SOUMISSION HOUELLEBECQ : EUROPE, ANNEE ZERO

Michel HOUELLEBECQ
CRITIQUE

SOUMISSION
2015

Soumission Michel Houellebecq Artgitato

EUROPE,

ANNÉE ZERO

« L‘imagination est une bien belle chose ; elle permet de prêter aux gens des idées encore plus sottes que celles qu’ils ont eues sans doute. » Cette citation que l’on retrouve dans les Croquis Parisiens de Joris-Karl Huysmans éclaire tout-à-fait les énormités que l’on retrouve sur Houellebecq, dans la suite de « Madame Bovary, c’est moi ! » Du moins, auraient-ils de l’imagination. Mais, paraît-il, certains batraciens n’en seraient pas, non plus, totalement dépourvus. Nous les entendons clâmer que le livre va trop loin, eux qui n’ont rien vu arriver, ni le 11 septembre, ni les krachs boursiers, ni la chute du mur… Rien… « Les journalistes avaient une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu’ils ne comprennent pas » souligne notre héros dans Soumission. C’est dire.

Il n’y a pas, pour autant, de fumées sans feu. Dans un de ses éditos dans Charlie Hebdo (n°913 du 16 décembre 2009), Bernard Maris rapporte les propos de Yazid Sebag, Commissaire à la Diversité et à l’Egalité des chances, qui « demande « d’accepter qu’elle (la France) est aussi un pays musulman« , qui se positionne « sur le refus d’une loi sur la burqa, et le regret à peine dissimulé de la loi sur le voile. » Et de poursuivre, Bernard Maris, pas Yazid Sebag, « mais qu’on sorte la religion des têtes ! Et le braillard des minarets, dans les pays musulmans, est là pour clouer la religion dans les têtes. »



Il n’y a pas de fumées sans feu, comme le souligne l’ensemble des médias : à Toulouse : « Les plus radicaux des islamistes peuvent se mêler aux musulmans modérés qui pratiquent leur culte à Toulouse, dans les quartiers d’Empalot, Bagatelle, les Izards. «Le quartier du Mirail est plutôt proche des Frères musulmans», estime Boris. Un islam réputé plutôt rigoriste. Chaque vendredi après-midi, le parking de Basso-Cambo se remplit. Les voitures débordent sur les ronds-points avoisinants. Des centaines de fidèles sont là pour la prière. » (La Dépêche du Midi, 24 septembre 2014). Le politologue Gilles Kepel, dans une enquête sur les jeunes de Montfermeil et Clichy-sous-Bois : » le grand récit fondateur de la France moderne selon lequel la nation était toujours capable d’intégrer a été mis à mal. La colère et l’islam se sont développés partout où la République a échoué.« …

C’est le paradoxe de ne nos peuples. Être arrivé à tant de libertés individuelles et risquer tout perdre aussitôt. « Oui, dit Cyprien dans En Ménage de Huysman, c’est amusant d’allumer des paradoxes, mais il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés et ratent ! On ne rit plus alors. » Le voile s’est posé sur les caricatures, sur le rire, sur les femmes, sur la joie de vivre. Tout est devenu trop sérieux !

Mais revenons sur notre livre d’anticipation.

 Mais, avant la polémique, avant les thématiques politico-religieuses, nous sommes dans la littérature. Et, comme pour chaque livre de Houellebecq, il y a d’abord le plaisir. Le plaisir de la lecture fluide. Une lecture de notre époque, comme avec les grands naturalistes. Une lecture qui couvre les siècles en revenant sur cette fin du XIXe. Le curseur se grippe. Une histoire s’achève. Une tentative de comprendre en prenant le recul de l’histoire. De notre littérature. Une autre arrive. Une puissance à la Zola mêlant sciences, politiques, économie, philosophie et toute la prose de notre quotidien. Soumission est une somme. Un tractactus-thélogico-politico-philosophique. Un vrai Houellebecq en somme, avec ce qu’il faut d’érotisme et d’humour. Soumission est un plaisir et un coup de vent dans la nombreuse production soporifique, pléthorique et anesthésiée. Une œuvre qui respire. Un livre qui parle de nous. Enfin.

 Notre héros est un homme soumis. Apolitique, mais soumis. Il est d’abord soumis par les autres, soumis par son corps, soumis par son sexe. Il se soumettra enfin pour retrouver son siège à l’université Paris III en se soumettant au nouveau pouvoir politico-religieux en place en se convertissant à l’Islam, الإسلام, qui désigne une « soumission » volontaire, une allégeance à Dieu.



Il trouve sa vie peu intéressante, « j’aimais prendre le métro un peu avant sept heures, me donner l’illusion fugitive d’appartenir à la ‘France qui se lève tôt… » Plus d’une fois, il voudrait crier, « cette vie est intolérable ! » comme Folantin dans A Vau-l’eau.

 » Le monde qui pendant des siècles avait été en jeu, est devenu une caricature. » (André François)  Mais le jeu est fini. La France aussi. L’Europe se transforme et une mutation s’amorce, la Belgique, des « nouvelles coalitions » en Angleterre, en Allemagne … Le temps des caricatures aussi est fini. Le temps du droit au blasphème aussi…




La grande Europe sera faite, mais dans une autre direction. Plus au sud. Mohammed Ben Abbes s’en occupe. Seuls les pseudos intellectuels parisiens s’en étonnent, n’ayant rien vu venir, pensant si fort que l’Europe c’est la France + l’Allemagne, que la France c’est Paris, et que Paris c’est eux, encore étonnés de la fulgurance des événements, s’associant, en trainant en peu les pieds, afin de s’associer à la Fraternité Musulmane, faisant reculer toutes les idées de laïcités, de liberté, et d’égalité, du droit des femmes plusieurs siècles en arrière. Toutes ces valeurs effacées en une élection. « La contemplation du cul des femmes, minime consolation rêveuse, était elle aussi devenue impossible. »



 En effet, ce nouveau siècle qui débute voit ressurgir des débats sur la religion que connurent nos aînés, fin XIXe, début XXe avec le catholicisme, la place de l’église, la laïcité. A cette époque Charlie Hebdo n’existait pas. Nous avions l’Assiette au beurre, cent fois plus violente et assassine envers les catholiques, le Grelot, le Chambard, le Libertaire ou La Voix du peuple. Rien que çaLe personnage de Houellebecq n’était pas encore converti à l’Islam que Huysmans faisait le pas et entrait en religion Catholique.

Le sujet est digne d’intérêt. Plus que cela, il est pour tout homme, le problème essentiel, celui de nos valeurs. 

Notre héros suit le parcours huysmanien : Marthe, histoire d’une fille (1876) écrit avec du panache et de l’audace correspond à sa thèse sur Huysmans lui-même. Les Croquis parisiens (1880), En ménage (1881), A Vau-l’eau (1882), A Rebours (1884) correspond à sa vie parisienne comme professeur universitaire. La nouvelle Sac à dos dépeint sa vie solitaire et ennuyeuse.  Suivra En Rade, cette évasion qui, pour notre héros, correspond à la fuite vers le Lot, la ville de Martel et le site de Rocamadour. Suivront La Cathédrale (1903) et les Routes de Lourdes (1906), la conversion et l’aboutissement.

Tim disait « un portrait n’est bon que s’il contient une pincée de caricature. Une caricature n’est bonne que si elle contient une pincée de tendresse. » C’est ce que Houellebecq apporte avec cette âme humaine pantelante, presque sans histoires, chancelante dans une existence terne et morne. Apolitique, notre héros suivra le vent de l’histoire. La mort, pensée un instant fait place à la soumission, une autre soumission.



Le vert de l’Islam habille enfin les couleurs de l’Europe aux rythmes des conversions qui s’accélèrent. Nous revoyons Jacques, dans En Rade de Huysmans : « Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles, semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert. »

Jacky Lavauzelle

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