SATIRES JUVENAL I 1-14 CONTRE L’IMPUNITE DES ORATEURS

SATIRES JUVENAL I 1-14
TRADUCTION JACKY LAVAUZELLE

Decimus Iunius Iuvenalis
JUVENAL
~50 -après 128

Les chroniques de Nuremberg
Michael Wolgemut – Wilhelm Pleydenwurff
Gravure sur bois XIVe siècle

 








LITTERATURE LATINE

JUVENAL
LES SATIRES
I 1-14

Contre l’impunité des orateurs

TROP C’EST TROP
Les quatorze premiers vers des Satires montrent l’exaspération de Juvénal. Trop c’est trop. Il ne peut plus s’abstraire d’écrire sur l’ensemble des excès qu’il constate constamment.
Ecouter est une chose. Mais écouter quoi ? « Semper ego auditor tantum? »
JUVENAL EST UN PROBLEME POUR NOUS
Juvénal se sent agressé. Il réagit et sa réaction est violente et rude. Pourtant, comme le souligne Gaston Boissier dans son Juvénal et son temps (Revue des deux mondes), nous sommes devant ce qui nous paraît être une contradiction : « C’est pourtant à l’aurore de ces beaux jours, au moment où Rome devait être le plus sensible à ce bonheur qui lui était inconnu, qu’une voix discordante et emportée s’élève, qui accuse son temps avec une violence inouïe, et qui voudrait nous faire croire que jamais l’humanité n’a été si criminelle ni si misérable. Juvénal est un problème pour nous. Quand on songe qu’il vivait sous Trajan et sous Hadrien, que le siècle qu’il a si maltraité est celui dont les historiens nous font de si grands éloges, on ne sait comment expliquer son amertume, on ne peut rien comprendre à sa colère. Pourquoi s’est-il mis ainsi en contradiction avec tous ses contemporains ? Comment se décider entre eux et lui ? Qui donc trompe la postérité, qui nous a menti, de l’histoire, qui dit tant de bien de cette époque, ou du poète qui en a laissé des tableaux si repoussants ? »

Où EST PASSEE L’ELOQUENCE DE JADIS ?
Juvénal ne critique pas à proprement parler les textes, mais ce que l’on en fait. Les acteurs, les orateurs sont les objets de sa critique.
L’auteur du Mens sana in corpore sano (X) critique la longueur infinie des œuvres contemporaines. Il se moque moins de Cordus, auteur d’une Théséide, que de la prestation enrouée (rauci – rauque) qu’il doit subir.
Nous ne sommes plus dans le rayonnement et la puissance de l’art oratoire, plus d’un siècle plus tôt, d’un Cicéron faisant relaxer Lucius Licinius Murena contre son ami Servius Sulpicius Rufus, le plus grand juriste de son époque. On parlait alors du « génie de l’éloquence« . Avec Juvénal, cet art s’est délité, généralisé, popularisé.
Le siècle d’or de l’éloquence est passé, ce Ier siècle avant Jésus-Christ. Le IIème siècle avait ouvert la voie pour cette future profusion  : « Le style de Caton étoit sec & dur ; celui de Caïus Gracchus étoit marqué au coin de la violence de son caractere : enfin les orateurs de cet âge ébaucherent seulement les premiers traits de l’éloquence romaine ; elle attendoit sa perfection du siecle suivant, je veux dire, celui où regnerent les dictateurs perpétuels. Jamais on ne vit les Romains plus grands ni plus magnifiques que dans ce troisieme âge : Arts, Sciences, Philosophie, Grammaire, Rhétorique, tout se ressentit de l’éclat de l’empire, & eut, pour ainsi dire, part à la même élévation ; tout ce qu’il y avoit de brillant au-delà des mers, se réfugioit comme à l’envi dans Rome à la suite des triomphes. » (Jaucourt – L’Encyclopédie, Première édition – 1765 – Tome 11)
Marcus Cornelius Fronto, Fronton, cité ci-dessous, est un grammairien contemporain de Juvénal, auteur d’un traité De eloquentia.

LA TRADUCTION DE LOUIS-VINCENT RAOUL
Louis-Vincent Raoul
 () traduit ces premiers vers de la manière suivante, légèrement différente de celle proposée ci-dessous :








« Me faudra-t-il toujours écouter sans répondre !
Sans pouvoir, sots lecteurs, à mon tour vous confondre !
Quoi ! Codrus s’enrouant jusqu’à perdre la voix,
M’aura de son Thésée assassiné cent fois !
J’aurai pu du Téléphe endurant la lecture,
Pendant tout un grand jour, rester à la torture !
L’un m’aura sans pitié lu ses drames latins !
L’autre, en vers langoureux, soupiré ses chagrins ?
Celui-ci, dans vingt chants, en attendant le reste,
Page, marge et revers, déclamé son Oreste !
Et je le souffrirai ! Non, je suis las enfin
Du bois sacré de Mars, de l’antre de Vulcain,
D’Æacus tourmentant les ombres du Cocyte,
D’Éole, de Jason, des combats du Lapythe,
Dont les noms éternels répétés à grands cris,
De Fronton tous les jours ébranlent les lambris.
Car dans ce cadre usé s’enfermant tous de même,
Du premier au dernier, ils n’ont pas d’autre thème. »
(Les Satires Juvénal Wouters, Raspoet et cie, 

EN FINIR AVEC L’IMPUNITE
Un des mots essentiels qui est à l’origine de son désir d’écrire ces satires est celui d’inpune – impunité. Il y a une absence de règles et de sanctions. Les orateurs se permettent tout. Il faut s’y opposer. Remettre de l’ordre dans ce chaos pour y retrouver du plaisir et de l’envie, voilà le projet de Juvénal.

JUVENAL, JALOUX ?
Ou alors, moins glorieusement, est-ce de la jalousie par rapport au métier de ses débuts. C’est la thèse que soutient aussi Gaston Boissier : « On a remarqué aussi qu’en général il est mal disposé pour ceux qui suivaient la même carrière que lui et qui y avaient mieux réussi. Il ne manque pas une occasion de se moquer de Quintilien ; il plaisante en passant Isée, ce déclamateur grec qui fit courir Rome entière, et auquel Pline a consacré une de ses lettres. Cette mauvaise humeur manifeste, ces mots amers qui lui échappent sans cesse contre les déclamateurs et la déclamation, semblent trahir une espérance trompée. Il débuta dans la vie par un mécompte, et dut être d’abord mal disposé contre cette société qui refusait de le mettre au rang dont il se sentait digne. » (Juvénal et son temps, La Revue des deux mondes)

Jacky Lavauzelle

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VERS 1 à 14

Semper ego auditor tantum? numquamne reponam
Ne serai-je jamais qu’un auditeur ? ne répondrai-je jamais
 uexatus totiens rauci Theseide Cordi?
A mon exaspération devant la Théséide d’un Cordus enroué ?
inpune ergo mihi recitauerit ille togatas,
Aurait-on l’impunité en me racontant, l’un, ses comédies,
hic elegos? inpune diem consumpserit ingens
L’autre, ses élégies ? Est-ce impunément que j’aurai, une journée durant,
Telephus aut summi plena iam margine libri 
Subit de Télèphe, qui déjà rempli jusqu’au bord du livre,
scriptus et in tergo necdum finitus Orestes?
Son Oreste, écrit jusqu’au dos, sans être encore tout à fait fini ?
nota magis nulli domus est sua quam mihi lucus
Personne ne connaît sa propre maison comme je connais les bosquets
Martis et Aeoliis uicinum rupibus antrum
De Mars et, à côté d’Eole, la grotte rocheuse
Vulcani; quid agant uenti, quas torqueat umbras
De Vulcain ; ce qui est fait par le vent, les ombres que torture
Aeacus, unde alius furtiuae deuehat aurum
Eaque, le vol de la toison d’or,
pelliculae, quantas iaculetur Monychus ornos,
Les cendres lancés par Monychus,
Frontonis platani conuolsaque marmora clamant
Les acclamations dans les salles de marbre de Fronton,
semper et adsiduo ruptae lectore columnae.
Tout, toujours et constamment fracassé par la voix d’un lecteur.
expectes eadem a summo minimoque poeta.
Sans exception du plus grand au plus petit des poètes.

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JUVENAL – LES SATIRES
I 1-14