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L’AUTOMNE – POÉSIE DE MIKHAÏL LERMONTOV – 1828- Поэзия Михаила Лермонтова -ОСЕНЬ

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LITTÉRATURE RUSSE
POÉSIE RUSSE
Русская литература
Русская поэзия
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Poésie de Mikhaïl Lermontov
Поэзия Михаила Лермонтова
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MIKHAÏL IOURIEVITCH LERMONTOV
Михаи́л Ю́рьевич Ле́рмонтов
3 octobre 1814 Moscou – 15 juillet 1841 Piatigorsk
3 октября 1814 г. Москва – 15 июля 1841 г. Пятигорск

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TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE
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L’AUTOMNE
1828
ОСЕНЬ

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Листья в поле пожелтели,
Les feuilles dans le champ désormais jaunies,
И кружатся, и летят;
Tournent et volent ;
Лишь в бору поникши ели
Pourtant dans la forêt les frêles sapins
Зелень мрачную хранят.
Conservent un vert lugubre.
Под нависшею скалою
Sous la falaise en surplomb
Уж не любит меж цветов
Parmi les fleurs
Пахарь отдыхать порою
Le laboureur se repose parfois
От полуденных трудов.
De son dur labeur.
Зверь отважный поневоле
La brave bête à contrecœur
Скрыться где-нибудь спешит.
Se dépêche pour se cacher.
Ночью месяц тускл и поле
La nuit, la lune est sombre et donne au champ
Сквозь туман лишь серебрит.
Une teinte argentée, à travers la brume.


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1828

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A MES AMIS -POUCHKINE POEME de 1828 – Друзьям

*

ALEXANDRE POUCHKINE POEME

*
1828
 

Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE  1828
pushkin poems
стихотворение  – Poésie
 Пушкин 

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

 

LA POESIE DE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА
Пушкин 


Друзьям 
1828

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A MES AMIS
****

 

 Le tsar de Russie Nicolas Ier à Peterhof
Николай Павлович Романов
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Нет, я не льстец, когда царю
Non, je ne suis pas du tsar un adulateur
Хвалу свободную слагаю:
Quand je le loue librement,
Я смело чувства выражаю,
Libre d’exprimer mes sentiments,
Языком сердца говорю.
Je parle avec la langue du cœur.

*

Его я просто полюбил:
J’ai tout simplement aimé
Он бодро, честно правит нами;
Qu’il gouverne avec fidélité et énergie,
Россию вдруг он оживил
Galvanisant soudain la Russie
Войной, надеждами, трудами.
Par la guerre, l’espoir et l’activité.

*

О нет, хоть юность в нем кипит,
Ô non, même si la jeunesse est là, son esprit
Но не жесток в нем дух державный:
De cruauté, n’est pas épris ;
Тому, кого карает явно,
D’ailleurs il réprime publiquement
Он втайне милости творит.
Mais gracie secrètement.

*

Текла в изгнаньe жизнь моя,
Dans mon exil, ma vie s’écoulait,
Влачил я с милыми разлуку,
De vous, j’étais alors séparé,
Но он мне царственную руку
Mais, j’ai reçu la main souveraine
Простер — и с вами снова я.
Que je me retrouve avec ceux que j’aime.

*

Во мне почтил он вдохновенье,
Mon inspiration est aussi respectée
Освободил он мысль мою,
Et libérées se retrouvent mes pensées
И я ль, в сердечном умиленье,
Et que mon émotion, on voudrait
Ему хвалы не воспою?
Qu’à cette heure, je ne puisse la louer ?

*

 

Я льстец! Нет, братья, льстец лукав:
Moi courtisan ! Non, mes frères, un courtisan
Он горе на царя накличет,
Ebranle la montagne en fourbe avec passion,
Он из его державных прав
Abuse et intrigue auprès des puissants
Одну лишь милость ограничит.
Sans limite ni compassion.

*

Он скажет: презирай народ,
Il pense que le peuple doit être méprisé,
Глуши природы голос нежный,
La nature sauvage s’exprime par sa pensée.
Он скажет: просвещенья плод —
Il pense que de l’éducation
Разврат и некий дух мятежный!
Viennent la débauche et la rébellion.

*

Беда стране, где раб и льстец
Pour un pays quand l’esclave ou l’adulateur
Одни приближены к престолу,
Seuls sont proches du trône, là est le malheur.
А небом избранный певец
Mais qu’au contraire l’élu des cieux
Молчит, потупя очи долу.
Garde les yeux baissés silencieux .

*

 

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POUCHKINE
 1828  

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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ALEXANDRE POUCHKINE POEME

A MES AMIS
Друзьям
1828
Пушкин 

LA POESIE D’ALEXANDRE POUCHKINE – поэзия Александра Пушкина

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Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

ALEXANDRE POUCHKINE
******
стихотворение  – Poésie
*******************

 

 

POUCHKINE – Пу́шкин
Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

LA POESIE D’ALEXANDRE POUCHKINE

СТИХИ АЛЕКСАНДРА СЕРГЕЕВИЧА ПУШКИНА 

РОЗА
UNE ROSE
1815

Где наша роза?
Où est notre rose ?
Друзья мои!
Mes amis!

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ИСТИННА
La Vérité
1816

Издавна мудрые искали
Les sages depuis longtemps recherchent
Забытых Истинны следов
 Les pistes de la vérité oubliée

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Екатерина Пучкова
SUR CATHERINE POUTCHKOVA
1816

Зачем кричишь ты, что ты дева,
Pourquoi criez-vous que vous êtes vierge,
На каждом девственном стихе?
A chaque verset virginal ?

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В альбом
L’Album
1817

Пройдет любовь, умрут желанья;
Passe l’amour, meurt le désir ;
Разлучит нас холодный свет;
La lumière froide nous sépare ;

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К Чаадаеву
Pour Tchaadaïev
1818

Любви, надежды, тихой славы
Amour, espoir, majestueuse gloire
Недолго нежил нас обман,
Un court instant vous nous avez trompé,

pour-tchaadaiev-pouchkine-1818-artgitato-2

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Мечтателю
LE RÊVEUR
1818

Ты в страсти горестной находишь наслажденье;
Tu trouves du plaisir dans une triste passion,
Тебе приятно слезы лить,
Tu te montres joyeux en versant des larmes,

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 Уединение
Intimité
1819

Блажен, кто в отдаленной сени,
Béni soit celui qui, sous l’ombre d’un porche,
Вдали взыскательных невежд,
Loin des sagaces ignorants,

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Веселый пир
Soirées Festives
1819

Я люблю вечерний пир,
J’adore la fête le soir,
 Где веселье председатель,
Lorsque préside les lieux

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Возрождение
LA RENAISSANCE DU GÉNIE
1819

Художник-варвар кистью сонной
Un artiste barbare brosse, lime
Картину гения чернит
Et détruit l’image laissée par un génie

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TIEN & MIEN
1818 – 1819

«Твой и мой, — говорит Лафонтен —
« Tien et mien, — dit La fontaine —
Расторгло узы всего мира». —
Du monde a rompu le lien. » —
Что до меня, я этому отнюдь не верю.
Quant à moi, je n’en crois rien.
Что было бы, моя Климена,
Que serait ce, ma Climène,
Если бы ты больше не была моей,
Si tu n’étais plus la mienne,
Если б я больше не был твоим?
Si je n’étais plus le tien ?

(Texte en français par Pouchkine et publié en 1884)

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Редеет облаков летучая гряда
ASTRE TRISTE, ASTRE DU SOIR !
1820

Редеет облаков летучая гряда.
En file, les nuages s’évadent vers les sommets.
Звезда печальная, вечерняя звезда!

Astre triste, astre du soir !

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Мне бой знаком
J’aime la bataille
Avril 1820 –  Апрель 1820

Мне бой знаком — люблю я звук мечей;
J’aime la bataille et le bruit des épées ;
От первых лет поклонник бранной славы,
Dès mes premières années, fasciné par les gloires guerrières,







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Зачем безвременную скуку
Pourquoi cet ennui ?
1820

Зачем безвременную скуку
Pourquoi cet ennui prématuré
 Зловещей думою питать,
Qui attise de si noires pensées,

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на гр. Ф. И. Толстого
Sur Fiodor Tolstoï
1820

В жизни мрачной и презренной
Dans sa vie, noire et méprisable
Был он долго погружен,
Il a longtemps sombré,

sur-fiodor-tolstoi-pouchkine-artgitato-poeme-de-1820

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Муза
La Muse
1821

В младенчестве моем она меня любила
Dès mon enfance, elle m’a aimé,
И семиствольную цевницу мне вручила.
Et la cithare à sept cordes me tendit.
la-muse-pouchkine-artgitato-nicolas-poussin-linspiration-du-poete-niedersachsisches-landesmuseum

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ДРУЗЬЯМ
A des Amis
1822

Вчера был день разлуки шумной,
Hier fut le jour d’une bruyante séparation,
Вчера был Вакха буйный пир,
Hier fut le lieu d’une exubérante bacchanale,
a-nos-amis-1822-poeme-de-pouchkine-la-jeunesse-de-bacchus-william-bouguereau-1884

*

сеятель
Le Semeur
1823

Свободы сеятель пустынный,
Semeur de liberté dans le désert,
Я вышел рано, до звезды;
Je suis sorti tôt à la belle étoile ;

le-semeur-poeme-de-pouchkine-jean-francois-millet-1850-vincent-van-gogh-1889

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Телега жизни
LE CHAR DE LA VIE
1823

Хоть тяжело подчас в ней бремя,
Bien que son fardeau soit lourd,
Телега на ходу легка;
La manœuvre reste toujours aisée ;

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ВИНОГРАД
LE RAISIN
1824

Не стану я жалеть о розах,
Je ne me sens pas triste pour les roses,
Увядших с лёгкою весной;
 Qui flétrissent à la lumière printanière ;
le-raisin-pouchkine-artgitato-jean-baptiste-simeon-chardin-raisins-et-grenade-1763-le-louvre

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АКВИЛОН
L’AQUILON
1824

Зачем ты, грозный аквилон,
Pourquoi, aquilon menaçant,
Тростник прибрежный долу клонишь?
Fouetter les roseaux de la terre ?

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К морю
A la mer
1824

Прощай, свободная стихия!
Adieu, élément libre !
В последний раз передо мной
Pour la dernière fois devant moi

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ЗИМНИЙ ВЕЧЕР 
Soirée d’hiver
1825

Буря мглою небо кроеть,
La tempête fracasse le ciel couvert,
Вихри снежные крутя ;
Tourbillonne la neige en torsion ;

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 ЖЕЛАНИЕ СЛАВЫ
Le Désir de Gloire
1825

Когда, любовию и негой упоенный,
Quand, enivré d’amour et de bonheur,
Безмолвно пред тобой коленопреклоненный,
À genoux devant toi, silencieux,

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СОЖЖЕННОЕ ПИСЬМО
La Lettre brûlée
1825

Прощай, письмо любви! прощай: она велела.
Adieu, lettre d’amour ! adieu : elle le veut ainsi.
Как долго медлил я! как долго не хотела
J’ai tant attendu ! tout ce temps, ma main

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В крови горит огонь желанья
Le Feu du désir

В крови горит огонь желанья,
Le feu du désir brûle mon sang consumé,
Душа тобой уязвлена,
Et laisse mon âme épuisée 

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Я помню чудное мгновенье
LA VIE ET LES LARMES ET L’AMOUR
1825

Я помню чудное мгновенье:
Je me souviens de ce moment merveilleux :
Передо мной явилась ты,
Tu étais devant moi

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poésie de Pouchkine

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ПРОРОК
Le Prophète
1826

Духовной жаждою томим,
Tourmenté par la soif spirituelle,
В пустыне мрачной я влачился, —
Dans un sombre désert je me traînais-

Le Prophète Alexandre Pouchkine Peinture de Sokolov Traduction Artgitato

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A MA NOURRICE
Няне 
1826

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В степи мирской
LES TROIS SOURCES
1827

В степи мирской, печальной и безбрежной,
Dans les steppes de ce monde banal, triste et sans bornes,
Таинственно пробились три ключа:
Mystérieusement trois sources ont apparu :

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QUE DIEU VOUS AIDE
19 октября 1827

19 octobre 1827

Бог помочь вам, друзья мои,
Que Dieu vous aide, mes amis,
В заботах жизни, царской службы,
Dans les soucis de la vie,

19-octobre-1827-pouchkine-20-octobre-1827-bataille-de-navarin

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Во глубине сибирских руд
BAGNARDS DE SIBÉRIE
1827

Во глубине сибирских руд
Dans les profondeurs des mines de Sibérie
Храните гордое терпенье,
Restez fier, soyez patient,

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Aнчар
L’ANTCHAR
1828

В пустыне чахлой и скупой,
Dans le désert, désolé et aride,
На почве, зноем раскаленной,
Un terrain, une chaleur torride,

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Друзьям
A MES AMIS
1828

Нет, я не льстец, когда царю
Non, je ne suis pas du tsar un adulateur
Хвалу свободную слагаю:
Quand je le loue librement,

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Я вас любил
Je vous aimais
1829

Я вас любил : любовь еще, быть может,
Je vous aimais : cet amour, peut-être,
В душе моей угасла не совсем;
Dans mon cœur, n’est pas tout à fait encore éteint ;

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Дон
LE DON
1829

Блеща средь полей широких,
 Il s’étale sur les larges prairies,
Вон он льётся!.. Здравствуй, Дон!
Là, il coule ! .. Bonjour à toi, Don !

le-don-pouchkine-poeme-de-1829-artgitato-cosaques-du-don-timbre-russe-2010

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Приметы
PRESAGES
1829

Я ехал к вам: живые сны
Je suis allé à vous : des rêves vifs
 
За мной вились толпой игривой,
 Espiègles, m’envahissaient,

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Когда твои младые лета
1829
UN VÉRITABLE AMI

Когда твои младые лета
Lorsque tu es malade
Позорит шумная молва,
De la honteuse rumeur

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ЭЛЕГИЯ 
ELEGIE
1830

Безумных лет угасшее веселье
Les joies passées de ma jeunesse débridée
Мне тяжело, как смутное похмелье.
Me sont aujourd’hui pénibles, telle une gueule de bois.

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poésie de pouchkine

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1830
SONNET
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet
Суровый Дант не презирал сонета

Суровый Дант не презирал сонета;
L’austère Dante ne méprisait pas le sonnet ;
 
В нем жар любви Петрарка изливал;
Pétrarque y versait ses éclairs d’amour ;

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Что в имени тебе моём?
MON NOM
1830

Что в имени тебе моём?
Qu’est-ce que mon nom pour toi ?
Оно умрёт, как шум печальный
Ce nom va mourir, comme le triste bruit

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 Поэту
AU POETE
1830

Поэт! не дорожи любовию народной.
Poète ! Détache-toi de l’amour d’autrui
Восторженных похвал пройдет минутный шум;
Les louanges ne sont qu’un bruit que la minute efface

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Бесы
DÉMONS
1830

Мчатся тучи, вьются тучи;
Les nuages se précipitent, les nuages planent ;
Невидимкою луна
Sous l’invisible lune

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Эхо
L’ECHO
1831

Ревёт ли зверь в лесу глухом,
Que ce soit à travers le rugissement de la forêt,
Трубит ли рог, гремит ли гром,
Du son du cor ou du tonnerre,
lecho-pouchkine-artgitato-arkhip-kouindji-clair-de-lune-dans-une-foret-en-hiver

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Красавица
Une Beauté
1832
Елены Завадовской – Elena Zavadovskaya

Всё в ней гармония, всё диво,
Tout en elle est harmonie, tout est miracle,
Всё выше мира и страстей;
Au-dessus de toutes les passions, elle trône ;poeme-de-pouchkine-1832-elena-mikhailovna-zavadovskaya

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poésie de Pouchkine

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LE CAVALIER DE BRONZE
МЕДНЫЙ ВСАДНИК
1833

Vas.Surikov. Bronze Horseman on the Senate Square. Rusian Museum

ПРЕДИСЛОВИЕ
L’avant propos

Происшествие, описанное в сей повести, основано на истине.
L’incident décrit dans cette histoire est basé sur des faits réels.

ВСТУПЛЕНИЕ
PROLOGUE

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Стою печален на кладбище
AU CIMETIERE
1834

Стою печален на кладбище.
Debout, je suis triste, là dans le cimetière.
Гляжу кругом — обнажено
Je regarde tout autour de moi – nue

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Пора, мой друг, пора! покоя сердце просит
IL EST TEMPS, MON AMIE, IL EST TEMPS !
1834

Пора, мой друг, пора! покоя сердце просит —
Il est temps, mon amie, il est temps ! Le cœur désire la paix-
Летят за днями дни, и каждый час уносит
Les jours s’envolent et chaque heure prend

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Пред мощной властью красоты
Par la forte puissance de la beauté
1835

Я думал, сердце позабыло
Je pensais :  mon cœur a oublié
Способность лёгкую страдать,
La facile capacité de souffrir,

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Пир Петра Первого
Fête de Pierre Premier
1835

Над Невою резво вьются
Au-dessus de la Néva espiègle, se tordent
 Флаги пёстрые судов;
Les drapeaux de navires bariolés ;

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1835
ПЕСНИ ЗАПАДНЫХ СЛАВЯН
LES CHANSONS DES SLAVES DE L’OUEST

Вурдалак
LE MORT-VIVANT

Трусоват был Ваня бедный:
Vanya était un pauvre lâche:
Раз он позднею порой,
Une nuit, très tard,

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 Денис Васильевич Давыдов
A DENIS DAVYDOV

  Тебе, певцу, тебе, герою!
Toi, le chanteur, toi, le héros!
Не удалось мне за тобою
Je n’aurais pas pu te suivre

a-denis-davydov-poesie-de-pouchkine-artgitato

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Похоронная песня Иакинфа Маглановича
CHANT DE MORT

С Богом, в дальнюю дорогу!
Que Dieu t’accompagne dans ce voyage !
А Путь найдешь ты, слава Богу.
Et que tu trouves ta voie, par la grâce de Dieu

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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VILLA BORGHESE – ROME
Вилла Боргезе в Риме
Monumento a Alexander Pushkin
MONUMENT A ALEXANDRE POUCHKINE
Памятник А.С.Пушкину

Monumento a Alexander Pushkin - MONUMENT A ALEXANDRE POUCHKINE-artgitato Villa borghese Rome Roma 2

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PUSHKIN POEMS
LA POESIE DE POUCHKINE

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POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (I)
par Charles de Saint-Julien

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poésie de pouchkine

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (II)

*

poésie de pouchkine

POUCHKINE ET LE MOUVEMENT LITTERAIRE EN RUSSIE DEPUIS QUARANTE ANS (III)

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LA POESIE DE POUCHKINE

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LES JUGEMENTS DE Tolstoï
SUR LES POEMES DE POUCHKINE

Ayons donc pleine confiance dans le jugement du comte Tolstoï sur les poèmes de Pouchkine, son compatriote ! Croyons-le, encore, quand il nous parle d’écrivains allemands, anglais, et scandinaves : il a les mêmes droits que nous à se tromper sur eux. Mais ne nous trompons pas avec lui sur des œuvres françaises dont le vrai sens, forcément, lui échappe, comme il échappera toujours à quiconque n’a pas, dès l’enfance, l’habitude de penser et de sentir en français ! Je ne connais rien de plus ridicule que l’admiration des jeunes esthètes anglais ou allemands pour tel poète français. Verlaine, par exemple, ou Villiers de l’Isle-Adam. Ces poètes ne peuvent être compris qu’en France, et ceux qui les admirent à l’étranger les admirent sans pouvoir les comprendre. Mais il ne résulte pas de là, comme le croit le comte Tolstoï, qu’ils soient absolument incompréhensibles. Ils ne le sont que pour lui, comme pour nous Lermontof et Pouchkine. Ce sont des artistes : la valeur artistique de leurs œuvres résulte de l’harmonie de la forme et du fond : et si lettré que soit un lecteur russe, si parfaite que soit sa connaissance de la langue française, la forme de cette langue lui échappe toujours.

Léon Tolstoï
Qu’est-ce que l’art ?
Traduction par T. de Wyzewa.
 Perrin, 1918
pp. i-XII

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poésie de Pouchkine

DORA D’ISTRIA : LA POESIE POPULAIRE DES TURCS ORIENTAUX

dora-distria-la-poesie-populaire-des-turcs-orientauxTURQUIE – Türkiye
LITTERATURE TURQUE
DORA D’ISTRIA

 

 Poésie TurqueTurkish poetry
Türk edebiyatı –  Türk şiiri

Blason

Blason de l’Empire Ottoman

DORA D’ISTRIA
1828, Bucarest –  1888, Florence

La poésie populaire des Turcs orientaux

Dora d’Istria

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La poésie populaire des Turcs orientaux
par Dora d’Istria

I. — Origine et exode de la race turque.

La « montagne d’or, » l’Altaï, « touchant la voie lactée » est le point de départ de la race finno-mongole, le berceau de cette nombreuse famille turque qui comprend bien vingt nations, et qui était destinée à jouer un si grand rôle et à faire reculer sur tant de points notre race aryenne. Les anciens avaient tellement l’habitude de confondre sous le même nom des populations diverses qui menaient une existence analogue, qu’il est difficile de se faire une idée de l’histoire primitive des nations turque. Les Chinois, qui ont eu de fort anciens rapports avec les Turcs orientaux, les appelaient Tu-Ku. On serait assez tenté, comme Hammer, de leur donner pour ancêtres les Parthes, ces terribles nomades qui firent courir tant de périls à la fraction de la race aryenne qui avait à soutenir dans l’Iran les assauts des sauvages habitans du Tourân. Cette lutte, qui remplit des siècles, devait tourner très mal pour les Aryens, puisque la vallée de l’Oxus, berceau de nos pères, a fini par faire partie des contrées que nous nommons aujourd’hui Turkestan.

Quand les Turcs descendirent des versans de l’Altaï, ils différaient profondément de la plupart des populations turques de nos jours. Malgré certains traits de ressemblance avec la famille mongole, ils avaient un type différent, et leur peau était encore plus brune que jaune. Le corps était peu musculeux, la taille médiocre, la barbe rare, le nez épaté, le front proéminent à la partie inférieure et fuyant à la partie supérieure. L’action des milieux, le changement dans le genre de vie, les alliances avec d’autres nations, ont modifié ce type de façon à le rapprocher, soit de la famille mongole, comme dans le rameau turco-mongol (Kirghiz, Koumucks, Tartares de Russie), soit de la race aryenne, comme chez les Ottomans, qui font assez peu de cas de leur origine pour repousser le nom de Turc, indigne à leurs yeux d’un peuple dont la condition s’est fort élevée au-dessus de celle des pâtres grossiers de l’Altaï. L’histoire abonde en transformations de ce genre, qui modifient le caractère autant que la physionomie d’une nation.

L’exode des peuples se personnifie ordinairement dans un individu qui est considéré comme l’ancêtre et le type de la nation. Tels sont l’Abraham des Sémites et l’Almos des Magyars. Oghouz, fils de Kara-kban, joue le même rôle chez les Turcs, et l’imagination populaire, si elle ne l’a pas créé, a sans doute orné sa vie de circonstances propres à le rendre intéressant. C’est ainsi qu’on suppose qu’il éprouva une grande répugnance pour les superstitions de l’Asie orientale, où vivaient alors les Turcs. Soit que cette répugnance l’ait déterminé à marcher vers l’Occident pour y fonder une société où régnerait un culte plus pur, soit qu’il ait été poussé par l’humeur inquiète des nomades, — fort développée chez lui, car la légende nous le montre en guerre avec son frère et même avec son père, — il s’éloigna de Karakoroum, où Kara-khan passait l’hiver, et des montagnes d’Ourtagh et de Kourtagh, séjour d’été de Kara, pour aller se fixer dans le Turkestan, dans cette ville d’Yassy, dont on a prétendu que le nom avait été transporté en Moldavie par d’autres émigrans de la même famille.

Oghouz, qui unissait aux tendances théologiques d’un Abraham les goûts d’un Nemrod, envoya un jour ses six fils à la chasse. Ces fils se nommaient a les khans du jour, de la lune, de l’étoile, du ciel, de la montagne, de la mer. » Le père espérait qu’ils rapporteraient de leur excursion quelque présage de nature à l’éclairer sur leur destinée. Ce genre de voyages est conforme aux idées des populations altaïques ; nous en trouvons un dans le conte en vers intitulé Teklébéi Merghen, recueilli dans l’Altaï. « Un vieux et une vieille qui avaient trois fils — étaient autrefois riches, — maintenant ils étaient pauvres. — Comment mes fils deviendront-ils des hommes ? — disait leur père en pleurant. — Il appela ses fils, il leur dit : — Mes trois fils, montez sur le sommet de trois montagnes, — faites trois rêves différens. — Les trois fils allèrent, — aux sommets des trois monts ils allèrent. — Le fils aîné revint le matin. — Le père demanda au fils aîné : — Quel rêve as-tu fait, mon enfant ? — Le fils aîné dit : — Dix fois plus riches qu’auparavant — nous deviendrons. — Le second fils vint à midi, — et fit la même réponse. — Le troisième, arrivé le soir, répondit : — Mon père, ma mère, étaient de maigres chameaux, — parmi les yourtes ils allaient et venaient. — Mes deux frères étaient des loups féroces, — tous deux dans les montagnes — se sont enfuis. — A ma droite paraissait le soleil, à ma gauche paraissait la lune, — sur mon front paraissait l’étoile du matin. »

Les fils d’Oghouz rapportèrent de leur voyage prophétique un arc et trois flèches, les armes des nomades. Le père donna les flèches aux khans du ciel, de la montagne et de la mer, qu’il appela Outschok (les trois flèches), et l’arc aux autres, qui le brisèrent pour se le partager, et furent nommés Bozouk (les destructeurs). Les premiers reçurent d’Oghouz le commandement de l’aile droite, tt les seconds le commandement de l’aile gauche. Ces six princes eurent quatre fils qui sont les ancêtres des vingt-quatre principales tribus. Après la mort de leur père, les khans de l’aile gauche prirent la route de l’Orient, les autres restèrent dans le Turkestan, dont ils achevèrent la conquête, et leurs descendans s’étendirent jusqu’aux rives du Bosphore et du Danube.

Si les peuples portés à la vie agricole, comme les Aryens, ont poussé leurs lointains rameaux de la vallée d’Oxus jusque dans l’Inde et jusque dans les îles britanniques, on peut supposer que les nomades de l’Altaï ne devaient pas être moins empressés de chercher des contrées plus favorisées que leur terre natale. De fait, lorsque les Rurikovitchs fondèrent l’empire de Russie, ils se trouvèrent à Kiev en contact avec des populations turques, et ils durent, jusqu’à l’arrivée des Mongols, batailler avec les Petchénègues et les Koumans, populations de la même famille. La lutte contre les Koumans n’était pas terminée lorsque le torrent mongol vint tout emporter. La Russie parut momentanément acquise à la race finno-mongole, déjà maîtresse de la Hongrie.

Si dans le nord de l’Europe orientale des populations turques ne parvinrent pas à se constituer solidement, l’Asie présentait un tout autre spectacle. Les Turcs avaient retrouvé la route suivie par les Aryas lorsqu’ils enlevèrent l’Inde aux noires populations dravidiennes. La dynastie ghaznévide fonda au Xe siècle un vaste empire indo-persan. Mahmoud, le plus puissant des Ghaznévides, eut la joie de briser lui-même la statue colossale de Siva, que plusieurs milliers de statues d’or et d’argent entouraient dans le temple de Somnath, et d’emporter à Ghazna les portes en bois de sandal du sanctuaire consacré à la terrible divinité. Les dieux des Aryens courbaient leur front humilié devant les missionnaires armés de l’islam.

La fortune des Seldjoucides ne fut pas moins brillante que celle des Ghaznévides. Les Turcs établis dans les parties du Turkestan les.plus voisines de la Perse et de la mer Caspienne avaient donné naissance à trois groupes, les Oghouses, les Seldjoucides et les Ottomans. Les premiers devaient se confondre avec les seconds au temps de la splendeur de l’empire seldjoucide, sous Melek-shah. Togroulbeg, petit-fils de Seldjouk, fut le fondateur de cet empire, que les Européens ont beaucoup mieux connu que l’état ghaznévide, les chrétiens ayant à cette époque essayé par d’héroïques exploits d’arrêter dans l’Asie occidentale la puissance croissante de l’islamisme. Les califes de Bagdad avaient déjà si souvent subi l’ascendant de la milice turque que Togroul n’eut pas de peine à faire accepter sa tutelle au calife abasside. Kaïm-Biamrillah lui donna le titre d’émir-al-omrah (prince des princes), qu’un de ses prédécesseurs avait créé dès le Xe siècle pour le Turc Rhaïk. Assis sur son trône, derrière un voile noir, le chef des croyans avait revêtu le manteau du prophète, et dans sa main le bâton de Mohammed remplaçait le sceptre. Togroul, après s’être prosterné, vint se placer à la droite du calife. On lut le diplôme qui lui donnait les droits de représentant du monarque spirituel et temporel des musulmans, on lui mit, les uns après les autres, sept habits d’honneur, et on lui présenta sept esclaves, venus des sept empires du calife, puis on étendit au-dessus de sa tète un voile d’or parfumé de musc, et on le coiffa de deux turbans, images des couronnes de la Perse et de l’Arabie. Enfin, après qu’il eut baisé deux fois la main de Kaïm-Biamrillah, on le ceignit de deux épées, symboles de son autorité sur l’Orient et sur l’Occident.

Melek-shah, un des successeurs de Togroul, comprit très bien que la conquête resterait privée de tout prestige, si l’éclat des lettres et des arts n’entourait pas le trône des conquérans. Ses exploits et sa capacité politique pouvaient faire croire que les Turcs étaient à la veille de s’emparer définitivement de l’Asie occidentale ; mais l’empire, en se fractionnant après sa mort, perdit la haute position qu’il occupait. Diverses sultanies s’établirent en Perse, en Syrie et en Asie-Mineure. Les sultans de Roum, dont Koniéh était la capitale, devinrent célèbres en Europe par leur résistance aux armées des croisés.

L’histoire des anciens états turcs donne fort à penser sur l’avenir réservé à cette famille de la race finno-mongole. On trouve chez les Turcs un élan à la fois religieux et guerrier, indispensable aux peuples conquérans. Les chefs, aussi nécessaires que les vaillans soldats aux peuples qui veulent se jeter dans la vie hasardeuse des conquêtes, ne leur font pas défaut. Parmi ces chefs, quelques-uns ont des salons et un caractère qui ne manque pas de noblesse ; mais, une fois la fougue belliqueuse qui les avait lancés en avant complètement épuisée, ils subissent très rapidement cette action, à la fois irrésistible et funeste, des institutions despotiques, qui énerve les caractères et sape sourdement, mais sûrement, les bases des empires. Rien chez les Turcs qui ressemble aux inébranlables créations de la race aryenne, à cette imposante constitution aristocratique de l’Inde, qui se perd dans la nuit des temps, et qui a enfanté une civilisation digne pour sa fécondité dans l’ordre intellectuel d’être mise au rang des plus glorieuses. La prospérité si prompte des Ottomans et leur rapide décadence, le peu de résistance que le Turkestan oppose maintenant à la conquête, ne font que confirmer ces considérations.

Un vassal d’Alaeddin, sultan seldjoucide, Ertogroul, fut le créateur d’un empire qui, né à la fin du moyen âge, remplit trois siècles de l’histoire moderne. Ertogroul jeta les bases de l’édifice qui devait couvrir un jour de ses immenses débris l’Europe, l’Asie et l’Afrique ; il constitua la puissance qui devait faire oublier les états turcs antérieurs et assurer dans tant de magnifiques contrées la domination de la race finno-mongole. Le manque seul d’unité dans la politique et dans la guerre avait retardé une catastrophe que rien ne semblait pouvoir empêcher. Dès que les Togroul et les Melekshah trouvaient dans les sultans ottomans des héritiers capables de poursuivre leurs projets, le résultat de la lutte pouvait être regardé comme certain. Evidemment l’Asie tendait de plus en plus à se débarrasser du christianisme, qui n’y a jamais jeté de racines profondes. Après la mort de son fondateur, les Sémites juifs l’ont repoussé, les Sémites arabes lui ont préféré l’islamisme. Les Finno-Mongols ne lui étaient pas plus favorables. Les tendances sociales dé la foi chrétienne, conformes aux penchans des Aryens de l’Europe, sont restées souverainement antipathiques aux Asiatiques comme aux Africains. Sans parler de ses conquêtes en Chine, l’islamisme continue d’avancer en Afrique, tandis que le christianisme n’y fait pas de progrès sensibles. Il existait donc une sorte de conspiration instinctive contre les idées et les institutions chrétiennes, et cette conspiration devait être plus utile aux Turcs que la bravoure de leurs soldats et les calculs de leurs politiques. Les Ottomans étaient entraînés à la conquête par l’imagination, qui domine les peuples primitifs ; ils étaient poussés en avant par tous les songes brillans que la muse populaire fait errer autour du berceau des nations, tandis que les chrétiens étaient en général plutôt portés à prêter l’oreille aux conseils d’une prudence raisonneuse peu propre à enfanter des enthousiastes et des martyrs. Si les Ottomans avaient trouvé devant eux le christianisme occidental, dont l’ardeur guerrière et les convictions n’avaient pas encore subi d’atteintes, qui avait arrêté l’islamisme arabe à Poitiers (732), la croix n’aurait pas si aisément reculé devant le croissant, et les destinées de l’Europe orientale auraient été fort différentes.

Le triomphe de la race finno-mongole sur les Aryens ne pouvait être durable. Si l’enthousiasme religieux, des circonstances exceptionnelles, modifient parfois la situation que la nature attribue aux races, elles reprennent tôt ou tard la position qui leur est assignée par leurs instincts et leurs facultés. La chute de la civilisation gréco-romaine et l’anarchie du moyen âge, la « terreur de mille ans, » ont pu momentanément troubler cet ordre ; mais la renaissance, glorieuse fille de la Grèce, en rendant la vie à la science et en donnant une impulsion énergique à l’esprit de progrès, devait restituer à la race aryenne le premier rang dans le monde. L’empire ottoman n’a donc cessé de décliner à mesure que l’Europe retrouvait la voie perdue sous le règne de la théocratie et de la barbarie. Les populations turques établies en Russie, bien moins avancées que les Ottomans, ont déjà succombé. Kazan, Astrakhan, les Nogaïs de Crimée, ont perdu leur indépendance les uns après les autres. Les Koumucks, Kirghiz, Baschkirs, ont subi le même destin. Le Turkestan lui-même a été envahi, et le foyer de la nationalité turque, depuis qu’elle est descendue de l’Altaï, est menacé de voir ses derniers khans remplacés par des gouverneurs russes. Déjà la Russie a donné le nom du Turkestan à la quatorzième circonscription militaire, composée des provinces de Syr-Daria, de Sémiretchenskaïa et du district de Sarjaschan.

En Arménie et en Perse, l’élément turc a jusqu’à présent mieux résisté. En Arménie, il est si puissant que les Turcomans aiment à donner à ce pays le nom de Turcomanie : aussi chez beaucoup d’Arméniens le type de cette importante branche de la race aryenne a-t-il subi des altérations visibles. La Perse, qui appartient comme l’Arménie à la famille iranienne de notre race, a été peut-être plus malheureuse encore dans sa lutte séculaire contre le Tourân, objet d’horreur pour ses anciens sages et pour ses vieux héros. Les Tadjiks chyites, qui ont conservé les goûts sédentaires et agricoles des Aryens leurs aïeux, subissent la prépondérance des Ihlats (Turcomans), sunnites nomades et turbulens, qui errent avec leurs troupeaux sur les contre-forts montagneux de l’Iran, surtout au nord. Les Turcomans ont imposé à la Perse la dynastie régnante (les Kadjars), qui est d’origine turque. Toutefois les Turcomans se défendront-ils mieux en Arménie et en Perse que leurs frères ne le font dans le Turkestan ? La prise d’Erivân (1827) n’a-t-elle pas obligé le « roi des rois » à céder à la Russie tout ce qui lui restait du territoire arménien ? La Perse n’a-t-elle pas dû en 1853 prendre parti contre les Ottomans ? Ainsi, même dans les contrées où la population turque fait peser son joug sur la race aryenne, son impuissance à défendre le sol contre l’étranger montre assez tout ce qu’elle a perdu de son antique énergie. La décadence n’est pas moins sensible dans l’ordre intellectuel, et l’on peut constater une fois de plus que chez les peuples la tête faiblit avant le bras.

II. — Les Turcs de l’Altaï et les Kirghiz.

Les chants populaires des Turcs sont l’image de leur civilisation. En comparant ces curieux monumens de la poésie asiatique, on voit de nouveau passer sous ses yeux le tableau que je viens d’esquisser. On suit la marche et le développement social de ces nomades, qui se sont avancés jusque dans l’Europe méridionale depuis que leurs rudes ancêtres ont quitté les pentes de l’Altaï ; mais dans ces montagnes, berceau de leur race, vivent encore des populations qui parlent une langue qui n’est qu’un des dialectes de la langue turque, et dont l’imparfaite civilisation doit remonter à une haute antiquité.

Les habitans de l’Altaï et leurs voisins orientaux forment une société essentiellement élémentaire. Loin de se donner un nom qui leur convienne à tous et de se regarder comme une nationalité, ils forment des clans fort peu considérables, débris variés de peuples dont les dialectes offrent des nuances nombreuses très propres à intéresser un philologue. Leur religion n’est pas moins rudimentaire que leur état social, puisqu’ils sont encore livrés aux grossières pratiques du chamanisme, tandis que les populations de langue turque qui vivent à l’ouest de l’Altaï sont toutes soumises à l’influence de l’islam. Un Américain fort instruit qui a visité récemment la Sibérie a été étonné de l’habileté que possèdent les prêtres chamans des Toutchis. Ces prodigieux jongleurs font en plein air des tours dont les plus ordinaires consistent à se couper la langue et à se planter des couteaux dans les diverses parties du corps : aussi les tribus voisines les regardent-elles comme des « êtres surnaturels. »

Pour bien comprendre ces populations et celles qui leur ressemblent, il ne faut jamais oublier que les peuples primitifs vivent dans un monde enchanté. Leur ignorance absolue des lois de la nature leur fait voir partout des prodiges et des interventions célestes. Quand on appartient à une société dans laquelle l’esprit scientifique, — à force de combats, de souffrances et de persévérans efforts, — a fini par conquérir sa place, de sorte qu’il s’impose même à ceux qui continuent de contester ses droits, il n’est pas aisé de se faire une idée de l’étrange état des intelligences dans un monde livré uniquement aux impressions des sens. Les chants de l’Altaï ont cela d’intéressant qu’ils nous reportent à ces temps lointains où l’homme végétait dans une perpétuelle épouvante, entouré de fantômes et de visions, acteurs du drame dont la nature offre à l’humanité le saisissant spectacle. On est étonné de voir ces populations, qui manquent à la fois d’idées et de comparaisons lorsqu’il s’agit d’exprimer leurs sentimens, avoir tant de ressources quand il faut donner un corps à toutes les chimères dont leur imagination est remplie. Des rochers qui s’ouvrent pour la sépulture des morts et qui restituent le dépôt qu’on leur a confié, des châteaux qu’un cavalier aperçoit à une distance d’un mois de marche, — des luttes corps à corps qui durent sept ans, des festins presque aussi longs (la lutte du khan Pudœi), des êtres monstrueux à sept têtes, avides de chair humaine (Tardanak), — des vieillards aveugles servis par un mobilier animé, — des monstres dont la lèvre supérieure touche au ciel, tandis que la lèvre inférieure reste attachée à la terre, et dont les entrailles contiennent des trésors et des hommes, des hommes du nord et du midi, — des gens qui se transforment successivement en lion, en loup, en renard rouge, en faucon gris, telles sont les merveilles que racontent les poèmes. Les poètes populaires n’ont pas seulement recours au merveilleux sous la forme la plus audacieuse, ils savent accumuler les incidens de façon à tenir la curiosité en haleine ; mais ils ignorent complètement le talent, qui n’appartient qu’aux artistes consommés, de chercher un dénoûment dans le libre jeu des passions humaines. L’intervention du monde supérieur, réprouvée par Horace, est leur moyen ordinaire de sortir des complications dans lesquelles ils se plaisent.

Le tableau de la vie altaïque nous offre beaucoup plus d’intérêt que toutes ces complications. Cette vie est bien celle que devaient mener les Turcs primitifs avant de commencer leur exode. Il faut lutter contre la rude nature de l’Asie centrale, tantôt contre les frimas des « montagnes de glace, » sur lesquelles souffle « le vent noir, » tantôt contre une chaleur qui rend « l’épaule brûlante. » L’habitation est la yourte, demeure éminemment primitive, faite pour les nomades. Le cheval, aussi susceptible d’attachement que de haine, dont la vengeance atteste des combinaisons profondes, est dans ces déserts la grande ressource, mieux qu’une ressource, le compagnon, l’ami et même le conseiller, tant sa prévoyance sagace frappe toutes l’es imaginations. Les chants décrivent avec une naïveté navrante l’abandon où se trouvent sans lui deux orphelins errant dans ces interminables solitudes :

« Pour manger, il n’y a aucun plat ; — pour s’habiller, aucune pelisse. — Tous deux s’en allèrent en pleurant.. — Quand le jeune garçon eut ainsi marché, — il se fit une flèche de bois, — il alla chasser, — tira avec des flèches de bois. — Il revint à la maison quand il eut tiré. — A son retour de la chasse, la viande tomba pourrie à terre. — Le jeune garçon se dit en lui-même : — Ah ! si j’avais un cheval, — alors je pourrais apporter le gibier à la maison. — Quand je le charge sur l’épaule en allant à pied, — mon épaule s’écorche. — De nouveau il pleura, pleura…. » (Altaïn Saïn Salam.)

D’étranges inventions donnent une idée de la misère à laquelle finit par être réduit l’homme errant ainsi à l’aventure. Un nouveau Joseph fuyant ses frères s’en va en pleurant.

« Il marcha et marcha. — Tandis qu’il marchait ainsi : — Qu’est-ce qui fait là du bruit ? dit-il. — Il chercha, chercha, il n’y avait rien… — De nouveau il chercha, — de nouveau il ne vit rien. — Ses propres articulations, ses propres os, — il vit qu’ils avaient craqué. — Sa chair avait tout à fait disparu. » (Tektébéi Merghen.)

Dans une pareille situation, le coursier qui se montre semble un être merveilleux, un vrai don du ciel. Aïkym Saïkym, « le cheval rouge à la selle d’or, » pleure son maître, et console sa sœur par sa compassion ;

« Le garçon se rompit le cou — et mourut. — Aïkym Saïkym, le cheval rouge, — dit : On ne peut le sauver, et revint. — Quand il fut revenu, — la sœur se précipita hors de la maison. — Lorsque la jeune fille vit — Aïkym Saïkym, le cheval rouge, — revenir à la maison sans le maître, — elle regarda. — Quand la sœur regarda le cheval, elle pleura. — Quand le cheval regarda la jeune fille, il pleura. — Aïkym Saïkym, le cheval rouge, — vint auprès de la jeune fille et se mit à genoux. » (Altaïn Saïn Salam.)

On n’est donc pas surpris de voir comparer la voix du bienveillant coursier à celle du frère. « Quand on entend hennir dans la nuit sombre, — la voix de mon cheval brun m’est bien connue. — Quand même je vis chez d’autres peuples, — la voix du frère m’est bien connue. » Dans les situations embarrassantes, on a recours à son instinct, souvent plus sûr que l’intelligence d’hommes bornés. « Le cheval gris de fer sauta en arrière. — Le garçon demanda au cheval : — Que sais-tu ? — que sais-tu, mon cheval, — mon cheval gris de fer ? — qu’as-tu vu ? — Le cheval dit : — Quand nous sommes près du diable, — comment ne devons-nous pas penser au moyen de nous sauver ? » La pensée du coursier se mêle à des souvenirs qui nous semblent, à nous, d’un ordre bien différent. « Toi qui as mangé souvent la tête de l’herbe bleue, — mon cheval bleu, où es-tu ? — Toi dont les cheveux blonds flottent sur le cou, — ma fiancée, où es-tu ? »

Le dédain de l’homme civilisé pour les autres êtres sensibles n’est pas de mise au désert. L’oie, que n’oublient pas les chants grecs, figure même dans une comparaison amoureuse aussi bien que le cygne gracieux ; mais dans tout état social subsiste la nécessité de vivre, et l’ami de la veille devient la victime du lendemain. Lorsqu’on veut chasser, on songe que le fer bien tourné est aussi utile pour atteindre le chevreuil que « la soie brodée d’or » l’est pour orner une pelisse. Quand Altaïn Saïn Salam retrouve sa sœur, Aïkym Saïkym, le cheval rouge, prend part à leur joie. « Tous deux entrèrent dans la maison… Ils tuèrent un cheval, et firent un festin. » L’ivrognerie fortifie encore les instincts farouches du carnassier, et malheureusement il n’est guère de bon repas sans ivresse ; aussi l’on peut appliquer à toute réjouissance ce qu’on dit d’un festin homérique : « Il (le khan Pudaeï) réunit tout le peuple, — fit abattre soixante cavales… — Un festin il prépara, — ils burent beaucoup d’eau-de-vie, — six mois passèrent. — Ils burent beaucoup de poison, — six ans passèrent. » De pareils ivrognes ne sont guère capables de calculer les conséquences du jeu ; on voit même deux personnages qui ne sont nullement ivres se laisser tellement entraîner qu’ils unissent par jouer leur propre liberté (Tektébéi Merghen). Un genre de distractions plus noble et plus utile, ce sont les récits des « chantres joyeux, » ainsi que la lutte qui endurcit les corps et les prépare à soutenir des combats sans merci, qui ne laissent ni un os intact ni une goutte de sang dans les veines, et à « combattre contre tout homme fort. » (La lutte du khan Pudœi.) M. Richard Bush, qui a vu récemment une de ces scènes en Sibérie, en donne une description qui complète fort bien les récits de nos poètes. « Beaucoup de garçons jouaient ; — notre garçon jouait aussi. — Ils couraient et luttaient. — Il vainquit tous les garçons, — et leur prit toutes leurs pelisses. » (La lutte du khan Pudœi.) Quelque difficile que soit la vie du montagnard, il tient aux rudes sommets qui l’ont vu naître, et la plaine où « se montre la cime des saules » n’exerce sur lui aucune espèce de fascination. Aussi l’Altaï, « le père Altaï garni d’herbe fine, » n’est nullement, aux yeux des peuples qui l’habitent, un séjour indigne d’eux :

« Sur le dos du blanc Altaï — est une fleur d’or ; — dans le pays aux montagnes d’or — la lune brille d’une grande lumière. — Sur le dos d’azur de l’Altaï bleu — est une fleur d’argent, — luit la grande lumière du soleil… — Toi, blanc Altaï aux six sommets, — tu es le séjour de soixante oiseaux ; — toi qui réjouis peuple et hommes, — heureux es-tu, blanc Altaï ! — Toi, blanc Altaï aux quatre cimes, — tu es le séjour d’innombrables cerfs. — Toi qui réjouis le peuple nombreux, — bienheureux es-tu, blanc Altaï ! »

Les improvisations, que j’ai plus d’une fois citées en parlant des contes, n’ont pas souvent dans l’Altaï d’autre valeur que de reproduire fidèlement les vagues impressions qui traversent l’imagination de peuples chez lesquels la réflexion n’est pas éveillée. « Avec le lait de la vache bleue, — les femmes ont mis de l’eau-de-vie. — Avec la peau de la vache bleue, — les femmes ont fait des bouteilles de cuir. » Quand il s’agit des sentimens qui chez les nations civilisées exaltent le plus facilement l’âme humaine, les faits sont parfois constatés d’une façon aussi peu enthousiaste, et l’amant épris ne parvient pas toujours à trouver une comparaison réellement adaptée à son sujet. « Je suis allé le long du blanc rocher, tout le long ; — au blanc rocher je n’ai trouvé aucune crevasse. — Ce peuple, je l’ai examiné dans tous les sens ; — une plus belle que toi, je ne l’ai pas trouvée. » Et encore : « J’ai souvent marché le long du rocher bleu ; — au rocher bleu, je n’ai trouvé aucune crevasse. — J’ai bien des fois examiné la foule ; — une plus intelligente que toi, je ne l’ai pas trouvée. » Si la comparaison s’offre à l’imagination, elle ne s’élève pas au-dessus d’une expérience assez vulgaire. « Qu’y a-t-il de précieux dans la sombre forêt noire ? — Précieuse est la zibeline aux quatre pattes. — Qu’y a-t-il de précieux chez les nombreuses tribus ? — Là est précieuse la fille aux quatre tresses. » Un autre amant plus heureux trouve au début une comparaison qui ne manque pas de grâce rustique : « Comme le mélampyre des prés au printemps — flamboie mon cœur ; — comme l’oiseau qui arrive au printemps — supplie mon œil. — Comme le feu qui brûle en automne — brûle mon cœur ; — comme l’oiseau qui vient en automne — s’attriste mon œil. »

La conviction de la fragilité des avantages et des biens de ce monde, conviction qui tient une si grande place dans la poésie des nations turques, se montre aussi dans ces improvisations ; mais, au lieu de produire les développemens qu’on trouve dans les poètes ottomans, elle est indiquée par quelques traits mélancoliques. « Ma pelisse faite d’une étoffe neuve, — de quel avantage m’est-elle dans les jours pluvieux ? — De mon bétail rassemblé avec tant de fatigue, — quel avantage aurai-je au jour de la mort ? » La pensée de la famille ne semble nullement diminuer ces impressions pessimistes. « Quand à droite souffle le vent, — se penchent les têtes du roseau ; — quand je pense à tous mes païens, — des larmes me viennent dès yeux profonds. » La jeunesse même ne préserve pas d’une tristesse qui fait un contraste si frappant avec la virile sérénité de la Grèce héroïque, dans le sein de laquelle fermentait la conscience d’un glorieux avenir. « Mon poulain de deux ans deviendra un cheval, — sa crinière et sa queue grandiront également. — Nous jeunes gens héritiers des bons, — nous grandirons au milieu des soucis et des larmes. »

La notion du devoir se dégage pourtant de toutes ces misères qui forment la vie et que quelques rayons éclairent, par exemple quand le printemps, qui « couvre de feuilles la cime des arbres, » engage la jeunesse au jeu. Cette notion est naturellement simple, le respect de l’autorité paternelle, l’attachement au chef, l’énergique gouvernement de la famille en sont les points essentiels : « Notre postérité qui a reçu la bénédiction, — dans la yourte paternelle puisse-t-elle se succéder ! » Cette bénédiction est le meilleur gage de bonheur pour les enfans, surtout si elle est confirmée par les chefs. « Ce qui a réjoui les petits, — c’est la bénédiction des vieux. » — « Ce qui a fait devenir les jeunes enfans des hommes, — c’est la bénédiction des grands. » — « Celui qui gouverne vigoureusement la yourte du père — sera respecté chez les peuples étrangers. »

Les Kirghiz forment une transition entre les populations de l’Altaï et les peuples turcs qui ont comme eux embrassé l’islamisme. De même que leur religion, quoique mêlée de croyances étrangères au mahométisme, est supérieure au chamanisme, leur état social est moins élémentaire que celui des clans de l’Altaï. L’immense steppe des Kirghiz, qui s’étend de l’Altaï jusqu’au fleuve Oural, est habitée par une véritable nationalité. Chaque Kirghiz se nomme Kasak, comme tout paysan roumain, quel que sortie gouvernement auquel il obéisse, qu’il dépende de Pesth, de Vienne ou de Pétersbourg, s’appelle lui-même Roumoun. Le nom de Kirghiz, comme celui de Kirghiz Kaïsak, ressemble à celui d’Albanais ou de Valaque, forgé par les étrangers, et qui n’a aucun sens dans la langue indigène. La poésie populaire atteste, autant que l’idiome et les coutumes, que la conscience nationale existe chez les Kasaks, sans qu’ils soient pour cela plus capables que les habitans dé l’Altaï de défendre leur indépendance contre le voisin qui prétend les assujettir, qu’il s’agisse de l’empereur de la Chine ou de l’empereur de Russie. Maintenant les « Kirghiz de Sibérie » sont compris dans la douzième conscription militaire de l’empire russe, quoique la nation entière ne soit pas encore complètement soumise, et qu’il soit difficile d’astreindre à une véritable dépendance dès nomades dispersés sur des territoires aussi vastes.

Malgré le sentiment qu’ils ont de leur unité nationale, les Kirghiz se fractionnent en trois hordes : la grande horde, la horde moyenne et la petite horde. Les noms des familles Argyn et Naïman, les principales de la horde moyenne, prouvent le rôle que l’élément mongol a joué dans la formation d’un peuple dont l’origine est enveloppée de ténèbres, qui est composé des élémens les plus divers fondus ensemble depuis longtemps. Les hordes se divisent en clans et ceux-ci en familles, qui vivent dans un accord si intime qu’elles soutiennent leurs membres envers et contre tous. Nous retrouvons ici l’idée favorite des nomades, qui donnent à la morale un autre point de départ que les nations sédentaires civilisées. La hiérarchie des devoirs admise par un Fénelon, qui commence à l’humanité et descend à la nation pour arriver à la famille, serait pour eux une simple absurdité. Tous demeurent dans des aouls de cinq à quinze yourtes, qui s’élèvent sur l’immense steppe comme des taupinières. La yourte est une tente de feutre brun qui recouvre un treillis évasé de bois peint en rouge, avec un toit pointu en perches et un grand tuyau de cheminée rond. Cet assemblage de yourtes, qu’on nomme aoul, forme une commune microscopique gouvernée par la famille la plus nombreuse, qui protège l’individu isolé et en est responsable. Les querelles sont décidées par des arbitres, et l’aoul se charge de faire exécuter leurs arrêts. Ces formes archaïques de gouvernement, dont les chants donnent, une idée exacte, ressemblent, assez aux simplifications, idéal de quelques écoles socialistes, qui réduisent le gouvernement à une sorte de jury rustique. Cependant le principe aristocratique subsiste toujours, et les descendans des khans forment la noblesse (sultans, os blancs), qui jouit de certains privilèges.

La « douce anarchie » qui est la base de ce système aurait moins d’inconvéniens, s’il ne fallait pas compter avec ses voisins ; mais, quand un différend a lieu entre les membres de deux aouls, si l’un ne veut pas se prêter à l’exécution de l’arrêt, l’autre doit recourir à une expédition guerrière. La baranta amène naturellement des représailles. Il en résulte entre les clans et les familles des luttes qui occupent sérieusement la poésie populaire. Heureusement la religion n’ajoute pas comme ailleurs aux ardeurs guerrières. Quoique convertis au mahométisme depuis plusieurs siècles, les Kirghiz sont tellement étrangers à tout fanatisme musulman, que M. Levchine ne sait s’il doit les ranger « parmi les mahométans, les manichéens (dualistes) ou les païens. » Le mahométisme n’aurait pu acquérir de l’influence que par les savans (les gens qui savent écrire) ; or, tout en leur rendant mille honneurs, on les déteste cordialement et on les regarde comme des infidèles. L’islam n’a donc qu’une action médiocre, et encore quand il ne faut pas s’imposer de gêne. Ainsi on se rase la tête et on porte des amulettes, on emploie quelques phrases tirées du Koran ; mais on se soucie peu des prières du jour, du carême et des ablutions. Grâce à ce peu de zèle pour la religion, la langue n’a pas été atteinte par l’action dissolvante qui l’a transformée chez les Ottomans. Le kirghiz est resté un idiome turc pur, et les mots empruntés à l’étranger ont dû subir les lois de la prononciation et obéir à l’esprit de la langue indigène. La pureté de cette langue et la vaste étendue de son domaine ont décidé M. Radloff à consacrer à la poésie populaire des Kirghiz un volume de 856 pages, sans parler de l’intéressante et substantielle introduction qui précède ce volume, résumé des observations faites par le savant philologue dans la horde moyenne et dans la grande horde. Les chants ont été surtout recueillis dans la steppe orientale ; la légende de Kosy Kœrpœsch a été copiée à Sergiopol, non loin du prétendu tombeau de ce héros. Cependant, pour donner une idée des produits poétiques de la steppe occidentale, il a fait paraître les légendes de Sain Bâtir et d’Er Targyn, publiées déjà en arabe par le professeur Ilminsky.

Les Kirghiz divisent eux-mêmes leurs chants en « paroles du peuple » et en « chansons de livre. » Les premières sont transmises de bouche en bouche, et, loin qu’on songe à les écrire, le mollah, c’est-à-dire le seul personnage qui pourrait être tenté de le faire, méprise trop ce genre de poésie pour en avoir l’envie. Les mollahs aiment mieux en composer d’un autre genre, qui, au lieu de conserver les vieilles traditions nationales, servent à propager les idées musulmanes, en même temps qu’elles font subir à la langue la transformation qui a eu lieu chez les Ottomans en introduisant des mots et des formes empruntés à des langues aryennes et sémitiques (le persan et l’arabe). Quelques-unes de ces chansons ont le caractère que les pères de l’église donnaient aux « préparations évangéliques. » Ce sont des récits, en rapport avec l’esprit du peuple, qui contiennent peu de substance religieuse, mais qui préparent les intelligences aux idées de l’islam. Tels sont Bos Dschigit, Hœmra, empruntés à l’Asie centrale, partie en vers, partie en prose, — Sœipul Mœlik, traduit de Névaï, — Satyp Dschasman, Kik, Schar-jar, récits qui se sont fort répandus dans le peuple. Les chants intitulés Bos Torgaï (l’alouette), Sar Saman (le temps d’afflictions), Saman Akyr (la fin du monde), ont un caractère franchement didactique, et ressemblent à ce genre d’enseignement qu’on nomme en Italie dottrina et en France catéchisme. Les plus populaires sont Bos Torgaï et Dschumdschuma. Dans le district de Sémipalatnisky, les chants de livre se sont répandus dans la masse du peuple. Là disparaissent insensiblement les chansons en l’honneur des vieux héros nationaux, qui sont remplacés par les héros de l’islam, comme en Europe les personnages sémitiques de la Bible ont pris place dans la poésie de tous les peuples à côté ou à la place des types indigènes. Le chant kirghiz consacré à Housseïn est un exemple de ces substitutions. Ces faits prouvent que l’islam n’est pas en décadence autant que nous aimons à le croire. En Asie, où il a conquis au cœur même du brahmanisme 25 millions de sectateurs, il gagne du terrain sur le chamanisme et même sur le bouddhisme, comme en Afrique il fait partout reculer le fétichisme de la race nègre. Chez les Kirghiz, il doit immensément à la poésie populaire. M.. Radloff a été témoin de l’effet que produisait la lecture du chant de Dschumdschuma sur les grandes assemblées. Les auditeurs écoutent avec l’attention la plus soutenue, et sur leurs traits on lit l’épouvante que produit la description des supplices réservés dans l’enfer aux musulmans qui n’observent pas les préceptes de la religion. Les « paroles du peuple » sont des proverbes, des bénédictions, des chants de noce, de deuil, des histoires de braves, des contes, etc. Cette littérature est si considérable que le gros volume de M. Radloff ne peut être regardé que comme une anthologie des divers genres.

Les Kirghiz, les Turcomans et autres nomades qui ont su s’élever de quelques degrés au-dessus de la misère des sociétés primitives ne manquent pas de loisir pour s’abandonner aux inspirations d’une muse essentiellement populaire. Leur existence a un côté aristocratique très favorable au développement de l’imagination. Le Kirghiz, que M. Vambéry ne trouve point dénué d’instincts poétiques, n’est nullement, comme un paysan du Berry ou de la Bretagne, absorbé par un travail qui rend toute vie intellectuelle à peu près impossible. Comme le lis de l’Évangile, le nomade ne sème ni ne récolte. Les troupeaux suffisent, sans parler des razzias, à des gens dont les besoins sont très bornés. Les soins que le bétail réclame, une industrie élémentaire, tous les travaux qui exigent quelque suite, sont le partage des femmes, qui constituent dans toute société à l’état d’enfance une caste inférieure assez semblable aux serfs du moyen âge. L’homme, lorsqu’il s’est occupé de son coursier, plus digne d’intérêt à ses yeux que sa laborieuse compagne, peut donner beaucoup de temps à ceux qui veulent charmer ses loisirs par des contes, des légendes historiques ou des chants. Leurs poètes trouvent des expressions qui ne manquent ni de naturel ni de vivacité, comme dans ce chant d’amour recueilli par M. Levchine :

« Vois-tu cette neige ? — Le corps de ma bien-aimée est plus blanc. — Vois-tu le sang qui découle de cet agneau ? — Ses joues sont plus vermeilles. — Vois-tu ce tronc d’arbre brûlé ? — Ses cheveux sont plus noirs. — Sais-tu avec quoi écrivent les mollahs de notre khan ? — Ses sourcils sont bien plus noirs encore. — Vois-tu ces charbons enflammés ? — Ses yeux brillent d’un éclat plus vif. »

La poésie convertit en or tout ce qu’elle touche. Il est vrai que les filles kirghises ont les yeux pleins de feu, le teint vif et animé, qu’elles sont agiles, robustes et saines ; mais leurs formes désagréables et leurs pommettes saillantes ne répondent nullement à l’idée que nous nous faisons de la beauté. Leur douceur, leur compassion pour ce qui souffre, leur tendresse maternelle, assureraient à ces femmes actives et laborieuses un empire plus solide que ces charmes de la jeunesse, aussi peu durables, dit le poète ottoman Mésiki, que les fleurs du printemps, si elles avaient des maîtres moins égoïstes, moins durs et moins vaniteux.

Comme tout Kirghiz est improvisateur, il compte plus sur cette faculté que sur sa mémoire lorsqu’il veut reproduire un chant populaire. L’improvisation est d’autant plus aisée qu’on est peu difficile sur le choix des comparaisons et sur l’expression des sentimens, qu’on ne se soucie pas même toujours de la liaison des idées, comme ce poète Kirghiz qui dit : « Je suis malade, et pense à peine à la nourriture. — Oh ! là-bas, il y a un pin élevé, et la neige est tombée dessus. » D’autres fois le poète insinue des conseils qui n’ont rien de poétique. « Donne une pièce de bétail pour la fille, — et elle sera à toi pour toujours. » La perspective offerte à la jeune fille de partager un cœur occupé déjà par trois ou quatre premières épouses n’est pas non plus de nature à enflammer son imagination. Cependant la nation la plus rude a toujours son idéal, qui lui rend la vie tolérable. Cet idéal apparaît surtout dans les contes populaires. On est surpris de trouver tant de similitudes entre les héros fantastiques de ces récits et les paladins du moyen âge occidental ; mais n’est-il pas naturel que des nomades aiment à célébrer les chevaliers errans ? Ces modèles de la bravoure kirghise luttent contre les enchanteurs, combattent les plus fameux cavaliers, délivrent les infortunées victimes de la tyrannie, reçoivent d’elles des talismans, saccagent les aouls pour plaire à des « sourcils noirs non fardés. » Néanmoins la conclusion de tant de combats et de prodiges ne ressemble guère à celle de nos romans de chevalerie, la belle n’ayant d’autre perspective que d’aller se confondre parmi les femmes de son libérateur.

On voit que, si le moyen âge occidental a pu être nommé « l’âge de la femme, » la vie kirghise ne nous offre rien de pareil. La curieuse histoire de Kougoul, recueillie par un écrivain polonais, M. Zaleski, qui a passé neuf années dans la steppe des Kirghiz, nous donne l’idée la plus exacte de la condition des femmes chez ces nomades. La nouvelle mariée, en entrant chez les parens de son mari, doit, fut-elle fille d’un sultan, se prosterner devant son beau-père et sa belle-mère, et la seule pensée qu’elle veut se dispenser d’un usage qui atteste sa complète dépendance lui attire la gracieuse épithète de « chienne. » Une femme riche, devenue l’esclave du khan, est malgré son âge condamnée à garder les troupeaux et battue impitoyablement quand son maître en est mécontent. L’animal est souvent plus sensible et plus juste que l’homme, et Ile dévouaient du cheval de Kougoul fait contraste avec l’odieux caractère du souverain. La première impression chez ces nomades est d’une violence extrême : lorsque le khan aperçoit Kanisbeg, la sœur de Kougoul, il tombe évanoui. Ses yeux ardens se fixent sur la belle enfant et ne peuvent pas s’en détacher. Absorbé dans cette extase de volupté, il se coupe un doigt, comme les compagnes de Zouléïka, dans une des épopées romanesques des Turcs, se déchirent la peau des mains en croyant peler des oranges, tant la beauté de Youssouf les bouleverse. Quand l’être humain est à ce point envahi par un sentiment irrésistible, il ne faut lui demander ni équité, ni modération, ni prévoyance. Aussi le khan cesse de s’appartenir ; il marche à son but avec la fureur aveugle d’une force privée d’intelligence. Pourtant, si Kougoul est obligé de le châtier, il garde jusqu’au dernier moment cet attachement au chef que l’on rencontre chez les peuples primitifs. Le souverain a beau être « un chien, un assassin, un parjure, » il n’en est pas moins « son khan, » contre lequel Kougoul refuse de combattre, si toutes les chances ne sont pas contre lui. Si ce trait rappelle l’héroïsme et la fidélité d’un preux vassal des temps chevaleresques, les détails du combat et d’autres circonstances du récit montrent que l’ardente imagination des chevaliers paraîtrait bien timide aux Kirghiz. Les légendes altaïques n’usent pas du surnaturel avec plus de modération, et c’est avec raison que M. A. Schiefner, qui a mis de savantes préfaces en tête des volumes du docteur Radloff, retrouve dans les mythes de l’Altaï l’influence du bouddhisme, combinée avec des traditions empruntées au mazdéisme. La religion et la langue des Turcs sont celles de la majorité des Kirghiz, mais la voix du sang les rapproche de ces populations qui préfèrent les enseignemens de Çakya-Mouni à ceux du prophète de La Mecque.

Les narrateurs de ces contes les complètent, lorsqu’ils sont en vers, par une mimique qui ajoute à l’effet du récit. Cette mimique, généralement originale, est plus variée que les airs des chants, dont la monotonie égale le ton mélancolique. Parfois ils sont accompagnés d’une musique dont les principales ressources sont le kobyz (espèce de violon) et la tchibyzga (flûte de roseau ou de bois). Dans certains cas, on forme des duos, des trios ou des quatuors où des musiciens prennent ainsi que des orateurs pour sujet l’éloge de quelque hôte distingué, une rivalité d’amour, — l’amour est « pareil au faucon qui se jette sur les canards, » — entre deux jeunes Kirghiz, enfin tout événement considéré comme remarquable.

III. — La Perse et le Turkestan.

La légende de la Perse rapporte qu’un roi de l’Iran, Feridoun, si connu dans l’histoire mythique de ce pays, eut trois fils, Iredj, Tour et Selm. Le premier ayant eu en partage l’Iran, qui a pris son nom, Tour dut passer l’Oxus et aller régner sur les provinces trans-oxanes. Les héritiers de Tour, dont le plus fameux est Afrasiab, le conquérant de la Perse, ont toujours été la terreur des rois de l’Iran. Firdousi dit que le temps d’Afrasiab, qui aurait dû régner, d’après ce qu’on lui fait faire, trois ou quatre cents ans, a été comme une nuit obscure qui a couvert l’Iran jusqu’au moment où le soleil de la race royale vint la dissiper. Aussi toutes les dynasties turques ont-elles voulu se rattacher au terrible Afrasiab ; Seldjouk, le fondateur des Seldjoucides, prétendait en descendre en ligne droite, et les monarques ottomans, qui se rattachent à cette famille, se vantent d’avoir plus d’une fois continué en Perse l’œuvre de leur célèbre ancêtre.

On a depuis en Perse donné le nom de Tourân à toute la contrée située au nord de l’empire, à la steppe profonde qui renferme les plus grands lacs du monde, la mer Caspienne et le lac d’Aral, à la région qu’arrosent le cours inférieur de l’Oxus et l’Iaxartes, et aux contrées montagneuses de l’est. Cette arène, où s’agitaient les nomades farouches du septentrion, était considérée comme le pays des ténèbres, le pays d’Ahriman, tandis que le plateau de l’Iran était le pays de la lumière, où Ormuzd, le bon principe, régnait au milieu des Aryens. Après la conquête mongole, ce pays prit le nom d’un fils de Djinghis ; depuis, on appela Turkestan ou pays des Turcs le vaste territoire qui s’étend entre l’empire chinois et la mer Caspienne. La confusion qui existait entre les peuples de famille turque et ceux qu’on appelait Tartares, alors qu’on appliquait cette expression fort inexacte à un mélange de nations turques et de nations mongoles, lui a fait aussi donner le nom de Tartarie indépendante, nom qui prend un sens de plus en plus ironique à mesure que la Russie étend son empire sur ces contrées guerrières.

L’Oxus et l’Iaxartes semblent deux Nils frères, aux cours parallèles, qui donnent à une partie du pays une physionomie fort différente de celle des plaines, livrées à une perpétuelle aridité. Les légumes abondans, les fruits exquis, le riz, le sorgho à sucre, le cotonnier, le mûrier, récompensent amplement le travail des populations sédentaires qui ont, à l’époque de la splendeur du pays, donné une si grande célébrité à Samarkand, à Bokhara et à Khiva. Malheureusement le climat est un grand obstacle au développement régulier de l’activité humaine. Le savant qui a dit que l’homme devait se résigner à être tantôt gelé et tantôt grillé semble avoir songé à ces contrées de l’Asie où une chaleur dévorante succède au plus rigoureux hiver. En effet la Sibérie, les steppes du Turkestan, les versans septentrionaux du vaste plateau de l’Asie centrale, aboutissent aux rivages, ouverts aux âpres vents du nord, d’une immense mer de glace, tandis que des chaînes énormes de montagnes couvertes de neiges éternelles ne permettent pas aux souffles tièdes du sud d’y tempérer la rigueur de la mauvaise saison. Ces obstacles, qui n’arrêtent nullement les voyageurs russes contemporains, MM. Struve, Ivanof, Michenkof, M. et Mme Fedchenko, d’autres encore, qui ont tant contribué à nous faire connaître l’Asie centrale, n’empêcheront pas la marche des armées de la Russie.

On étend le nom de Turkestan à une contrée voisine dont le Turkestan proprement dit est séparé par les gigantesques sommets du Bolor-Tagh. Le turc est en effet la langue de cette contrée, appelée Turkestan oriental, Djagataï oriental, Haute-Tartarie, Tartarie chinoise, Petite-Boukharie ou Tourfân. Ce pays fertile, entouré de montagnes de presque tous les côtés, a 2 millions de kilomètres carrés. Les villes y sont rares, et aucune n’a jamais eu la célébrité de celles qu’on trouve dans le Turkestan occidental ; Tourfân et Kasgar sont les plus connues. On aura maintenant des notions plus précises sur ces curieuses contrées à mesure que les Russes poursuivront leur marche en avant. Au temps de Pierre Ier, on croyait trouver un eldorado dans ces régions mystérieuses ; mais les voyageurs qui s’y aventuraient tombaient au milieu des nomades farouches qui les vendaient aux marchands de Khiva et de Bokhara. Cependant l’action commerciale de la Russie gagnait du terrain, refoulant les tribus qui l’entravaient ; depuis 1835, les plans d’annexion se dessinèrent de plus en plus, et déjà les Russes sont à Khouldja, qui naguère encore faisait partie du Céleste-Empire.

La politique de conquête inaugurée dans le Turkestan par Nicolas Ier a été poursuivie de nos jours avec persévérance par l’empereur Alexandre. L’Asie centrale n’est plus ce qu’elle était au XVe siècle, époque où Samarkand était le centre de la civilisation orientale. Les nations turques, malgré leur humeur guerrière, sont trop arriérées pour résister à la tactique moderne. En 1868, l’Asie centrale comptait 70,000 Russes, chiffre qui va augmentant de jour en jour. La vie commerciale, paralysée par le stupide gouvernement des émirs turcs, si bien décrit par M. Vambéry, renaît avec les Européens. Des steamers ont paru sur les eaux de l’Iaxartes (Syr-Da-ria) ; des mines de houille découvertes sur ses bords en assurent la navigation. Les caravanes, cessant de redouter les Turcomans et les Kirghiz, peuvent suivre la route de terre. En effet, même les khans restés indépendans sont maintenant obligés de tenir compte de la présence d’un gouvernement qui trouverait dans les actes de brigandage des raisons d’étendre des conquêtes qui le rapprochent des frontières de l’Inde. Une voie ferrée qui unira Orenbourg à Taskhent, ville de 60,000 âmes, dont M. Karasinea décrit les mœurs dans un curieux roman, centre d’une contrée voisine de Kokhand et de Bokhara, permettra aux Russes d’agir avec une promptitude effrayante pour des gouvernemens aussi complètement désorganisés que ceux des khans. La Russie ne tardera pas à être en possession de la route la plus courte conduisant de la Baltique et de la Mer du Nord aux districts les plus peuplés de la Chine et de la province du Bengale. Si la France, déjà établie en Cochinchine, au milieu des populations de race jaune, essayait de soumettre à son empire les sectateurs de Bouddha, l’immense Asie, envahie de trois côtés à la fois, ne tarderait pas à subir la domination de l’Europe.

La situation des Asiatiques n’a pas toujours1 été aussi triste, et leur âme n’était pas autrefois préparée à tant d’humiliations. Quand les Européens étaient plongés dans la nuit du moyen âge et esclaves de la théocratie, ils semblaient destinés à être les héritiers de l’a glorieuse civilisation gréco-romaine, tant les hautes intelligences, naissaient en foule à côté des vaillans guerriers. Aux plus sombres époques de l’histoire de notre continent, la brillante cour des califes, des Al-Manzor, des Haroun-al-Raschid (VIIIe siècle), des Al-Mamoun, des Motassem (IXe siècle), était le séjour favori des lettrés et des savans, et les célèbres écoles de Bagdad, de Bassora, de Koufa, de Cordoue, étaient la lumière de l’Asie et de l’Europe. Bokhara, dans le Turkestan, n’avait pas moins de réputation. La Perse musulmane, dont l’influence devait être si grande sur les Turcs, produisait ces poètes dont elle est justement fière : il suffit de citer les noms glorieux des Firdousi, des Nisâmi, des Saadi, des Hâfis, des Djâmi. L’époque des Djâmi (XVe siècle) est précisément celle de l’écrivain dont le nom revient sans cesse sous la plume toutes les fois qu’il s’agit de la littérature turque.

Wizam-Eddin Mir Ali-Chir, dont le père, était un des principaux personnages de la cour du sultan qui régnait à Samarkand, florissait sous le règne du sultan Housseïn, qui, littérateur distingué lui-même, réunissait autour de lui les savans, les poètes, les artistes de l’Iran et du Tourân. Il naquit à Héri (Hérat), où était la cour des souverains du Khoraçan. Le savoir étant alors dans ces contrées considéré comme une des premières qualités de l’homme d’état, Ali-Chir devint muhurdar (garde des sceaux), puis émir, gouverneur de Hérat et vice-roi d’Asterabad ; mais dans toutes les fonctions qu’il occupa, dans toutes les missions de confiance dont il fut chargé, il soupirait après la retraite et l’étude. Le souverain éclairé1 qui, en lui écrivant, mettait toujours en tête de ses lettres : « au modèle des citoyens, au soutien du pays et du gouvernement, au sage ordonnateur des beautés de la vérité et de la religion, » fut obligé de lutter constamment contre sa sincère modestie et son invincible éloignement des grandeurs. — « L’émir Ali-Chir, dit l’auteur du Babour-Nameh, était distingué de sa personne, et possédait une urbanité et une élégance de manières que la fortune ou la disgrâce n’altéra jamais. Au faîte des honneurs comme dans l’exil, à Hérat comme à Samarkand, Ali-Chir fut toujours le même, un homme incomparable. »

Dès ses débuts, Mir Ali-Chir avait reçu le nom de « poète bilingue, » parce qu’il avait pris place en même temps parmi les poètes persans et parmi les poètes turcs. Conformément à un usage fréquent chez les musulmans, il était connu comme poète turc sous le nom de Névaï ; comme poète persan, on le nommait Fénaï ou mieux Fâni. Pourtant Névaï, fier de son origine et de sa race, va jusqu’à donner le turki comme supérieur en prose et en vers au fârsy, aussi a-t-il écrit en turc ses quatre divans (Merveilles de l’enfance, — Raretés de l’adolescence, — Curiosités de l’âge mûr, — Profits de la vieillesse) et la plupart de ses ouvrages, dont l’influence a été si considérable sur les populations turques et continue de se faire sentir dans le Turkestan. Il énumère avec complaisance dans sa Galerie des poètes ceux qui sont sortis de la race turque, dont plusieurs appartenaient à sa famille ; Toutefois on ne se soustrait pas facilement à la supériorité du génie aryen ; dans ses poèmes romanesques (Ferhâd et Chirin, Medjnoun et Léila, les Sept planètes), qui introduisent dans la littérature de sa nation des personnages destinés à devenir si populaires, il n’échappe point à cette influence. Il en est de même dans l’ordre religieux ; son mysticisme est plus sincère qu’original. Son livre sur le spiritualisme est imité de Nizâmi, de Khosrou et de Djâmi, de ce Djâmi qu’il nomme lui-même le « céleste confident, le flambeau des ulémas, le rempart de la foi, le soleil de vertu, le roi de la forme humaine, de la spiritualité, l’ombre de la Divinité. »

La musique, que Névaï cultivait comme d’autres arts, a contribué à donner à ses poésies un caractère populaire. Youssouf-Bourhân, qui la lui avait enseignée, en mettant en musique la plupart des œuvres poétiques de son élève, leur assura une vogue à laquelle leur élévation ne semblait pas les destiner. Maintenant il n’est pas de chanteur qui n’ait dans sa collection quelques morceaux de Névaï. S’il n’a pu donner la même popularité aux poètes dont il entretient ses lecteurs, il a pu du moins soustraire leur nom à l’oubli, et quelques-uns méritaient réellement d’être connus. Ainsi le neveu du sultan Housseïn, Mohammed-sultan, connu sous le nom de Kutchuk-Mirza, devenu derviche, avait composé des vers aussi gracieux que spirituels sur la puissance de l’amour. « Je me vantais d’avoir passé toute ma vie dans la pratique de la vertu et de la dévotion ; — mais, quand l’amour m’a embrasé, qu’était-ce alors que cette vertu, cette dévotion ? — Je vous rends grâce, ô mon Dieu, d’avoir permis que je fisse sur moi-même cette grande expérience. » Si, comme on le dit, il ne faut voir dans cet amour ardent que le deuxième état extatique de l’échelle mystique des soufis, il n’en est point sans doute de même de ce distique du sultan Iskender, petit-fils de Timour : « J’avais comparé ma bien-aimée à une belle lune dans son plein, mais elle s’est voilée la moitié du visage. — Je donnerais volontiers, ô ma belle, pour dîme de ta noire chevelure, ou Le Caire ou Alep ou Roum. » Shâh-Rokh, fils de Timour, exprime avec vigueur un autre genre de sentimens, qui trouve toujours un écho dans les tribus du Turkestan. « Le guerrier doit se jeter au milieu de la mêlée, du carnage ; blessé, il ne doit chercher d’autre lit que la crinière de son cheval ; il mérite de mourir de la mort d’un chien, le misérable qui, se disant homme, implore la pitié de l’ennemi. »

L’ardeur guerrière n’est pas ici, comme dans les religions pacifiques, le bouddhisme et le christianisme par exemple, tempérée par l’influence de la foi. L’islamisme est essentiellement belliqueux, puisque sa mission est de soumettre par le glaive le monde à la puissance d’Allah et de son représentant sur terre ; mais il a de commun avec le druidisme et le christianisme qu’il apprend à considérer la vie uniquement comme un laborieux et périlleux passage, et à porter constamment la vue vers ce qui est éternel. Dans son élégie sur la mort de Djâmi, Névaï exprime cette conviction universelle avec un ton qui fait penser aux solennelles lamentations de Bossuet, moins détaché que le poète musulman des grandeurs de la terre, et cette note est si commune dans la poésie turque qu’on peut la considérer comme un des sentimens que la religion, l’instabilité des conditions, la fréquence des guerres et des bouleversemens, ont rendus éminemment populaires.

« Chaque mouvement de la sphère apporte, hélas ! un nouveau coup du sort ; chaque étoile qui brille au firmament est l’image d’une plaie ouverte par quelque nouveau malheur.

« La nuit sous sa robe noire, comme le jour dans son vêtement d’azur, n’amène que de nouvelles peines, de nouveaux chagrins.

« Bien plus, la durée insaisissable d’un clin d’œil est elle-même un moment de tristesse, car à tout instant les escadrons de la mort s’élancent des steppes du néant, et soulèvent des tourbillons de poussière d’une nouvelle destruction.

« L’univers n’est qu’une vallée de larmes, d’où montent de tous côtés la fumée de gémissemens toujours nouveaux et le bruit de lamentations sans cesse renaissantes.

« Hélas ! c’est la vie elle-même qui est la source constante de nos douleurs. C’est bien elle qui remplit notre cœur de nouveaux chagrins. Au reste, la terre est un jardin dont les fleurs, bientôt effeuillées par la douleur, ne sont, malgré leur brillante apparence, qu’un manteau dévorant.

« L’eau qu’on y boit est empoisonnée, l’air qu’on y respire est infect ; peut-on dès lors s’étonner qu’il y règne une épidémie perpétuelle ?

« Aussi les âmes pieuses tournent-elles leurs vœux vers le paradis ; là l’atmosphère est tout autre.

« Pour ces âmes imbues de la connaissance divine, ce misérable séjour n’est qu’une station de passage ; la véritable patrie est ailleurs… »

Le Turkestan est bien loin aujourd’hui de ce qu’il était au temps de Névaï. Quoique la bravoure ne manque pas aux habitans, il semble qu’elle soit devenue complètement inutile depuis que ce pays est tombé dans la barbarie. Parmi les populations qui se partagent le pays, les Turcomans sont renommés pour leur humeur belliqueuse. Ils se regardent comme les Turcs par excellence. Il est vrai que ces clans guerriers ont été jusqu’à nos jours les gardiens des frontières méridionales du Turkestan, et ont couvert les villes de Khiva, de Bokhara et même de Khokand, plus civilisées sans doute, mais bien moins résolues que ces nomades. Fidèles au génie primitif de leur famille, ils en constituent encore une des forces solides, protégés par leur barbarie même contre l’action de la civilisation aryenne, qui dissout une partie de la société turque sans parvenir à lui infuser un esprit incompatible avec ses traditions immémoriales et ses tendances instinctives. L’énergie des Turcomans n’emprunte pas autant qu’on serait tenté de le croire à l’islamisme, qui agissait si puissamment sur les Ottomans à l’époque de leurs triomphes. L’orthodoxie du Turcoman laisse fort à désirer ; mais il a l’humeur indépendante des nomades et la fierté d’une race habituée à voir trembler des multitudes qui, en perdant la vigueur militaire, ont perdu tout ce que l’homme a le droit et le devoir de défendre. La docilité si mal récompensée des populations qu’il foule aux pieds, et parmi lesquelles il va chercher des troupeaux d’esclaves tremblans sous son fouet, ne contribue pas peu à lui faire goûter un état social par lequel « chacun est roi. » Les relations que les razzias établissent entre les clans turcomans et les Aryens ont avec le temps modifié le type, et même dans le Turkestan ce type ne s’est maintenu intact que lorsque les circonstances ont empêché toute immixtion du sang iranien.

Cependant chez beaucoup de Turcomans le type primitif de la famille turque se conserve parfaitement. Ils ont les yeux petits et obliques, les pommettes font saillie et la barbe est rare. Grands et forts, ils ont encore la vigueur qui faisait considérer, ainsi que l’atteste un proverbe français, les conquérans de Constantinople comme le modèle de la force. Ceux qui survivent aux dures épreuves de l’enfance sont des soldats capables de supporter les plus grandes privations. Souffrir de la faim pendant des mois entiers est pour eux chose ordinaire ; mais, à l’exemple des Peaux-Rouges de l’Amérique, s’ils trouvent l’occasion de se dédommager de leurs privations, ils montrent un appétit de Gargantua. Aussi leur est-il impossible de conserver longtemps des provisions. Peu difficiles sur le choix des mets, ils le sont encore moins sur la qualité de la boisson ; une eau que dédaignent les chevaux des Cosaques russes leur semble fort potable.

Leurs chevaux doivent s’habituer comme eux à des alternatives d’abondance et de jeûne. Quand on demande à un Turcoman quelle ration il donne à son cheval : « Lorsqu’il y a beaucoup d’orge, dit-il, j’en donne beaucoup ; s’il n’y en a point, je n’en donne pas. » Cependant il sait fort bien que sans le cheval et le chameau le genre de vie qu’il mène serait absolument impossible. La poésie comme les récits des voyageurs prouvent que ces nomades soignent et aiment leurs chevaux plus que tout au monde. N’auraient-ils que des haillons pour se préserver, eux et leur famille, leur cheval est couvert d’un bon feutre qui l’hiver le garantit du froid intense de ces contrées, et qui l’été le défend contre une chaleur qui n’est pas moins extrême. Traités en amis, les chevaux deviennent sociables et beaucoup plus intelligens qu’un Européen ne peut l’imaginer. L’intimité entre le Turcoman et son coursier n’est donc nullement exagérée par la poésie populaire, qui, émerveillée de la sûreté de l’instinct de ces nobles animaux, semble assez peu disposée à voir « le roi de la création » dans cet homme qui dépend constamment de la vigueur, de la rapidité et de l’adresse de son cheval. Il est certain que leurs chevaux de course, mélange de la race indigène, petite, lourde, mais forte, avec les chevaux arabes, sont très remarquables. A l’âge de trois ans, ils font déjà de longs voyages. Rien ne leur est plus aisé que de franchir 150 verstes en dix-huit heures.

Les Turcomans, vigoureux et braves cavaliers, formeraient des troupes redoutables, s’ils avaient des armes moins mauvaises ; malheureusement pour eux les ouvriers n’ont aucune aptitude leurs sabres recourbés sont très mal faits, et leur petit poignard ne peut pas être d’une grande utilité. Ils se servent maladroitement des fusils de toute provenance qu’ils ont pu se procurer. L’arme nationale est la pique, dont la hampe est faite d’un roseau léger et en même temps très fort. Dans un temps où la plus faible inégalité dans l’armement et dans la tactique a de si graves conséquences, on peut se figurer quel est l’avenir d’un peuple aussi incapable de produire des armuriers que des généraux. L’organisation politique n’est pas faite pour suppléer à ce qui manque du côté militaire. Le seul pouvoir reconnu, celui des « bons, » qui comprennent les plus âgés, les plus riches, les plus braves, les plus intelligens, a sans doute une influence considérable quand il s’agit des relations des clans ; mais cette influence est nulle dans les affaires privées, surtout dans les affaires criminelles. En dehors des expéditions, le Turcoman, dans ses rapports avec les membres de son clan, ne montre pas une humeur plus féroce que les autres Asiatiques.

On ne doit point s’attendre à ce qu’une société ainsi constituée donne pour base à la famille d’autre droit que celui de la force. Tandis que la Perse, où l’élément aryen a joué un si grand rôle, où la vie intellectuelle a eu autrefois un si grand développement fait à la femme des concessions considérables, jusqu’à lui accorder, comme en Russie, la libre administration de son bien, le Turcoman ne voit en elle que l’ouvrière dont l’activité doit suppléer à son incurable paresse. Il vit en effet noblement, comme on disait autrefois, car, lorsqu’il n’est pas occupé par quelque expédition entreprise pour enlever les Persans qu’il vend sur les marchés du Turkestan, surtout à Khiva, sa vie entière appartient à la plus honteuse oisiveté. L’existence de ses femmes ne diffère guère de celle des esclaves exposés par leur mari sur les marchés de l’Asie centrale. Elles disent elles-mêmes qu’elles sont trop pauvres pour se conformer aux usages des villes, c’est-à-dire pour se voiler et se dérober aux regards des étrangers ; mais, comme dans les plus dures conditions l’instinct féminin ne se dément jamais, elles ont aussi leur coquetterie et leurs élégances. La coiffure attire surtout les regards dans le costume des jeunes et riches Turcomanes. Cette coiffure, qui est réservée pour les solennités, ressemble à un énorme shako orné d’or, d’argent, de pièces de monnaie et de pierres précieuses.

M. Vambéry, qui a consciencieusement étudié les habitudes des Turcomans, dit que leurs occupations et leurs mœurs fourniraient la matière d’un volume bien rempli, tant elles diffèrent des nôtres. Leur vie est éminemment féodale, elle se partage entre la guerre et le repos sous ces tentes solides, fraîches en été, tièdes en hiver, qui résistent aux affreuses bourrasques déchaînées dans les steppes.

Mais que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?

Les songes du Turcoman sont nécessairement des rêves de guerre, rêves entretenus dans son âme par les récits des conteurs et les chants belliqueux des poètes populaires.

Chez les Turcomans, la veine poétique est bien loin d’être tarie, et nous commençons à connaître en Europe les noms de leurs meilleurs poètes, par exemple Makhdumkuli, le barde national. La passion que les Asiatiques ont pour le surnaturel s’est exercée sur sa vie, et les légendes ont déjà transformé la vie de ce poète du XVIIIe siècle. La guitare à deux cordes (la dutara) est l’instrument dont les troubadours turcomans se servent pour accompagner les chants qui ravissent tellement leurs rudes auditeurs qu’un maraudeur revenant affamé d’une expédition oublie sa fatigue et sa faim pour les écouter. La mélopée gutturale et les sons de l’instrument primitif produisent sur ces âmes passionnées une impression dont il est difficile de se rendre compte. Il ne s’agit plus de cette musique dont les mythes classiques parlent comme capable d’adoucir l’humeur des tigres ; la poésie de ces chantres du désert réveille au contraire et entretient dans les cœurs la fièvre des batailles, qui ne s’apaise qu’au milieu du sang et des ruines.

Toutefois le sentiment de la vanité des passions et des efforts de l’homme est trop vivant chez les poètes turcs pour qu’il ne s’en trouve pas qui se demandent où mènent ces aveugles fureurs. Un rapsode turcoman que M. Vambéry a connu dans le Turkestan portait dans une de ses larges bottes un recueil de poésies enveloppé d’un morceau de cuir grossier. Parmi ces poésies, dont quelques-unes ont été traduites par M. Vambéry, le petit poème intitulé Allah Jar est particulièrement remarquable comme expression de cette lassitude que le meurtre et le pillage finissent par inspirer à certaines âmes. Le poète ne trouve pas qu’il vaille la peine de construire des édifices qui tombent si vite en ruines. Est-il sensé, dit-il à ses amis, de s’imposer tant de fatigues nuit et jour dans ce monde périssable pour tourmenter quelque pauvre voyageur ? Le luxe mérite-t-il qu’on devienne le fléau des faibles, qu’on promène le fer sur la terre affligée de l’islam ? A quoi bon remplir le mondé d’amertume en s’épuisant soi-même pour mourir si promptement ? Fouzouli, de son côté, recommande d’éviter l’orgueil et l’avarice, qui engendrent tant de luttes homicides. « Le khan, dit-il, ne se sert pas des faucons qui dans leur vol atteignent les étoiles. — Ne désire des trésors que d’Allah seul ; il en tient beaucoup en réserve, et si tu en as une seule goutte, elle te suffit, parce qu’elle ne finit jamais. » Revnak, Meschref, Nefimi, moins mystiques, semblent oublier, en chantant la beauté et l’amour, les fureurs batailleuses de leur race. Toutefois chez Meschref l’amour a lui-même quelque chose de violent. Son « âme est en flammes, son esprit est réduit en cendres par l’amour, sa vie semble toucher à sa fin. »

Toutes les populations turques du Turkestan ne sont pas restées aussi fidèles que les Turcomans aux habitudes des aïeux, qui formaient, cela n’est pas douteux, un rameau très voisin des Mongols et des Tongouses. Si les Turcomans peu éloignés de l’Oxus et d’autres cours d’eau ne dédaignent pas l’agriculture autant que ce Tekkë, le plus puissant des clans turcomans, qu’on a pu nommer « un fléau que Dieu promène sur les pays voisins, » d’autres fractions de la race turque ont mieux encore compris dans ces contrées les bienfaits de la vie civilisée. Tels sont les Ouzbegs, qui dominent dans trois khanats (Khiva, Bokhara et Khokand) et qui à Khiva ont paru à M. Vambéry a le plus noble type de l’Asie centrale. » La race s’est perfectionnée chez les Ouzbegs, ils sont grands et bien faits, et le mélange avec la race aryenne a beaucoup amélioré leurs caractères physiques. Les Ouzbegs ont la passion de la musique et de la poésie. Les joueurs de koboz (luth) et de dutara (guitare) formés à Khiva dans leurs rangs sont renommés dans le Turkestan entier. Névaï est le plus connu de leurs poètes. Ils ne le cèdent point sur ce terrain aux nomades, qui sont pourtant plus passionnés pour la poésie nationale et la musique que les nations civilisées. On manque de renseignemens sur la poésie des Ouzbegs du Turkestan oriental ou chinois, contrée que le Céleste-Empire a, vers le milieu du dernier siècle, annexée à ses immenses provinces sans parvenir, malgré tout le sang qu’il a versé, à s’y établir solidement, ainsi que le prouve l’insurrection de 1865.

Les Ouzbegs, qui ont été pendant des siècles les maîtres du Turkestan, sont en grande partie sédentaires, et se livrent à l’agriculture. On compte parmi eux trente clans principaux. Les Khivites se montrent très fiers de leur antique nationalité, et il est certain que, malgré son mélange avec les Iraniens, l’Ouzbeg de ce khanat a conservé la franchise résolue du nomade, et n’a rien de la duplicité persane ; parmi les Turcs, il vient dans l’ordre moral après l’Ottoman. Dans le khanat de Bokhara, où ils constituent la principale force militaire, les Ouzbegs n’ont pas la même loyauté ni le même type que leurs frères de Khiva. Dans le khanat de Khokand, pays que M. Fedtchenko a visité dans l’été de 1871, ils ne ressemblent ni à ceux de Khiva, ni à ceux de Bokhara. Les Kirghiz, les Kiptchak, les Kalmouks, une fois fixés dans les villes (il ne faut pas oublier que les Tadjtks, les Turcomans et les Ouzbegs ne sont pas les seules populations du Turkestan), usurpent facilement le nom d’Ouzbeg qui personnifie la civilisation. L’Ouzbeg de Khokand, inculte et lâche, a fort mal résisté jusqu’à présent aux attaques des Russes, et il compte exclusivement pour la défense sur le bras des nomades. Leur ville de Tashkend, une des principales cités du Turkestan et le centre du commerce de ce khanat, a déjà changé de maître, et obéit maintenant au général Kauffmann, gouverneur du Turkestan. La peinture que l’auteur de nos Confins éloignés fait des mœurs de ce pays ferait croire que les vainqueurs contractent plus facilement à Tashkend les vices des Ouzbegs vaincus qu’ils ne les forment à la civilisation européenne. Ce ne serait pas la première fois que la conquête laisserait dans les mains des plus forts la fatale tunique de Nessus.

Le trait commun des populations turques de ces contrées étant la haine violente de tout ce qui n’appartient pas à leur race, il faut s’attendre à trouver la poésie populaire fort indulgente sur le choix des moyens employés pour nuire à l’infidèle. On rencontre surtout ce trait dominant du génie national dans les poésies qui célèbrent quelque alaman (expédition) ou tchapao (surprise) des maraudeurs.

Si l’on se rappelle les beaux chants grecs consacrés aux klephtes, on sera frappé du caractère que la poésie populaire a donné à ces hommes résolus engagés dans une lutte sans merci contre une race et une religion étrangères. Chez les maraudeurs du Turkestan, les antipathies religieuses et nationales ont aussi une action incontestable. La guerre contre les hérétiques (les chyites) et contre les infidèles (les Russes) est tellement populaire, qu’on est fort peu scrupuleux lorsqu’il s’agit de leur nuire. Quand on songe aux excès dont se souillaient une foule de croisés, les bandes de Pexejo, de Gauthier Sans-Avoir et du prêtre Gottschalk, on comprend mieux certaines scènes asiatiques. Une des œuvres populaires où la razzia est le plus habilement idéalisée est l’épopée romantique nommée Ahmed et Youssouf. Cette composition en vers et en prose a, selon M. Vambéry, un caractère et un style purement ouzbegs. Deux braves, fils de héros, Ahmed et Youssouf, organisent un tchapao contre Guzel-shah, le puissant seigneur d’Ispahan, opulente capitale des chyites. Ils sont pris, mais leur défaite est moins attribuée à la bravoure de leurs ennemis qu’à cette fourberie par laquelle les lâches reprennent tant de fois leur revanche contre les forts. Youssouf, dans sa prison de l’Iran, où il trouve un fidèle sunnite traité par le shah comme un sorcier et un devin, adresse aux monts qui l’environnent des plaintes qui expriment avec la violence de la colère le mépris qu’il a pour ses ennemis, et qui peignent avec vivacité la condition du vaincu dans ces sauvages contrées. Il pleure des larmes de sang lorsqu’il songe qu’il est devenu l’esclave des mécréans, qu’ils lui ont de leur fouet frappé la tête à coups redoublés, qu’il a dû marcher nu-pieds et les mains liées, avec Ahmed-beg, devant les chevaux des hérétiques. La pensée de sa sœur et de sa fiancée Gul-Assel ajoute aux souffrances du héros. La première, en signe de désespoir, laisse pendre sur ses épaules ses tresses dénouées ; la seconde envoie les cinq grues bien dressées de Youssouf en leur tenant un discours conforme au sentiment d’intimité qui unit chez les Asiatiques tous les êtres sensibles, quel que soit le degré de leur intelligence. Gul-Assel rappelle aux oiseaux que, lorsqu’elle avait près d’elle son ami, elle était triomphante dans son bonheur, elle était « la reine des mondes. » Maintenant qu’il est éloigné, ils doivent passer les monts et retourner rapidement pour que le faucon ne voie pas l’ombre de leurs grandes ailes se dessiner sur la steppe. Si Youssouf-beg est vivant, qu’ils reviennent en battant joyeusement les ailes ; « mais si des roses pâlissent sur son front, si sa vie touche à son terme, prenez le deuil, revenez en gémissant, en criant, en secouant les ailes. Apportez-moi d’exactes nouvelles ; écoutez, je vous en prie, les plaintes de Gul-Assel, et portez-lui la douleur de mon cœur. » Les fidèles oiseaux, arrivés à la prison, essaient de consoler le captif par un chant mélancolique. Il les aperçoit et leur répond par un message adressé à sa terre natale ; mais les saints veillent sur les héros. Grâce à leur protection, Youssouf et Ahmed, condamnés à mort, voient la rage des bourreaux devenir impuissante et les armes s’émousser quand on veut les tourner contre leur sein. Le shah, frappé d’étonnement, leur propose la liberté, si Youssouf parvient à vaincre dans une improvisation poétique Kœtche, le poète de la cour. Le héros, au lieu de faire l’éloge du tyran, chante le pays qui l’a vu naître.

Cette improvisation n’intéresse pas seulement comme œuvre poétique ; on y voit quel est aux yeux d’un Turc oriental l’idéal parfait d’un état florissant. Le peuple, dit Youssouf, est aussi beau que la contrée, que cette contrée dont l’hiver est un été. Les vieillards reposent dans les blanches tentes et les jeunes gens se livrent à la chasse. La jeunesse se passe en joyeuse compagnie, le temps s’écoule dans les plaisirs et dans la volupté. Les coursiers sont rapides comme le vent. Les princes gouvernent avec justice, ne connaissent pas la partialité. Leurs villes sont bien pourvues de bazars, leurs champs ressemblent à des bordures de tulipes. Les cerfs, les lièvres et les faucons abondent chez eux. Leurs chefs sont des héros dans le combat. « Pour moi, je ne suis qu’un esclave sans puissance, mais peu importe aux mécréans. La mouche elle-même ne meurt pas sans un décret du ciel. »

Vainqueur dans ce combat poétique, Youssouf est comblé de présens par le shah et remis en liberté. Il part pour Khiva. Le poète de la cour, furieux de sa défaite, essaie en vain d’empêcher son retour. Il est battu, et le héros, ainsi que son compagnon Ahmed, arrive dans sa patrie. Sa mère a versé tant de larmes qu’elle a perdu la vue. Lorsqu’on lui fait part de l’heureuse nouvelle, elle se montre d’abord incrédule ; mais, dès que la voix de son fils résonne à son oreille, la mère s’écrie : « O toi qui as langui sept ans en esclavage, baume de mon cœur blessé ! Splendide brille l’étoile de ma félicité, et mon malheur disparaît. O prince de mon peuple et de ma terre, toi, Rustem, toi le héros du monde, mon Youssouf, mon soleil éblouissant, mon appui, l’âme de ma vie ! ô toi, couronne de félicité sur ma tête, toi l’ornement et la parure de ma vie ! Lalachan a retrouvé son fils, le Tout-Puissant lui a pardonné. Aussi que s’éloigne de mon cœur toute douleur, toute amertume, puisque mon fils est retrouvé. » Youssouf épouse ensuite sa fiancée ; toutefois le sang des héros ne lui permet pas de s’endormir dans le repos. Il rassemble une armée dans laquelle entrent tous les peuples de l’Asie centrale. Guzel-shah est vaincu, Kamber, le compagnon de captivité de Youssouf, est délivré, et le Persan doit payer un tribut au vainqueur. L’énumération de tout ce que demande le Turc au « roi des rois » montre que la bravoure et l’enthousiasme religieux ne font aucun tort à la rapacité et à l’esprit le plus positif. Le poète semble ici doublé d’un Shylock. On se rappelle involontairement les saisissans récits de Villehardouin et l’impitoyable pillage de Constantinople par la croisade franco-vénète.

Cette analyse suffira pour donner une idée d’un genre de compositions dont les Ouzbegs possèdent une multitude. Quelquefois les héros sont empruntés à l’histoire de l’islam, comme dans la légende qui raconte les guerres d’Ali contre le païen Zerkum, un prince de l’Iran. On serait d’abord tenté de croire que cette œuvre devrait jeter quelque jour sur la lutte des deux religions qui au temps de l’invasion arabe se sont disputé la Perse au moment de la chute des Sassanides, sur les combats des musulmans contre les sectateurs de Zoroastre ; mais les batailles rappellent tellement l’Arioste et le Boïardo qu’il est impossible d’y chercher des renseignemens historiques sur les relations de l’islamisme avec le mazdéisme, qui aboutirent à la ruine des adorateurs d’Ahura-Mazda (Ormuzd), Les nombreuses poésies sur Ebou-Muslin, d’abord général des Abassides et plus tard seigneur du Khoraçan et du Kharezm, ont un caractère plus historique. On doit aussi mentionner les épopées qui glorifient les vieux princes de la maison de Schahi-Karezmian, et les poésies qui sont consacrées à Emin-khan de Khiva (1843-1845), qui passe chez les Khiviens pour le prince le plus éminent de notre époque, et à Ali-khan de Khokand, que les Khokands regardent comme le plus grand souverain des temps modernes. Outre ces compositions fort longues, il en existe de plus courtes qui traitent du maniement des armes, de l’art de dresser les chevaux, des devoirs d’un bon soldat. La foule, du sein de laquelle sortent les bachskis ou troubadours, s’attache surtout à l’expression des sentimens. Il n’est pas nécessaire, pour réussir dans cette poésie spontanée, de savoir écrire ; le poète peut au besoin dicter ses vers. Comme les peuples primitifs sentent bien plus vivement que nous ne pouvons l’imaginer, ils ont le don des images frappantes et des expressions passionnées.

II faut attribuer surtout aux Ouzbegs le maintien de ce qui reste de civilisation dans le Turkestan. Quoique déchues de la manière la plus déplorable, les grandes villes conservent un pâle reflet de leur ancienne splendeur. Khiva, capitale du khanat de ce nom, contre laquelle les Russes, attaqués avec vigueur sur leurs propres frontières par les soldats du khan, se préparent à diriger leurs efforts, est entourée d’une riche végétation, et aux environs les sveltes peupliers se balancent au milieu d’une herbe touffue, dans une campagne qui retentit du chant des rossignols. Ses dômes et ses minarets, qui s’élèvent au-dessus des jardins, frappent le regard ravi du voyageur, fatigué du morne aspect des steppes. L’Ouzbeg de cette cité, chaussé de grandes bottes et coiffé d’un bonnet de fourrure en forme de turban, sa femme, soigneusement enveloppée dans ses vastes robes et parée d’un turban élevé et sphérique que vingt mouchoirs de Russie environnent, seraient excessivement surpris, si on refusait la qualification de peuple civilisé aux sujets du padishahi Kharezm. La « noble Bokhara, » capitale d’un khanat qui semble vouloir rester soigneusement neutre dans la guerre entre les Russes et les Khiviens, — le khanat n’ayant pas perdu le souvenir de la marche du général Kauffmann sur Samarkand, La Mecque du Turkestan, — Bokhara, avec ses nombreux édifices et ses tours massives où les cigognes se tiennent sur une patte, n’a pas de moindres prétentions, quoique ses rues soient fort irrégulières, et que ses maisons soient délabrées. « Chez vous, disent les Khivites aux Bokhariotes, la cigogne en claquant du bec remplace l’harmonieux rossignol. » Cependant le principal bazar ne manque pas d’animation. La foule qui s’y presse donne une idée de la variété des nations qui peuplent ces étranges contrées. On y remarque surtout le type iranien (les deux tiers des Bokhariotes sont des Iraniens), si élégant et si distingué, dont le caractère aryen fait un contraste frappant avec les physionomies touraniennes. L’Ouzbeg présente souvent le mélange des deux races. Le Kirghiz porte sur ses traits grossiers l’empreinte du type turco-mongol. Le Turcoman lance sur tout ce qui l’entoure des regards où brillent la cupidité et l’audace. Quelques Hindous dont la figure tannée et jaune ne rappelle guère les éclatantes physionomies du Râmâyana, quelques Israélites aux traits réguliers et aux yeux vifs, quelques sauvages Afghans à la chevelure inculte se montrent çà et là dans la foule. Bokhara semble être pour un Kirghiz ou un Kalmouk ce que Paris et Londres sont pour un paysan breton ou un cultivateur du pays de Galles. Le « quai du réservoir de Divarbeghi, » place presque carrée, qui a une grande réputation, n’est pas moins animé. On y prend du thé fait dans d’énormes samovars venus de Russie ; on y vend sur des échoppes d’excellent pain, des confitures, des fruits, de la viande cuite à l’eau. Le long de la mosquée Medjidi Divarbeghi, des conteurs, mollahs et derviches, abrités par des arbres à la maigre verdure, célèbrent en vers et en prose les actions des héros et des saints. Les milliers d’étudians qui fréquentent la cité, « appui de l’islam, » prêtent une oreille attentive à leur voix, tandis que circulent dans les rangs de la multitude les innombrables espions chargés d’examiner si les sujets du descendant de Timourlenk manquent aux rites ou au respect dû au pouvoir de son altesse.

Dans le Turkestan et en Perse, la famille turque lutte encore contre l’esprit conquérant des Russes ; en Europe, d’autres fractions de cette famille se sont depuis longtemps résignées au joug. Telles sont les populations, nommées fort à tort tartares, qui vivent dans les khanats (Kazan, Astrakhan, Crimée) formés au XVe siècle des débris de l’empire mongol de la Horde-d’Or (Kiptchak). Un savant finlandais fort compétent, M. Alexandre Castrèn, a démontré l’origine turque de ces populations, qui étaient mahométanes dès le XIVe siècle. M. Alexandre Chodzko, qui a vécu longtemps parmi les Turcs orientaux, se trouvait en 1830 à Astrakhan, où un de ses amis, Ali-beg Charapof, lui dicta plusieurs chants des gyrans, ainsi que l’on nomme les rapsodes turcs de ces contrées, chants qu’on fait remonter au XVe siècle. Déjà le nombre et l’importance des bardes allait diminuant chaque jour, et Sobra, le plus fameux de ces poètes, n’était plus qu’un idéal que ses successeurs étaient devenus incapables d’atteindre. Le chant, en dialecte nogaï, se rapporte à la délivrance des Turcs de la domination mongole ; il raconte les aventures d’Adiga, vainqueur des Mongols, nous fait parfaitement comprendre le rôle exceptionnel de ce personnage vénéré dans la société de son temps. Le poète nous montre d’abord Toktamish-khan dans toute sa gloire. Fier d’appartenir à la race de Djinghis, le grand conquérant mongol, il semble considérer son pouvoir comme inébranlable. S’il ne construisait pas, comme un khan du Turkestan, au milieu de la steppe « un palais richement orné, avec mille anneaux dans les murs pour y attacher mille chevaux, » fantaisie que nous avons vue de nos jours renouvelée par un des successeurs en Égypte de l’Albanais Mohammed-Ali, il mène la vie brillante et paisible d’un prince qui compte sur de « nombreux alliés » dans sa tente blanche recouverte de satin, dont le seuil d’acier poli ressemble à un miroir, dont toutes les cordes sont en soie, dont le faîte est d’hermine garnie de zibeline noire, dont le bâton central est d’or pur. Parmi les courtisans, qui sont heureux de boire dans de délicates coupes de Chine ce qu’y laisse leur seigneur, se trouve Adiga, un fils unique qui possédait dès l’enfance le droit du gibet, la haute justice, comme on aurait dit en Occident. Adiga, entré au service du khan dès l’âge de neuf ans, était un modèle de piété, car il lisait jusqu’à la dernière syllabe les livres écrits par les prophètes d’Allah, la Bible, l’Évangile et le Koran. Il faisait ses ablutions avec l’eau bemzemb apportée de la terre sainte de La Mecque. Le khan finit par craindre que sa femme ne devînt éprise d’un prince si parfait, et il prit l’imprudente résolution de le persécuter.

Adiga, pour échapper aux pièges du khan, se décide à devenir kosak, nom donné par les habitans du Kiptchak à l’homme qui ne reconnaît plus la loi du prince, et qui ne compte que sur sa propre énergie. Il décide neuf hommes à le suivre et gagne le désert. Le khan envoie un nombre égal de guerriers pour essayer de le ramener. L’un d’eux l’engage à faire acte de soumission, à rendre hommage dans sa haute tente blanche au souverain qui est disposé à lui donner de nombreux haras de jumens, afin qu’il puisse boire du koumiss, et à lui permettre de lancer ses faucons sur les sept lacs de Karajal, voisins de l’embouchure du Volga. Il lui accordera aussi les prés de Karadaï pour des chevaux de chasse, le droit de mettre sa propre cotte de mailles faite en peau de chamois, garnie de mailles du meilleur acier et ornée de fourrures de kurpiaks. Il prendra place à droite de la tente du khan, et deviendra l’agha des nombreux serviteurs qui se tiennent des deux côtés. De cette façon, il ne vivra pas séparé de la fille d’Amir-Khoja, Omar-Begum, sa femme. Adiga se laisse si peu fléchir qu’il traite le messager de « chien » et de « parjure, » qu’il lui reproche « sa basse extraction, » qu’il le menace de lui couper la langue, de le pendre et de lui brûler le front avec un morceau de bois enflammé. Quant à s’incliner dans la haute orda (tente) du prince en signe d’obéissance, il n’y peut songer, son col étant devenu raide comme un chêne. Les biens et les honneurs qu’on lui promet le laissent parfaitement insensible. Le passé ne lui inspire point de remords ni l’avenir d’inquiétudes. Il est resté à la portée du khan en fidèle sujet. Allah désignera lui-même le jour où il reverra la mer bleue où jouent les esturgeons (la Caspienne). Il sera son compagnon dans les montagnes inconnues et dans les steppes stériles. Lorsqu’il veillera la nuit comme un loup affamé, lorsque, courant contre le vent comme un vagabond solitaire, il sera couvert de gelée blanche, Allah ne sera-t-il pas avec lui ?

Quand Adiga fut parti, Toktamish-khan s’effraya. Selon l’usage mongol, il crut devoir consulter la nation. Les diètes ne sont nullement inconnues des Asiatiques, et Djinghis lui-même, la terreur du monde, en appelait aux assemblées du peuple dans toutes les occasions importantes. D’autres Finno-Mongols, les Magyars, plus fidèles que beaucoup d’Aryens au principe des institutions libres, n’ont jamais voulu supporter la suppression de ces réunions. Le poète, qui en comprend toute l’importance, nous montre le khan faisant des préparatifs en homme qui se rend bien compte de la nécessité d’avoir l’opinion de son côté. Il fait dresser de nombreuses tentes, tuer beaucoup de chevaux et préparer une grande quantité d’hydromel. En même temps il convoque « l’assemblée de toute la nation » en expédiant des messagers aux vieillards habiles et considérés, et aux jeunes gens connus pour leur bravoure. Aucun des membres de la diète interrogés par le khan ne voulant prendre la responsabilité d’un conseil, un d’eux répond :

« O mon khan, Allah a créé avant moi un homme plus âgé, il y a parmi nous un homme de trois cent soixante ans ; il a perdu ses dents, sa raison est haute, il porte un bonnet de zibeline, son nom est Sobra. Fais-le chercher.

« S’il en est ainsi, va dire qu’on mette les chevaux à mon chariot d’or. Que les chevaux soient ferrés avec des fers d’or et des clous d’argent, qu’on les couvre de harnais d’or, qu’ils aillent chercher Sobral

« Ils partirent. Les roues s’enfonçaient à terre jusqu’à l’essieu. Ils prirent Sobra, et l’emmenèrent devant le khan.

« Le khan ordonna que sa barbe fût peignée et nettoyée de toute vermine. Il ordonna qu’un fil de soie fût entrelacé entre ses dents, pour les attacher. Il l’honora, et l’invita à s’asseoir à la place d’honneur.

« O mon khan, je parlerai, si tu l’ordonnes : il n’y a pas de sève dans les herbes sèches, point de moelle dans les ossemens secs. L’esprit des hommes vieux devient débile ; le khan ne sera pas content. »

Après ce début modeste, le gyran exhorte le khan à renoncer à ses persécutions contre Adiga, dont il énumère les ancêtres avec le même soin que l’Évangile les aïeux du Christ selon la chair. Il se garde bien d’oublier Baba-Túkla, aussi intrépide que zélé pour la cause de l’islamisme, qui convertit tant de Kalmouks, fut enterré avec les plus grandes solennités, et dont la tombe est à un mille au midi d’Astrakhan. Adiga est un « joyau du plus haut prix, » que le khan doit estimer à sa juste valeur. Pour donner plus de poids à son opinion, Sobra rappelle qu’il est « plus vieux que beaucoup, » qu’il a vu Ahmed-khan et Djinghis, aïeul de Toktamish, « dans des vêtemens d’or. » Il raconte tout ce qui l’a frappé dans le Turkestan, à Khiva, à Bokhara, à Samarkand, la gloire des khans de ces contrées et l’éclat qui les environne ; « mais à quoi bon nommer tous ceux que j’ai vus ? Ne dis pas que mes lèvres profèrent une fausse prophétie. »

L’oracle que le vieux gyran ne craint pas de prononcer respire la mâle franchise qu’on trouve chez « les voyans » israélites, terreur du sacerdoce et de la royauté. Il semble qu’on entende quelqu’un de ces prophètes annonçant â un autre Saül que Jéhovah l’a réprouvé pour donner son trône à David, le pâtre si longtemps persécuté. « Le déserteur » injustement poursuivi par le khan trouvera dans Allah toute la protection que sa foi fervente en attendait. Le cheval du khan aux formes parfaites, à la crinière flottante, à la course plus rapide que le vent, deviendra la monture du kosak. On essaiera en vain de l’atteindre. La flèche ne s’enfoncera point dans sa chair. Les lances ne le perceront point. Les pluies pourront se transformer en déluge et les ouragans souffler avec fureur ; il est à l’épreuve de l’eau comme à l’épreuve du vent. Qui pourrait donc empêcher ce déserteur de revêtir la forte cotte de mailles du prince, puisqu’il est capable d’arracher de terre les arbres sans hache et de renverser neuf rangs de murailles ?

« O mon khan, dit le vieux prophète, ton trône a quatre supports et cinq têtes, avec un rubis sur le sommet de chacun ;… le blanc déserteur entrera dans ta tente. — Avec leurs fronts brillans comme la lune, leurs doigts étendus comme des crochets de cuivre sur des mains de lis, Jany-Bika et Kazzaï-Bika s’appuient sur le sofa, beaux et vermeils comme la douce lumière après le coucher du soleil. O mon khan, écoute ma prophétie : ce déserteur blanc peut les prendre l’un et l’autre sans rien donner et comme son butin…

« O mon khan, ne persécute pas cet homme blanc. Ils disent que tu as de nombreux alliés, malgré cela ne l’humilie point. Je sens que mes paroles vont finir. Il n’y a point de malice sur mes lèvres Je désire que mes prophéties ne se réalisent point. Je souhaite qu’elles s’enfoncent dans l’herbe desséchée du désert stérile, et qu’elles y pourrissent ; mais prends garde que l’homme blanc ne foule aux pieds ta tête. »

La suite du chant donne l’idée la plus curieuse des superstitions mahométanes et des rêveries des musulmans extatiques et fumeurs d’opium. Il nous donne le portrait d’un vrai fidèle, doué libéralement des grâces d’Allah. Il vient au monde « à la fin de la nuit de Kadir, la nuit des miracles, » le 28 de zilkad, quand les mauvais esprits, les divs, les péris, les djinns, ont depuis minuit fait place à l’armée des bons esprits descendus pour protéger l’espèce humaine. Aussi naît-il « sage et inspiré, » et surprend-il par sa science les « hommes versés dans la littérature arabe, » autant que le Christ enfant étonnait dans le temple les docteurs de la loi. Il trouve « à la première vue la vertu des talismans les plus complexes, » et il en dicte la formule aux mollahs. Il se nourrit de la plante aromatique du basilic, et il boit l’eau du Kouser, un des fleuves paradisiaques, qui coule dans le huitième ciel. Il choisit pour monture « un des chevaux du paradis. » Il voyage sans fatigue sur les monts et traverse les steppes jaunes. Sur les montâmes il demeure de préférence dans les champs de « pâle absinthe. » Il visite la « maison de Dieu ; » il le sert pendant des années « sans soulever la face de terre. » Il choisit dans le paradis un palais d’or pur et y passe trois cents ans dans les plaisirs. Accablé par la félicité il s’évanouit, et tombe comme un mort. A l’aube, quand les muezzins commencent à entonner leur chant matinal, il se réveille sur la terre. Pour lui, la distance n’existe pas. Avec son cheval « blanc comme l’âme des hommes vertueux, il visite toutes les parties du monde, les palais de marbre de l’Ararat, Tabriz, ou il y a beaucoup d’hommes savans, » sans parler d’autres contrées moins importantes ; il reçoit la bénédiction de Salomon qui lui donne un trône et le sacre de ses mains, et l’archange Gabriel répond : Amen ! aux prières qu’il adresse au Tout-Puissant.

Mais laissons les rêves pour revenir à l’histoire avec le poète. Adiga monta son cheval Karaniash, il attaqua Toktamish-khan et le vainquit. « Ce guerrier ne commit qu’une seule faute. Il s’inclina bas, très bas devant son beau-père Khodja-Kotla, qui avait été laissé dans la tente de Toktamish-khan, et s’excusa d’avoir combattu son ancien maître. » La nation oublia bientôt cette faute sous son règne paternel, idéal d’un bon gouvernement tel que les Turcs le comprennent. « Pendant que le brave Adiga vivait, son état florissait. Ses sujets avaient l’habitude de s’assembler en foule, et alors le khan ordonnait qu’on tuât les jumens, et qu’on préparât l’hydromel, et, quand il convoquait toutes les tribus, il ordonnait qu’on amenât devant lui un gyran appelé Sobra. »

Cette prospérité ne devait pas être de longue durée. La Russie, que nous avons vue complètement écrasée au temps de Jean du Plan de Carpin, n’avait pas tardé à sortir de sa stupeur, les Rurikovitchs ne s’étaient point résignés à la servitude. Le grand-prince Ivan Ier (1328-1340) avait travaillé à concentrer à Moscou les forces qui devaient être plus tard opposées aux dominateurs étrangers. Ivan III mit fin à l’existence de la Grande-Horde (1475), dont les débris formèrent plusieurs khanats ; Kazan, Astrakhan, la Crimée, semblèrent devoir hériter d’une partie de sa puissance. Le petit-fils d’Ivan III, Ivan IV le Terrible, s’empara du khanat de Kazan. Deux chants d’Astrakhan ont conservé le souvenir de cet événement. L’un nous dit la mort du prince Battyr Chorah, qui voulut marcher au secours de Kazan, mais qui périt dans les marais, « les noirs marécages devant Kazan, » dont les eaux « sentent le sang. » Après avoir raconté la mort du guerrier, semblable à celle de cinq cents de ses frères, que Glinski et Cheremetef passèrent au fil de l’épée ou qui furent noyés dans le « fangeux abîme, » le poète s’écrie : « Où est maintenant notre pouvoir sur Kazan aux quatre portes ? Sous les pieds de l’argamask (cheval), les fers semblent des lunes nouvelles, sa queue et sa crinière sont peintes avec le henneh ; sur son dos pendent les harnais de soie, sur son cou dans un talisman éclatant comme un anneau est une prière. Prenons deux haches tranchantes dans nos mains, et montons sur le dos du cheval ! » Cette impétuosité ne l’empêche pas de songer aux « innombrables troupes russes » et de gémir sur la captivité des « beautés aux yeux noirs, dont les sourcils sont oints avec le surmeh. » Un autre poète n’oublie pas non plus « les beautés aux yeux bleus avec leurs sourcils oints de surmeh ; » mais il semble se résigner plus facilement en songeant à la puissance du terrible Rurikovitch : « les petits oiseaux se dispersent quand le faucon descend de l’air. Lorsqu’un lévrier s’élance, les lièvres s’enfuient et cherchent un abri. » Cette résignation chez des peuples jadis si redoutés explique la chute d’Astrakhan, qui succomba deux ans après la prise de Kazan. On était bien loin du temps où les annalistes disaient : « Il semblait qu’un fleuve de feu se fût roulé sur la Russie depuis les rives de l’Oka jusqu’à celles du San. Pareil à une bête féroce, le Mongol Batou dévorait les provinces et en déchirait les restes avec ses griffes. Les plus vaillans parmi les princes russes étaient morts dans les combats ; les autres erraient sur des terres étrangères. Les mères pleuraient leurs enfans, qu’elles avaient vu écraser sous les chevaux des Mongols ou exposer à des traitemens ignominieux. » Protégés par leur position dans la presqu’île, les maîtres de la Crimée devaient échapper pour le moment au sort des khanats de Kazan et d’Astrakhan ; mais on peut supposer que les poètes ont vu longtemps d’avance l’avenir réservé à la Crimée.

Un gyran a raconté à M. A. Chodzko, en lui chantant un morceau allégorique sur le rétablissement d’un khan de Crimée, qu’un pauvre Turc né sur les bords du Volga arrivait à la cour de ce khan. N’ayant pas eu l’occasion d’attirer les regards de son maître, il retourna à Astrakhan après avoir dépensé tout ce qu’il avait. Sa sœur lui fournit quelque argent et le renvoya à Baktchi-Séraï, où il trouva le khan fort malade d’un abcès dans la poitrine. Les poètes, les fous de la cour, les gyrans, ne pouvaient le distraire, et on avait perdu tout espoir de le sauver. Quelques années à peine s’étaient écoulées depuis la prise de Kazan, et la Crimée commençait à redouter le même sort. Le gyran fit entendre à son maître un chant sur le destin réservé aux Turcs établis sur le sol russe :

« Quand une daine effrayée s’enfuit avec ses chevreaux, elle laisse une trace dans les marécages.

« Sur la montagne du Caucase, le faucon Terlan élèvera la voix.

« Un vautour solitaire au bec blanc, perché sur le sommet d’un rocher, jetait des cris perçans et répandait la terreur sur le vaste lac.

« Deux aigles laissèrent tomber leurs plumes sur les bords de l’Ytill (Volga) et la peur naquit dans le cœur de l’ennemi. »

Les troupes mises en déroute par les Russes, et qui laissèrent tant de morts dans les marais de Kazan, sont comparées à une daine effrayée s’enfuyant à travers les marécages. Le faucon Terlan est le fameux prince circassien Ghazi-beg. Le vautour au bec blanc (akkenmenkar) est Ivan, le « tsar blanc, » terreur des khanats ; enfin les deux faucons aux ailes sans plumes sont les khans Mamaï et Ourak. En entendant ces mots : « deux aigles répandent leurs plumes sur les bords de l’Ytill, » le khan de Crimée frissonna, il éprouva une telle agitation que l’abcès s’ouvrit, crise salutaire qui le délivra de ses souffrances. Les pressentimens du gyran étaient justifiés. J’ai trouvé en Russie les princes ou plutôt khans Ghiraï, qui sont restés fidèles à l’islamisme, et qui font remonter leur origine à Djinghis, dont la famille avait soumis la Russie à ses lois. La fortune leur a donné une consolation en leur montrant dans cette condition privée à laquelle les révolutions les ont réduits, comme les Capétiens et les Wasa, les descendans de la dynastie qui a enlevé aux Turcs Kazan et Astrakhan.

La civilisation décrite dans ces chants, qu’on suppose anciens, est assurément supérieure à celle des Turcs nomades de l’Asie. On parle d’épées « de bon acier à garde d’or » et de « blanches armures » avec un « haubert d’or. » Quelques poésies sont dirigées contre les préjugés et contre la sotte vanité des riches couverts de « lourds vêtemens brochés d’or, » vanité qu’on ne confond pas avec l’orgueil aristocratique, car « le fils d’un noble père sera pareil à ses ancêtres. » Pourtant les instincts et les habitudes des aïeux persévèrent. Le respect de la propriété, si profond chez les nations agricoles, continue d’être fort médiocre. « J’ai un cours d’eau, dit un chant, mais point de troupeau. J’enlèverai un mouton de quelque troupeau. Le berger me poursuivra, mais je gagnerai le sommet d’une montagne escarpée. Je prendrai en main une épée pointue, et, arrive que pourra, je ne quitterai pas le champ sans un bon combat. » Le soldat n’est pas plus scrupuleux que le berger. « Il y a quelque temps nous rencontrâmes l’ennemi pour la première fois. Notre front était de pierre ; l’armée des giaours s’enfuit. Nous allâmes dans une auberge où de riches personnages étaient assis autour des tables et buvaient l’hydromel. Il n’y avait point là de place pour nous asseoir, et nous étions obligés de rester debout. Allez chez mon amante, demandez-lui ses ornemens de tête, nous les mettrons en gage et nous aurons un peu d’hydromel. Nous kosaks, cinq que nous sommes ici, nous trouverons quelque chose pour nous-mêmes, nous pillerons, nous emporterons le butin, et avec ce butin nous rachèterons les colifichets de notre amante. »

Si chez les plus rudes nomades nous avons trouvé la trace d’une règle morale, elle est si peu absente ici qu’en certains cas, par exemple dans le respect de la vieillesse, ces Turcs nous sont supérieurs. « Adiga avait une coutume agréable à Allah ; quand il rencontrait un homme plus âgé que lui, ne fût-ce que d’une année, il lui demandait : — Mon sultan, que désirez-vous ? » L’homme de bien, tel qu’on le comprend, est nécessairement exposé aux médisances et aux pièges des méchans ; mais l’alliance de deux a hommes vertueux » peut triompher de leur malice. Même seul, celui qui a « gagné un bon nom » se rit des complots de ses ennemis, comme le navire solidement couvert de planches brave la fureur des flots. Le mot de vertu ne doit pas s’entendre ici dans le sens théologique. Comme chez les anciens, la vertu se compose surtout de courage. Ce courage prend sa source dans un fatalisme qui ne recourt pas comme ailleurs à mille précautions pour dissimuler ses convictions. « Jetez-vous parmi vos ennemis, même avec une chemise. Allah sait le mieux quand vous devez mourir ! » Avec une telle doctrine, on peut aller au-devant de la « flèche empoisonnée » et voir avec calme le sang couler de ses veines « comme des cheveux roux. » Naturellement cette résignation aura le caractère de celle qu’on remarque chez d’énergiques bêtes fauves, quelque chose de sombre et de farouche, qu’un poète français contemporain a peint avec un vrai talent dans la Mort du loup, et, chose curieuse, le poète turc emploie précisément la comparaison dont se sert Alfred de Vigny. « Quand un vigoureux sanglier est atteint par une flèche, qu’il agite ses défenses, que peut-il faire ? Quand un loup brun à la large poitrine attrape une flèche dans le cœur, que sa gueule écume, que peut-il faire ? » Il est bien rare que la poésie populaire ne résolve pas très franchement ce « problème de la destinée humaine, » qui est bien loin de lui offrir les difficultés qu’il présentait à un Jouffroy. Après tout, les longues méditations des métaphysiciens et des théologiens n’ajouteront guère à ces solutions spontanées que des complications dont à certaines époques on s’exagère infiniment l’importance, sans s’apercevoir que l’essentiel de la métaphysique consiste dans une gymnastique intellectuelle.

Dans ce long voyage que nous venons de faire avec les poètes des vallées de l’Altaï au rivage de la Crimée, nous avons toujours constaté l’impuissance de la famille turque et de l’islam à produire une civilisation capable de lutter avec succès contre « l’audacieuse race de Japhet, » à laquelle la domination du monde semble réservée. En adoptant l’islamisme, les Turcs avaient sans doute fait, comme les Arabes, un grand pas dans la voie du progrès, car les doctrines prêchées par le prophète de La Mecque étaient fort supérieures aux grossières et sauvages superstitions de leurs aïeux. Leur exemple n’en prouve pas moins qu’une forme religieuse fort utile aux nations dans une certaine phase de leur développement peut, avec le temps, paralyser complètement en elles l’esprit de vie et cette virile ardeur sans laquelle les peuples comme les individus se condamnent à une existence absolument inerte. Tout en croyant rester fidèles à la foi de leurs pères, ces peuples renoncent en réalité à la généreuse tradition d’aïeux qui ont, quand ils l’ont jugé nécessaire pour la patrie et pour leur postérité, « brûlé ce qu’ils avaient adoré et adoré ce qu’ils avaient brûlé. »

DORA D’ISTRIA
La poésie populaire des Turcs orientaux

Revue des Deux Mondes
T.103
1873

ARNALDO GAMA – PORTO – PORTUGAL

PORTUGAL
PORTO

1828 Porto – 1869 Porto (Cemitério da Lapa – Cimetière de Lapa)

Arnaldo GAMA

Arnaldo de Sousa Dantas da Gama

Escritor e poeta português
Ecrivain et poète portugais

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Volto ao Camões
por  Lima Barreto

Todos estes, para não falar em alguns outros mais, como Arnaldo Gama, Antero de Quental, Antônio Nobre, Pinheiro Chagas, Ramalho Ortigão; todos esses dizia são criadores, de algum modo originais, muitos deles concorreram para reformar a música do período português, deram-lhe mais números, mais plasticidade, inventaram muitas formas de dizer; mas, esses dois senhores a que aludi mais acima, sem concepção própria da vida, do mundo e da história do seu país, não vêm fazendo mais do que repetir o que já foi dito com tanta força de beleza pelos velhos mestres em glosar episódios de alcova da história anedótica portuguêsa, para gáudio das professoras públicas aliteratadas.

 

Francisco Goya Madrid Museo del Prado Estatua Statue 戈雅普拉多博物馆雕像 Статуя Франсиско Гойи Музей Прадо

Madrid – Мадрид – 马德里
戈雅普拉多博物馆雕像
Francisco Goya Museo del Prado

Francisco Goya Madrid

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Madrid Blason Artgitato  Madrid L'Ours & L'arbousier Artgitato La estatua del oso y del madroño

Photo Jacky Lavauzelle
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Madrid Drapeau Artgitato


FRANCISCO GOYA MADRID
Statue de Francisco Goya devant le Musée du Prado
Estatua de Francisco Goya Museo del Prado
Statue of painter Francisco Goya, Museo del Prado
Статуя Франсиско Гойи Музей Прадо
戈雅普拉多博物馆雕像

Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (1)

FRANCISCO GOYA MADRID   Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (3) Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (4)

FRANCISCO GOYA MADRID Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (5)

FRANCISCO GOYA MADRID  Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (6) Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (7) Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (8)

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FRANCISCO GOYA MADRID  Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (11)

FRANCISCO GOYA MADRID Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (12)

FRANCISCO GOYA MADRID  Francisco Goya Artgitato Madrid Le Prado Museo del Prado (13)

GOYA VU PAR THEOPHILE GAUTIER

« Francisco Goya y Lucientes est le petit-fils encore reconnaissable de Vélasquez, Après lui viennent les Aparico, les Lopez ; la décadence est complète, le cycle de l’art est fermé. Qui le rouvrira ?C’est un étrange peintre, un singulier génie que Goya ! Jamais originalité ne fut plus tranchée, jamais artiste espagnol ne fut plus local. ― Un croquis de Goya, quatre coups de pointe dans un nuage d’aqua-tinta en disent plus sur les mœurs du pays que les plus longues descriptions. Par son existence aventureuse, par sa fougue, par ses talents multiples, Goya semble appartenir aux belles époques de l’art, et cependant, c’est en quelque sorte un contemporain : il est mort à Bordeaux en 1828.
Avant d’arriver à l’appréciation de son œuvre, esquissons sommairement sa biographie. Don Francisco Goya y Lucientes naquit en Aragon de parents dans une position de fortune médiocre, mais cependant suffisante pour ne pas entraver ses dispositions naturelles. Son goût pour le dessin et la peinture se développa de bonne heure. Il voyagea, étudia à Rome quelque temps, et revint en Espagne, où il fit une fortune rapide à la cour de Charles IV, qui lui accorda le titre de peintre du roi. Il était reçu chez la reine, chez le prince de Benavente et la duchesse d’Albe, et menait cette existence de grand seigneur des Rubens, des Van Dick et des Vélasquez, si favorable à l’épanouissement du génie pittoresque. Il avait, près de Madrid, une casa de campo délicieuse, où il donnait des fêtes et où il avait son atelier.
Goya a beaucoup produit ; il a fait des sujets de sainteté, des fresques, des portraits, des scènes de mœurs, des eaux-fortes, des aqua-tinta, des lithographies, et partout, même dans les plus vagues ébauches, il a laissé l’empreinte d’un talent vigoureux ; la griffe du lion raie toujours ses dessins les plus abandonnés. Son talent, quoique parfaitement original, est un singulier mélange de Vélasquez, de Rembrandt et de Reynolds ; il rappelle tour à tour ou en même temps ces trois maîtres, mais comme le fils rappelle ses aïeux, sans imitation servile, ou plutôt par une disposition congéniale que par une volonté formelle.
On voit de lui, au musée de Madrid, le portrait de Charles IV et de la reine à cheval : les têtes sont merveilleusement peintes, pleines de vie, de finesse et d’esprit ; un Picador et le Massacre du 2 mai, scène d’invasion. Le duc d’Ossuna possède plusieurs tableaux de Goya, et il n’est guère de grande maison qui n’ait de lui quelque portrait ou quelque esquisse. L’intérieur de l’église de San-Antonio de la Florida, où se tient une fête assez fréquentée, à une demi-lieue de Madrid, est peint à fresque par Goya avec cette liberté, cette audace et cet effet qui le caractérisent. À Tolède, dans une des salles capitulaires, nous avons vu de lui un tableau représentant Jésus livré par Judas, effet de nuit que n’eût pas désavoué Rembrandt, à qui je l’eusse attribué d’abord, si un chanoine ne m’eût fait voir la signature du peintre émérite de Charles IV. Dans la sacristie de la cathédrale de Séville, il existe aussi un tableau de Goya, d’un grand mérite, sainte Justine et sainte Ruffine, vierges et martyres, toutes deux filles d’un potier de terre, comme l’indiquent les alcarazas et les cantaros groupés à leurs pieds.
La manière de peindre de Goya était aussi excentrique que son talent : il puisait la couleur dans des baquets, l’appliquait avec des éponges, des balais, des torchons, et tout ce qui lui tombait sous la main, il truellait et maçonnait ses tons comme du mortier, et donnait les touches de sentiment à grands coups de pouce. À l’aide de ces procédés expéditifs et péremptoires, il couvrait en un ou deux jours une trentaine de pieds de muraille. Tout ceci nous paraît dépasser un peu les bornes de la fougue et de l’entrain ; les artistes les plus emportés sont des lécheurs en comparaison. Il exécuta, avec une cuiller en guise de brosse, une scène du Dos de Mayo, où l’on voit des Français qui fusillent des Espagnols. C’est une œuvre d’une verve et d’une furie incroyables. Cette curieuse peinture est reléguée sans honneur dans l’antichambre du musée de Madrid.
L’individualité de cet artiste est si forte et si tranchée, qu’il nous est difficile d’en donner une idée même approximative. Ce n’est pas un caricaturiste comme Hogarth, Bamburry ou Cruishanck : Hogarth, sérieux, flegmatique, exact et minutieux comme un roman de Richardson, laissant toujours voir l’intention morale ; Bamburry et Cruishank si remarquables pour leur verve maligne, leur exagération bouffonne, n’ont rien de commun avec l’auteur des Caprichos. Callot s’en rapprocherait plus, Callot, moitié Espagnol, moitié Bohémien ; mais Callot est net, clair, fin, précis, fidèle au vrai, malgré le maniéré de ses tournures et l’extravagance fanfaronne de ses ajustements ; ses diableries les plus singulières sont rigoureusement possibles ; il fait grand jour dans ses eaux-fortes, où la recherche des détails empêche l’effet et le clair-obscur, qui ne s’obtiennent que par des sacrifices. Les compositions de Goya sont des nuits profondes où quelque brusque rayon de lumière ébauche de pâles silhouettes et d’étranges fantômes.
C’est un composé de Rembrandt, de Watteau et des songes drolatiques de Rabelais ; singulier mélange ! Ajoutez à cela une haute saveur espagnole, une forte dose de l’esprit picaresque de Cervantès, quand il fait le portrait de la Escalanta et de la Gananciosa, dans Rinconete et Cortadillo, et vous n’aurez encore qu’une très imparfaite idée du talent de Goya. Nous allons tâcher de le faire comprendre, si toutefois cela est possible, avec des mots.
Les dessins de Goya sont exécutés à l’aqua-tinta, repiqués et ravivés d’eau-forte ; rien n’est plus franc, plus libre et plus facile, un trait indique toute une physionomie, une traînée d’ombre tient lieu de fond, ou laisse deviner de sombres paysages à demi-ébauchés ; des gorges de sierra, théâtres tout préparés pour un meurtre, pour un sabbat ou une tertulia de Bohémiens ; mais cela est rare, car le fond n’existe pas chez Goya. Comme Michel-Ange, il dédaigne complètement la nature extérieure, et n’en prend tout juste que ce qu’il faut pour poser des figures, et encore en met-il beaucoup dans les nuages. De temps en temps, un pan de mur coupé par un grand angle d’ombre, une noire arcade de prison, une charmille à peine indiquée ; voilà tout. Nous avons dit que Goya était un caricaturiste, faute d’un mot plus juste. C’est de la caricature dans le genre d’Hoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à la critique, et qui va souvent jusqu’au lugubre et au terrible ; on dirait que toutes ces têtes grimaçantes ont été dessinées par la griffe de Smarra sur le mur d’une alcôve suspecte, aux lueurs intermittentes d’une veilleuse à l’agonie. On se sent transporté dans un monde inouï, impossible et cependant réel. ― Les troncs d’arbre ont l’air de fantômes, les hommes d’hyènes, de hiboux, de chats, d’ânes ou d’hippopotames ; les ongles sont peut-être des serres, les souliers à bouffettes chaussent des pieds de bouc ; ce jeune cavalier est un vieux mort, et ses chausses enrubannées enveloppent un fémur décharné et deux maigres tibias ; ― jamais il ne sortit de derrière le poêle du docteur Faust des apparitions plus mystérieusement sinistres.
Les caricatures de Goya renferment, dit-on, quelques allusions politiques, mais en petit nombre ; elles ont rapport à Godoï, à la vieille duchesse de Benavente, aux favoris de la reine, et à quelques seigneurs de la cour, dont elles stigmatisent l’ignorance ou les vices. Mais il faut bien les chercher à travers le voile épais qui les obombre. ― Goya a encore fait d’autres dessins pour la duchesse d’Albe, son amie, qui n’ont point paru, sans doute à cause de la facilité de l’application. ― Quelques-uns ont trait au fanatisme, à la gourmandise et à la stupidité des moines, les autres représentent des sujets de mœurs ou de sorcellerie.
Le portrait de Goya sert de frontispice au recueil de son œuvre. C’est un homme de cinquante ans environ, l’œil oblique et fin, recouvert d’une large paupière avec une patte-d’oie maligne et moqueuse, le menton recourbé en sabot, la lèvre supérieure mince, l’inférieure proéminente et sensuelle ; le tout encadré dans des favoris méridionaux et surmonté d’un chapeau à la Bolivar ; une physionomie caractérisée et puissante.
La première planche représente un mariage d’argent, une pauvre fille sacrifiée à un vieillard cacochyme et monstrueux par des parents avides. La mariée est charmante avec son petit loup de velours noir et sa basquine à grandes franges, car Goya rend à merveille la grâce andalouse et castillane ; les parents sont hideux de rapacité et de misère envieuse. Ils ont des airs de requin et de crocodile inimaginables ; l’enfant sourit dans des larmes, comme une pluie du mois d’avril, ce ne sont que des yeux, des griffes et des dents ; l’enivrement de la parure empêche la jeune fille de sentir encore toute l’étendue de son malheur. ― Ce thème revient souvent au bout du crayon de Goya, et il sait toujours en tirer des effets piquants. Plus loin, c’est el coco, croque-mitaine, qui vient effrayer les petits enfants et qui en effraierait bien d’autres, car, après l’ombre de Samuel dans le tableau de la Pythonisse d’Endor, par Salvator Rosa, nous ne connaissons rien de plus terrible que cet épouvantail. Ensuite ce sont des majos qui courtisent des fringantes sur le Prado ; ― de belles filles au bas de soie bien tiré, avec de petites mules à talon pointu qui ne tiennent au pied que par l’ongle de l’orteil, avec des peignes d’écaille à galerie, découpés à jour et plus hauts que la couronne murale de Cybèle ; des mantilles de dentelles noires disposées en capuchon et jetant leur ombre veloutée sur les plus beaux yeux noirs du monde, des basquines plombées pour mieux faire ressortir l’opulence des hanches, des mouches posées en assassines au coin de la bouche et près de la tempe ; des accroche-cœurs à suspendre les amours de toutes les Espagnes, et de larges éventails épanouis en queue de paon ; ce sont des hidalgos en escarpins, en frac prodigieux, avec le chapeau demi-lune sous le bras et des grappes de breloques sur le ventre, faisant des révérences à trois temps, se penchant au dos des chaises pour souffler, comme une fumée de cigare, quelque folle bouffée de madrigaux dans une belle touffe de cheveux noirs, ou promenant par le bout de son gant blanc quelque divinité plus ou moins suspecte ; ― puis des mères utiles, donnant à leurs filles trop obéissantes les conseils de la Macette de Régnier, les lavant et les graissant pour aller au sabbat. ― Le type de la mère utile est merveilleusement bien rendu par Goya, qui a, comme tous les peintres espagnols, un vif et profond sentiment de l’ignoble ; on ne saurait imaginer rien de plus grotesquement horrible, de plus vicieusement difforme ; chacune de ces mégères réunit à elle seule la laideur des sept péchés capitaux ; le diable est joli à côté de cela. Imaginez des fossés et des contrescarpes de rides ; des yeux comme des charbons éteints dans du sang ; des nez en flûte d’alambic, tout bubelés de verrues et de fleurettes ; des mufles d’hippopotame hérissés de crins roides, des moustaches de tigre, des bouches en tirelire contractées par d’affreux ricanements, quelque chose qui tient de l’araignée et du cloporte, et qui vous fait éprouver le même dégoût que lorsqu’on met le pied sur le ventre mou d’un crapaud. ― Voilà pour le côté réel ; mais c’est lorsqu’il s’abandonne à sa verve démonographique que Goya est surtout admirable ; personne ne sait aussi bien que lui faire rouler dans la chaude atmosphère d’une nuit d’orage de gros nuages noirs chargés de vampires, de stryges, de démons, et découper une cavalcade de sorcières sur une bande d’horizons sinistres.
Il y a surtout une planche tout à fait fantastique qui est bien le plus épouvantable cauchemar que nous ayons jamais rêvé ; ― elle est intitulée : Y aun no se van. C’est effroyable, et Dante lui-même n’arrive pas à cet effet de terreur suffocante ; représentez-vous une plaine nue et morne au-dessus de laquelle se traîne péniblement un nuage difforme comme un crocodile éventré ; puis une grande pierre, une dalle de tombeau qu’une figure souffreteuse et maigre s’efforce de soulever. ― La pierre, trop lourde pour les bras décharnés qui la soutiennent et qu’on sent près de craquer, retombe malgré les efforts du spectre et d’autres petits fantômes qui roidissent simultanément leurs bras d’ombre ; plusieurs sont déjà pris sous la pierre un instant déplacée. L’expression de désespoir qui se peint sur toutes ces physionomies cadavéreuses, dans ces orbites sans yeux, qui voient que leur labeur a été inutile, est vraiment tragique ; c’est le plus triste symbole de l’impuissance laborieuse, la plus sombre poésie et la plus amère dérision que l’on ait jamais faites à propos des morts. La planche Buen viage, où l’on voit un vol de démons, d’élèves du séminaire de Barahona qui fuient à tire-d’aile, et se hâtent vers quelque œuvre sans nom, se fait remarquer par la vivacité et l’énergie du mouvement. Il semble que l’on entende palpiter dans l’air épais de la nuit toutes ces membranes velues et onglées comme les ailes des chauves-souris. Le recueil se termine par ces mots : Y es ora. ― C’est l’heure, le coq chante, les fantômes s’éclipsent, car la lumière paraît,
― Quant à la portée esthétique et morale de cette œuvre, quelle est-elle ? Nous l’ignorons. Goya semble avoir donné son avis là-dessus dans un de ses dessins où est représenté un homme, la tête appuyée sur ses bras et autour duquel voltigent des hiboux, des chouettes, des coquecigrues. ― La légende de cette image est : El suenho de la razon produce monstruos. C’est vrai, mais c’est bien sévère.
Ces caprices sont tout ce que la Bibliothèque royale de Paris possède de Goya. Il a cependant produit d’autres œuvres : la Tauromaquia, suite de 33 planches, les Scènes d’invasion qui forment 20 dessins, et devaient en avoir plus de 40 ; les eaux-fortes d’après Vélasquez, etc., etc.
La Tauromaquia est une collection de scènes représentant divers épisodes du combat de taureaux, à partir des Mores jusqu’à nos jours. ― Goya était un aficionado consommé, et il passait une grande partie de son temps avec les toreros. Aussi était-il l’homme le plus compétent du monde pour traiter à fond la matière. Quoique les attitudes, les poses, les défenses et les attaques, ou, pour parler le langage technique, les différentes suertes et cogidas soient d’une exactitude irréprochable, Goya a répandu sur ces scènes ses ombres mystérieuses et ses couleurs fantastiques. ― Quelles têtes bizarrement féroces ! quels ajustements sauvagement étranges ! quelle fureur de mouvement ! Ses Mores, compris un peu à la manière des Turcs de l’empire sous le rapport du costume, ont les physionomies les plus caractéristiques. ― Un trait égratigné, une tache noire, une raie blanche, voilà un personnage qui vit, qui se meut, et dont la physionomie se grave pour toujours dans la mémoire. Les taureaux et les chevaux, bien que parfois d’une forme un peu fabuleuse, ont une vie et un jet qui manquent bien souvent aux bêtes des animaliers de profession : les exploits de Gazul, du Cid, de Charles Quint, de Romero, de l’étudiant de Falces, de Pepe Illo, qui périt misérablement dans l’arène, sont retracés avec une fidélité tout espagnole. ― Comme celles des Caprichos, les planches de la Tauromaquia sont exécutées à l’aqua-tinta et relevées d’eau-forte.
Les Scènes d’invasion offriraient un curieux rapprochement avec les Malheurs de la guerre, de Callot. ― Ce ne sont que pendus, tas de morts qu’on dépouille, femmes qu’on viole, blessés qu’on emporte, prisonniers qu’on fusille, couvents qu’on dévalise, populations qui s’enfuient, familles réduites à la mendicité, patriotes qu’on étrangle, tout cela est traité avec ces ajustements fantastiques et ces tournures exorbitantes qui feraient croire à une invasion de Tartares au XIVème siècle. Mais quelle finesse, quelle science profonde de l’anatomie dans tous ces groupes qui semblent nés du hasard et du caprice de la pointe ! Dites-moi si la Niobé antique surpasse en désolation et en noblesse cette mère agenouillée au milieu de sa famille devant les baïonnettes françaises ! ― Parmi ces dessins qui s’expliquent aisément, il y en a un tout à fait terrible et mystérieux, et dont le sens, vaguement entrevu, est plein de frissons et d’épouvantements. C’est un mort à moitié enfoui dans la terre, qui se soulève sur le coude, et, de sa main osseuse, écrit sans regarder, sur un papier posé à côté de lui, un mot qui vaut bien les plus noirs du Dante : Nada (néant). Autour de sa tête, qui a gardé juste assez de chair pour être plus horrible qu’un crâne dépouillé, tourbillonnent, à peine visibles dans l’épaisseur de la nuit, de monstrueux cauchemars illuminés çà et là de livides éclairs. Une main fatidique soutient une balance dont les plateaux se renversent. Connaissez-vous quelque chose de plus sinistre et de plus désolant ?
Tout à fait sur la fin de sa vie, qui fut longue, car il est mort à Bordeaux à plus de quatre-vingts ans, Goya a fait quelques croquis lithographiques improvisés sur la pierre, et qui portent le titre de Dibersion de Espanha ; ― ce sont des combats de taureaux. On reconnaît encore, dans ces feuilles charbonnées par la main d’un vieillard sourd depuis longtemps et presque aveugle, la vigueur et le mouvement des Caprichos et de la Tauromaquia. L’aspect de ces lithographies rappelle beaucoup, chose curieuse ! la manière d’Eugène Delacroix dans les illustrations de Faust.
Dans la tombe de Goya est enterré l’ancien art espagnol, le monde à jamais disparu des toreros, des majos, des manolas, des moines, des contrebandiers, des voleurs, des alguazils et des sorcières, toute la couleur locale de la Péninsule. ― Il est venu juste à temps pour recueillir et fixer tout cela. Il a cru ne faire que des caprices, il a fait le portrait et l’histoire de la vieille Espagne, tout en croyant servir les idées et les croyances nouvelles. Ses caricatures seront bientôt des monuments historiques. »

Théophile Gautier
Voyage en Espagne
charpentier, 1859
pp. 89-124
Chapitre VIII

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FRANCISCO GOYA MADRID

Med en vandlilje IBSEN – Poème Norvégien – Avec un Lys d’eau

Med en vandlilje Ibsen
Henrik Johan Ibsen
oversettelse
-traduction

Traduction – Texte Bilingue
Med en vandlilje Ibsen
Avec un Lys d’eau– Ibsen
Poésie

 

 

LITTERATURE NORVEGIENNE
norsk litteratur
POESIE NORVEGIENNE
norsk poesi

HENRIK IBSEN
1828-1906

norsk poet
poète norvégien

Traduction Jacky Lavauzelle

Med en vandlilje

Avec un Lys d’Eau

Se, min bedste, hvad jeg bringer ;
Vois, ma douce, ce que je t’apporte ;
blomsten  med de hvide vinger.
la fleur avec les blanches ailes.
På de stille strømme båren
Sur les calmes eaux
svam den drømmetung i våren.
elle flottait lourde de rêve au printemps.

*

Vil du den til hjemmet fæste,
Si tu souhaites l’apporter dans ta demeure,
fæst den på dit bryst, min bedste ;
pose-la sur la poitrine, ma douce ;
bag dens blade da sig dølge
sa feuille conserve
vil en dyb og stille bølge.
une vague profonde et silencieuse.

*

Vogt dig, barn, for tjernets strømme.
Enfant sois prudent avec le courant.
Farligt, farligt der at drømme !
Rêver est périlleux !
Nøkken lader som han sover ; –
Les génies de ces eaux jamais ne dorment ;
Liljer leger ovenover.
Les lys joueurs les recouvrent.

*

Barn, din barm er tjernets strømme.
Enfant, de ton sein se déverse l’étang.
Farligt, farligt der at drømme ; –
Rêver est périlleux;
liljer leger ovenover ; –
les lys joueurs les recouvrent ;
nøkken lader som han sover.
Les génies de ces eaux jamais ne dorment .

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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Med en vandlilje Henrik Johan Ibsen- Poème Norvégien
Avec un Lys d’eau Henrik Johan Ibsen

 Henrik Johan Ibsen poesi
poésie de Henrik Johan Ibsen

 

Aнчар пушкин POUCHKINE L’ANTCHAR 1828 – Texte et Traduction

ARTGITATO ПРОРОК Пушкин 1828 

poemes-de-alexandre-pouchkine-artgitatopushkin-alexander

Алекса́ндр Серге́евич Пу́шкин
Alexandre Pouchkine
русский поэт- Poète Russe
русская литература
Littérature Russe

 

L'Antchar Pouchkine Alexandre Pouchkine Peinture de Sokolov Traduction Artgitato

POUCHKINE – Пу́шкин
1799-1837

[создатель современного русского литературного языка]

TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE


АНЧАР
стихотворение
L’Antchar
[Poème]
1828

 

В пустыне чахлой и скупой,
Dans le désert, désolé et aride,
На почве, зноем раскаленной,
Un terrain, une chaleur torride,
Анчар, как грозный часовой,
Anchar comme un gardien terrible,
Стоит — один во всей вселенной.
Se campe- seul dans l’univers tout entier.

*

Природа жаждущих степей
La Nature, steppes assoiffées,
Его в день гнева породила,
Dans une journée de colère lui a donné naissance,
И зелень мертвую ветвей
Avec des branches mortes et encore vertes
И корни ядом напоила.
Avec des racines ivres de poison.

*

Яд каплет сквозь его кору,
Le venin dégoulinait à travers son écorce,
К полудню растопясь от зною,
Dans la torpeur de midi,
И застывает ввечеру
Et se glaçait le soir venu
Густой прозрачною смолою.
En une résine épaisse et transparente.

*

К нему и птица не летит,
A proximité pas un oiseau ne volait,
И тигр нейдет: лишь вихорь черный
Et pas un tigre ne se voyait : un tourbillon noir
На древо смерти набежит —
Sur l’arbre de mort s’en approchait
И мчится прочь, уже тлетворный.
Mais fuyait au loin, déjà putride.

*

И если туча оросит,
Et si le nuage venait irriguer,
Блуждая, лист его дремучий,
Errant, ses feuilles épaisses,
С его ветвей, уж ядовит,
Par ses branches trop toxiques,
Стекает дождь в песок горючий.
La pluie s’écoulait alors au plus vite dans le sable en feu.

*

Но человека человек
Mais un homme
Послал к анчару властным взглядом,
Envoya quelqu’un à Anchar par un regard impérieux,
И тот послушно в путь потек
Qui consciencieusement se mit en route
И к утру возвратился с ядом.
Et qui, le matin, revint avec ce venin.

*

Принес он смертную смолу
Il apporta la résine de mort
Да ветвь с увядшими листами,
Oui,  et une branche avec des feuilles flétries,
И пот по бледному челу
Et la sueur sur son front blême
Струился хладными ручьями;
Ondulait en gouttelettes glaciales ;

*

Принес — и ослабел и лег
Il l’apporta et affaibli s’effondra
 Под сводом шалаша на лыки,
Sous la tente, paisiblement
И умер бедный раб у ног
Il mourut aux pieds, pauvre esclave,
Непобедимого владыки.
De l’invincible seigneur.

*

А царь тем ядом напитал
Et le roi dans le poison imprégna
Свои послушливые стрелы
Ses armes obéissantes
И с ними гибель разослал
Et ainsi furent envoyés à la mort
К соседям в чуждые пределы.
Tous ses placides voisins.

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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анчар пушкин