’on appelle Dante,
Qui fixa sur l’enfer son regard hasardeux.

Chacun veut, Camoëns, assister à ta fête ;
Ta fête, c’est la leur ; ta gloire et tes combats
Sont connus d’eux ; chacun effeuille sur ta tête
Un brin de ce laurier qui renaît sous leurs pas.


IV

Puissance du génie ! aux deux pôles du monde
Plus vive que l’éclair, la lumière féconde
De son flambeau sacré que Dieu même alluma,
Court et vole ! Il n’est point d’obstacle qui l’arrête,
Et le pauvre soldat a porté sa conquête
Plus loin que celle de Gama.

Les âmes sont à lui. Que sur la terre entière
Les cités d’aujourd’hui ne soient plus que poussière,
Tes plaintes, tendre Inès, se rediront encor
Partout, en quelque lieu qu’un cœur d’amant frissonne.
Et bien loin par-delà le rivage où résonne
L’éternel cri d’Adamastor.

Camoëns, du milieu de la France, un poète.
De même qu’un vassal qui vient, courbant la tête
Devant son suzerain témoigner de sa foi,
T’admire, te salue et t’envoie en hommage,
Au pied du monument qui porte ton image,
Ces vers trop peu dignes de toi.


V
 Portugal, Portugal, fertile et noble terre,
Où fleurit le rameau du progrès salutaire,
Où la muse est chérie, où règnent les beaux-arts,
Marche vers l’avenir dont l’appel te convie,
Marche en avant toujours sans que ton pied dévie
En dépit de tous les hasards.

Ton bras n’est point lassé ni ta veine tarie,
Espère et souviens-toi !.. Louange à la patrie
Qui, pour guider ses pas vers des jours triomphants,
Pour aller aux destins que le siècle lui garde,
Peut, vantant son passé, faire sa sauvegarde
De la gloire de ses enfants !

Alphonse Lemerre, Éditeur
pp. 1-8
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3

LABOUR

Par le champ qui décrit sa courbe dans l’azur,
Les six bœufs deux par deux vont d’un pas lent et sûr,
Traînant le soc où l’homme aux cheveux gris s’appuie
Et qui fend le sol dur tant assoiffé de pluie.
Matin ensoleillé de juin qui resplendit.
Un jeune paysan, toucheur de bœufs, brandit
L’aiguillon d’un geste ample et comme hiératique
Et chante à pleine voix selon le mode antique :

« Ho ! les beaux bœufs nourris par moi
 Dans les étables de la ferme,
 Tio ! tio ! holéha holé !
 Bons au labour, bons au charroi,
 Tirez bien droit, marchez bien ferme,
 Tio ! tio ! hip ! »

Les bœufs blancs, œil mi-clos, mufle rose et baveux,
En un commun effort tendent leurs cous nerveux.
Jusques au bas du champ droite descend la raie.
Un bref instant de pause à l’ombre de la haie,
Puis les couples vaillants vont, patients et doux,
Pour un autre sillon repartir… Etles jougs
Grincent sous la courroie, et le soc luisant crie
En pénétrant au sein de la terre meurtrie.

« Ho ! mes valets, mes compagnons
 De tous les temps, calme ou tempête,
 Tio ! tio ! holéha holé !
 Gentils et forts, fiers et mignons,
 Hardi ! mes bœufs que rien n’arrête,
 Tio ! tio ! hip ! »

Et toujours les six bœufs vont d’un pas régulier,
D’un bout à l’autre bout, par le champ familier,
le sol s’échauffe tel qu’un fourneau qu’on allume ;
Par essaims s’attachant au poil mouillé qui fume,
Le taon vorace fait rougir un point sanglant
Sur la rose blancheur du poitrail ou du flanc…
Et toujours le soc clair, sans hâte, sans secousse,
Soulève en frémissant la glèbe brune et rousse.

« Courage, amis ; tirez, mes bœufs !
 Encore un tour ou deux peut-être,
 Tio ! tio ! holéha holé !
 Et vous irez aux prés herbeux
 Jusqu’à demain dormir et paître,
 Tio ! tio ! bip ! »

L’attelage gravit la côte, raffermi
Au rythme caressant de ce langage ami
Qui berce doucement sa fatigue trompée.
Et le vieux laboureur, qu’aussi la mélopée
Ranime pour guider le soc d’un effort sûr,
Un pied dans le sillon, l’autre sur le sol dur,
Dans sa marche inégale aux bras de la charrue
Se courbe, en arrosant de sa sueur, accrue
Parle soleil qui monte au plein ciel de l’été,
Son œuvre de puissance et de fécondité.

[Aux Champs et au Foyer]

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4

BRUIT DE CHAR

(Sonnet)

L’horizon, lac de pourpre où le soleil se plonge,
Blesse par trop d’éclat mes yeux endoloris ;
Voici que des hauteurs l’ombre descend, s’allonge
Sur la plaine où déjà s’appellent les perdrix.

 Et d’instant en instant le crépuscule ronge
Les dernières lueurs au flanc des coteaux gris :
Heure du vol muet de la chauve-souris ;
Heure où dans l’âme en paix éclot la fleur du songe.

 Solitude et silence alentour… Seulement,
Du plus profond des bois obscurs un roulement
De chariot m’arrive en rumeur incertaine…

Sais-je pourquoi, le cœur serré sous un poids lourd,
Avec anxiété j’écoute ce bruit sourd
Et saccadé d’un char sur la route lointaine ?

[Aux Champs et au Foyer]

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5

LE RIRE

Le rire clair et sain ne hante plus nos lèvres.
Le rire large et haut, joyeusement vibrant,
Ne sait plus, comme aux jours de l’aïeul calme et franc,
S’envoler de nos cœurs brûlés de folles fièvres.

Le rire où se mêlait liesse et réconfort,
Le rire cordial pour la lutte prochaine,
Qui, détendant l’esprit oublieux de la peine,
Le rendait plus égal, plus tranquille et plus fort,

Lumineux, éclatant, plus vif qu’une fusée,
Sonore, épanoui, plus gai qu’un chant d’oiseau,
Plus frais que le premier bouton de l’arbrisseau ;
C’était comme la fleur de l’âme reposée.

Notre sombre gaité sonne faux. Aujourd’hui
Que nous errons sans but, privés d’espoirs suprêmes,
Inquiets, défiants de tous et de nous-mêmes,
Le rire, sous un vent d’âpre amertume, a fui ;

Et d’un ennui nouveau traînant le poids immense,
Nos fronts portent le sceau d’une morosité
Où — Dieu garde nos fils de cette hérédité ! —
Plus d’un voit en tremblant des germes de démence.

[Aux Champs et au Foyer]

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6

LES TROIS FILLES

Trois filles — c’est à l’heure où la journée expire —
S’en vont le long des prés et la main dans la main.
L’une chante gaiment en suivant le chemin,
L’autre rêve et sourit, la troisième soupire.

L’une dit : « Qu’est-ce donc que l’amour, ô mes sœurs ?
— Je l’ignore, répond la seconde ; en un livre
J’ai lu que sans l’amour un cœur ne saurait vivre.
— L’amour, je le connais, reprend l’autre, et j’en meurs !

[Chez nous]

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7
LA VIEILLE AVARE

(Sonnet)

 

Donc la vieille avare est au lit de mort,
L’agonie au cœur l’étreint et la mord :
A-t-elle un regret ? A-t-elle un remord ?
Ah ! quitter ses biens, c’est ce qui la navre.

 Elle a dès longtemps rompu tout lien ;
Parents, amis, rien ! elle n’a plus rien,
Pas un serviteur et pas même un chien
Pour veiller ce soir près de son cadavre.

 Sur une escabelle une lampe luit,
Tremblante clarté que l’ombre poursuit ;
Au dehors s’élève un étrange bruit :

 L’oiseau de la Nuit hulule à la porte,
L’oiseau de la Mort appelle la morte,
L’oiseau de l’Enfer attend qu’on l’emporte

[Chez nous]

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8
L’INVALIDE

Je sais tel homme ayant renom de débauché
Qui se pique, s’offense et fait l’effarouché
Sitôt qu’à son oreille arrive un mot trop libre.
Tel autre qui perdra volontiers l’équilibre
A force de vider ses flacons de bon vin,
Se scandalise à voir l’ivresse du voisin.
Leur indignation n’est pas hypocrisie,
Calcul intéressé ni simple fantaisie ;
La vertu qu’ils n’ont plus s’émeut sincèrement.
Or chacun sur leur cas émet son sentiment,
Les uns pour les blâmer, les autres pour en rire.
« Moi, je les comprends bien, très bien, se met à dire
L’invalide ; je souffre encor de temps en temps
Du bras que j’ai perdu depuis plus de trente ans ! »

[Chez nous]

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9

PAUVRES DIABLES

 

Les pauvres diables vont trimant
Vers un but qui toujours recule.
A l’aube comme au crépuscule
Et sous le soleil inclément,
Honteuse engeance à triste mine,
Dans la guenille et la vermine,
Les pauvres diables vont trimant.
Les pauvres diables vont peinant ;
Le fardeau leur courbe l’échine.
Dans la mine, avec la machine,
Sur la mer, sur le continent,
Dur est le pain, rude est la tâche,
Rare l’aubaine… Sans relâche,
Les pauvres diables vont peinant.
Les pauvres diables vont mourant.
Pour les consoler à cette heure,
La foi, l’espoir, rien ne demeure :
En maudissant, en exécrant
Le destin si peu tutélaire,
Fous de vengeance et de colère,
Les pauvres diables vont mourant.

[Chez nous]

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10

LA MORT DU CHAT

Sonnet

 

Cadet, le jeune chat, fin museau rose à peindre,
Dans sa robe tigrée au long velours soyeux,
Si vif et si mignon, si doux, si gracieux,
A senti, soudain triste, un mal cruel l’étreindre.

Il a passé six jours malade, sans se plaindre.
Malgré l’âpre douleur écrite en ses grands yeux
Attendant résigné, calme, silencieux,
La minute où la vie en lui devait s’éteindre.

Il a jeté trois fois un sec miaulement,
Une clameur d’angoisse et de déchirement,
Comme un mystérieux appel dont l’accent navre

Et c’est tout. Il est mort. Ses membres haletants
Se sont raidis… Et moi, je suis resté longtemps
Grave et sombre devant ce tout petit cadavre.

[Chez nous]

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11

LE DERNIER SOUPIR DE L’ANNÉE

 

L’aiguille au cadran d’albâtre
Va bientôt marquer minuit.
Décembre s’évanouit,
L’année expire ; dans l’âtre
Danse une flamme bleuâtre,
Et je rêve à l’an qui fuit.

L’espoir riait sur ta mine ;
Quoi lut ton œuvre, an qui meurs ?
llôlas ! tes rayons charmeurs
N’ont pas chassé la bruine,
Et toujours git la ruine

Dans le vide de nos cœurs.

Minuit sonne, voici l’heure :
J’entends, près de m’assoupir,
S’élever, hurler, glapir,
La bise sur ma demeure…
Pauvre année, au vent qui pleure
Jette ton dernier soupir !

[Chez nous]

 

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ANNEXE
Vie & Œuvre d’Achille MILLIEN

M. Achille Millien a donné des vers, des nouvelles, des articles de critique, etc., à des périodiques nombreux : la Revue Française, la Revue de la Province, le Mercure de France, l’Europe Littéraire, la Revue Indépendante, la Revue de Paris, la Semaine des Familles, la Gazette des Etrangers, la Suisse, le Cor’ respondant, la Vie Littéraire, le Musée Universel, la Revue Britannique, l’Art Universel, etc. ; il a collaboré à différents recueils collectifs : la Gerbe, l’Almanach du Sonnet, le Parnasse Contemporain, etc. En 1896, M. Achille Millien a fondé la Revue du Nivernais.

M. Achille Millien est né à Beaumont-la-Ferriere le 4 septembre 1838. Peu de temps après sa naissance, ses parents s’installèrent dans la maison qu’il occupe aujourd’hui et qu’il n’a guère quittée que tout jeune pour faire ses études au collège de Nevers.

Tout enfant, et dès l’âge de huit ans, — quoique très ardent au jeu, — il était déjà passionné de lecture. Il dut ses premières impressions littéraires au bon Florian, à la Jérusalem délivrée, au Roland furieux, et à toute cette bibliothèque de colportage qui allait de L’Enfant de la Forêt, de Ducray-Duminil, à Mathilde, de Mme Cottin. Et La Petite Fadette fut pour lui une révélation.

Après avoir subi l’épreuve du baccalauréat, M. Millien fut pendant quelque temps clerc de notaire dans l’unique étude de son village natal ; mais, cédant à sa vocation, il dit bientôt adieu au notariat. Vers cette même époque, il eut la douleur de perdre son père, et, dès lors, sa vive affection pour sa mère et les intérêts de son modeste patrimoine le retinrent plus que jamais au village.

En 1860, il publiait son premier recueil de vers .’ La Moisson’ qui, tout aussitôt, eut un succès éclatant. Hugo écrivait au jeune poète : « La senteur des prés et le souffle des bois sont dans vos charmantes géorgiques. » Le Morvan, au dire de la critique, avait trouvé « son Burns et son Brizeux ».

Encouragé par un tel accueil, M. Achille Millien fit paraître, en 1862, un second volume, Chants agrestes, qui confirma brillamment le succès du premier et dont Emile Deschamps disait : « Je recommande Chants agrestes comme une des plus heureuses et des plus hautes manifestations de la poésie actuelle. »

Le troisième volume de M. Millien, Poeme de la nuit (1863), couronné par l’Académie française, consacra définitivement la réputation de son auteur, qui, dès lors, se donna eutièrement aux lettres et s’occupa spécialement de recherches sur les légendes, les chansons, les mœurs et les coutumes de sa province. 

En 18S5, M. Millien perdit sa mère. « Du coup tout son être fut ébranlé. Sa veine poétique si riche, si féconde, parut épuisée… Pas d’autre travail possible que celui de ses explorations a travers le Nivernais… Sa santé s’altéra profondément… »

Cependant le ressort n’était pas brisé. Le poète finit par se remettre au travail, et, en peu d’années, publia, outre diverses brochures, plusieurs volumes d’une autre partie de son œuvre, traductions, prose et vers, de chants populaires ou de poètes étrangers. Il donnait aussi ses Etrennes nivernaises pour 1895 et pour 1896, et augmentait son bagage poétique d’un nouveau recueil : Chez nous (1896), voué à la glorification du terroir natal, des mœurs et des traditions ancestrales et que l’Académie couronna. Enfin, en 1900, parut Aux Champs et au Foyer, accueilli très favorablement, et qui faisait dire à M. Louis Tiercelin : « C’est une bonne fortune pour une province d’avoir pour défenseurs et pour apôtres des hommes comme Achille Millien… Robuste et sincère traducteur de la vie champêtre, Millien conserve dans ce décor profond toute l’indépendance de sa pensée, ne sert l’Idée que pour le grand profit des humbles de la glèbo, et non pour le sien. — Toute son ceuvre a un charme rayonnant qui a valu à ce fidèle du Nivernais la grande notoriété, la notoriété par infiltration, —pour ainsi dire, — la seule durable… » (Revue Nouvelle.)

Gérard Walch
Anthologie des poètes français contemporains
Ch. Delagrave, éditeur ; A.-W. Sijthoff, éditeur
1906
11e mille
Tome premier, pp. v-576

NOUS AVONS PU TOUS DEUX FATIGUES DU VOYAGE Fiodor Tiouttchev

Poème de Fiodor Tiouttchev
Nous avons pu tous deux fatigués du voyage
 –

Texte écrit en français par Fiodor Tiouttchev

 


LITTERATURE RUSSE
русская литература

стихотворение  – Poèmes

 

Fiodor Tiouttchev
Фёдор Иванович Тютчев
1803-1873
Fiodor Tiouttchev Poèmes Poésie Artgitato Les poèmes de Fiodor Tiouttchev

 

Nous avons pu tous deux fatigués du voyage

Poème de Fiodor Tiouttchev

1838

*

NOUS AVONS PU TOUS DEUX FATIGUES DU VOYAGE Fiodor Tiouttchev Artgitato Caspar David Friedrich

Nous avons pu tous deux, fatigués du voyage,
Nous asseoir un instant sur le bord du chemin –
Et sentir sur nos fronts flotter le même ombrage,
Et porter nos regards vers l’horizon lointain.

*

Mais le temps suit son cours et sa pente inflexible
A bientôt séparé ce qu’il avait uni, –
Et l’homme, sous le fouet d’un pouvoir invisible,
S’enfonce, triste et seul, dans l’espace infini.

*

Et maintenant, ami, de ces heures passées,
De cette vie à deux, que nous est-il resté ?
Un regard, un accent, des débris de pensées. –
Hélas, ce qui n’est plus a-t-il jamais été ? 

*

Nous avons pu tous deux fatigués du voyage

Poème de Fiodor Tiouttchev

1838

*