SERBIS (MENDOZA) LE DESORDRE DES PASSIONS

Brillante MENDOZA

SERBIS – SERVICE
2008

Brillante Mendoza Portrait Le désordre
des passions

Nous entrons dans le ventre d’un monstre au milieu de la ville. Et forcément, une odeur remonte à nos narines. Nous entrons dans ses entrailles en suivant la caméra. Nous courons après les clients, les voleurs, les chèvres, le milieu interlope de la ville. Il n’y a pas de perspective, mais des corps qui tombent, d’autres qui fuient et le tout dans la spirale de l’escalier qui gère et génère de la narration. Il raconte moins l’activité que l’inactivité ne raconte le lieu. C’est cette chorégraphie des corps, des mains et des bouches en fait, qui s’affaissent et se couchent que le film nous montre.

Serbis de Brillante Mendoza Affiche

UNE TECTONIQUE DES PLAQUES
Mendoza questionne la société, l’ordre, la justice, la religion et l’art à travers le cinéma. Mais l’ordre, la justice et l’art sont dans un tel état  qu’ils ne tiennent encore un peu que parce qu’ils sont déstructurés et enchevêtrés comme ces toilettes bouchées qui n’en peuvent plus de ce trop-plein de déjections. A une époque, pas si lointaine, les choses avaient un sens. Depuis, une sorte de tectonique des plaques s’est mise en œuvre. Le lieu c’est mué en un lieu d’échanges, d’échangismes, au rythme des projections ou plutôt du noir que les projections rendent possibles.  

UN ANTI CINEMA PARADISIO
Mendoza ne nous plonge pas dans un Cinéma Paradisio philippin. Ici, nulle nostalgie. Salvatore, dans le film de Giuseppe Tornatore, apprend la vie par les films projetés avec des beaux héros exemplaires au teint halé et des méchants fourbes et retors à souhait. Jonas (Bobby Jerome Go), dans Serbis, lui, n’est pas l’enfant qui apprendra la vie par les films, mais par ce qui gravite autour des films. Il finira du rouge à lèvre sur la bouche. Mais est-ce encore du cinéma qui passe dans ces salles. La première scène du Jonas voyeur regardant sa sœur nue se dire ‘Je t’aime’ donne un éclairage particulier à cette réflexion. Nous regardons l’enfant qui regarde sa sœur, qui elle-même se regarde en regardant ensuite son frère.

CINEMA ! CINEMA ?
Il y a du cinéma pourtant, enfin ça ressemble au cinéma : de la technique, des salles, des écrans, des bobines que l’on rembobine et que l’on projette. Il y a des affiches et des panneaux de stars que l’on peint. Il y a une caisse centrale et des tickets. Et pourtant nous ne sommes pas au cinéma. Il ne reste que le nom en haut de la bête. Une chose vide que la vie complète par des bribes, des instincts et des soupirs.

LES SOUFFLES, LES CRIS, LES BÊLEMENTS
Que reste-t-il du cinéma populaire ? Que reste-t-il des projections passées ? Rien. Absolument rien !

Pourtant, le cinéma commence de la toute première image, avec un film vieilli et sautillant, complétement rayé, à la dernière image, le film dans le film, avec la pellicule qui brûle. Mais la vie n’est plus dans le cinéma tout en y étant, puisque Mendoza la filme, puisqu’il en a fait une oeuvre. Mais si la vie s’échappe, dans une sorte d’abîme, de siphons. Autour de l’escalier central, la caméra retient des souffles, des soulagements, des cris d’hommes ou des bêlements de chèvre.

BAWAL TAMBAY DITO !!!
Car l’escalier est le personnage principal et central. C’est à partir de lui, que les autres personnages nous conduisent dans les petites pièces intermédiaires et cachées. L’escalier n’est plus ce lieu secondaire et temporaire. Il est celui où l’on vit ; où l’on attend. Sans savoir ce que l’on attend. C’est le lieu où l’on s’essaie à marcher de manière chaloupée. C’est le lieu de la lumière par contraste avec les salles obscures. C’est le lieu où la pancarte qui trône et qui indique « Bawal Tambay Dito !!! Interdit de traîner ici !!! » ne veut vraiment plus rien dire. Puisque s’il y a un lieu où les gens traînent c’est bien ‘dito’. Ici et nulle part ailleurs. Les clients sont devenus des individus hors fonctions particulières. Ils sont des objets tarifés ou des sculptures délabrées et isolées. Les gens imitent les gens. Mais l’humanité est loin. Ils sont maniérés à la façon kantienne, avec cette sorte de « singerie, celle de la pure singularité qui pousse à s’éloigner autant que possible de l’imitation, sans pour autant posséder le talent d’être exemplaire. » (Kant, La Critique du jugement) Personne ici n’est exemplaire. Chacun s’essaie un bout de vie à lui, avec toutes les imperfections possibles et imaginables.

LES GLISSEMENTS INCESSANTS DU SENS
Chaque objet sera, comme l’escalier,  transformé radicalement de sa fonction première, de sa première définition, de son rôle initial : la glace ne montre pas la personne mais ce que la personne attend, autant pour la fille, la mère ou la grand-mère, le cinéma « Family » est désertée des familles depuis bien longtemps en devenant un cinéma porno qui attirent des homos en attente de sensation tarifée, des Servis, la famille qui fait vivre le cinéma est fracturée par le procès entre le grand-père et la grand-mère, les films sont des pornos hétéros et la clientèle est homo, l’action se déroule dans la ville d’Angeles City où les anges ont déserté depuis longtemps. Les affiches indiquent exactement l’inverse de ce que l’on fait à l’intérieur. Les affiches fleurissent avec des interdictions dont aucune n’est respectée, comme la « Bawal Mas Sex Dito ! Actes Sexuels Interdits ! » Les séparations Lady Men des toilettes. Les toilettes ne sont même plus des toilettes, au mieux des lieux immergés. L’oncle homo s’est marié avec une femme pour avoir un enfant, « pour une fois que quelqu’un m’aime. »  La patronne a un diplôme d’infirmière qui ne lui sert à rien dans ce drôle de capharnaüm…

LA DUPLICITE DES SENS
Mais ce n’est pas seulement dans le cinéma. Comme le ‘One Way’ de la rue qui ne sert à rien, les gens, les animaux, les véhicules circulant dans les deux sens. On ne se préoccupe plus du sens des choses, puisque les choses n’ont plus de sens. On se préoccupe des sensations, nécessairement fugitives.

Il y a duplicité du sens. Le sens affiché correspond à une époque où la circulation de la rue était régulée et où le cinéma accueillait les familles. Le sens réel correspond à un vrai bordel, au sens figuré comme au sens réel. Le cinéma n’est pas hors du monde, il participe à cette déchéance et à cette chute. Le cinéma se craquelle de toutes parts. De nouvelles fissures apparaissent. Les glaces sont brisées. Les toilettes bouchées. La famille écartelée. Les peaux infectées de furoncles teigneux et résistants.

Comme le sens des choses, comme la rue, comme la famille, il y a toujours confusions et enchevêtrements. Rien n’est vraiment délimité, ainsi la rue et la salle de cinéma. Les pièces du cinéma entre elles qui sans se correspondre, sont autant de poupées russes mais les unes dans les autres, sur les autres, en-dessous ou au-dessus.

Où est passé l’art qui inondait l’écran. Les images que l’on projette ne sont même plus regardées. Elles rentrent dans un décorum, comme image de fonds. Les films sont interchangeables et passent toujours le même film, jamais vraiment différent.

L’IMMORALITE EN HERITAGE
Le cinéma n’est pas un havre en dehors de la ville, il est un des lieux de la ville où la vie continue vaille que vaille.  Par contre, le cinéma sort de toute moralité. Le fils qui préfère trahir sa mère pour ne pas avoir d’autres héritiers qui viendraient subtiliser l’héritage, les pratiques débridées des clients, jusqu’à cette religieuse qui en s’approchant du cinéma trébuche et se casse la figure. « Le Seigneur ajouta : ‘la clameur qui s’élève contre Sodome et Gomorrhe est immense, et leur péché est énorme » (Genèse, 18) Et le Seigneur descendit. Quelle sera la punition divine ?

Quand les personnages sont dans les rues, ils ne se mêlent pas aux processions religieuses ; ils sont à contre–courant. Toujours. Quand le policier dans son 4×4 vient chercher le jeune homme, celui ni ne respecte même pas les panneaux. La famille est explosée. Il ne reste pas grand-chose qui tient encore. Peut-être l’école où le petit Jonas revient radieux et où il apprend quelque chose. Mais pour voir de suite des ébats qui ne sont vraiment pas de son âge !

Mais Mendoza, dans ce décalage généralisé et ce foutoir absolu, voit encore ou surtout par ces yeux d’artistes. C’est le seul espoir qui reste. ‘Ceci est une pipe’ inscrit sur les murs rejoint le ‘Ceci n’est pas une pomme’ de Magritte. La toile qui brûle rejoint le geste de Miro avec ses toiles brûlées. Les tags lancés dans l’escalier sont autant d’œuvres du street-art. Les pancartes deviennent des créations de Ben.

La mort du film finit la frénésie des corps et du chaos des expériences éphémères. Des saints dévoyés se battent sur l’écran. La pellicule s’embrase… »Alors le Seigneur fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu, venant du Seigneur, du ciel. Il anéantit ces villes et toute la plaine…Abraham vit monter de la terre une fumée semblable à la fumée d’une fournaise. » (La Genèse, 19)

Le cinéma est mort. Place aux rêves.

Jacky Lavauzelle

 

Acteurs
Gina Pareño (Nanay Flor, la gérante)

Jacklyn Jose (Nayda, la fille de Nanay Flor)
Julio Diaz (Lando)
Coco Martin (Alan)
Kristoffer King (Ronald)
Dan Alvaro (Jerome, le mari de Nayda)
Mercedes Cabral (Merly)
Roxanne Jordan (Jewel, la fille de Nayda)
Dido De La Paz (Atty. Quintana, l’Avocat)
Buddy Caramat (Tonette l’Oncle homo)
Bobby Jerome Go (Jonas, le plus jeune fils de Nayda)