RAPT de Lucas BELVAUX

Lucas BELVAUX

 PA050019 L’Odyssée humaine

C’est en entrant dans la noirceur du monde, dans l’univers de la séquestration que Stanislas Graff (Yvan Attal) va s’ouvrir en découvrant sa lumière intérieure. Il est le Président. Il est l’être lisse, sans contours et sans corps. Les portes s’ouvrent à son passage. Rien ne le retient et il ne retient rien. Il est l’air, informel et triste. Son ombre se faufile à travers des pièces immenses, dorées et appropriées par l’argent et le pouvoir. Il croit pouvoir, il croit être et être le pouvoir. Mais il n’est rien. Il ne le sait pas encore. Il n’est que du vent. Sans odeurs et sans douleurs. Il n’est pas humain et l’odyssée qui l’attend, à travers le rapt, va lui faire découvrir toute son humanité enfouie. Il va découvrir son corps, à travers l’amputation et la douleur, la vraie valeur des plaisirs, à partir du manque, la valeur de sa famille à partir de son absence et dans la réalité  lourde du retour. En un mot, il va redevenir un homme, fragile et charnel, inquiet et lâche. CE N’EST PAS UN HOMME COMME LES AUTRES ! Au commencement, était la perfection du surhomme comme le décrit sa femme : « Je ne lui ai rien reproché parce que ce n’est pas un homme comme les autres. Il a plus d’énergie que les autres, plus d’appétit, plus d’envie ! Je n’ai pas pu le suivre et j’en ai souffert !…On pardonne tout à un homme comme lui ! Est-ce que vous vous rendez compte ce que c’est que de diriger un groupe de 130 000 personnes, en être responsable. Vous imaginez le poids qu’il avait sur les épaules ! » Il n’a pas de vision morale du monde. Il est flux. Il n’est qu’un flux. Tout passe, tout s’écoule. Un flux financier, de pouvoir, d’influence. Entre Les Etats-Unis et la Chine. Entre la présidence de la République et ses actionnaires. Il joue avec les êtres et avec l’argent, capable de claquer au poker en quelques heures ce qu’un ouvrier de son entreprise ne gagnera pas dans une année. Les 50000€ d’une nuit ne sont qu’un chèque, un morceau de papier pour une nuit où il a pu enfin sentir ses veines, son cœur battre. Où il a eu la sensation si brève d’être dans ce monde et de ce monde. Il cherchait des bribes d’humanité, comme le souligne un des policiers à sa femme : « la nouveauté, le plaisir d’une rencontre immédiate, fugitive, le besoin de séduire aussi… » CETTE DEMEURE AUTREFOIS HONOREE L’Odyssée, commence comme toutes les odyssées, à partir d’un port, d’un havre, et Stanislas, comme les autres avant lui, comme Ulysse et son Ithaque : « Cette demeure fut autrefois riche et honorée, tant que le héros habita le pays ; mais aujourd’hui, les Dieux, source de nos maux, en ont décidé autrement, et ils ont faits de lui le plus ignoré de tous les hommes. » (Homère, Odysée, Chant I, trad. Leconte de Lisle) ET AUCUN NE VÎT L’ÎLE DE SES YEUX ! Le plus ignoré des hommes, il deviendra. Cette vide existence, entre des rapports charnels creux, tarifés et sans lendemains et des repas familiaux où plus rien ne se dit, va se combler dans cette tente au fond d’une cave inhospitalière. Les geôliers, l’emmène dans un fond, tel Ulysse sur l’île de Calypso : «c’est là que nous fûmes poussés, et un Dieu nous y conduisit pendant une nuit obscure, car nous ne pouvions rien voir. Et un épais brouillard les nefs étant couvert de nuages. Et aucun de nous ne vît l’île de ses yeux, ni les grandes lames qui roulaient vers le rivage. » (Chant IX) et découvrir le ‘visage’ de ses tortionnaires, tel Ulysse découvrant le monstrueux Cyclope : « Cet homme géant, doué d’une grande force, sauvage, ne connaissant ni la justice ni les lois Et les coupant, membre à membre, il prépara son repas. Et il les dévora comme un lion montagnard, et il ne laissa ni leurs entrailles, ni leurs chairs, ni leurs os pleins de moelle. » (Chant IX) C’EST BIEN ! ON DIRAIT DES SANGLOTS ! Attaché, il va de la tente à la cave. La longueur de la chaine se rallonge. Les tortionnaires découvrent de l’émotion dans un des écrits : « C’est bien ! La main tremble, on dirait des sanglots, c’est bien ! » Sa tête, il la baisse et les yeux, il les cache. Il se soumet et demande. Il n’exige plus. Son corps est dans l’attente. Il découvre son rapport à l’autre dans ce qu’il a de tension, d’exigence, de souffrance, d’interdit et de lutte. DECOUVRIR SA LUMIERE INTERIEURE Et c’est dans cette ombre qu’il découvre sa flamme et sa lumière intérieure. Lorsqu’enfin cette confiance absolue s’abîme dans l’inquiétude et dans l’incertitude de ce que peut réserver la minute suivante. Après la conscience de la perte de son monde, la perte physique d’un de ses doigts, vient le moment du questionnement et de la reconstruction. De chien dans sa tanière, il se redresse. Il va lui redonner goût aux valeurs humaines  et le plaisir de savourer les petits instants quand la chaîne se desserre, ou quand le plateau servi est un peu plus chaud, un peu plus cuisiné ou l’eau coule enfin pour laver des plaies vives  ou quand un de ses geôliers (Gérard Meyland) lui parle avec des mots presque tendres et chaleureux :   « tiens Stanislas, regarde ! Ça va un peu changer de l’ordinaire. Je t’ai mijoté quelque chose de pas mauvais. Il n’y a pas de raisons de bouffer mal, en plus ! Allez ! Bon appétit ! Et le doigt, ça va ? Il pique encore ? », « Entre hommes, on peut se parler de ces choses-là ! Entre chasseurs ! Bon, j’arrête si ça te gêne ! » Et par ce long voyage immobile de son être, la découverte de son moi le plus intime. Jusqu’à cette vie, un instant, mise dans l’angoisse de son assassinat imminent. ILS NOUS ONT VITE OUBLIES ! Sans rancœur ni haine pour ses bourreaux. La délivrance qui s’ensuit porte plus haut le plaisir et le bonheur d’exister, la présence de son être dans le monde. Il découvert éberlué que les médias ne parlent plus de lui, que plus personne ne fait de son cas un événement important. Il tombe dans l’anecdotique, dans l’anonymat, dans la réalité.  « Eh oui ! Il y a plus rien sur nous ! Ils nous ont vite oubliés ! Pas vrai, Stanislas ? Quelques mois sans se manifester, et voilà, nous ne sommes plus aux infos ! » Il n’est plus dans la lumière, mais il est debout.  En terminant son odyssée, Stanislas n’est plus reconnu par sa famille. Il fait presque peur à sa femme quand il montre sa fragilité en pleurant sur son épaule (Anne Consigny). Elle comprend qu’il a changé. L’homme n’est plus dans l’énergie mais dans le souffle. Il ressemble plus à un SDF qu’à un patron de grande entreprise. Dans cet homme de chair de souffrance visible, il effraie. Sa fille cadette, n’ose même pas l’embrasser et retourne dans sa chambre. Il n’est qu’un étranger qui ne contrôle plus rien, ni la presse, ni sa sortie, ni son couple. On s’en méfie déjà. Déjà le monde s’était fait à sa disparition et s’en était arrangé. Maintenant, il dérange. IL DORMAIT DANS LA GROTTE SANS DESIR Ses ravisseurs avant de le libérer, lui donne un mot codé : CALYPSO. Homère une fois nous donne sa lecture et son éclairage dans le Chant V « Elle le trouva assis sur le rivage, et jamais ses yeux ne se tarissaient de larmes et sa douce vie se consumait dans le désir du retour, car la Nymphe n’était point aimée de lui. Certes, pendant la nuit, il dormait contre sa volonté dans la grotte creuse, sans désir, auprès de celle qui le désirait ; mais le jour, assis sur les rochers et les rivages, il déchirait son cœur par ses larmes, les gémissements et les douleurs et il regardait la mer indomptée en versant des larmes. Et l’illustre Déesse, s’approchait, lui dit : – Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, et ne consume point ta vie, car je vais te renvoyer promptement. » C’EST LE CHIEN D’UN HOMME MORT AU LOIN En terminant son odyssée, Stanislas retrouve son port d’attache, mais lui a changé. Seuls, quelques-uns le reconnaissent, à commencer par son épagneul, comme Ulysse reconnu par Argos. « Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva la tête et dressa les oreilles. C’était Argos, le chien du malheureux Ulysse qui l’avait nourri lui-même autrefois, et qui n’en jouit pas, étant parti pour la Sainte Ilios…Et maintenant, en l’absence de son maître, il gisait, délaissé, sur l’amas de fumier…Et le chien gisait là, rongé de vermine. Et aussitôt, il reconnut Ulysse qui approchait, et il remua la queue et dressa les oreilles, qui, l’ayant vu, essuya une larme…et le porcher lui répondit : C’est le chien d’un homme mort au loin… » (Chant XVII) PROFITEZ-EN POUR PRENDRE UN PEU DE RECUL ! Les « prétendants injurieux » ne convoitent plus le reine Pénélope, mais son pouvoir, en lui subtilisant sa société. « Faites d’autres repas, mangez vos biens en vous recevant tour à tour dans vos demeures. » (Chant I). A la tête des conjurés, bien entendu, un de ses plus anciens fidèles et amis (André Marcon), le premier à lui planter un couteau dans le dos, afin de devenir Calife à la place du Calife : « maintenant, c’est votre retour qui pose problème ! Il y a la réalité et la perception qu’en ont les gens ! Votre image est très altérée ! Une espèce de play-boy, héritier, incapable, paresseux, vantard, joueur, plus intéressé par la jet-set que par son entreprise ! …Vous devez changer ! …Profitez-en pour prendre un peu de recul. Je crois que vous en avez besoin ! » Il va perdre son prestige mais gagner sa vie d’humain en toute incertitude. En ouvrant une lettre, le mot CALYPSO lui rappelle ses engagements. Mais il n’a plus rien. Plus d’argent, plus de pouvoir, plus de famille. Et ses ravisseurs attendent de lui les 50 000 000€. Comme Ulysse demandant à Calypso à son départ : « Je ne montrai point, comme tu le veux, sur un radeau, à moins que tu ne jures par le grand serment des Dieux que tu ne jures point mon malheur et ma perte. » MA VIE M’APPARTIENT ! Ce n’est pas Calypso, mais Stanislas qui a juré et qui s’est engagé. Sa fragilité est totale, comme Ulysse avant son retour à Ithaque : « J’ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans la guerre ; que de nouvelles misères m’arrivent, s’il le faut. » (Chant V) Et Stanislas réplique : « De quoi on parle ? De qui ? Quelqu’un m’a demandé si je souffrais ? Si j’avais souffert ? Qui m’a demandé à quoi ou à qui j’avais pensé à ce moment-là ? Qui m’a demandé si j’avais eu peur ? Qui m’a demandé si j’avais pleuré ? Si je m’étais senti seul ? Tu me l’as demandé, toi ? Et elle ? Elle me l’a demandé ? Personne ! Personne, pas une fois ! Tout ce qu’on m’a demandé, c’est de m’expliquer, que je dise avec qui j’avais couché et combien j’avais perdu au poker ! Je n’ai aucun compte à rendre ! Ma vie m’appartient comme ta vie t’appartient ! Ça ne m’empêche pas de vous aimer ! Plus que tout ! » Jacky Lavauzelle