Archives par mot-clé : 1635

TRADUCTION ESPAGNOL Jacky Lavauzelle Traducción de textos en español

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Traduction Espagnol Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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Gustavo Adolfo Bécquer

Poemas Traduction française de poèmes

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Jacinto Benavente

Los intereses creados – Les intérêts créés

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Gonzalo de Berceo

Milagros de Nuestra Señora (introducción)
Miracles de Notre Dame Introduction

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Calderon
Pedro Calderon de la Barca

La Vie est un songe Acte I
Monologue de Sigismond [1635]

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Miguel de Cervantès
DON QUICHOTTE

Le Prologue
Chapitre 1 : Qui traite de la condition et des activités du célèbre et brave hidalgo don Quichotte de la Manche
Chapitre 2 : Qui traite de la première sortie de sa terre que fit l’ingénieux don Quichotte

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Rubén Darío

A Roosevelt

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Federico García Lorca

Poésie – Poesía

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Luis de Góngora y Argote

La Poésie de Luis de Góngora – La poesía de Luis de Góngora

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Fernando de Herrera

Rojo sol que con hacha luminosa – Soleil Rouge

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Machado Antonio

Caminos – Les chemins

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José María de Pereda

Œuvre Obra
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Francisco de Quevedo y Villegas

La Poésie de Francisco de Quevedo –  La poesía de Francisco de Quevedo

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José Rizal
Poète Philippin

 Mi último adiós Mon dernier adieu

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San Juan de la Cruz
Saint Jean de la Croix

Cantico Espiritual – Cantique Spirituel (Cantico A – Cantique A) 1584

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Santillane, Marquis de
Íñigo López de Mendoza

La mozuela de Bores – La Jeune fille de Borès

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Garcilaso de la Vega

Première Eglogue – Fragments des plaintes de Nemoroso
Troisième Eglogue – Fragments sur le Tage

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GIL VICENTE

Dicen que me case yo

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Traduction Espagnol

LE THEÂTRE DE CORNEILLE

Le Théâtre de Corneille





     theatre-de-corneilleLe Théâtre de CORNEILLE
LITTERATURE FRANCAISE

 





 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 

LE THEÂTRE DE CORNEILLE

 

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Mélite
Comédie en cinq actes
1629
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Clitandre
Tragédie en cinq actes
1631
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*

La Veuve
Comédie en cinq actes
1632

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*
LA GALERIE DU PALAIS
ou
L’Amie rivale
Comédie en cinq actes
1633
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*

La Suivante
Comédie en cinq actes
1634

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Médée
Tragédie en cinq actes
1635

E0702 FEUERBACH 9826

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LE CID
Tragédie en cinq actes
1636
le-cid-corneille-artgitato

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HORACE
Tragédie en cinq actes
1640

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Andromède
Tragédie en quatre actes
1650
andromede-corneille

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Œdipe
Tragédie en cinq actes
1659

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Théâtre de Corneille



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DÉFENSE DE QUELQUES PIÈCES DE THÉATRE
DE M. CORNEILLE.

À M. de Barillon
1677
I. Je n’ai jamais douté de votre inclination à la vertu, mais je ne vous croyois pas scrupuleux jusqu’au point de ne pouvoir souffrir Rodogune, sur le théâtre, parce qu’elle veut inspirer à ses amants le dessein de faire mourir leur mère, après que la mère a voulu inspirer à ses enfants le dessein de faire mourir une maîtresse. Je vous supplie, Monsieur, d’oublier la douceur de notre naturel, l’innocence de nos mœurs, l’humanité de notre politique, pour considérer les coutumes barbares et les maximes criminelles des princes de l’Orient. Quand vous aurez fait réflexion qu’en toutes les familles royales de l’Asie, les pères se défont de leurs enfants, sur le plus léger soupçon ; que les enfants se défont de leurs pères, par l’impatience de régner ; que les maris font tuer leurs femmes, et les femmes empoisonner leurs maris ; que les frères comptent pour rien le meurtre des frères ; quand vous aurez considéré un usage si détestable, établi parmi les rois de ces nations, vous vous étonnerez moins que Rodogune ait voulu venger la mort de son époux sur Cléopâtre, qu’elle ait voulu assurer sa vie, recouvrer sa liberté, et mettre un amant sur le trône, par la perte de la plus méchante femme qui fut jamais. Corneille a donné aux jeunes princes tout le bon naturel qu’ils auroient dû avoir pour la meilleure mère du monde : il a fait prendre à la jeune reine le parti qu’exigeoit d’elle la nécessité de ses affaires.

Peut-être me direz-vous que ces crimes-là peuvent s’exécuter en Asie, et ne se doivent pas représenter en France. Mais quelle raison vous oblige de refuser notre théâtre à une femme qui n’a fait que conseiller le crime pour son salut, et de l’accorder à ceux qui l’ont fait eux-mêmes sans aucun sujet ? Pourquoi bannir de notre scène Rodogune, et y recevoir avec applaudissement Electre et Oreste ? Pourquoi Atrée y fera-t-il servir à Thyeste ses propres enfants dans un festin ? Pourquoi Néron y fera-t-il empoisonner Britannicus ? Pourquoi Hérode, roi des Juifs, roi de ce peuple aimé de Dieu, fera-t-il mourir sa femme ? Pourquoi Amurat fera-t-il étrangler Roxane et Bajazet ? Et venant des Juifs et des Turcs aux chrétiens, pourquoi Philippe II, ce prince si catholique, fera-t-il mourir don Carlos, sur un soupçon fort mal éclairci ? La Nouvelle la plus agréable que nous ayons  renouvelé la mémoire d’une chose ensevelie, et a produit une tragédie, en Angleterre, dont le sujet a su plaire à tous les Anglois. Rodogune, cette pauvre princesse opprimée, n’a pas demandé un crime pour un crime. Elle a demandé sa sûreté, qui ne pouvoit s’établir que par un crime ; mais un crime, à l’égard d’un Capucin, plus qu’à l’égard d’un Ambassadeur, un crime dont Machiavel auroit fait une vertu politique, et que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer pour une justice légitimement exercée.

Une chose que vous trouviez fort à redire, Monsieur, c’est qu’on ait rendu une jeune princesse capable d’une si forte résolution. Je ne sais pas bien son âge ; mais je sais qu’elle étoit reine, et qu’elle étoit veuve. Une de ces qualités suffît pour faire perdre le scrupule à une femme, à quelque âge que ce soit. Faites grâce, Monsieur, faites grâce à Rodogune. Le monde vous fournira de plus grands crimes que le sien, où vous pourrez faire un meilleur usage de la vertueuse haine que vous avez pour les méchantes actions.

À madame la duchesse Mazarin.

II. Il me semble que Rodogune n’est pas mal justifiée : faisons la même chose pour Émilie, auprès de Madame Mazarin. Suspendez votre jugement, Madame ; Émilie n’est pas fort coupable d’avoir exposé Cinna aux dangers d’une conspiration. Ne la condamnez pas, de peur de vous condamner vous-même : c’est par vos propres sentiments que je veux défendre les siens ; c’est par Hortense que je prétends justifier Émilie.

Émilie avoit vu la proscription de sa famille ; elle avoit vu massacrer son père, et, ce qui étoit plus insupportable à une Romaine, elle voyoit la république assujettie par Auguste. Le désir de la vengeance et le dessein de rétablir la liberté lui firent chercher des amis, à qui les mêmes outrages pussent inspirer les mêmes sentiments, et que les mêmes sentiments pussent unir pour perdre un usurpateur. Cinna, neveu de Pompée, et le seul reste de cette grande maison, qui avoit péri pour la république, joignit ses ressentiments à ceux d’Émilie ; et tous deux venant à s’animer par le souvenir des injures, autant que par l’intérêt du public, formèrent ensemble le dessein hardi de cette illustre et célèbre conspiration.

Dans les conférences qu’il fallut avoir pour conduire cette affaire, les cœurs s’unirent aussi bien que les esprits ; mais ce ne fut que pour animer davantage la conspiration ; et jamais Émilie ne se promit à Cinna, qu’à condition qu’il se donneroit tout entier à leur entreprise. Ils conspirèrent donc, avant que de s’aimer ; et leur passion, qui mêla ses inquiétudes et ses craintes à celles qui suivent toujours les conjurations, demeura soumise au désir de la vengeance, et à l’amour de la liberté.

Comme leur dessein étoit sur le point de s’exécuter, Cinna, se laissant toucher à la confiance, et aux bienfaits d’Auguste, fit voir à Émilie une âme sujette aux remords, et toute prête à changer de résolution ; mais Émilie, plus Romaine que Cinna, lui reprocha sa foiblesse, et demeura plus fortement attachée à son dessein que jamais. Ce fut là qu’elle dit des injures à son amant ; ce fut là qu’elle imposa des conditions que vous n’avez pu souffrir, et que vous approuverez, Madame, quand vous vous serez mieux consultée. Le désir de la vengeance fut la première passion d’Émilie : le dessein de rétablir la république se joignit au désir de la vengeance ; l’amour fut un effet de la conspiration, et il entra dans l’âme des conspirateurs, plus pour y servir que pour y régner.

Joignons à la douceur de venger nos parens,
La gloire qu’on remporte à punir les tyrans ;
Et faisons publier par toute l’Italie :
La liberté de Rome est l’œuvre d’Émilie.
On a touché son âme, et son cœur s’est épris ;
Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix.

Vous êtes née à Rome, Madame, et vous y avez reçu l’âme des Porcies et des Arries, au lieu que les autres qu’on y voit naître n’y prennent que le génie des Italiens. Avec cette âme toute grande, toute romaine, si vous viviez aujourd’hui dans une république qu’on opprimât ; si vos parents y étoient proscrits, votre maison désolée, et, ce qui est le plus odieux à une personne libre, si votre égal étoit devenu votre maître ; ce couteau que vous avez acheté pour vous tuer, quand vous verrez la ruine de votre patrie ; ce couteau ne seroit-il pas essayé contre le tyran, avant que d’être employé contre vous-même ? Vous conspireriez sans doute ; et un misérable amant qui voudroit vous inspirer la foiblesse d’un repentir, seroit traité plus durement par Hortense, que Cinna ne le fut par Émilie.

Je m’imagine que nous vivons dans une même république, dont un citoyen ambitieux opprime la liberté. En cet état déplorable, je vous offrirois un vieux Cinna, qui feroit peu d’impression sur votre cœur ; mais, quand vous lui auriez ordonné de punir le tyran, il ne reviendrait pas vous trouver avec des remords, avec cette vertu apparente qui cache des mouvements de crainte, et des sentiments d’intérêt. Il recevroit la confidence et les bienfaits du nouvel Auguste, comme des outrages ; les périls ne feroient que l’animer à vous servir ; il se porteroit enfin si généreusement à l’exécution de l’entreprise, que vous le plaindriez mort, pour avoir obéi à vos ordres, ou le loueriez vivant, après les avoir exécutés.

Que la condition du vieux philosophe est malheureuse ! Il ne se soucie point de gloire ; et le mieux qui lui puisse arriver, c’est qu’un peu de louange soit le prix de tous ses services. Encore cette apparence de grâce, toute vaine qu’elle est, ne lui est accordée que bien rarement ; il voit même beaucoup plus de disposition à lui donner des chagrins que des louanges. Et Dieu conserve M. l’ambassadeur de Portugal ! S’il n’étoit plus au monde, le philosophe seroit exposé le premier aux mauvais traitements que Son Excellence essuie tous les jours.

À Messieurs de ***.

III. Si je dispute quelquefois avec vous, Messieurs, ce n’est que pour remplir le vide du jeu et pour vous ôter l’ennui d’une conversation trop languissante. Je conteste à dessein de vous céder, et vous oppose de foibles raisons, tout préparé à reconnoître la supériorité des vôtres.

Dans cette vue, j’ai soutenu que le Menteur étoit une bonne comédie, que le sujet du Cid étoit heureux, et que cette pièce faisoit un très-bel effet sur le théâtre, quoiqu’elle ne fût pas sans défaut ; j’ai soutenu que Rodogune étoit un fort bel ouvrage, et que l’Œdipe devoit passer pour un chef-d’œuvre de l’art. Pouvois-je vous faire un plus grand plaisir, Messieurs, que de vous donner une si juste occasion de me contredire, et de faire valoir la force et la netteté de votre jugement aux dépens du mien ?

J’ai soutenu que pour faire une belle comédie, il falloit choisir un beau sujet, le bien disposer, le bien suivre, et le mener naturellement à la fin ; qu’il falloit faire entrer les caractères dans les sujets, et non pas former la constitution des sujets après celle des caractères ; que nos actions devoient précéder nos qualités et nos humeurs ; qu’il falloit remettre à la philosophie de nous faire connoître ce que sont les hommes, et à la comédie de nous faire voir ce qu’ils font ; et qu’enfin ce n’est pas tant la nature humaine qu’il faut expliquer, que la condition humaine qu’il faut représenter sur le théâtre.

Ne vous ai-je pas bien servis, Messieurs, quand je me suis rendu ridicule par de si sottes propositions ? Pouvois-je faire plus pour vous, que d’exposer à votre censure la rudesse d’un vieux goût qui a fait voir le raffinement du vôtre ? Vous avez raison, Messieurs, vous avez raison de vous moquer des songes d’Aristote et d’Horace, des rêveries de Heinsius et de Grotius, des caprices de Corneille et de Ben-Johnson, des fantaisies de Rapin, et de Boileau. La seule règle des honnêtes gens, c’est la mode. Que sert une raison qui n’est point reçue, et qui peut trouver à redire à une extravagance qui plaît ?

J’avoue qu’il y a eu des temps où il falloit choisir de beaux sujets, et les bien traiter : il ne faut plus aujourd’hui que des caractères ; et je demande pardon au poëte de la comédie de M. le duc de Buckingham, s’il m’a paru ridicule, quand il se vantoit d’avoir trouvé l’invention de faire des comédies sans sujet. J’ai les mêmes excuses à vous faire, Messieurs : comme vous avez le même esprit, je vous ai tous offensés également ; ce qui m’oblige à vous donner une pareille satisfaction. Mais je ne prétends pas me raccommoder simplement avec vous, sur la comédie ; j’espère que vous me ferez, à l’avenir, un traitement plus favorable en tout, et que Madame Mazarin me sera moins opposée qu’elle n’est.

Que vous ai-je fait, madame la duchesse, pour me traiter de la façon que vous me traitez ? Il n’y a que moi, et le diable de Quevedo, à qui l’on impute toutes les qualités contraires. Vous me trouvez fade dans les louanges, vous me trouvez piquant dans les vérités : si je veux me taire, je suis trop discret ; si je veux parler, je suis trop libre. Quand je dispute, la contestation vous choque ; quand je m’empêche de disputer, ma retenue vous paroît méprisante et dédaigneuse. Dis-je des nouvelles ? je suis mal informé ; n’en dis-je pas ? je fais le mystérieux. À l’Hombre, on se défie de moi comme d’un pipeur, et on me trompe comme un imbécile. On me fait les injustices, et on me condamne. Je suis puni du tort qu’ont les autres : Tout le monde crie, tout le monde se plaint, et je suis le seul à souffrir.

Je vous ai l’obligation de toutes ces choses, Madame, sans compter que vous me donnez au public pour tel qu’il vous plaît. Vous me faites révérer ceux que je méprise, mépriser ceux que j’honore, offenser ceux que je crains. Quartier ! madame la duchesse ; je me rends. Ce n’est pas vaincre, que d’avoir affaire à des gens rendus. Portez vos armes contre les rebelles, forcez les opiniâtres, et gouvernez avec douceur les soumis : la différence des uns aux autres ne doit pas durer longtemps. Un jour viendra (et ce grand jour n’est pas loin) que le comte de Mélos ne murmurera plus à l’Hombre, et que le baron de la Taulade perdra sans chagrin. Pour moi, j’ai abandonné les Visionnaires et le Menteur. Racine est préféré à Corneille, et les caractères l’emportent sur les sujets. Je ne renonce pas seulement à mon opinion, Madame ; je maintiens les vôtres avec plus de fermeté que M. de Villiers n’en peut avoir à soutenir la beauté de ses parentes. J’ai changé l’ordre de mes louanges, et de mes censures. Dès les cinq heures du soir, je blâmerai ce que vous jugerez blâmable, et je louerai à minuit ce que vous croirez digne d’être loué. Pour dernier sacrifice, je continuerai, tant qu’il vous plaira, la maudite société que nous avons eue, M. l’ambassadeur de France, M. le comte de Castelmelhor, et moi. Proposez quelque chose de plus difficile ; vos ordres, Madame, le feront exécuter.

Charles de Saint-Évremond
Œuvres mêlées
Défense de quelques pièces de théâtre de M. Corneille

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Le Théâtre de Corneille

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Médée CORNEILLE TRAGEDIE EN CINQ ACTES – 1635

.Médée Corneille 1635


   medee-corneilleLITTERATURE FRANCAISE

TRAGEDIE
EN CINQ ACTES

 

PIERRE CORNEILLE
1606 – 1684

 

Médée
1635

Médée Corneille

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PERSONNAGES

Créon, roi de Corinthe
Ægée, roi d’Athènes
Jason, mari de Médée
Pollux, argonaute, ami de Jason
Créuse, fille de Créon
Médée, femme de Jason
Cléone, gouvernante de Créuse
Nérine, suivante de Médée
Theudas, domestique de Créon
Troupe des gardes de Créon

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La scène est à Corinthe

ACTE I
Scène première

Pollux, Jason

Pollux
Que je sens à la fois de surprise et de joie !
Se peut-il qu’en ces lieux enfin je vous revoie,
Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason ?
Jason
Vous n’y pouviez venir en meilleure saison ;
Et pour vous rendre encor l’âme plus étonnée,
Préparez-vous à voir mon second hyménée.
Pollux
Quoi ! Médée est donc morte, ami ?
Jason
Quoi ! Médée est donc morte, ami ? Non, elle vit ;
Mais un objet plus beau la chasse de mon lit.
Pollux
Dieux ! et que fera-t-elle ?
Jason

Dieux ! et que fera-t-elle ? Et que fit Hypsipyle,
Que pousser les éclats d’un courroux inutile ?
Elle jeta des cris, elle versa des pleurs,
Elle me souhaita mille et mille malheurs ;
Dit que j’étais sans foi, sans cœur, sans conscience,
Et lasse de le dire, elle prit patience.
Médée en son malheur en pourra faire autant :
Qu’elle soupire, pleure, et me nomme inconstant ;
Je la quitte à regret, mais je n’ai point d’excuse
Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse.

Pollux.

Créuse est donc l’objet qui vous vient d’enflammer ?
Je l’aurais deviné sans l’entendre nommer.
Jason ne fit jamais de communes maîtresses ;
Il est né seulement pour charmer les princesses,
Et haïrait l’amour, s’il avait sous sa loi
Rangé de moindres cœurs que des filles de roi.
Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée,
Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée,
Font bien voir qu’en tous lieux, sans le secours de Mars,
Les sceptres sont acquis à ses moindres regards.







Jason.

Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires ;
J’accommode ma flamme au bien de mes affaires ;
Et sous quelque climat que me jette le sort,
Par maxime d’État je me fais cet effort.
Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville,
Qu’eussions-nous fait, Pollux, sans l’amour d’Hypsipyle ?
Et depuis à Colchos, que fit votre Jason,
Que cajoler Médée et gagner la toison ?
Alors, sans mon amour, qu’eût fait votre vaillance ?
Eût-elle du dragon trompé la vigilance ?
Ce peuple que la terre enfantait tout armé,
Qui de vous l’eût défait, si Jason n’eût aimé ?
Maintenant qu’un exil m’interdit ma patrie,
Créuse est le sujet de mon idolâtrie ;
Et j’ai trouvé l’adresse, en lui faisant la cour,
De relever mon sort sur les ailes d’Amour.

Pollux.

Que parlez-vous d’exil ? La haine de Pélie…

Jason.

Me fait, tout mort qu’il est, fuir de sa Thessalie.

Pollux.

Il est mort !

Jason.

Il est mort ! Écoutez, et vous saurez comment
Son trépas seul m’oblige à cet éloignement.
Après six ans passés, depuis notre voyage,
Dans les plus grands plaisirs qu’on goûte au mariage,
Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié,
Je conjurai Médée, au nom de l’amitié…

Pollux.

J’ai su comme son art, forçant les destinées,
Lui rendit la vigueur de ses jeunes années :
Ce fut, s’il m’en souvient, ici que je l’appris ;
D’où soudain un voyage en Asie entrepris
Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune,
Je n’ai point su depuis quelle est votre fortune ;
Je n’en fais qu’arriver.

Jason.

Je n’en fais qu’arriver. Apprenez donc de moi
Le sujet qui m’oblige à lui manquer de foi.
Malgré l’aversion d’entre nos deux familles,
De mon tyran Pélie elle gagne les filles,
Et leur feint de ma part tant d’outrages reçus,
Que ces faibles esprits sont aisément déçus.
Elle fait amitié, leur promet des merveilles,
Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles ;
Et pour mieux leur montrer comme il est infini,
Leur étale surtout mon père rajeuni.
Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues,
Le plonge en un bain d’eaux et d’herbes inconnues,
Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur,
Et lui rend d’un agneau la taille et la vigueur.
Les sœurs crient miracle, et chacune ravie
Conçoit pour son vieux père une pareille envie,
Veut un effet pareil, le demande, et l’obtient ;
Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient :
Médée, après le coup d’une si belle amorce,
Prépare de l’eau pure et des herbes sans force,




Redouble le sommeil des gardes et du roi :
La suite au seul récit me fait trembler d’effroi.
À force de pitié ces filles inhumaines
De leur père endormi vont épuiser les veines :
Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau,
Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau ;
Le coup le plus mortel s’impute à grand service ;
On nomme piété ce cruel sacrifice ;
Et l’amour paternel qui fait agir leurs bras
Croirait commettre un crime à n’en commettre pas.
Médée est éloquente à leur donner courage :
Chacune toutefois tourne ailleurs son visage ;
Une secrète horreur condamne leur dessein,
Et refuse leurs yeux à conduire leur main.

Pollux.

À me représenter ce tragique spectacle,
Qui fait un parricide et promet un miracle,
J’ai de l’horreur moi-même, et ne puis concevoir
Qu’un esprit jusque-là se laisse décevoir.

Jason.

Ainsi mon père Eson recouvra sa jeunesse,
Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse ;
L’épouvante les prend ; Médée en raille, et fuit.
Le jour découvre à tous les crimes de la nuit ;
Et pour vous épargner un discours inutile,
Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville,
Nomme Jason l’auteur de cette trahison,
Et pour venger son père assiège ma maison.
Mais j’étais déjà loin, aussi bien que Médée ;
Et ma famille enfin à Corinthe abordée,
Nous saluons Créon, dont la bénignité
Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté.
Que vous dirai-je plus ? mon bonheur ordinaire
M’acquiert les volontés de la fille et du père ;
Si bien que de tous deux également chéri,
L’un me veut pour son gendre, et l’autre pour mari.
D’un rival couronné les grandeurs souveraines,
La majesté d’Ægée, et le sceptre d’Athènes,
N’ont rien, à leur avis, de comparable à moi,
Et banni que je suis, je leur suis plus qu’un roi.
Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule ;
Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle,
Du devoir conjugal je combats mon amour,
Et je ne l’entretiens que pour faire ma cour.
Acaste cependant menace d’une guerre
Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre ;
Puis, changeant tout à coup ses résolutions,
Il propose la paix sous des conditions.
Il demande d’abord et Jason et Médée :
On lui refuse l’un, et l’autre est accordée ;
Je l’empêche, on débat, et je fais tellement,
Qu’enfin il se réduit à son bannissement.
De nouveau je l’empêche, et Créon me refuse ;
Et pour m’en consoler il m’offre sa Créuse.
Qu’eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité
Qui commettait ma vie avec ma loyauté ?
Car sans doute à quitter l’utile pour l’honnête,
La paix allait se faire aux dépens de ma tête ;
Le mépris insolent des offres d’un grand roi
Aux mains d’un ennemi livrait Médée et moi.
Je l’eusse fait pourtant, si je n’eusse été père :
L’amour de mes enfants m’a fait l’âme légère ;
Ma perte était la leur ; et cet hymen nouveau
Avec Médée et moi les tire du tombeau :
Eux seuls m’ont fait résoudre, et la paix s’est conclue.

 


Pollux.

Bien que de tous côtés l’affaire résolue
Ne laisse aucune place aux conseils d’un ami,
Je ne puis toutefois l’approuver qu’à demi.
Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude,
C’est montrer pour Médée un peu d’ingratitude ;
Ce qu’elle a fait pour vous est mal récompensé.
Il faut craindre après tout son courage offensé :
Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.

Jason.

Ce sont à sa fureur d’épouvantables armes ;
Mais son bannissement nous en va garantir.

Pollux.

Gardez d’avoir sujet de vous en repentir.

Jason.

Quoi qu’il puisse arriver, ami, c’est chose faite.

Pollux.

La termine le ciel comme je le souhaite !

Permettez cependant qu’afin de m’acquitter,
J’aille trouver le roi pour l’en féliciter.

Jason.

Je vous y conduirais, mais j’attends ma princesse
Qui va sortir du temple.

Pollux.

Qui va sortir du temple. Adieu : l’amour vous presse,
Et je serais marri qu’un soin officieux
Vous fît perdre pour moi des temps si précieux.

ACTE I
Scène II

Jason.

Depuis que mon esprit est capable de flamme,
Jamais un trouble égal n’a confondu mon âme.
Mon cœur, qui se partage en deux affections,
Se laisse déchirer à mille passions.
Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte
Et d’elle et de ma foi tenir si peu de conte :
Je dois tout à Créon, et d’un si puissant roi
Je fais un ennemi, si je garde ma foi :
Je regrette Médée, et j’adore Créuse ;
Je vois mon crime en l’une, en l’autre mon excuse ;
Et dessus mon regret mes désirs triomphants
Ont encor le secours du soin de mes enfants.
Mais la princesse vient ; l’éclat d’un tel visage
Du plus constant du monde attirerait l’hommage,
Et semble reprocher à ma fidélité
D’avoir osé tenir contre tant de beauté.

ACTE I
Scène III

Jason, Créuse, Cléone.

Jason.

Que votre zèle est long, et que d’impatience
Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence !

Créuse.

Je n’ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de vœux ;
Ayant Jason à moi, j’ai tout ce que je veux.

Jason.

Et moi, puis-je espérer l’effet d’une prière
Que ma flamme tiendrait à faveur singulière ?
Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits
Que d’un premier hymen la couche m’a produits ;
Employez-vous pour eux, faites auprès d’un père
Qu’ils ne soient point compris en l’exil de leur mère ;
C’est lui seul qui bannit ces petits malheureux,
Puisque dans les traités il n’est point parlé d’eux.

Créuse.

J’avais déjà pitié de leur tendre innocence,
Et vous y servirai de toute ma puissance,
Pourvu qu’à votre tour vous m’accordiez un point
Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.

Jason.

Dites, et quel qu’il soit, que ma reine en dispose.

Créuse.

Si je puis sur mon père obtenir quelque chose,
Vous le saurez après ; je ne veux rien pour rien.

Cléone.

Vous pourrez au palais suivre cet entretien.
On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue ;
Vos présences rendraient sa douleur plus émue,
Et vous seriez marris que cet esprit jaloux
Mêlât son amertume à des plaisirs si doux.



ACTE I
Scène IV

Médée.

Souverains protecteurs des lois de l’hyménée,
Dieux garants de la foi que Jason m’a donnée,
Vous qu’il prit à témoin d’une immortelle ardeur
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure,
Et m’aidez à venger cette commune injure :
S’il me peut aujourd’hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries,
Filles de l’Achéron, pestes, larves, Furies,
Fières sœurs, si jamais notre commerce étroit
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit,
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes ;
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers ;
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers.
Apportez-moi du fond des antres de Mégère
La mort de ma rivale, et celle de son père,
Et si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux :
Qu’il coure vagabond de province en province,
Qu’il fasse lâchement la cour à chaque prince ;
Banni de tous côtés, sans bien et sans appui,
Accablé de frayeur, de misère, d’ennui,
Qu’à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ;
Qu’il ait regret à moi pour son dernier supplice ;
Et que mon souvenir jusque dans le tombeau
Attache à son esprit un éternel bourreau.
Jason me répudie ! et qui l’aurait pu croire ?
S’il a manqué d’amour, manque-t-il de mémoire ?
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ?
M’ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j’ose,
Croit-il que m’offenser ce soit si peu de chose ?
Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés,
D’un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?
Lui font-ils présumer qu’à mon tour méprisée,
Ma rage contre lui n’ait par où s’assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ?
Tu t’abuses, Jason, je suis encor moi-même.
Tout ce qu’en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins
Qu’un forfait nous sépare, ainsi qu’il nous a joints ;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,
S’égale aux premiers jours de notre mariage,
Et que notre union, que rompt ton changement,
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l’enfant aux yeux du père
N’est que le moindre effet qui suivra ma colère ;
Des crimes si légers furent mes coups d’essai :
Il faut bien autrement montrer ce que je sai ;
Il faut faire un chef-d’œuvre, et qu’un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce faible apprentissage.
Mais pour exécuter tout ce que j’entreprends,
Quels dieux me fourniront des secours assez grands ?
Ce n’est plus vous, enfers, qu’ici je sollicite :
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour,
Qu’à regret tu dépars à ce fatal séjour,
Soleil, qui vois l’affront qu’on va faire à ta race,
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place :
Accorde cette grâce à mon désir bouillant.
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant :
Mais ne crains pas de chute à l’univers funeste ;
Corinthe consumé garantira le reste ;
De mon juste courroux les implacables vœux
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux.
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre :
C’est assez mériter d’être réduit en cendre,
D’y voir réduit tout l’isthme, afin de l’en punir,
Et qu’il n’empêche plus les deux mers de s’unir.

ACTE I
Scène V

Médée, Nérine.

Médée

Et bien ! Nérine, à quand, à quand cet hyménée ?
En ont-ils choisi l’heure ? en sais-tu la journée ?
N’en as-tu rien appris ? n’as-tu point vu Jason ?
N’appréhende-t-il rien après sa trahison ?
Croit-il qu’en cet affront je m’amuse à me plaindre ?
S’il cesse de m’aimer, qu’il commence à me craindre.
Il verra, le perfide, à quel comble d’horreur
De mes ressentiments peut monter la fureur.

Nérine.

Modérez les bouillons de cette violence,
Et laissez déguiser vos douleurs au silence.
Quoi ! madame, est-ce ainsi qu’il faut dissimuler ?
Et faut-il perdre ainsi des menaces en l’air ?
Les plus ardents transports d’une haine connue
Ne sont qu’autant d’éclairs avortés dans la nue,
Qu’autant d’avis à ceux que vous voulez punir,
Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir.
Qui peut sans s’émouvoir supporter une offense,
Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance ;
Et sa feinte douceur, sous un appas mortel,
Mène insensiblement sa victime à l’autel.

Médée.

Tu veux que je me taise et que je dissimule !
Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule :
L’âme en est incapable en de moindres malheurs,
Et n’a point où cacher de pareilles douleurs.
Jason m’a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d’une terre étrangère,
Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien,
La fable de son peuple et la haine du mien :
Nérine, après cela tu veux que je me taise !
Ne dois-je point encore en témoigner de l’aise,
De ce royal hymen souhaiter l’heureux jour,
Et forcer tous mes soins à servir son amour ?

Nérine.

Madame, pensez mieux à l’éclat que vous faites.
Quelque juste qu’il soit, regardez où vous êtes ;
Considérez qu’à peine un esprit plus remis
Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.

Médée.

L’âme doit se roidir plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller tête baissée,
La choquer hardiment, et sans craindre la mort
Se présenter de front à son plus rude effort.
Cette lâche ennemie a peur des grands courages,
Et sur ceux qu’elle abat redouble ses outrages.

Nérine.

Que sert ce grand courage où l’on est sans pouvoir ?

Médée.

Il trouve toujours lieu de se faire valoir.

Nérine.

Forcez l’aveuglement dont vous êtes séduite,
Pour voir en quel état le sort vous a réduite.
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi :
Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?

Médée.

Dans un si grand revers que vous reste-t-il ? Moi,
Moi, dis-je, et c’est assez.

Nérine.

Moi, dis-je, et c’est assez. Quoi ! vous seule, madame ?

Médée.

Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l’enfer, et les cieux,
Et le sceptre des rois, et le foudre des dieux.

Nérine.

L’impétueuse ardeur d’un courage sensible
À vos ressentiments figure tout possible :
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.

Médée.

Mon père, qui l’était, rompit-il mes projets ?

Nérine.

Non ; mais il fut surpris, et Créon se défie.
Fuyez, qu’à ses soupçons il ne vous sacrifie.

Médée.

Las ! je n’ai que trop fui ; cette infidélité
D’un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n’eusse point fui pour la mort de Pélie,
Si j’eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n’eût point vu Créuse, et cet objet nouveau
N’eût point de notre hymen étouffé le flambeau.

Nérine.

Fuyez encor, de grâce.

Médée.

Fuyez encor, de grâce. Oui, je fuirai, Nérine ;
Mais, avant, de Créon on verra la ruine.
Je brave la fortune, et toute sa rigueur
En m’ôtant un mari ne m’ôte pas le cœur ;
Sois seulement fidèle, et sans te mettre en peine,
Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.

Nérine,
seule.

Madame… Elle me quitte au lieu de m’écouter,
Ces violents transports la vont précipiter,
D’une trop juste ardeur l’inexorable envie
Lui fait abandonner le souci de sa vie.
Tâchons encore un coup d’en divertir le cours.
Apaiser sa fureur, c’est conserver ses jours.

Fin du premier acte
Médée Corneille
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medee-corneille-eugene-delacroix-1862

ACTE II
Scène première

Médée, Nérine.

Nérine.

Bien qu’un péril certain suive votre entreprise,
Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise ;
Employez mon service aux flammes, au poison,
Je ne refuse rien ; mais épargnez Jason.
Votre aveugle vengeance une fois assouvie,
Le regret de sa mort vous coûterait la vie ;
Et les coups violents d’un rigoureux ennui…

Médée.

Cesse de m’en parler et ne crains rien pour lui :
Ma fureur jusque-là n’oserait me séduire ;
Jason m’a trop coûté pour le vouloir détruire ;
Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur
Soutient son intérêt au milieu de mon cœur.
Je crois qu’il m’aime encore, et qu’il nourrit en l’âme
Quelques restes secrets d’une si belle flamme,
Qu’il ne fait qu’obéir aux volontés d’un roi
Qui l’arrache à Médée en dépit de sa foi.
Qu’il vive, et s’il se peut, que l’ingrat me demeure ;



Sinon, ce m’est assez que sa Créuse meure ;
Qu’il vive cependant, et jouisse du jour
Que lui conserve encor mon immuable amour.
Créon seul et sa fille ont fait la perfidie !
Eux seuls termineront toute la tragédie ;
Leur perte achèvera cette fatale paix.

Nérine.

Contenez-vous, madame ; il sort de son palais.

ACTE II
Scène II

Créon, Médée, Nérine, soldats.

Créon.

Quoi ! je te vois encore ! Avec quelle impudence
Peux-tu, sans t’effrayer, soutenir ma présence ?
Ignores-tu l’arrêt de ton bannissement ?
Fais-tu si peu de cas de mon commandement ?
Voyez comme elle s’enfle et d’orgueil et d’audace !
Ses yeux ne sont que feu ; ses regards, que menace !
Gardes, empêchez-la de s’approcher de moi.
Va, purge mes États d’un monstre tel que toi ;
Délivre mes sujets et moi-même de crainte.

Médée.

De quoi m’accuse-t-on ? Quel crime, quelle plainte
Pour mon bannissement vous donne tant d’ardeur ?

Créon.

Ah ! l’innocence même, et la même candeur !
Médée est un miroir de vertu signalée :
Quelle inhumanité de l’avoir exilée !
Barbare, as-tu si tôt oublié tant d’horreurs ?
Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs,
Et de tant de pays nomme quelque contrée
Dont tes méchancetés te permettent l’entrée.
Toute la Thessalie en armes te poursuit ;
Ton père te déteste, et l’univers te fuit :
Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines,
Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines ?
Va pratiquer ailleurs tes noires actions ;
J’ai racheté la paix à ces conditions.

Médée.

Lâche paix, qu’entre vous, sans m’avoir écoutée,
Pour m’arracher mon bien vous avez complotée !
Paix, dont le déshonneur vous demeure éternel !
Quiconque sans l’ouïr condamne un criminel,
Son crime eût-il cent fois mérité le supplice,
D’un juste châtiment il fait une injustice.

Créon.

Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité ;
Avant que l’égorger tu l’avais écouté ?

Médée.

Ecouta-t-il Jason, quand sa haine couverte
L’envoya sur nos bords se livrer à sa perte ?
Car comment voulez-vous que je nomme un dessein
Au-dessus de sa force et du pouvoir humain ?
Apprenez quelle était cette illustre conquête,
Et de combien de morts j’ai garanti sa tête.
Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux ;
Des tourbillons de feux s’élançaient de leurs yeux,
Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine
Un long embrasement dessus toute la plaine ;
Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards ;
Il fallait labourer les tristes champs de Mars,
Et des dents d’un serpent ensemencer leur terre,
Dont la stérilité, fertile pour la guerre,
Produisait à l’instant des escadrons armés
Contre la même main qui les avait semés.
Mais, quoi qu’eût fait contre eux une valeur parfaite,
La toison n’était pas au bout de leur défaite :
Un dragon, enivré des plus mortels poisons
Qu’enfantent les péchés de toutes les saisons,
Vomissant mille traits de sa gorge enflammée,
La gardait beaucoup mieux que toute cette armée ;
Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil,
Ne virent abaisser sa paupière au sommeil :
Je l’ai seule assoupi ; seule, j’ai par mes charmes
Mis au joug les taureaux, et défait les gendarmes.
Si lors à mon devoir mon désir limité
Eût conservé ma gloire et ma fidélité,
Si j’eusse eu de l’horreur de tant d’énormes fautes,
Que devenait Jason, et tous vos Argonautes ?
Sans moi, ce vaillant chef, que vous m’avez ravi,
Fût péri le premier, et tous l’auraient suivi.
Je ne me repens point d’avoir par mon adresse
Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce :
Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor,
Et le charmant Orphée, et le sage Nestor,
Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ;
Je vous les verrai tous posséder sans envie :
Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ;
Je n’en veux qu’un pour moi, n’en soyez point jaloux.
Pour de si bons effets laissez-moi l’infidèle :
Il est mon crime seul, si je suis criminelle ;
Aimer cet inconstant, c’est tout ce que j’ai fait :
Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait.
Est-ce user comme il faut d’un pouvoir légitime,
Que me faire coupable et jouir de mon crime ?

Créon.

Va te plaindre à Colchos.

Médée.

Va te plaindre à Colchos. Le retour m’y plaira.
Que Jason m’y remette ainsi qu’il m’en tira :
Je suis prête à partir sous la même conduite
Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite.
Ô d’un injuste affront les coups les plus cruels !
Vous faites différence entre deux criminels !
Vous voulez qu’on l’honore, et que de deux complices
L’un ait votre couronne, et l’autre des supplices !

Créon.

Cesse de plus mêler ton intérêt au sien.
Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien :
Le séparant de toi, sa défense est facile ;
Jamais il n’a trahi son père ni sa ville ;
Jamais sang innocent n’a fait rougir ses mains ;
Jamais il n’a prêté son bras à tes desseins ;
Son crime, s’il en a, c’est de t’avoir pour femme.
Laisse-le s’affranchir d’une honteuse flamme ;
Rends-lui son innocence en t’éloignant de nous ;
Porte en d’autres climats ton insolent courroux ;
Tes herbes, tes poisons, ton cœur impitoyable,
Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable.

Médée.

Peignez mes actions plus noires que la nuit ;
Je n’en ai que la honte, il en a tout le fruit ;
Ce fut en sa faveur que ma savante audace
Immola son tyran par les mains de sa race ;
Joignez-y mon pays et mon frère : il suffit
Qu’aucun de tant de maux ne va qu’à son profit.
Mais vous les saviez tous quand vous m’avez reçue ;
Votre simplicité n’a point été déçue :
En ignoriez-vous un quand vous m’avez promis
Un rempart assuré contre mes ennemis ?
Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie,
Soulevait contre moi toute la Thessalie,
Quand votre cœur, sensible à la compassion,
Malgré tous mes forfaits, prit ma protection.
Si l’on me peut depuis imputer quelque crime,
C’est trop peu que l’exil, ma mort est légitime :
Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi ?
Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.

Créon.

Je ne veux plus ici d’une telle innocence,
Ni souffrir en ma cour ta fatale présence.
Va…

Médée.

Va… Dieux justes, vengeurs…

Créon.

Va… Dieux justes, vengeurs… Va, dis-je, en d’autres lieux
Par tes cris importuns solliciter les dieux.
Laisse-nous tes enfants : je serais trop sévère,
Si je les punissais des crimes de leur mère ;
Et bien que je le pusse avec juste raison,
Ma fille les demande en faveur de Jason.

Médée.

Barbare humanité, qui m’arrache à moi-même,
Et feint de la douceur pour m’ôter ce que j’aime !
Si Jason et Créuse ainsi l’ont ordonné,
Qu’ils me rendent le sang que je leur ai donné.

Créon.

Ne me réplique plus, suis la loi qui t’est faite ;
Prépare ton départ, et pense à ta retraite.
Pour en délibérer, et choisir le quartier,
De grâce ma bonté te donne un jour entier.

Médée.

Quelle grâce !

Créon.

Quelle grâce ! Soldats, remettez-la chez elle ;
Sa contestation deviendrait éternelle.
(Médée rentre, et Créon continue.)
Quel indomptable esprit ! quel arrogant maintien
Accompagnait l’orgueil d’un si long entretien !
A-t-elle rien fléchi de son humeur altière ?
A-t-elle pu descendre à la moindre prière ?
Et le sacré respect de ma condition
En a-t-il arraché quelque soumission ?

ACTE II
Scène III

Créon, Jason, Créuse, Cléone, soldats.

Créon.

Te voilà sans rivale, et mon pays sans guerres,
Ma fille : c’est demain qu’elle sort de nos terres.
Nous n’avons désormais que craindre de sa part ;
Acaste est satisfait d’un si proche départ ;
Et si tu peux calmer le courage d’Ægée,
Qui voit par notre choix son ardeur négligée,
Fais état que demain nous assure à jamais
Et dedans et dehors une profonde paix.

Créuse.

Je ne crois pas, seigneur, que ce vieux roi d’Athènes,
Voyant aux mains d’autrui le fruit de tant de peines,
Mêle tant de faiblesse à son ressentiment,
Que son premier courroux se dissipe aisément.
J’espère toutefois qu’avec un peu d’adresse
Je pourrai le résoudre à perdre une maîtresse
Dont l’âge peu sortable et l’inclination
Répondaient assez mal à son affection.

Jason.

Il doit vous témoigner par son obéissance
Combien sur son esprit vous avez de puissance ;
Et s’il s’obstine à suivre un injuste courroux,
Nous saurons, ma princesse, en rabattre les coups ;
Et nos préparatifs contre la Thessalie
Ont trop de quoi punir sa flamme et sa folie.

Créon.

Nous n’en viendrons pas là : regarde seulement
À le payer d’estime et de remerciement.
Je voudrais pour tout autre un peu de raillerie ;
Un vieillard amoureux mérite qu’on en rie :
Mais le trône soutient la majesté des rois
Au-dessus du mépris, comme au-dessus des lois.
On doit toujours respect au sceptre, à la couronne.
Remets tout, si tu veux, aux ordres que je donne ;
Je saurai l’apaiser avec facilité,
Si tu ne te défends qu’avec civilité.

ACTE II
Scène IV

Jason, Créuse, Cléone.

Jason.

Que ne vous dois-je point pour cette préférence,
Où mes désirs n’osaient porter mon espérance !
C’est bien me témoigner un amour infini,
De mépriser un roi pour un pauvre banni !
À toutes ses grandeurs préférer ma misère !
Tourner en ma faveur les volontés d’un père !
Garantir mes enfants d’un exil rigoureux !

Créuse.

Qu’a pu faire de moindre un courage amoureux ?
La fortune a montré dedans votre naissance
Un trait de son envie, ou de son impuissance ;
Elle devait un sceptre au sang dont vous naissez,
Et sans lui vos vertus le méritaient assez.
L’amour, qui n’a pu voir une telle injustice,
Supplée à son défaut, ou punit sa malice,
Et vous donne, au plus fort de vos adversités,
Le sceptre que j’attends, et que vous méritez.
La gloire m’en demeure ; et les races futures,
Comptant notre hyménée entre vos aventures,
Vanteront à jamais mon amour généreux,
Qui d’un si grand héros rompt le sort malheureux.
Après tout, cependant, riez de ma faiblesse ;
Prête de posséder le phénix de la Grèce,
La fleur de nos guerriers, le sang de tant de dieux,
La robe de Médée a donné dans mes yeux ;
Mon caprice, à son lustre attachant mon envie,
Sans elle trouve à dire au bonheur de ma vie ;
C’est ce qu’ont prétendu mes desseins relevés,
Pour le prix des enfants que je vous ai sauvés.

Jason.

Que ce prix est léger pour un si bon office !
Il y faut toutefois employer l’artifice :
Ma jalouse en fureur n’est pas femme à souffrir
Que ma main l’en dépouille afin de vous l’offrir ;
Des trésors dont son père épuise la Scythie,
C’est tout ce qu’elle a pris quand elle en est sortie.

Créuse.

Qu’elle a fait un beau choix ! jamais éclat pareil
Ne sema dans la nuit les clartés du soleil ;
Les perles avec l’or confusément mêlées,
Mille pierres de prix sur ses bords étalées,
D’un mélange divin éblouissent les yeux ;
Jamais rien d’approchant ne se fit en ces lieux.
Pour moi, tout aussitôt que je l’en vis parée,
Je ne fis plus d’état de la toison dorée ;
Et dussiez-vous vous-même en être un peu jaloux,
J’en eus presques envie aussitôt que de vous.
Pour apaiser Médée et réparer sa perte,
L’épargne de mon père entièrement ouverte
Lui met à l’abandon tous les trésors du roi,
Pourvu que cette robe et Jason soient à moi.

Jason.

N’en doutez point, ma reine, elle vous est acquise.
Je vais chercher Nérine, et par son entremise
Obtenir de Médée avec dextérité
Ce que refuserait son courage irrité.
Pour elle, vous savez que j’en fuis les approches,
J’aurais peine à souffrir l’orgueil de ses reproches ;
Et je me connais mal, ou dans notre entretien
Son courroux s’allumant allumerait le mien.
Je n’ai point un esprit complaisant à sa rage,
Jusques à supporter sans réplique un outrage ;
Et ce seraient pour moi d’éternels déplaisirs
De reculer par là l’effet de vos désirs.
Mais sans plus de discours, d’une maison voisine
Je vais prendre le temps que sortira Nérine.
Souffrez, pour avancer votre contentement,
Que malgré mon amour je vous quitte un moment.

Cléone.

Madame, j’aperçois venir le roi d’Athènes.

Créuse.

Allez donc, votre vue augmenterait ses peines.

Cléone.

Souvenez-vous de l’air dont il le faut traiter.

Créuse.

Ma bouche accortement saura s’en acquitter.

ACTE II
Scène V

Ægée, Créuse, Cléone.

Ægée.

Sur un bruit qui m’étonne, et que je ne puis croire,
Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,
Vient savoir s’il est vrai que vous soyez d’accord,
Par un honteux hymen, de l’arrêt de ma mort.
Votre peuple en frémit, votre cour en murmure ;
Et tout Corinthe enfin s’impute à grande injure
Qu’un fugitif, un traître, un meurtrier de rois,
Lui donne à l’avenir des princes et des lois ;
Il ne peut endurer que l’horreur de la Grèce
Pour prix de ses forfaits épouse sa princesse,
Et qu’il faille ajouter à vos titres d’honneur :
« Femme d’un assassin et d’un empoisonneur. »

Créuse.

Laissez agir, grand roi, la raison sur votre âme,
Et ne le chargez point des crimes de sa femme.
J’épouse un malheureux, et mon père y consent,
Mais prince, mais vaillant, et surtout innocent.
Non pas que je ne faille en cette préférence ;
De votre rang au sien je sais la différence :
Mais si vous connaissez l’amour et ses ardeurs,
Jamais pour son objet il ne prend les grandeurs ;
Avouez que son feu n’en veut qu’à la personne,
Et qu’en moi vous n’aimiez rien moins que ma couronne.
Souvent je ne sais quoi qu’on ne peut exprimer
Nous surprend, nous emporte, et nous force d’aimer ;
Et souvent, sans raison, les objets de nos flammes
Frappent nos yeux ensemble et saisissent nos âmes.
Ainsi nous avons vu le souverain des dieux,
Au mépris de Junon, aimer en ces bas lieux,
Vénus quitter son Mars et négliger sa prise,
Tantôt pour Adonis, et tantôt pour Anchise ;
Et c’est peut-être encore avec moins de raison
Que, bien que vous m’aimiez, je me donne à Jason.
D’abord dans mon esprit vous eûtes ce partage :
Je vous estimai plus, et l’aimai davantage.

Ægée.

Gardez ces compliments pour de moins enflammés,
Et ne m’estimez point qu’autant que vous m’aimez.
Que me sert cet aveu d’une erreur volontaire ?
Si vous croyez faillir, qui vous force à le faire ?
N’accusez point l’amour ni son aveuglement ;
Quand on connaît sa faute, on manque doublement.

Créuse.

Puis donc que vous trouvez la mienne inexcusable,
Je ne veux plus, seigneur, me confesser coupable.
L’amour de mon pays et le bien de l’État
Me défendaient l’hymen d’un si grand potentat.
Il m’eût fallu soudain vous suivre en vos provinces,
Et priver mes sujets de l’aspect de leurs princes.
Votre sceptre pour moi n’est qu’un pompeux exil ;
Que me sert son éclat ? et que me donne-t-il ?
M’élève-t-il d’un rang plus haut que souveraine ?
Et sans le posséder ne me vois-je pas reine ?
Grâces aux immortels, dans ma condition
J’ai de quoi m’assouvir de cette ambition :
Je ne veux point changer mon sceptre contre un autre ;
Je perdrais ma couronne en acceptant la vôtre.
Corinthe est bon sujet, mais il veut voir son roi,
Et d’un prince éloigné rejetterait la loi.
Joignez à ces raisons qu’un père un peu sur l’âge,
Dont ma seule présence adoucit le veuvage,
Ne saurait se résoudre à séparer de lui
De ses débiles ans l’espérance et l’appui,
Et vous reconnaîtrez que je ne vous préfère
Que le bien de l’État, mon pays et mon père.
Voilà ce qui m’oblige au choix d’un autre époux ;
Mais comme ces raisons font peu d’effet sur vous,
Afin de redonner le repos à votre âme,
Souffrez que je vous quitte.

Ægée
seul.

Souffrez que je vous quitte. Allez, allez, madame,
Étaler vos appas et vanter vos mépris
À l’infâme sorcier qui charme vos esprits.
De cette indignité faites un mauvais conte ;
Riez de mon ardeur, riez de votre honte ;
Favorisez celui de tous vos courtisans
Qui raillera le mieux le déclin de mes ans ;
Vous jouirez fort peu d’une telle insolence ;
Mon amour outragé court à la violence ;
Mes vaisseaux à la rade, assez proches du port,
N’ont que trop de soldats à faire un coup d’effort.
La jeunesse me manque, et non pas le courage :
Les rois ne perdent point les forces avec l’âge ;
Et l’on verra, peut-être avant ce jour fini,
Ma passion vengée, et votre orgueil puni.

Fin du second acte
Médée Corneille




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E0702 FEUERBACH 9826

ACTE III

Scène première

Nérine.

Malheureux instrument du malheur qui nous presse,
Que j’ai pitié de toi, déplorable princesse !
Avant que le soleil ait fait encore un tour,
Ta perte inévitable achève ton amour.
Ton destin te trahit, et ta beauté fatale
Sous l’appas d’un hymen t’expose à ta rivale ;
Ton sceptre est impuissant à vaincre son effort ;
Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.
Sa vengeance à la main elle n’a qu’à résoudre,
Un mot du haut des cieux fait descendre le foudre,
Les mers, pour noyer tout, n’attendent que sa loi ;
La terre offre à s’ouvrir sous le palais du roi ;
L’air tient les vents tout prêts à suivre sa colère,
Tant la nature esclave a peur de lui déplaire ;
Et si ce n’est assez de tous les éléments,
Les enfers vont sortir à ses commandements.
Moi, bien que mon devoir m’attache à son service,
Je lui prête à regret un silence complice :
D’un louable désir mon cœur sollicité
Lui ferait avec joie une infidélité :
Mais loin de s’arrêter, sa rage découverte,
À celle de Créuse ajouterait ma perte ;
Et mon funeste avis ne servirait de rien
Qu’à confondre mon sang dans les bouillons du sien.
D’un mouvement contraire à celui de mon âme,
La crainte de la mort m’ôte celle du blâme ;
Et ma timidité s’efforce d’avancer
Ce que hors du péril je voudrais traverser.

ACTE III
Scène II

Jason, Nérine.

Jason.

Nérine, eh bien, que dit, que fait notre exilée ?
Dans ton cher entretien s’est-elle consolée ?
Veut-elle bien céder à la nécessité ?

Nérine.

Je trouve en son chagrin moins d’animosité ;
De moment en moment son âme plus humaine
Abaisse sa colère, et rabat de sa haine :
Déjà son déplaisir ne vous veut plus de mal.

Jason.

Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal.
Toi, qui de mon amour connaissais la tendresse,
Tu peux connaître aussi quelle douleur me presse.
Je me sens déchirer le cœur à son départ :
Créuse en ses malheurs prend même quelque part,
Ses pleurs en ont coulé ; Créon même soupire,
Lui préfère à regret le bien de son empire
Et si dans son adieu son cœur moins irrité
En voulait mériter la libéralité ;
Si jusque-là Médée apaisait ses menaces,
Qu’elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces,
Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts
Lui seraient sans réserve entièrement offerts,
Et malgré les malheurs où le sort l’a réduite,
Soulageraient sa peine et soutiendraient sa fuite.

Nérine.

Puisqu’il faut se résoudre à ce bannissement,
Il faut en adoucir le mécontentement.
Cette offre y peut servir ; et par elle j’espère,
Avec un peu d’adresse, apaiser sa colère
Mais, d’ailleurs, toutefois n’attendez rien de moi,
S’il faut prendre congé de Créuse et du roi ;
L’objet de votre amour et de sa jalousie
De toutes ses fureurs l’aurait tôt ressaisie.

Jason.

Pour montrer sans les voir son courage apaisé,
Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé ;
Et de si longue main je connais ta prudence,
Que je t’en fais sans peine entière confidence.
Créon bannit Médée, et ses ordres précis
Dans son bannissement enveloppaient ses fils :
La pitié de Créuse a tant fait vers son père,
Qu’ils n’auront point de part au malheur de leur mère.
Elle lui doit par eux quelque remerciement ;
Qu’un présent de sa part suive leur compliment :
Sa robe, dont l’éclat sied mal à sa fortune,
Et n’est à son exil qu’une charge importune,
Lui gagnerait le cœur d’un prince libéral,
Et de tous ses trésors l’abandon général.
D’une vaine parure, inutile à sa peine,
Elle peut acquérir de quoi faire la reine :
Créuse, ou je me trompe, en a quelque désir,
Et je ne pense pas qu’elle pût mieux choisir.
Mais la voici qui sort ; souffre que je l’évite :
Ma rencontre la trouble, et mon aspect l’irrite.

ACTE III
Scène III

Médée, Jason, Nérine.

Médée.

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux.
C’est à moi d’en partir : recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l’exil m’est peu de chose ;
Sa rigueur n’a pour moi de nouveau que sa cause.
C’est pour vous que j’ai fui, c’est vous qui me chassez.
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez ?
Irai-je sur le Phase, où j’ai trahi mon père,
Apaiser de mon sang les mânes de mon frère ?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d’un roi
Pour victime aujourd’hui ne demande que moi ?
Il n’est point de climat dont mon amour fatale
N’ait acquis à mon nom la haine générale ;
Et ce qu’ont fait pour vous mon savoir et ma main
M’a fait un ennemi de tout le genre humain.
Ressouviens-t’en, ingrat ; remets-toi dans la plaine
Que ces taureaux affreux brûlaient de leur haleine ;
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Elevaient contre toi de soudains bataillons ;
Ce dragon qui jamais n’eut les paupières closes
Et lors préfère-moi Créuse, si tu l’oses.
Qu’ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir ?
Ai-je auprès de l’amour écouté mon devoir ?
Pour jeter un obstacle à l’ardente poursuite
Dont mon père en fureur touchait déjà ta fuite,
Semai-je avec regret mon frère par morceaux ?
À ce funeste objet épandu sur les eaux,
Mon père trop sensible aux droits de la nature,
Quitta tous autres soins que de sa sépulture ;
Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié,
J’arrêtai les effets de son inimitié.
Prodigue de mon sang, honte de ma famille,
Aussi cruelle sœur que déloyale fille,
Ces titres glorieux plaisaient à mes amours ;
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours.
Alors, certes, alors mon mérite était rare ;
Tu n’étais point honteux d’une femme barbare.
Quand à ton père usé je rendis la vigueur,
J’avais encor tes vœux, j’étais encor ton cœur ;
Mais cette affection mourant avec Pélie,
Dans le même tombeau se vit ensevelie :
L’ingratitude en l’âme et l’impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fut lors un affront ;
Et moi, que tes désirs avaient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni,
Je devins un objet digne d’être banni.
Tes desseins achevés, j’ai mérité ta haine,
Il t’a fallu sortir d’une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n’a rien plus que moi,
Que le bandeau royal que j’ai quitté pour toi.

Jason.

Ah ! que n’as-tu des yeux à lire dans mon âme,
Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme !
Les tendres sentiments d’un amour paternel
Pour sauver mes enfants me rendent criminel,
Si l’on peut nommer crime un malheureux divorce,
Où le soin que j’ai d’eux me réduit et me force.
Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi
D’arracher ton trépas aux vengeances d’un roi ?
Sans moi ton insolence allait être punie ;
À ma seule prière on ne t’a que bannie.
C’est rendre la pareille à tes grands coups d’effort :
Tu m’as sauvé la vie, et j’empêche ta mort.

Médée.

On ne m’a que bannie ! ô bonté souveraine !
C’est donc une faveur, et non pas une peine !
Je reçois une grâce au lieu d’un châtiment !
Et mon exil encor doit un remerciement !
Ainsi l’avare soif du brigand assouvie,
Il s’impute à pitié de nous laisser la vie ;
Quand il n’égorge point, il croit nous pardonner,
Et ce qu’il n’ôte pas, il pense le donner.

Jason.

Tes discours, dont Créon de plus en plus s’offense,
Le forceraient enfin à quelque violence.
Eloigne-toi d’ici tandis qu’il t’est permis :
Les rois ne sont jamais de faibles ennemis.

Médée.

À travers tes conseils je vois assez ta ruse ;
Ce n’est là m’en donner qu’en faveur de Créuse.
Ton amour, déguisé d’un soin officieux,
D’un objet importun veut délivrer ses yeux.

Jason.

N’appelle point amour un change inévitable,
Où Créuse fait moins que le sort qui m’accable.

Médée.

Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux ?

Jason.

Eh bien, soit ; ses attraits captivent tous mes vœux :
Toi, qu’un amour furtif souilla de tant de crimes,
M’oses-tu reprocher des ardeurs légitimes ?

Médée.

Oui, je te les reproche, et de plus…

Jason.

Oui, je te les reproche, et de plus… Quels forfaits ?

Médée.

La trahison, le meurtre, et tous ceux que j’ai faits.

Jason.

Il manque encor ce point à mon sort déplorable,
Que de tes cruautés on me fasse coupable.

Médée.

Tu présumes en vain de t’en mettre à couvert ;
Celui-là fait le crime à qui le crime sert.
Que chacun, indigné contre ceux de ta femme,
La traite en ses discours de méchante et d’infâme,
Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur,
Tiens-la pour innocente et défends son honneur.

Jason.

J’ai honte de ma vie, et je hais son usage,
Depuis que je la dois aux effets de ta rage.

Médée.

La honte généreuse, et la haute vertu !
Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu ?

Jason.

Au bien de nos enfants, dont l’âge faible et tendre
Contre tant de malheurs ne saurait se défendre :
Deviens en leur faveur d’un naturel plus doux.

Médée.

Mon âme à leur sujet redouble son courroux,
Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères,
Qu’à mes enfants Créuse enfin donne des frères ?
Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil
Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil !

Jason.

Leur grandeur soutiendra la fortune des autres ;
Créuse et ses enfants conserveront les nôtres.

Médée.

Je l’empêcherai bien ce mélange odieux,
Qui déshonore ensemble et ma race et les dieux.

Jason.

Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.

Médée.

Ce corps n’enferme pas une âme si commune ;
Je n’ai jamais souffert qu’elle me fît la loi,
Et toujours ma fortune a dépendu de moi.

Jason.

La peur que j’ai d’un sceptre…

Médée.

La peur que j’ai d’un sceptre… Ah ! cœur rempli de feinte,
Tu masques tes désirs d’un faux titre de crainte ;
Un sceptre est l’objet seul qui fait ton nouveau choix.

Jason.

Veux-tu que je m’expose aux haines de deux rois
Et que mon imprudence attire sur nos têtes,
D’un et d’autre côté, de nouvelles tempêtes ?

Médée.

Fuis-les, fuis-les tous deux, suis Médée à ton tour,
Et garde au moins ta foi, si tu n’as plus d’amour.

Jason.

Il est aisé de fuir, mais il n’est pas facile
Contre deux rois aigris de trouver un asile.
Qui leur résistera, s’ils viennent à s’unir ?

Médée.

Qui me résistera, si je te veux punir,
Déloyal ? Auprès d’eux crains-tu si peu Médée ?
Que toute leur puissance, en armes débordée,
Dispute contre moi ton cœur qu’ils m’ont surpris,
Et ne sois du combat que le juge et le prix !
Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie,
En moi seule ils n’auront que trop forte partie.
Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains ?
Contr’eux, quand il me plaît, j’arme leurs propres mains ;
Tu le sais, tu l’as vu, quand ces fils de la Terre
Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre.
Misérable ! je puis adoucir des taureaux ;
La flamme m’obéit, et je commande aux eaux ;
L’enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme,
Et je ne puis toucher les volontés d’un homme !
Je t’aime encor, Jason, malgré ta lâcheté ;
Je ne m’offense plus de ta légèreté :
Je sens à tes regards décroître ma colère ;
De moment en moment ma fureur se modère ;
Et je cours sans regret à mon bannissement,
Puisque j’en vois sortir ton établissement.
Je n’ai plus qu’une grâce à demander ensuite :
Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite ;
Que je t’admire encore en chacun de leurs traits,
Que je t’aime et te baise en ces petits portraits ;
Et que leur cher objet, entretenant ma flamme,
Te présente à mes yeux aussi bien qu’à mon âme.

Jason.

Ah ! reprends ta colère, elle a moins de rigueur.
M’enlever mes enfants, c’est m’arracher le cœur ;
Et Jupiter tout prêt à m’écraser du foudre,
Mon trépas à la main, ne pourrait m’y résoudre.
C’est pour eux que je change ; et la Parque, sans eux,
Seule de notre hymen pourrait rompre les nœuds.



Médée.

Cet amour paternel, qui te fournit d’excuses,
Me fait souffrir aussi que tu me les refuses,
Je ne t’en presse plus ; et prête à me bannir,
Je ne veux plus de toi qu’un léger souvenir.

Jason.

Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire ;
Ce serait me trahir qu’en perdre la mémoire :
Et le mien envers toi, qui demeure éternel,
T’en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères
Que lancent des grands dieux les plus âpres colères ;
Qu’ils s’unissent ensemble afin de me punir,
Si je ne perds la vie avant ton souvenir !

ACTE III
Scène IV

Médée, Nérine.

Médée.

J’y donnerai bon ordre ; il est en ta puissance
D’oublier mon amour, mais non pas ma vengeance ;
Je la saurai graver en tes esprits glacés
Par des coups trop profonds pour en être effacés.
Il aime ses enfants, ce courage inflexible :
Son faible est découvert ; par eux il est sensible,
Par eux mon bras, armé d’une juste rigueur,
Va trouver des chemins à lui percer le cœur.

Nérine.

Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles ;
N’avancez point par là vos propres funérailles :
Contre un sang innocent pourquoi vous irriter,
Si Créuse en vos lacs se vient précipiter ?
Elle-même s’y jette, et Jason vous la livre.

Médée.

Tu flattes mes désirs.

Nérine.

Tu flattes mes désirs. Que je cesse de vivre,
Si ce que je vous dis n’est pure vérité !

Médée.

Ah ! ne me tiens donc plus l’âme en perplexité !

Nérine.

Madame, il faut garder que quelqu’un ne nous voie,
Et du palais du roi découvre notre joie :
Un dessein éventé succède rarement.

Médée.

Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement.

Fin du troisième acte
Médée Corneille
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ACTE IV
Scène première

Médée, Nérine.

Médée, seule dans sa grotte magique.

C’est trop peu de Jason que ton œil me dérobe,
C’est trop peu de mon lit, tu veux encor ma robe,
Rivale insatiable ; et c’est encor trop peu,
Si, la force à la main, tu l’as sans mon aveu ;
Il faut que par moi-même elle te soit offerte,
Que perdant mes enfants, j’achète encor leur perte ;
Il en faut un hommage à tes divins attraits,
Et des remerciements au vol que tu me fais.
Tu l’auras ; mon refus serait un nouveau crime :
Mais je t’en veux parer pour être ma victime,
Et sous un faux semblant de libéralité,
Soûler, et ma vengeance, et ton avidité.
Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.
(Nérine entre, et Médée continue.)
Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine :
Vois combien de serpents à mon commandement
D’Afrique jusqu’ici n’ont tardé qu’un moment,
Et contraints d’obéir à mes charmes funestes,

Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes.
L’amour à tous mes sens ne fut jamais si doux
Que ce triste appareil à mon esprit jaloux.
Ces herbes ne sont pas d’une vertu commune ;
Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune,
Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu,
J’en dépouillai jadis un climat inconnu.
Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse
Mêle du sang de l’hydre avec celui de Nesse ;
Python eut cette langue ; et ce plumage noir
Est celui qu’une harpie en fuyant laissa choir ;
Par ce tison Althée assouvit sa colère,
Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère ;
Ce feu tomba du ciel avecque Phaéthon,
Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ;
Et celui-ci jadis remplit en nos contrées
Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées.
Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux,
Dont le pouvoir mortel n’ouvrît mille tombeaux ;
Ce présent déceptif a bu toute leur force,
Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce.
Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais…
Mais d’où vient ce grand bruit que j’entends au palais ?

Nérine.

Du bonheur de Jason et du malheur d’Ægée :
Madame, peu s’en faut, qu’il ne vous ait vengée.
Ce généreux vieillard, ne pouvant supporter
Qu’on lui vole à ses yeux ce qu’il croit mériter,
Et que sur sa couronne et sa persévérance
L’exil de votre époux ait eu la préférence,
A tâché par la force à repousser l’affront
Que ce nouvel hymen lui porte sur le front.
Comme cette beauté, pour lui toute de glace,
Sur les bords de la mer contemplait la bonace,
Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps
À rendre ses désirs et les vôtres contents.
De ses meilleurs soldats une troupe choisie
Enferme la princesse, et sert sa jalousie ;
L’effroi qui la surprend la jette en pâmoison ;
Et tout ce qu’elle peut, c’est de nommer Jason.
Ses gardes à l’abord font quelque résistance,
Et le peuple leur prête une faible assistance ;
Mais l’obstacle léger de ces débiles cœurs
Laissait honteusement Créuse à leurs vainqueurs :
Déjà presque en leur bord elle était enlevée…

Médée.

Je devine la fin, mon traître l’a sauvée.

Nérine.

Oui, madame, et de plus Ægée est prisonnier ;
Votre époux à son myrte ajoute ce laurier :
Mais apprenez comment.

Médée.

Mais apprenez comment. N’en dis pas davantage :
Je ne veux point savoir ce qu’a fait son courage ;
Il suffit que son bras a travaillé pour nous,
Et rend une victime à mon juste courroux.
Nérine, mes douleurs auraient peu d’allégeance,
Si cet enlèvement l’ôtait à ma vengeance ;
Pour quitter son pays en est-on malheureux ?
Ce n’est pas son exil, c’est sa mort que je veux ;
Elle aurait trop d’honneur de n’avoir que ma peine,
Et de verser des pleurs pour être deux fois reine.
Tant d’invisibles feux enfermés dans ce don,
Que d’un titre plus vrai j’appelle ma rançon,
Produiront des effets bien plus doux à ma haine.

Nérine.

Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine :
Mais contre la fureur de son père irrité
Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté ?

Médée.

Si la prison d’Ægée a suivi sa défaite,
Tu peux voir qu’en l’ouvrant je m’ouvre une retraite,
Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats,
À ma protection engagent ses États.
Dépêche seulement, et cours vers ma rivale
Lui porter de ma part cette robe fatale :
Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux,
Présenter par leur père à l’objet de ses vœux.

Nérine.

Mais, madame, porter cette robe empestée,
Que de tant de poisons vous avez infectée,
C’est pour votre Nérine un trop funeste emploi :
Avant que sur Créuse ils agiraient sur moi.

Médée.

Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère,
Et lui défend d’agir que sur elle et son père ;
Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi,
Et sans me répliquer, fais ce que je te di.

ACTE IV
Scène II

Créon, Pollux, soldats.

Créon.

Nous devons bien chérir cette valeur parfaite
Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite.
Invincible héros, c’est à votre secours
Que je dois désormais le bonheur de mes jours ;
C’est vous seul aujourd’hui dont la main vengeresse
Rend à Créon sa fille, à Jason sa maîtresse,
Met Ægée en prison et son orgueil à bas,
Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats,

Pollux.

Grand roi, l’heureux succès de cette délivrance
Vous est beaucoup mieux dû qu’à mon peu de vaillance :
C’est vous seul et Jason, dont les bras indomptés
Portaient avec effroi la mort de tous côtés ;
Pareils à deux lions dont l’ardente furie
Dépeuple en un moment toute une bergerie.
L’exemple glorieux de vos faits plus qu’humains
Echauffait mon courage et conduisait mes mains :
J’ai suivi, mais de loin, des actions si belles,
Qui laissaient à mon bras tant d’illustres modèles.
Pourrait-on reculer en combattant sous vous,
Et n’avoir point de cœur à seconder vos coups ?

Créon.

Votre valeur, qui souffre en cette repartie,
Ote toute croyance à votre modestie :
Mais puisque le refus d’un honneur mérité
N’est pas un petit trait de générosité,
Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire,
Ainsi qu’il vous plaira, départez-en la gloire ;
Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner.
Que prudemment les dieux savent tout ordonner !
Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée
Au jour de nos malheurs se trouve réservée,
Et qu’au point que le sort osait nous menacer,
Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser.
Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime,
Dont la vertu ne peut recevoir trop d’estime,
Qu’avons-nous plus à craindre ? et quel destin jaloux,
Tant que nous vous aurons, s’osera prendre à nous ?

Pollux.

Appréhendez pourtant, grand prince,

Créon.

Appréhendez pourtant, grand prince, Et quoi ?

Pollux.

Appréhendez pourtant, grand prince, Et quoi ? Médée,
Qui par vous de son lit se voit dépossédée.
Je crains qu’il ne vous soit malaisé d’empêcher
Qu’un gendre valeureux ne vous coûte bien cher.
Après l’assassinat d’un monarque et d’un frère,
Peut-il être de sang qu’elle épargne ou révère ?
Accoutumée au meurtre, et savante en poison,
Voyez ce qu’elle a fait pour acquérir Jason ;
Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die,
Que pour le conserver elle soit moins hardie.

Créon.

C’est de quoi mon esprit n’est plus inquiété ;
Par son bannissement j’ai fait ma sûreté ;
Elle n’a que fureur et que vengeance en l’âme,
Mais, en si peu de temps, que peut faire une femme ?
Je n’ai prescrit qu’un jour de terme à son départ.

Pollux.

C’est peu pour une femme, et beaucoup pour son art ;
Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes.

Créon.

Quelques puissants qu’ils soient, je n’en ai point d’alarmes ;
Et quand bien ce délai devrait tout hasarder,
Ma parole est donnée, et je la veux garder.

ACTE IV
Scène III

Créon, Pollux, Cléone.

Créon.

Que font nos deux amants, Cléone ?

Cléone.

Que font nos deux amants, Cléone ? La princesse,
Seigneur, près de Jason reprend son allégresse ;
Et ce qui sert beaucoup à son contentement,
C’est de voir que Médée est sans ressentiment.

Créon.

Et quel dieu si propice a calmé son courage ?

Cléone.

Jason, et ses enfants, qu’elle vous laisse en gage.
La grâce que pour eux madame obtient de vous
A calmé les transports de son esprit jaloux.
Le plus riche présent qui fût en sa puissance
À ses remerciements joint sa reconnaissance.
Sa robe sans pareille, et sur qui nous voyons
Du Soleil son aïeul briller mille rayons,
Que la princesse même avait tant souhaitée,
Par ces petits héros lui vient d’être apportée,
Et fait voir clairement les merveilleux effets
Qu’en un cœur irrité produisent les bienfaits.

Créon.

Eh bien, qu’en dites-vous ? Qu’avons-nous plus à craindre ?

Pollux.

Si vous ne craignez rien, que je vous trouve à plaindre !

Créon.

Un si rare présent montre un esprit remis.

Pollux.

J’eus toujours pour suspects les dons des ennemis.
Ils font assez souvent ce que n’ont pu leurs armes ;
Je connais de Médée et l’esprit et les charmes,
Et veux bien m’exposer au plus cruel trépas,
Si ce rare présent n’est un mortel appas.

Créon.

Ses enfants si chéris qui nous servent d’otages,
Nous peuvent-ils laisser quelque sorte d’ombrages ?

Pollux.

Peut-être que contre eux s’étend sa trahison,
Qu’elle ne les prend plus que pour ceux de Jason,
Et qu’elle s’imagine, en haine de leur père,
Que n’étant plus sa femme, elle n’est plus leur mère.
Renvoyez-lui, seigneur, ce don pernicieux,
Et ne vous chargez point d’un poison précieux.

Cléone.

Madame cependant en est toute ravie,
Et de s’en voir parée elle brûle d’envie.

Pollux.

Où le péril égale et passe le plaisir,
Il faut se faire force, et vaincre son désir.
Jason, dans son amour, a trop de complaisance
De souffrir qu’un tel don s’accepte en sa présence.

Créon.

Sans rien mettre au hasard, je saurai dextrement
Accorder vos soupçons et son contentement.
Nous verrons dès ce soir, sur une criminelle,
Si ce présent nous cache une embûche mortelle.
Nise, pour ses forfaits destinée à mourir,
Ne peut par cette épreuve injustement périr ;
Heureuse, si sa mort nous rendait ce service,
De nous en découvrir le funeste artifice !
Allons-y de ce pas, et ne consumons plus
De temps ni de discours en débats superflus.

ACTE IV
Scène IV

Ægée
en prison

Demeure affreuse des coupables,
Lieux maudits, funeste séjour,
Dont jamais avant mon amour
Les sceptres n’ont été capables.
Redoublez puissamment votre mortel effroi,
Et joignez à mes maux une si vive atteinte,
Que mon âme chassée, ou s’enfuyant de crainte,
Dérobe à mes vainqueurs le supplice d’un roi.
Le triste bonheur où j’aspire !
Je ne veux que hâter ma mort,
Et n’accuse mon mauvais sort
Que de souffrir que je respire.
Puisqu’il me faut mourir, que je meure à mon choix ;
Le coup m’en sera doux, s’il est sans infamie :
Prendre l’ordre à mourir d’une main ennemie,
C’est mourir, pour un roi, beaucoup plus d’une fois.
Malheureux prince, on te méprise
Quand tu t’arrêtes à servir :
Si tu t’efforces de ravir,
Ta prison suit ton entreprise.
Ton amour qu’on dédaigne et ton vain attentat
D’un éternel affront vont souiller ta mémoire :
L’un t’a déjà coûté ton repos et ta gloire ;
L’autre te va coûter ta vie et ton État.
Destin, qui punis mon audace,
Tu n’as que de justes rigueurs ;
Et s’il est d’assez tendres cœurs
Pour compatir à ma disgrâce,
Mon feu de leur tendresse étouffe la moitié,
Puisqu’à bien comparer mes fers avec ma flamme,
Un vieillard amoureux mérite plus de blâme
Qu’un monarque en prison n’est digne de pitié.
Cruel auteur de ma misère,
Peste des cœurs, tyran des rois,
Dont les impérieuses lois
N’épargnent pas même ta mère,
Amour, contre Jason tourne ton trait fatal ;
Au pouvoir de tes dards je remets ma vengeance :
Atterre son orgueil, et montre ta puissance
À perdre également l’un et l’autre rival.
Qu’une implacable jalousie
Suive son nuptial flambeau ;
Que sans cesse un objet nouveau
S’empare de sa fantaisie ;
Que Corinthe à sa vue accepte un autre roi ;
Qu’il puisse voir sa race à ses yeux égorgée ;
Et, pour dernier malheur, qu’il ait le sort d’Ægée,
Et devienne à mon âge amoureux comme moi !

ACTE IV
Scène V

Ægée, Médée.

Ægée.

Mais d’où vient ce bruit sourd ? quelle pâle lumière
Dissipe ces horreurs et frappe ma paupière ?
Mortel, qui que tu sois, détourne ici tes pas,
Et de grâce m’apprends l’arrêt de mon trépas,
L’heure, le lieu, le genre ; et si ton cœur sensible
À la compassion peut se rendre accessible,
Donne-moi les moyens d’un généreux effort
Qui des mains des bourreaux affranchisse ma mort.

Médée.

Je viens l’en affranchir. Ne craignez plus, grand prince ;
Ne pensez qu’à revoir votre chère province ;
(Elle donne un coup de baguette sur la porte de la prison, qui s’ouvre aussitôt ; et en ayant tiré Ægée, elle en donne encore un sur ses fers, qui tombent.)
Ni grilles ni verrous ne tiennent contre moi.
Cessez, indignes fers, de captiver un roi ;
Est-ce à vous à presser les bras d’un tel monarque ?
Et vous, reconnaissez Médée à cette marque,
Et fuyez un tyran dont le forcènement
Joindrait votre supplice à mon bannissement ;
Avec la liberté reprenez le courage.

Ægée.

Je les reprends tous deux pour vous en faire hommage,
Princesse, de qui l’art propice aux malheureux
Oppose un tel miracle à mon sort rigoureux ;
Disposez de ma vie, et du sceptre d’Athènes ;
Je dois et l’une et l’autre à qui brise mes chaînes.
Si votre heureux secours me tire de danger,
Je ne veux en sortir qu’afin de vous venger ;
Et si je puis jamais avec votre assistance
Arriver jusqu’aux lieux de mon obéissance,
Vous me verrez, suivi de mille bataillons,
Sur ces murs renversés planter mes pavillons,
Punir leur traître roi de vous avoir bannie,
Dedans le sang des siens noyer sa tyrannie,
Et remettre en vos mains et Créuse et Jason,
Pour venger votre exil plutôt que ma prison.

Médée.

Je veux une vengeance et plus haute et plus prompte ;
Ne l’entreprenez pas, votre offre me fait honte :
Emprunter le secours d’aucun pouvoir humain,
D’un reproche éternel diffamerait ma main.
En est-il, après tout, aucun qui ne me cède ?
Qui force la nature, a-t-il besoin qu’on l’aide ?
Laissez-moi le souci de venger mes ennuis,
Et par ce que j’ai fait, jugez ce que je puis ;
L’ordre en est tout donné, n’en soyez point en peine :
C’est demain que mon art fait triompher ma haine ;
Demain je suis Médée, et je tire raison
De mon bannissement et de votre prison.

Ægée.

Quoi ! madame, faut-il que mon peu de puissance
Empêche les devoirs de ma reconnaissance ?
Mon sceptre ne peut-il être employé pour vous ?
Et vous serai-je ingrat autant que votre époux ?

Médée.

Si je vous ai servi, tout ce que j’en souhaite,
C’est de trouver chez vous une sûre retraite,
Où de mes ennemis menaces ni présents
Ne puissent plus troubler le repos de mes ans.
Non pas que je les craigne ; eux et toute la terre
À leur confusion me livreraient la guerre ;
Mais je hais ce désordre, et n’aime pas à voir
Qu’il me faille pour vivre user de mon savoir.

Ægée.

L’honneur de recevoir une si grande hôtesse
De mes malheurs passés efface la tristesse.
Disposez d’un pays qui vivra sous vos lois,
Si vous l’aimez assez pour lui donner des rois ;
Si mes ans ne vous font mépriser ma personne,
Vous y partagerez mon lit et ma couronne :
Sinon, sur mes sujets faites état d’avoir,
Ainsi que sur moi-même, un absolu pouvoir.
Allons, madame, allons ; et par votre conduite
Faites la sûreté que demande ma fuite.

Médée.

Ma vengeance n’aurait qu’un succès imparfait :
Je ne me venge pas, si je n’en vois l’effet ;
Je dois à mon courroux l’heur d’un si doux spectacle.
Allez, prince, et sans moi ne craignez point d’obstacle.
Je vous suivrai demain par un chemin nouveau.
Pour votre sûreté conservez cet anneau ;
Sa secrète vertu, qui vous fait invisible,
Rendra votre départ de tous côtés paisible.
Ici, pour empêcher l’alarme que le bruit
De votre délivrance aurait bientôt produit,
Un fantôme pareil et de taille et de face,
Tandis que vous fuirez, remplira votre place.
Partez sans plus tarder, prince chéri des dieux,
Et quittez pour jamais ces détestables lieux.

Ægée.

J’obéis sans réplique, et je pars sans remise.
Puisse d’un prompt succès votre grande entreprise
Combler nos ennemis d’un mortel désespoir,
Et me donner bientôt le bien de vous revoir !

Fin du quatrième acte
Médée Corneille
***********

ACTE V

Scène première

Médée, Theudas.

Theudas.

Ah, déplorable prince ! ah, fortune cruelle !
Que je porte à Jason une triste nouvelle !

Médée
lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile

Arrête, misérable, et m’apprends quel effet
A produit chez le roi le présent que j’ai fait.

Theudas.

Dieux ! je suis dans les fers d’une invisible chaîne !

Médée.

Dépêche, ou ces longueurs attireront ma haine.

Theudas.

Apprenez donc l’effet le plus prodigieux
Que jamais la vengeance ait offert à nos yeux.
Votre robe a fait peur, et sur Nise éprouvée,
En dépit des soupçons, sans péril s’est trouvée ;
Et cette épreuve a su si bien les assurer,
Qu’incontinent Créuse a voulu s’en parer ;
Mais cette infortunée à peine l’a vêtue,
Qu’elle sent aussitôt une ardeur qui la tue :
Un feu subtil s’allume, et ses brandons épars
Sur votre don fatal courent de toutes parts ;
Et Cléone et le roi s’y jettent pour l’éteindre ;
Mais (ô nouveau sujet de pleurer et de plaindre !)
Ce feu saisit le roi ; ce prince en un moment
Se trouve enveloppé du même embrasement.

Médée.

Courage ! enfin il faut que l’un et l’autre meure.

Theudas.

La flamme disparaît, mais l’ardeur leur demeure ;
Et leurs habits charmés, malgré nos vains efforts,
Sont des brasiers secrets attachés à leurs corps ;
Qui veut les dépouiller lui-même les déchire,
Et ce nouveau secours est un nouveau martyre.

Médée.

Que dit mon déloyal ? que fait-il là-dedans ?

Theudas.

Jason, sans rien savoir de tous ces accidents,
S’acquitte des devoirs d’une amitié civile
À conduire Pollux hors des murs de la ville,
Qui va se rendre en hâte aux noces de sa sœur,
Dont bientôt Ménélas doit être possesseur ;
Et j’allais lui porter ce funeste message.

Médée
lui donne un autre coup de baguette

Va, tu peux maintenant achever ton voyage.

ACTE V
Scène II

Médée.

Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts ?
Consulte avec loisir tes plus ardents transports.
Des bras de mon perfide arracher une femme,
Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme ?
Que n’a-t-elle déjà des enfants de Jason,
Sur qui plus pleinement venger sa trahison !
Suppléons-y des miens ; immolons avec joie
Ceux qu’à me dire adieu Créuse me renvoie :
Nature, je le puis sans violer ta loi ;
Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi.
Mais ils sont innocents ; aussi l’était mon frère ;
Ils sont trop criminels d’avoir Jason pour père ;
Il faut que leur trépas redouble son tourment ;
Il faut qu’il souffre en père aussi bien qu’en amant.
Mais quoi ! j’ai beau contre eux animer mon audace,
La pitié la combat, et se met en sa place :
Puis, cédant tout à coup la place à ma fureur,
J’adore les projets qui me faisaient horreur :
De l’amour aussitôt je passe à la colère,
Des sentiments de femme aux tendresses de mère.
Cessez dorénavant, pensers irrésolus,
D’épargner des enfants que je ne verrai plus.
Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître,
Ce n’est pas seulement pour caresser un traître :
Il me prive de vous, et je l’en vais priver.
Mais ma pitié renaît, et revient me braver ;
Je n’exécute rien, et mon âme éperdue
Entre deux passions demeure suspendue.
N’en délibérons plus, mon bras en résoudra.
Je vous perds, mes enfants ; mais Jason vous perdra ;
Il ne vous verra plus… Créon sort tout en rage ;
Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage.

ACTE V
Scène III

Créon, domestiques.

Créon.

Loin de me soulager vous croissez mes tourments ;
Le poison à mon corps unit mes vêtements ;
Et ma peau, qu’avec eux votre secours m’arrache,
Pour suivre votre main de mes os se détache.
Voyez comme mon sang en coule à gros ruisseaux :
Ne me déchirez plus, officieux bourreaux ;
Votre pitié pour moi s’est assez hasardée ;
Fuyez, ou ma fureur vous prendra pour Médée.
C’est avancer ma mort que de me secourir ;
Je ne veux que moi-même à m’aider à mourir.
Quoi ! vous continuez, canailles infidèles !
Plus je vous le défends, plus vous m’êtes rebelles !
Traîtres, vous sentirez encor ce que je puis ;
Je serai votre roi, tout mourant que je suis ;
Si mes commandements ont trop peu d’efficace,
Ma rage pour le moins me fera faire place :
Il faut ainsi payer votre cruel secours.
(Il se défait d’eux et les chasse à coups d’épée.)

ACTE V
Scène IV

Créon, Créuse, Cléone.

Créuse.

Où fuyez-vous de moi, cher auteur de mes jours ?
Fuyez-vous l’innocente et malheureuse source
D’où prennent tant de maux leur effroyable course ?
Ce feu qui me consume et dehors et dedans
Vous venge-t-il trop peu de mes vœux imprudents ?
Je ne puis excuser mon indiscrète envie
Qui donne le trépas à qui je dois la vie :
Mais soyez satisfait des rigueurs de mon sort,
Et cessez d’ajouter votre haine à ma mort.
L’ardeur qui me dévore, et que j’ai méritée,
Surpasse en cruauté l’aigle de Prométhée,
Et je crois qu’Ixion au choix des châtiments
Préférerait sa roue à mes embrasements.

Créon.

Si ton jeune désir eut beaucoup d’imprudence,
Ma fille, j’y devais opposer ma défense.
Je n’impute qu’à moi l’excès de mes malheurs,
Et j’ai part en ta faute ainsi qu’en tes douleurs.
Si j’ai quelque regret, ce n’est pas à ma vie,
Que le déclin des ans m’aurait bientôt ravie :
La jeunesse des tiens, si beaux, si florissants,
Me porte au fond du cœur des coups bien plus pressants.
Ma fille, c’est donc là ce royal hyménée
Dont nous pensions toucher la pompeuse journée !
La Parque impitoyable en éteint le flambeau,
Et pour lit nuptial il te faut un tombeau !
Ah ! rage, désespoir, destins, feux, poisons, charmes,
Tournez tous contre moi vos plus cruelles armes :
S’il faut vous assouvir par la mort de deux rois,
Faites en ma faveur que je meure deux fois,
Pourvu que mes deux morts emportent cette grâce
De laisser ma couronne à mon unique race,
Et cet espoir si doux, qui m’a toujours flatté,
De revivre à jamais en sa postérité.

Créuse.

Cléone, soutenez, je chancelle, je tombe ;
Mon reste de vigueur sous mes douleurs succombe ;
Je sens que je n’ai plus à souffrir qu’un moment.
Ne me refusez pas ce triste allégement,
Seigneur, et si pour moi quelque amour vous demeure,
Entre vos bras mourants permettez que je meure.
Mes pleurs arrouseront vos mortels déplaisirs ;
Je mêlerai leurs eaux à vos brûlants soupirs.
Ah ! je brûle, je meurs, je ne suis plus que flamme ;
De grâce, hâtez-vous de recevoir mon âme.
Quoi ! vous vous éloignez !

Créon.

Quoi ! vous vous éloignez ! Oui, je ne verrai pas,
Comme un lâche témoin, ton indigne trépas :
Il faut, ma fille, il faut que ma main me délivre
De l’infâme regret de t’avoir pu survivre.
Invisible ennemi, sors avecque mon sang.
(Il se tue avec un poignard.)

Créuse.

Courez à lui, Cléone ; il se perce le flanc.

Créon.

Retourne ; c’en est fait. Ma fille, adieu ; j’expire,
Et ce dernier soupir met fin à mon martyre :
Je laisse à ton Jason le soin de nous venger.

Créuse.

Vain et triste confort ! soulagement léger !
Mon père…

Cléone.

Mon père… Il ne vit plus ; sa grande âme est partie.

Créuse.

Donnez donc à la mienne une même sortie ;
Apportez-moi ce fer qui, de ses maux vainqueur,
Est déjà si savant à traverser le cœur.
Ah ! je sens fers, et feux, et poison tout ensemble ;
Ce que souffrait mon père à mes peines s’assemble.
Hélas ! que de douceurs aurait un prompt trépas !
Dépêchez-vous, Cléone, aidez mon faible bras.

Cléone.

Ne désespérez point : les dieux, plus pitoyables,
À nos justes clameurs se rendront exorables,
Et vous conserveront, en dépit du poison,
Et pour reine à Corinthe, et pour femme à Jason.
Il arrive, et surpris, il change de visage ;

Je lis dans sa pâleur une secrète rage,
Et son étonnement va passer en fureur.

ACTE V
Scène V

Jason, Créuse, Cléone, Theudas.

Jason.

Que vois-je ici, grands dieux ! quel spectacle d’horreur !
Où que puissent mes yeux porter ma vue errante,
Je vois ou Créon mort, ou Créuse mourante.
Ne t’en va pas, belle âme, attends encore un peu,
Et le sang de Médée éteindra tout ce feu ;
Prends le triste plaisir de voir punir son crime,
De te voir immoler cette infâme victime ;
Et que ce scorpion, sur la plaie écrasé,
Fournisse le remède au mal qu’il a causé.

Créuse.

Il n’en faut point chercher au poison qui me tue :
Laisse-moi le bonheur d’expirer à ta vue,
Souffre que j’en jouisse en ce dernier moment :
Mon trépas fera place à ton ressentiment ;
Le mien cède à l’ardeur dont je suis possédée ;
J’aime mieux voir Jason que la mort de Médée.
Approche, cher amant, et retiens ces transports :
Mais garde de toucher ce misérable corps ;
Ce brasier, que le charme ou répand ou modère,
A négligé Cléone, et dévoré mon père :
Au gré de ma rivale il est contagieux.
Jason, ce m’est assez de mourir à tes yeux :
Empêche les plaisirs qu’elle attend de ta peine ;
N’attire point ces feux esclaves de sa haine.
Ah, quel âpre tourment ! quels douloureux abois !
Et que je sens de morts sans mourir une fois !

Jason.

Quoi ! vous m’estimez donc si lâche que de vivre,
Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre ?
Ma reine, si l’hymen n’a pu joindre nos corps,
Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts ;
Et l’on verra Caron passer chez Rhadamante,
Dans une même barque, et l’amant et l’amante.
Hélas ! vous recevez, par ce présent charmé,
Le déplorable prix de m’avoir trop aimé ;
Et puisque cette robe a causé votre perte,
Je dois être puni de vous l’avoir offerte.
Quoi ! ce poison m’épargne, et ces feux impuissants
Refusent de finir les douleurs que je sens !
Il faut donc que je vive, et vous m’êtes ravie !
Justes dieux ! quel forfait me condamne à la vie ?
Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour
Que de la voir mourir, et de souffrir le jour ?
Non, non ; si par ces feux mon attente est trompée,
J’ai de quoi m’affranchir au bout de mon épée ;
Et l’exemple du roi, de sa main transpercé,
Qui nage dans les flots du sang qu’il a versé,
Instruit suffisamment un généreux courage
Des moyens de braver le destin qui l’outrage.

Créuse.

Si Créuse eut jamais sur toi quelque pouvoir,
Ne t’abandonne point aux coups du désespoir.
Vis pour sauver ton nom de cette ignominie
Que Créuse soit morte, et Médée impunie ;
Vis pour garder le mien en ton cœur affligé,
Et du moins ne meurs point que tu ne sois vengé.
Adieu : donne la main ; que, malgré ta jalouse,
J’emporte chez Pluton le nom de ton épouse.
Ah, douleurs ! C’en est fait, je meurs à cette fois,
Et perds en ce moment la vie avec la voix.
Si tu m’aimes…

Jason.

Si tu m’aimes… Ce mot lui coupe la parole ;
Et je ne suivrai pas son âme qui s’envole !
Mon esprit, retenu par ses commandements,
Réserve encor ma vie à de pires tourments !
Pardonne, chère épouse, à mon obéissance ;
Mon déplaisir mortel défère à ta puissance,
Et de mes jours maudits tout prêt de triompher,
De peur de te déplaire, il n’ose m’étouffer.
Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière
Délivrer par sa mort mon âme prisonnière.
Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps :
Contre tous ses démons mes bras sont assez forts,
Et la part que votre aide aurait en ma vengeance
Ne m’en permettait pas une entière allégeance.
Préparez seulement des gênes, des bourreaux ;
Devenez inventifs en supplices nouveaux,
Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe,
Que son coupable sang leur vaille une hécatombe ;
Et si cette victime, en mourant mille fois,
N’apaise point encor les mânes de deux rois,
Je serai la seconde ; et mon esprit fidèle
Ira gêner là-bas son âme criminelle,
Ira faire assembler pour sa punition
Les peines de Titye à celle d’Ixion.
(Cléone et le reste emportent le corps de Créon et de Créuse, et Jason continue seul.)
Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice ?
Elle m’est un plaisir, et non pas un supplice.
Mourir, c’est seulement auprès d’eux me ranger,
C’est rejoindre Créuse, et non pas la venger.
Instruments des fureurs d’une mère insensée,
Indignes rejetons de mon amour passée,
Quel malheureux destin vous avait réservés
À porter le trépas à qui vous a sauvés ?
C’est vous, petits ingrats, que, malgré la nature,
Il me faut immoler dessus leur sépulture.
Que la sorcière en vous commence de souffrir ;
Que son premier tourment soit de vous voir mourir.
Toutefois qu’ont-ils fait, qu’obéir à leur mère ?

ACTE V
Scène VI

Médée, Jason.

Médée, en haut sur un balcon.

Lâche, ton désespoir encore en délibère ?
Lève les yeux, perfide, et reconnais ce bras
Qui t’a déjà vengé de ces petits ingrats ;
Ce poignard que tu vois vient de chasser leurs âmes,
Et noyer dans leur sang les restes de nos flammes.
Heureux père et mari, ma fuite et leur tombeau
Laissent la place vide à ton hymen nouveau.
Réjouis-t’en, Jason, va posséder Créuse :
Tu n’auras plus ici personne qui t’accuse ;
Ces gages de nos feux ne feront plus pour moi
De reproches secrets à ton manque de foi.

Jason.

Horreur de la nature, exécrable tigresse !

Médée.

Va, bienheureux amant, cajoler ta maîtresse :
À cet objet si cher tu dois tous tes discours ;
Parler encore à moi, c’est trahir tes amours.
Va lui, va lui conter tes rares aventures,
Et contre mes effets ne combats point d’injures.

Jason.

Quoi ! tu m’oses braver, et ta brutalité
Pense encore échapper à mon bras irrité ?
Tu redoubles ta peine avec cette insolence.

Médée.

Et que peut contre moi ta débile vaillance ?
Mon art faisait ta force, et tes exploits guerriers
Tiennent de mon secours ce qu’ils ont de lauriers.

Jason.

Ah ! c’est trop en souffrir ; il faut qu’un prompt supplice
De tant de cruautés à la fin te punisse.
Sus, sus, brisons la porte, enfonçons la maison ;
Que des bourreaux soudain m’en fassent la raison.
Ta tête répondra de tant de barbaries.
Médée, en l’air dans un char tiré par deux dragons
Que sert de t’emporter à ces vaines furies ?
Epargne, cher époux, des efforts que tu perds ;
Vois les chemins de l’air qui me sont tous ouverts ;
C’est par là que je fuis, et que je t’abandonne
Pour courir à l’exil que ton change m’ordonne.
Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés
Des postillons pareils à mes dragons ailés.
Enfin je n’ai pas mal employé la journée
Que la bonté du roi, de grâce, m’a donnée ;
Mes désirs sont contents. Mon père et mon pays,
Je ne me repens plus de vous avoir trahis ;
Avec cette douceur j’en accepte le blâme.
Adieu, parjure : apprends à connaître ta femme,
Souviens-toi de sa fuite, et songe, une autre fois,
Lequel est plus à craindre ou d’elle ou de deux rois.

ACTE V
Scène VII

Jason.

Ô dieux ! ce char volant, disparu dans la nue,
La dérobe à sa peine, aussi bien qu’à ma vue ;
Et son impunité triomphe arrogamment
Des projets avortés de mon ressentiment.
Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance,
Où dois-je, désormais, chercher quelque allégeance ?
Où suivre l’inhumaine, et dessous quels climats
Porter les châtiments de tant d’assassinats ?
Va, furie, exécrable, en quelque coin de terre
Que t’emporte ton char, j’y porterai la guerre.
J’apprendrai ton séjour de tes sanglants effets,
Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits.
Mais que me servira cette vaine poursuite,
Si l’air est un chemin toujours libre à ta fuite,
Si toujours tes dragons sont prêts à t’enlever,
Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver ?
Malheureux, ne perds point contre une telle audace
De ta juste fureur l’impuissante menace ;
Ne cours point à ta honte, et fuis l’occasion
D’accroître sa victoire et ta confusion
Misérable ! perfide ! ainsi donc ta faiblesse
Epargne la sorcière, et trahit ta princesse !
Est-ce là le pouvoir qu’ont sur toi ses désirs,
Et ton obéissance à ses derniers soupirs ?
Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande ;
Ne lui refuse point un sang qu’elle demande ;
Ecoute les accents de sa mourante voix,
Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois.
À qui sait bien aimer il n’est rien d’impossible.
Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible,
Tigresse, tu mourras ; et malgré ton savoir,
Mon amour te verra soumise à son pouvoir ;
Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine :
Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine.
Mais quoi ! je vous écoute, impuissantes chaleurs !
Allez, n’ajoutez plus de comble à mes malheurs.
Entreprendre une mort que le ciel s’est gardée,
C’est préparer encore un triomphe à Médée.
Tourne avec plus d’effet sur toi-même ton bras,
Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas.
Vains transports, où sans fruit mon désespoir s’amuse,
Cessez de m’empêcher de rejoindre Créuse.
Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux,
M’a laissé la vengeance, et je la laisse aux dieux ;
Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice,
Peuvent de la sorcière achever le supplice.
Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux
Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux.
(Il se tue.)

Fin du cinquième et dernier acte
****************
Médée Corneille

LOPE DE VEGA BNE Madrid – Мадрид – 马德里 – Лопе де Вега – 诺普德维加

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LOPE DE VEGA
Лопе де Вега
诺普德维加
1562-1635

BNE Biblioteca Nacional de España Biblitothèque Nationale d'Espagne Artgitato Madrid Lope de Vega

LE THEÂTRE DE LOPE DE VEGA
par Louis Viardot en 1833

« Enfin, parut Lope de Vega. Devant lui, comme devant ces puissants génies qui paissent au milieu des dissensions publiques et les apaisent par leur ascendant, la guerre cessa. Il monta, suivant l’expression de Cervantès, sur le trône de la comédie, et régna sans partage, sans rivaux, sans contradicteurs. Il faut, au milieu de ce tableau rapide, s’arrêter un moment à cet homme extraordinaire, qui eut une si prodigieuse influence sur le théâtre moderne.

Lope de Vega, né en 1562, montra, dès la première enfance, un goût très vif pour les lettres et surtout pour la scène. A l’âge de onze ans, il composait déjà de petites pièces. Les événements dont sa jeunesse aventureuse fut agitée, ses malheurs, ses voyages, le détournèrent d’abord de ce premier penchant ; mais de retour dans son pays natal, il s’y abandonna sans réserve, et fit succéder sans interruption, jusqu’à sa mort, cette foule incroyable d’ouvrages de tous genres qu’à lui seul, entre tous les hommes, il a été donné de produire. Dans la préface d’un livre imprimé en 1604, lorsqu’il avait quarante-deux ans, il porte à plus de vingt-trois mille feuilles le nombre de vers qu’il avait déjà écrits pour le théâtre. En 1618, il assure que le nombre des comédies qu’il a composées s’élève à huit cents ; en 1620, à neuf cents. « J’ai eu assez de vie, dit-il en 1629, lorsqu’il publiait la vingtième partie de ses œuvres dramatiques, pour en écrire dix-sept cents. » Enfin, en 1635, année de sa mort, il avait achevé les dix-huit cents comédies que lui attribuent son ami Perez de Montalban et le savant Nicolas Antonio. Toutes furent représentées, la moitié au moins imprimées. Dans ce nombre, il en est plus de cent dont chacune ne lui coûta qu’un jour de travail, et, comme il le dit lui-même, «en vingt-quatre heures passa des Muses au théâtre. » Pour compléter la liste immense des œuvres de Lope de Vega, il faut ajouter à ces dix-huit cents comédies environ quatre cents autos sacramentales, un grand nombre d’intermèdes, des poèmes épiques, didactiques et burlesques (la Jerusalem conquistada, la Gatomaquia, etc.), des épîtres, des satires, des dissertations, des pièces fugitives et une foule innombrable de sonnets. On a fait sur les œuvres de Lope cet effrayant calcul, que, pendant les soixante-treize ans qu’il a vécu, c’est-à-dire depuis l’heure de sa naissance jusqu’à celle de sa mort, et bien que sa jeunesse eût été perdue pour les lettres, il a dû écrire chaque jour huit pages entières, presque toutes de poésie. Le nombre total de ses écrits est évalué à cent trente-trois mille pages et à vingt-un millions de vers. L’histoire littéraire n’offre certes rien qui approche de cette fécondité vraiment fabuleuse ; et quand même aucun autre mérite ne s’attacherait au nom de Lope de Vega, il devrait vivre toutefois dans la mémoire des hommes comme un de ces prodiges que la nature ne produit pas une seconde fois.

Maître absolu, arbitre souverain du théâtre et de la littérature de son pays, Lope, comme tant d’autres dictateurs, manqua à sa haute vocation. Cet homme prodigieux, que Cervantès appelait monstruo de naturaleza, pouvait réformer et diriger le goût du public, il trouva plus commode d’y sacrifier ; et les applaudissements de la multitude le précipitèrent dans des défauts qu’il connaissait, mais qu’il ne voulut pas éviter, et auxquels il donna sciemment l’autorité de son exemple et de sa renommée. « Il faut, disait-il dans une de ses préfaces, que les étrangers remarquent bien qu’en Espagne les comédies ne suivent pas les règles de l’art. Je les ai faites telles que je les ai trouvées ; autrement on ne les aurait point entendues. » « Ce n’est pas, dit-il encore dans son Arte nuevo de hacer comedias, que j’ignore les préceptes de l’art. Dieu merci. Mais quelqu’un qui les suivrait en écrivant serait sûr de mourir sans gloire et sans profit….. Aussi, quand je dois écrire une comédie, j’enferme les règles sous six clefs, et je mets dehors Plaute et Terence pour que leur voix ne s’élève pas contre moi….. Je fais des pièces pour le public ; et puisqu’il les paie, il est juste de les faire à son goût. » Lope termine ce traité poétique en convenant qu’il est plus barbare que ceux auxquels il donne des leçons, et que toutes ses comédies, hors six qu’il ne nomme point, pèchent gravement contre les véritables règles de l’art. Lope de Vega, rassasié d’honneurs et de richesses, objet de gloire pour sa patrie et d’envie pour les étrangers, dont la renommée enfin fut telle que son nom servait à personnifier l’excellence en toutes choses, Lope de Vega doit sembler bien sévère envers lui-même, lorsqu’au milieu de cette multitude il n’excepte que six comédies de sa propre réprobation ; et cependant la postérité, plus sévère encore, n’a pas même ratifié cet arrêt. Aucun de ses innombrables ouvrages n’a mérité d’être donné pour modèle. On les a plutôt cités comme une preuve de l’abus des facultés naturelles, et comme un guide contre les fautes où il entraîne. Cette intarissable imagination, cette prodigieuse facilité d’écrire, ce talent de peindre les caractères et de faire agir les passions, tant d’habileté à manier le dialogue, tant d’esprit, tant de finesse, toutes ces qualités qu’il répandit à pleines mains dans ses œuvres, et qu’il réunissait au plus haut degré, sont comme étouffées par leur propre excès. On dirait d’un arbre vigoureux que n’émonde point la main du jardinier, et qui use sa sève en jets désordonnés et stériles. Partout on sent l’absence du travail consciencieux, du goût épuré ; partout, l’oubli de cette crainte salutaire du public, et de cette rigueur pour soi-même sans laquelle il n’est point de perfection.




Toutefois, pour juger avec équité Lope de Vega, il faut se reporter à son époque. Si la certitude et l’enivrement du succès lui firent préférer des triomphes faciles à une gloire plus noble et plus durable, quel modèle, quel rival avait-il pour guider ou pour exciter son talent ? En Espagne, personne n’entra dans la carrière qu’il parcourait avec tant d’éclat, sinon à sa suite, et pour l’imiter servilement jusqu’en ses extravagances. Rien, dans le reste de l’Europe, ne pouvait lui donner plus de lumières ou plus d’émulation. En France, la scène était encore abandonnée aux Jodelle, aux Hardy, et l’Italie s’était arrêtée à la Mandragore. Avec Lope de Vega parut un seul autre grand génie, créateur aussi du théâtre de sa nation, unissant des qualités et des défauts à peu près semblables, et qu’il serait aussi facile qu’intéressant de mettre en parallèle. Mais la barrière qui séparait alors les langues du nord et celles du midi sépara les deux illustres rivaux. Shakespeare et Lope de Vega vécurent en même temps sans se connaître, et ne purent s’emprunter ni cette noble jalousie de gloire, ni ces leçons réciproques que donnent les luttes du génie. Chacun d’eux régna seul, unique, dans un empire incontesté. Comme Shakespeare et avec lui, Lope conservera toujours l’honneur d’avoir fondé le théâtre moderne ; mais par des raisons de politique et de langage, plus que Shakespeare, il porta son influence chez les nations étrangères, et nous, Français, auxquels il a le plus prêté, nous devons répéter ce juste éloge de son illustre éditeur, lord Holland : « Si Lope de Vega n’eût point écrit, les chefs-d’œuvre de Corneille et de Molière n’auraient peut-être jamais existé ; et si nous ne connaissions pas leurs ouvrages, Lope passerait encore pour un des grands auteurs dramatiques de l’Europe. »

Douze ans avant la mort de Lope de Vega (1621), arriva celle de Philippe III, et à ce monarque triste et dévot succéda un jeune prince ami des plaisirs et passionné pour le théâtre. Philippe IV aimait le commerce des gens de lettres, les recevait à la cour, et s’amusait à jouer avec eux ces comédies improvisées, alors fort à la mode en Italie. On lui attribue même plusieurs ouvrages dramatiques qui furent représentés sous le nom d’un esprit de cette cour (por un ingenio de esta corte), entre autres la passable comédie intitulée Donner la vie pour sa dame. Cette circonstance accrut encore le mouvement imprimé par Lope de Vega, et amena la plus brillante époque du théâtre espagnol. Une foule d’auteurs s’étaient, de son vivant, jetés sur les traces du maître, tels que les docteurs Ramon et Mira de Mescua, le licencié Miguel Sanchez, le chanoine Tarraga, don Guillen de Castro, Aguilar, Luis Vêlez de Guevara, et cent autres ; mais tous l’imitaient et restaient loin de lui. Ce ne fut qu’à la fin de son règne que parut le rival qui devait le détrôner : Calderon de la Barca.

Louis Viardot
Revue des Deux Mondes – 1833 – tome 2
Essai sur l’histoire du théâtre espagnol

*******
POESIE DE LOPE DE VEGA

LES VOYANTS

Quand vers les vains trésors d’autres tendaient la main,
Poursuivant le plaisir comme on chasse une proie,
Eux portaient les fardeaux sous lesquels l’âme ploie
De l’aurore à la nuit, du soir au lendemain.

S’immolant chaque jour, ils ont pris le chemin
De la mort héroïque et sans gloire, la voie
Du sacrifice obscur ; ils ont cherché la joie
Au-delà de la vie et de l’amour humain.




Ils ont passé… Déjà, sans doute, on les oublie,
Mais vous que fit pleurer leur divine folie,
Vous qui savez que rien ne s’achève ici-bas,

Qui dans l’ombre entendez souvent frémir une aile,
En vous penchant sur ces martyrs, n’avez-vous pas
Vu dans leurs yeux mourans poindre l’aube éternelle !

Poésies
Vega
Revue des Deux Mondes tome 28, 1915

******

LE TOMBEAU VIDE

I
LES PORTEUSES DE PARFUMS

L’aube luit, fraîche et claire, après l’horreur des jours
Où, le Juste expirant sous les cieux noirs et sourds,
Notre espérance fut brisée ;
Nous suivons de nouveau le chemin de douleurs ;
En tremblant, en pleurant, nous moissonnons des fleurs
Dans la printanière rosée.

Avant que parût le matin,
J’ai coupé la menthe et le thym,
L’hysope, la rouge anémone ;
J’ai cueilli près de ma maison
Les violettes du gazon
Et l’odorante cinnamome.

Voici les lys pourprés que le Seigneur trouvait
Plus beaux dans la splendeur dont le ciel les revêt
Que le plus grand de nos monarques ;
Sur le front du Martyr, leurs calices soyeux
Et leurs baumes, mêlés aux larmes de nos yeux,
Laveront les sanglantes marques.

Dans l’albâtre et l’argent, j’ai pris
Les aromates de grand prix,
Le nard pur, l’aloès, la myrrhe,
Pour en oindre ces pieds troués,
Qui sur la croix furent cloués,
Ce corps plus pâle que la cire.

Nous voulons, ce matin, l’embaumer de nouveau,
Mais le roc est si lourd qui ferme le caveau,
Si faibles sont nos mains de femme !
Qui roulera pour nous cette pierre aujourd’hui ?
Reverrons-nous Jésus et pourrons-nous sur lui
Répandre le dernier dictame ?

Sans force, dans l’ombre, à présent,
Le Christ immobile est gisant.
Qui roulera pour nous la pierre,
La lourde pierre du tombeau,
Et dans la grotte quel flambeau
Nous guidera de sa lumière ?

II
L’APPARITION DES ANGES

 La tombe ouverte est vide ; avec l’air du matin,
Le jour librement y pénètre ;
Ce n’est pas un mirage, un reflet incertain,
Rien ne nous reste plus du Maître.

C’en est donc fait, ô Christ ! Nous ne les verrons
Vos mains dont le geste délivre,
Vos yeux dont le regard guérit, Seigneur Jésus,
Vous sans qui nous ne saurions vivre !

Heureux les affligés qui pleurent sur un corps !
Nous n’avons qu’une pierre nue ;
Le Seigneur est perdu dans la foule des morts,
Englouti par l’ombre inconnue.

Hommes vêtus de blanc, redoutables et beaux,
Dont l’épée au jour étincelle,
Ayez pitié de nous, ô gardiens des tombeaux !
Voyez notre angoisse mortelle.

Puisque le Christ n’est plus, une dernière fois
Laissez-nous adorer ses restes,
Et demander encore à sa bouche sans voix
L’écho des paroles célestes.

Par pitié, rendez-nous son corps martyrisé,
Afin que notre amour l’embaume,
Et qu’à genoux autour de lui, le cœur brisé,
Nous chantions le funèbre psaume !

En contemplant ses traits apaisés par la mort,
Nous oublierons enfin peut-être
Les affres du supplice et nous dirons : Il dort,
Il ne souffrira plus, le Maître.

Au soleil levant,
La tombe est ouverte,
La crypte est déserte :
Le Christ est vivant !

Il n’est pas resté
Dans le noir mystère ;
Il n’est plus sous terre,
Le Ressuscité.

Triomphant il sort
Du funèbre abîme :
La sainte victime
A vaincu la mort.

Ne le cherchez plus
Parmi la poussière :
C’est dans la lumière
Qu’habite Jésus.

Poésies
Vega
Revue des Deux Mondes tome 28, 1915

*******




EN SILENCE

 Vous pleurez un héros, une sainte au cœur tendre :
Ne pleurez pas trop fort ceux que le ciel vous prit !
Peut-être qu’ils sont là, qu’ils peuvent vous entendre,
Que sur vous plane leur esprit.

Si vous les chérissiez vraiment plus que vous-même,
Ayez pitié ! N’affligez pas de vos sanglots,
De vos pleurs déchirans, leur âme qui vous aime
Dans la lumière et le repos.

Songez qu’ils ont souffert, que leur lutte est finie ;
O vous qui respectiez leur sommeil ici-bas,
Par votre angoisse aveugle et vos cris d’agonie,
A présent ne les troublez pas !

Que leur regard, s’il vous contemple, en vous ne lise
Point de révolte impie ou d’âpre désespoir ;
Que leur paix se reflète en votre âme soumise
Ainsi que dans un pur miroir.

Vous entendrez leur voix, si vous savez vous taire,
Vous suivrez leur élan dans l’espace étoile,
Et vous ne serez plus triste ni solitaire
A votre foyer désolé.

Poésies
Vega
Revue des Deux Mondes tome 28, 1915

****

L’UNION SUPRÊME

Dieu ne veut pas que pour toujours notre espoir meure,
Que les liens les plus puissans et les plus doux
Soient rompus sans pitié par un destin jaloux ;
Vous l’avez appris, vous dont la flamme demeure.

Vous fûtes à ce monde arrachés avant l’heure,
Ou condamnés au deuil solitaire… Sur vous,
Mère ou sœur délaissée, infortunés époux,
Plus d’une âme attendrie et pitoyable pleure.

Mais ces riches d’un jour qui plaignent votre sort,
Ceux qui n’ont point passé par l’ombre de la mort,
Ni gravi comme vous la douloureuse voie,

Que peuvent-ils savoir de votre amour si beau,
De votre surhumaine et triomphante joie,
Cœurs à jamais unis par-delà le tombeau !

Poésies
Vega
Revue des Deux Mondes tome 28, 1915

*******

LA RÉVÉLATION

Sur la route que j’ai péniblement suivie,
Tu marchais devant moi d’un pas vif et léger,
Tu chantais, tu riais à l’heure du danger,
Et tu rouvrais le ciel à mon âme asservie.

Combien de fois à la douleur tu m’as ravie !
Contre moi-même tu savais me protéger ;
Tu me semblais souvent un divin messager ;
Je t’appelais tout bas ma lumière et ma vie.

Et cependant, ô mon trésor, je t’ignorais,
Je ne pressentais pas mon deuil et mes regrets ;
Mais aujourd’hui mon cœur est clairvoyant et sage,

Il fut illuminé par l’ange au glaive ardent :
Amour, je te connais et j’ai vu ton visage,
Car on ne t’aperçoit jamais qu’en te perdant.

Poésies
Vega
Revue des Deux Mondes tome 28, 1915

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BNE MADRID : BIBLIOTECA NACIONAL DE ESPAÑA – BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE MADRID – – 西班牙国家图书馆 –

Madrid – Мадрид – 马德里
BIBLIOTECA NACIONAL DE ESPAÑA
LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE D’ESPAGNE
BNE MADRID
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Madrid Blason Artgitato  Madrid L'Ours & L'arbousier Artgitato La estatua del oso y del madroño

Photo
Jacky Lavauzelle

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BIBLOTECA NACIONAL DE ESPAÑA
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Национальная библиотека Испании

 

1
Vues générales

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2
Antonio MACHADO
Антонио Мачадо
安东尼奥马查多
1875 – 1939

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*

3
SAN ISIDORO
Isidore de Séville
Saint Isidore
святой Исидор
圣伊西多尔
560/570 – 636

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4
ALFONSO EL SABIO
Alfonso X el Sabio
Alfonso X de Castilla

ALPHONSE LE SAGE
Альфонсо Мудрого
阿方索的智者
1221-1284
Roi de Castille le 1er juin 1252
Rey 1 de junio 1252

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5
CERVANTES
Miguel de Cervantes Saavedra
Мигель де Сервантес

塞万提斯
1547-1616
BNE Biblioteca Nacional de España Biblitothèque Nationale d'Espagne Artgitato Madrid Cervantes

6
LOPE DE VEGA
Лопе де Вега
诺普德维加
1562-1635
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7
JUAN LUIS VIVES
JEAN LOUIS VIVES
胡安·路易斯·比韦斯
Жан Луи Вивес
1492-1540
BNE Biblioteca Nacional de España Biblitothèque Nationale d'Espagne Artgitato Madrid Luis Vivès 

8
ANTONIO DE NEBRIJA
Antonio Martínez de Cala y Xarava
安东尼内布里哈
1441-1522
BNE Biblioteca Nacional de España Biblitothèque Nationale d'Espagne Artgitato Madrid Nebrija

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BNE
BIBLIOTECA NACIONAL DE ESPAÑA

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Pedro Calderón de la Barca Santa Ana – Madrid – Статуя Педро Кальдерона де ла Барка -佩德罗·卡尔德隆·德·拉·巴尔卡雕像

Madrid – Мадрид – 马德里
Estatua de Pedro Calderón de la Barca Santa Ana
——

Madrid Blason Artgitato  Madrid L'Ours & L'arbousier Artgitato La estatua del oso y del madroño

Photo Jacky Lavauzelle
*

Madrid Drapeau Artgitato


PLAZA SANTA ANA MADRID
Place sainte Anne de Madrid
将圣安妮马德里
площади Санта-Ана в Мадриде

Statue de Pedro Calderón de la Barca
Estatua de Pedro Calderón de la Barca
Статуя Педро Кальдерона де ла Барка
佩德罗·卡尔德隆·德·拉·巴尔卡雕像

Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 0 Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 1 Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 2 Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 3 Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 4

LE THEÂTRE DE CALDERON

Ce que la fatalité était pour les tragiques grecs, l’honneur l’est en quelque sorte pour les poètes dramatiques de l’Espagne. Ils nous le montrent comme une puissance mystérieuse planant sur l’existence entière de leurs personnages, les entraînant impérieusement à sacrifier leurs sentiments et leurs penchants naturels, leur imposant tantôt des actes du plus sublime dévouement, tantôt des crimes, des forfaits vraiment atroces, mais qui perdent ce caractère par l’effet de l’impulsion qui les produit, de la terrible nécessité dont ils sont le résultat. L’honneur, pour eux, n’est pas la vertu, en tant du moins qu’on voudrait donner au mot de vertu sa signification chrétienne ; c’est quelque chose de tout-à-fait distinct, souvent même d’absolument contraire, qui semble plutôt se rapprocher des instincts d’une société encore barbare dans ce qu’ils peuvent avoir de généreux et d’aveugle tout à la fois. Tenir à tout prix la parole une fois donnée, alors même qu’elle ne peut être tenue qu’en violant les lois de la morale et de la justice, et à bien plus forte raison, si en la donnant on n’a compromis que sa propre existence et ses plus chers intérêts ; défendre, envers et contre tous, la cause, quelle qu’elle soit d’ailleurs, de son roi, de son père, de son ami, de tous ceux qu’on est appelé à protéger, soit par la nature ou par une obligation positive, soit parce qu’on a été invoqué par eux au moment du danger ; repousser énergiquement et laver dans le sang tout outrage, toute insulte, toute apparence même d’insulte, tels sont les devoirs de l’honneur, comme on les comprenait en Espagne représentée par les drames de Calderon.

De l’honneur comme ressort dramatique.
Théâtre de Calderon, Rojas, etc.
Louis de Viel-Castel
Revue des Deux Mondes
4ème série, tome 25, 1841

Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato

Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 5

« Le théâtre espagnol, dont la richesse est en quelque sorte proverbiale, est loin d’être aussi connu que sa célébrité pourrait le faire supposer. Depuis deux cents ans, l’opinion de l’Europe a changé plus d’une fois en ce qui le concerne, et ses titres de gloire ont été bien diversement appréciés, suivant les variations qu’ont éprouvées le goût et les doctrines littéraires. Au commencement du XVIIe siècle, à l’époque où l’Espagne, déjà sur son déclin, était pourtant encore la première des puissances, où ses usages, ses modes, sa langue, régnaient dans toutes les cours, où elle imposait aux autres pays les principes, les caprices même de sa littérature, presque au même degré que la France l’a fait depuis ; à cette époque, son théâtre était l’objet d’une admiration universelle. Les immortels ouvrages des Lope de Vega, des Calderon, et même de leurs émules moins fameux, avaient à peine paru, qu’ils étaient traduits au-delà des Pyrénées, et que des imitations plus ou moins heureuses les reproduisaient sur les scènes étrangères. C’est par ces imitations que le grand Corneille commença sa brillante carrière, et tout le monde sait qu’il puisa dans les ouvrages de deux poètes espagnols du second ordre non-seulement l’idée, mais les principaux développements et même les traits les plus saillants de la première tragédie et de la première comédie vraiment dignes de ce nom qu’ait possédées la France. »

Revue des Deux Mondes, tome 21, 1840
Louis de Viel-Castel
Le Théâtre espagnol

Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 6

Il [Agustín Moreto 1618-1669] surpasse d’ailleurs tous les autres poètes espagnols par la régularité et la sagesse de ses compositions, par l’habileté et en même temps par la simplicité, au moins relative, qui président presque toujours à l’arrangement du plan et à la conduite de l’action. L’intrigue, moins compliquée chez lui que chez Calderon, fatigue moins l’esprit du spectateur ou du lecteur, et, avec plus de vraisemblance, elle a aussi plus d’intérêt ; ses dénouemens sont plus naturels, mieux préparés, plus facilement amenés ; son style, un peu moins riche de poésie, sans être entièrement exempt de la contagion du gongorisme, en est beaucoup moins infecté ; la versification n’a ni moins d’élégance ni moins de facilité, et on trouve dans ses dialogues la même délicatesse, la même grace, le même mélange de gaieté fine et de noble courtoisie.

Revue des Deux Mondes, tome 21, 1840
Louis de Viel-Castel
Le Théâtre espagnolStatue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 7

ART DE CALDERON
DE L’HONNEUR COMME RESSORT DRAMATIQUE

« Une comédie de Calderon, l’Alcade de Zalamea moins connue, surtout hors de l’Espagne, que ces deux chefs-d’œuvre, ne leur est pourtant pas inférieure, et à certains égards mérite peut-être davantage encore de fixer l’attention. L’honneur, avec les rigoureux, les terribles devoirs qu’il impose quelquefois, en est encore le sujet, mais il y est présenté sous un aspect tout nouveau et assez étranger aux habitudes de la scène espagnole, à la nature même du génie de Calderon, si aristocratique dans la plupart de ses conceptions. Ici l’intérêt ne porte pas sur un guerrier illustre, sur un brillant chevalier ; il ne s’agit plus de ces susceptibilités exquises, délicates, un peu factices, si promptes à se révolter à la moindre atteinte souvent imaginaire. Le héros est un homme simple et droit, un roturier plein de sens et de prudence, d’un courage ferme et contenu, en qui l’honneur n’est autre chose que le sentiment de la dignité humaine, et qui ne se décide à venger la plus mortelle injure qu’après avoir perdu tout espoir d’en obtenir réparation. L’offenseur, au contraire, est un jeune gentilhomme, un militaire aveuglé par les orgueilleux préjugés de sa naissance et de sa profession, et qui, dédaignant trop profondément d’obscurs roturiers pour les croire capables de ressentir bien vivement un affront, se permet envers eux, presque sans scrupule, des violences dont il ne soupçonne même pas les conséquences terribles. Cette combinaison déjà essayée avec succès par Lope de Vega, qui, dans sa célèbre comédie le Roi est le meilleur alcade, en avait rattaché le développement à un fait emprunté aux annales un peu fantastiques du moyen-âge et de la féodalité, est bien autrement approfondie dans le drame de Calderon, dont l’action appartient à une époque plus récente et vraiment historique, au règne de Philippe II. »

De l’honneur comme ressort dramatique.
 Théâtre de Calderon, Rojas, etc.
Louis de Viel-Castel
Revue des Deux Mondes
 4ème série, tome 25, 1841Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 8
Statue de Pedro Calderón de la Barca Estatua de Pedro Calderón de la Barca Plaza Santa Ana Place Sainte Anne Artgitato 9

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CALERDON
AU RANG DES PLUS ARDENTS PENSEURS

« On établit un conservatoire à Madrid pour former des chanteurs, lorsqu’il n’y a pas de musique nationale : ne vaudrait-il pas mieux fonder une école où de jeunes artistes viendraient se familiariser avec les secrets de l’ancienne poésie et se préparer par l’étude à jouer les personnages que l’inépuisable invention de quelques hommes a fait vivre d’une vie immortelle ? Il me semble que rien ne serait plus attachant que de voir se succéder sur un théâtre Garcia del Castañar, le Rico hombre de Alcala, l’Étoile de Séville, le Médecin de son honneur, et ce drame si étrange et si poétique qui met Calderon au rang des plus ardens penseurs, — la Vie est un songe. Les écrivains modernes trouveraient dans ces modèles un glorieux stimulant ; le goût du public s’élèverait, sans aucun doute, sous l’influence de cette forte et nationale poésie. Dans ces conditions, institue comme organe de la tradition littéraire, le théâtre du Principe pourrait rivaliser avec les premières scènes de l’Europe. Pour les étrangers, ce serait un attrait de plus ; on aimerait à applaudir Calderon à Madrid, comme on applaudit Corneille à Paris et Shakespeare à Londres. Une des choses les plus curieuses peut-être du Principe, ce n’est pas ce que voit le public : derrière la scène, il est un lieu très hospitalier et presque illustre à Madrid c’est un petit foyer particulier qui avoisine la loge de Julian Romea. Le salon de Romea, comme on le nomme, ne brille pas par les décorations : le plus grand ornement consiste en deux bustes, il est vrai que ce sont les bustes de Calderon et de Mayquez, le plus grand acteur qu’ait eu l’Espagne ; mais là se réunissent chaque soir presque tous les écrivains, les poètes madrilègnes, et même des hommes politiques : on y a vu des présidens du conseil. C’est bien un des lieux où il se dépense le plus d’esprit. »

Charles de Mazade
Madrid et la société espagnole en 1847
Revue des Deux Mondes, Période Initiale
 tome 18, 1847 -pp. 317-353
Premier Chapitre

**********

Pedro Calderón de la Barca
Pedro Calderón de la Barca de Henao y Riaño
(1600-1681)

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LA VIE EST UN SONGE
La vida es sueño
1635

SOLILOQUIOS
(De Segismundo)
Monologue de Sigismond

Pedro Calderón de la Barca Artgitato Traduction Française La vie est un songe La vida es sueno 1636

 

Acte 1
1

Apurar, cielos, pretendo,
Ciel, Infortuné je suis,
ya que me tratáis así,
pour que vous me traitiez ainsi,
qué delito cometí
quel délit ai-je commis :
contra vosotros naciendo;
Je suis parmi vous ;
aunque si nací, ya entiendo
Je suis né, c’est entendu
  qué delito he cometido;
quel délit ai-je alors commis ;
causa ha tenido
la cause tient à
vuestra justicia y rigor,
votre justice et votre rigueur,
pues el delito mayor
parce que le crime le plus grand
del hombre es haber nacido.
de l’homme c’est d’être né.

****

Sólo quisiera saber,
Laissez-moi savoir seulement,
para apurar mis desvelos
afin de répondre à mon questionnement
(dejando a una parte, cielos,
(oublions un instant, Ciel,
el delito de nacer),
le délit de naître)
¿qué más os pude ofender
Quelle est cette offense
para castigarme más?
pour que tu me punisses tant ?
  ¿No nacieron los demás?
Les autres ne naissent-ils pas ?
Pues si los demás nacieron
Car si d’autres sont nés
¿qué privilegios tuvieron
quelles privilèges ont-ils
  que yo no gocé jamás?
Et que je n’ai pas ?

******

Nace el ave, y con las galas
L’oiseau dès qu’il né, découvre
que le dan belleza suma,
sa grande beauté,
apenas es flor de pluma
Il est juste une légère plume
o ramillete con alas,
ou un bouquet ailé,
 cuando las etéreas salas
à travers les salles éthérées
  corta con velocidad,
qu’il parcourt en un éclair
negándose a la piedad
délaissant négligemment
  del nido que deja en calma;
le nid abandonné;
  y teniendo yo más alma
 pourquoi moi, moi qui ai plus d’âme que ce vertébré
¿tengo menos libertad?
Aurai-je moins de liberté?

*****

Nace el bruto, y con la piel
Quand né le fauve, sa peau
que dibujan manchas bellas,
dessine de belles taches,
apenas signo es de estrellas
qui, à peine, laisse deviner ses étoiles
-gracias al docto pincel-,
grâce à de doctes pinceaux,
cuando atrevido y cruel,
quand audacieux et cruel,
la humana necesidad
le  besoin humain, lui
le enseña a tener crueldad,
vous apprend à être cruel,
monstruo de su laberinto:
monstre du labyrinthe :
¿y yo, con mejor instinto,
Pourquoi moi, qui possède un meilleur instinct,
tengo menos libertad?
devrai-je avoir moins de liberté?

Nace el pez, que no respira,
Quand né le poisson, il ne respire pas,
aborto de ovas y lamas,
fruit d’œufs et de vase,
y apenas bajel de escamas
juste un navire d’écailles
sobre las ondas se mira,
sur les ondes il s’admire,
cuando a todas partes gira,
lorsque, en tournoyant de tous côtés,
midiendo la inmensidad
il mesure l’immensité
de tanta capacidad
de tant de profondeurs
como le da el centro frío;
et finit par trouver le centre glacial ;
¿y yo, con más albedrío,
Pourquoi moi, moi qui possède plus de volonté,
tengo menos libertad?
aurai-je moins de liberté ?

Nace el arroyo, culebra
Dans le ruisseau, voici la couleuvre née
que entre flores se desata,
qui s’étale parmi les fleurs,
y apenas, sierpe de plata,
et juste, serpent d’argent,
entre las flores se quiebra,
Entre les fleurs elle se brise,
cuando músico celebra
quand, en musicien, elle célèbre
de las flores la piedad
les fleurs en divinité
que le da la majestad
qui lui donne la majesté
del campo abierto a su huida;
dans le champ libre quant elle y glisse ;
¿y teniendo yo más vida,
Pourquoi moi, moi qui ai plus de vie,
tengo menos libertad?
aurai-je moins de liberté ?

En llegando a esta pasión,
Pour parvenir à ce chemin de croix,
un volcán, un Etna hecho,
à un volcan, à un Etna, je ressemble,
quisiera arrancar del pecho
m’arrachant de la poitrine
pedazos del corazón:
des morceaux de mon cœur :
¿qué ley, justicia o razón
Quelle est cette loi, cette justice ou cette raison
negar a los hombres sabe
qui nient  aux hommes
privilegio tan suave,
un si doux privilège
exención tan principal,
une telle faveur,
que Dios le ha dado a un cristal,
que Dieu donne à un cristal,
a un pez, a un bruto y a un ave?
à un poisson, à un fauve, à un oiseau?

 TRADUCTION Jacky Lavauzelle
ARTGITATO

*********

Pedro Calderon de la Barca Santa Ana

ALESSANDRO ALGARDI – LE SOMMEIL- IL SONNO – 亚历山德罗·阿尔加迪 -GALLERIA BORGHESE -ROMA – GALERIE BORGHESE -ROME -罗马

ROME – ROMA – 罗马
Alessandro Algardi
L’Algarde
LA VILLA BORGHESE
LA GALERIE BORGHESE
博吉斯画廊

Armoirie de Rome

 Photos  Jacky Lavauzelle

——-

Flag_of_Lazio


LA GALERIE BORGHESE
博吉斯画廊
GALLERIA BORGESE

ALESSANDRO ALGARDI
Alexandre ALGARDI
亚历山德罗·阿尔加迪
L’ALGARDE
1595 – 1654

Sculpteur Italien – Scultore Italiano

IL SONNO
LE SOMMEIL
1635-1636

Marbre – Marmo statuario – Marble

Alessandro Algardi
Sculpteur préféré du Pape Innocent X (1574 – élu Pape le 15 septembre 1644 – 1655)
Favorite sculptor of Pope Innocent X (elected Pope September 15, 1644 – 1655)
Scultore preferito di papa Innocenzo X (eletto Papa 15 Settembre 1644 – 1655)
Retrato_del_Papa_Inocencio_X__Roma,_by_Diego_Velázquez Innocent X

 

Alessandro Algardi Il sonno Le Sommeil Galleria Borghese Galerie Borghese artgitato 14

« Par quel crime, si jeune, ô des Dieux le plus doux,
Par quel sort, ai-je pu perdre tes dons jaloux,
Ô Sommeil ! — tu me fuis. — Tout dort dans la nature,
Les troupeaux au bercail, l’oiseau dans la verdure ;
Les fleuves mugissants, et de jour aux cent bruits,
Assoupissent au loin leurs murmures des nuits ;
Les cimes des grands bois penchent sous les rosées,
Et les mers au rivage expirent apaisées.  « 

Charles Augustin Sainte-Beuve
Suite de Joseph Delorme
Au Sommeil
Traduit de Stace
Alessandro Algardi Il sonno Le Sommeil Galleria Borghese Galerie Borghese artgitato 11

Had I the heavens’ embroidered cloths,
Si j’avais les toiles brodées des cieux,
  Enwrought with golden and silver light,
Forgées d’une lumière d’or et d’argent,
The blue and the dim and the dark cloths
Les bleues, les sombres et les noires toiles
 Of night and light and the half-light,
De la nuit et de la lumière et de la pénombre,
 I would spread the cloths under your feet:
Je souhaiterais les étendre sous vos pieds :
  But I, being poor, have only my dreams;
Mais moi, étant pauvre, je ne dispose que de mes rêves;
I have spread my dreams under your feet;
J’ai donc répandu mes rêves sous vos pieds;
  Tread softly because you tread on my dreams.
Marchez doucement parce que vous marchez sur mes rêves.

William Butler Yeats
HE WISHES FOR THE CLOTHS OF HEAVEN 
Les Toiles du Ciel
Traduction Jacky Lavauzelle

Alessandro Algardi Il sonno Le Sommeil Galleria Borghese Galerie Borghese artgitato 10

  « Voici ce que j’ai vu naguère en mon sommeil :
Le couchant enflammait à l’horizon vermeil
Les carreaux de la ville ; et moi, sous les arcades
D’un bois profond, au bruit du vent et des cascades,
Aux chansons des oiseaux, j’allais, foulant des fleurs
Qu’un arc-en-ciel teignait de changeantes couleurs.
Soudain des pas légers froissent l’herbe ; une femme,
Que j’aime dès longtemps du profond de mon âme,
Comme une jeune fée accourt vers moi ; ses yeux
À travers ses longs cils luisent de plus de feux
Que les astres du ciel ; et sur la verte mousse
À mes lèvres d’amant livrant une main douce,
Elle rit, et bientôt enlacée à mes bras
Me dit, le front brûlant et rouge d’embarras,
Ce mot mystérieux qui jamais ne s’achève…
Ô nuit trompeuse ! Hélas ! pourquoi n’est-ce qu’un rêve ? »

Rêve
Poème de Théophile Gautier
Premières Poésies
Œuvres de Théophile Gautier
Poésies, Lemerre, 1890
 Volume 1  – p. 51

Alessandro Algardi Il sonno Le Sommeil Galleria Borghese Galerie Borghese artgitato 12

 

Monologue de Sigismond CALEDRON 1635 Traduction Française

Pedro Calderón de la Barca
Pedro Calderón de la Barca de Henao y Riaño
(1600-1681)
LA VIE EST UN SONGE
La vida es sueño
1635

SOLILOQUIOS
(De Segismundo)
Monologue de Sigismond

Pedro Calderón de la Barca Artgitato Traduction Française La vie est un songe La vida es sueno 1636

 

Acte 1
1

Apurar, cielos, pretendo,
Ciel, Infortuné je suis,
ya que me tratáis así,
pour que vous me traitiez ainsi,
qué delito cometí
 
quel délit ai-je commis :
contra vosotros naciendo;
Je suis parmi vous ;
aunque si nací, ya entiendo
Je suis né, c’est entendu
  qué delito he cometido;
quel délit ai-je alors commis ;
causa ha tenido
la cause tient à
vuestra justicia y rigor,
votre justice et votre rigueur,
pues el delito mayor
parce que le crime le plus grand
del hombre es haber nacido.
de l’homme c’est d’être né.

Sólo quisiera saber,
Laissez-moi savoir seulement,
para apurar mis desvelos
 afin de répondre à mon questionnement
(dejando a una parte, cielos,
(oublions un instant, Ciel,
el delito de nacer),
le délit de naître)
¿qué más os pude ofender
Quelle est cette offense
para castigarme más?
pour que tu me punisses tant ?
 
¿No nacieron los demás?
Les autres ne naissent-ils pas ?
Pues si los demás nacieron
Car si d’autres sont nés
¿qué privilegios tuvieron
quelles privilèges ont-ils
 
que yo no gocé jamás?
Et que je n’ai pas ?

******

Nace el ave, y con las galas
L’oiseau dès qu’il né, découvre
que le dan belleza suma,
sa grande beauté,
apenas es flor de pluma
Il est juste une légère plume
o ramillete con alas,
ou un bouquet ailé,
 cuando las etéreas salas
à travers les salles éthérées
 
corta con velocidad,
qu’il parcourt en un éclair
negándose a la piedad
délaissant négligemment
 
del nido que deja en calma;
le nid abandonné;
 
y teniendo yo más alma
 pourquoi moi, moi qui ai plus d’âme que ce vertébré
¿tengo menos libertad?
Aurai-je moins de liberté?

*****

Nace el bruto, y con la piel
Quand né le fauve, sa peau
que dibujan manchas bellas,
dessine de belles taches,
apenas signo es de estrellas
   qui, à peine, laisse deviner ses étoiles
-gracias al docto pincel-,
grâce à de doctes pinceaux,
 cuando atrevido y cruel,
  quand audacieux et cruel,
la humana necesidad
le  besoin humain, lui
le enseña a tener crueldad,
vous apprend à être cruel,
monstruo de su laberinto:
 monstre du labyrinthe :
¿y yo, con mejor instinto,
 Pourquoi moi, qui possède un meilleur instinct,
tengo menos libertad?
  devrai-je avoir moins de liberté?


Nace el pez, que no respira,
Quand né le poisson, il ne respire pas,
aborto de ovas y lamas,
   fruit d’œufs et de vase,
y apenas bajel de escamas
juste un navire d’écailles
sobre las ondas se mira,
sur les ondes il s’admire,
cuando a todas partes gira,
lorsque, en tournoyant de tous côtés,
midiendo la inmensidad
il mesure l’immensité
de tanta capacidad
de tant de profondeurs
como le da el centro frío;
et finit par trouver le centre glacial ;
¿y yo, con más albedrío,
 Pourquoi moi, moi qui possède plus de volonté,
tengo menos libertad?
aurai-je moins de liberté ?


Nace el arroyo, culebra
 Dans le ruisseau, voici la couleuvre née
que entre flores se desata,
 qui s’étale parmi les fleurs,
y apenas, sierpe de plata,
et juste, serpent d’argent,
entre las flores se quiebra,
Entre les fleurs elle se brise,
cuando músico celebra
quand, en musicien, elle célèbre
de las flores la piedad
les fleurs en divinité
que le da la majestad
qui lui donne la majesté
del campo abierto a su huida;
  dans le champ libre quant elle y glisse ;
¿y teniendo yo más vida,
 Pourquoi moi, moi qui ai plus de vie,
tengo menos libertad?
 aurai-je moins de liberté ?
 
En llegando a esta pasión,
Pour parvenir à ce chemin de croix,
un volcán, un Etna hecho,
 à un volcan, à un Etna, je ressemble,
quisiera arrancar del pecho
 m’arrachant de la poitrine
pedazos del corazón:
des morceaux de mon cœur :
¿qué ley, justicia o razón
Quelle est cette loi, cette justice ou cette raison
negar a los hombres sabe
qui nient  aux hommes
privilegio tan suave,
un si doux privilège
exención tan principal,
une telle faveur,
que Dios le ha dado a un cristal,
que Dieu donne à un cristal,
a un pez, a un bruto y a un ave?
à un poisson, à un fauve, à un oiseau?

 

 TRADUCTION Jacky Lavauzelle
ARTGITATO