LES QUATRAINS VALAISANS de RAINER MARIA RILKE – 1926

Rainer Maria Rilke
Les Quatrains Valaisans

LES QUATRAINS VALAISANS
1926
Ecrits en Français

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LITTERATURE ALLEMANDE
Deutsch Literatur

Gedichte – Poèmes

 

RAINER MARIA RILKE
1875-1926

 Rainer Maria Rilke Portrait de Paula Modersohn-Becker 1906
Portrait de Rainer Maria Rilke
1906
Par Paula Modersohn-Becker

*




 

LES QUATRAINS VALAISANS
de Rainer Maria Rilke
1926

Gedicht von Rainer Maria Rilke

 

*

Les Quatrains Valaisans Rainer Maria Rilke Blumenfamilie 1922 Paul Klee

1

PETITE CASCADE

Nymphe, se revêtant toujours
de ce qui la dénude,
que ton corps s’exalte pour
l’onde ronde et rude.

Sans repos tu changes d’habit,
même de chevelure;
derrière tant de fuite, ta vie
reste présence pure.

*




2
PAYS, ARRÊTE A MI-CHEMIN

Pays, arrête à mi-chemin
entre la terre et les cieux,
aux voies d’eau et d’airain,
doux et dur, jeune et vieux,

comme une offrande levée
vers d’accueillantes mains:
beau pays achevé,
chaud comme le pain!

*

3
ROSE DE LUMIERE

Rose de lumière, un mur qui s’effrite -,
mais, sur la pente de la colline,
cette fleur qui, haute, hésite
dans son geste de Proserpine

Beaucoup d’ombre entre sans doute
dans la sève de cette vigne;
et ce trop de clarté qui trépigne
au-dessus d’elle, trompe la route.

4
CONTREE ANCIENNE

Contrée ancienne, aux tours qui insistent
tant que les carillons se souviennent -,
aux regards qui, sans être tristes,
tristement montrent leurs ombres anciennes.

Vignes où tant de forces s’épuisent
lorsqu’un soleil terrible les dore…
Et, au loin, ces espaces qui luisent
comme des avenirs qu’on ignore.

5
DOUCE COURBE LE LONG DU LIERRE

Douce courbe le long du lierre,
chemin distrait qu’arrêtant des chèvres;
belle lumière qu’on orfèvre
voudrait entourer d’une pierre.

Peuplier, à sa place juste,
qui oppose sa verticale
à la lente verdure robuste
qui s’étire et qui s’étale.

6
PAYS SILENCIEUX DONT LES PROPHETES SE TAISENT

Pays silencieux dont les prophètes se taisent,
pays qui prépare son vin;
où les collines sentent encore la Genèse
et ne craignent pas la fin!

Pays, trop fier pour désirer ce qui transforme,
qui, obéissant à l’été,
semble, autant que le noyer et que l’orme,
heureux de se répéter -;

Pays dont les eaux sont presque les seules nouvelles,
toutes ces eaux qui se donnent,
mettant partout la clarté de leurs voyelles
entre tes dures consonnes!

7
ALPAGES DES ANGES

Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges
entre les sombres sapins?
Presque célestes, à la lumière étrange,
ils semblent plus que loin.

Mais dans la claire vallée et jusques aux crêtes,
quel trésor aérien!
Tout ce qui flotte dans l’air et qui s’y reflète
entrera dans ton vin.

8
BONHEUR DE L’ETE

Ô bonheur de l’été: le carillon tinte
puisque dimanche est en vue;
et la chanteur qui travaille sent l’absinthe
autour de la vigne crépue.

Même à la forte torpeur les ondes alertes
courent le long du chemin.
Dans cette franche contrée, aux forces ouvertes,
comme le dimanche est certain!

9
L’INVISIBLE QUI LUIT

C’est presque l’invisible qui luit
au-dessus de la pente ailée;
il reste un peu d’une claire nuit
à ce jour en argent mêlée.

Vois, la lumière ne pèse point
sur ces obéissants contours,
et, là-bas, ces hameaux, d’être loin,
quelqu’un les console toujours.




10
CES AUTELS

Ô ces autels où l’on mettait des fruits
avec un beau rameau de térébinthe
ou de ce pâle olivier -, et puis
la fleur qui meurt, écrasée par l’étreinte.

Entrant dans cette vigne, trouverait-on
l’autel naïf, caché par la verdure?
La Vierge même bénirait la mûre
offrande, égrainant son carillon.

Entrant dans cette vigne, trouverait-on
l’autel naïf, caché par la verdure?
La Vierge même bénirait la mûre
offrande, égrainant son carillon.

11
LE SANCTUAIRE

Portons quand même à ce sanctuaire
tout ce qui nous nourrit: le pain, le sel,
ce beau raisin … Et confondons la mère
avec l’immense règne maternel.

Cette chapelle, à travers les âges,
relie d’anciens dieux aux dieux futurs,
et l’ancien noyer, cet arbre-mage,
offre son ombre comme un temple pur.

12
Le clocher chante

Mieux qu’une tour profane,
je me chauffe pour mûrir mon carillon.
Qu’il soit doux qu’il soit bon
aux Valaisannes.

Chaque dimanche, ton par ton,
je leur jette ma manne;
qu’il soit bon, mon carillon,
aux Valaisannes.

Qu’il soit doux, qu’il soit bon;
samedi soir dans les channes
tombe en gouttes mon carillon
aux Valaisans des Valaisannes.

13
LA CONSTANCE PAYSANNE

L’année tourne autour du pivot
de la constance paysanne;
la Vierge et Sainte Anne
disent chacune leur mot.

D’autres paroles s’ajoutent
plus anciennes encor, –
elles bénissent toutes,
et de la terre sort

cette verdure soumise
qui, par un long effort,
donne la grappe prise
entre nous et les morts.

14
LA ROSE MAUVE

Un rose mauve dans les hautes herbes,
un gris soumis, la vigne alignée….
Mais au-dessus des pentes, la superbe
d’un ciel qui reçoit, d’un ciel princier.

Ardent pays qui noblement s’étage
vers ce grand ciel qui noblement comprend
qu’un dur passé à tout jamais s’engage
à être vigoureux et vigilant.

15
TOUT ICI CHANTE

Tout ici chante la vie de naguère,
non pas dans un sens qui détruit le demain;
on devine, vaillants, dans leur force première
le ciel et le vent, et la main et le pain.

Ce n’est point un hier qui partout se propage
arrêtant à jamais ces anciens contours:
c’est la terre contente de son image
et qui consent à son premier jour.




16
CALME NOCTURNE

Quel calme nocturne, quel calme
nous pénètre du ciel.
On dirait qu’il refait dans la palme
de vos mains le dessin essentiel.

La petite cascade chante
pour cacher sa nymphe émue…
On sent la présence absente
que l’espace a bue.

17
AVANT QUE VOUS COMPTIEZ DIX

Avant que vous comptiez dix
tout change: le vent ôte
cette clarté des hautes
tiges de maïs,

pour la jeter ailleurs;
elle vole, elle glisse
le long d’un précipice
vers une clarté-sœur.

qui déjà, à son tour,
prise par ce jeu rude,
se déplace pour
d’autres altitudes.

Et comme caressée
la vaste surface reste
éblouie sous ces gestes
qui l’avaient peut-être formée.

18
LA VIGNE PENCHEE

Chemin qui tourne et joue
le long de la vigne penchée,
tel qu’un ruban que l’on noue
autour d’un chapeau d’été.

Vigne: chapeau sur la tête
qui invente le vin.
Vin: ardente comète
promise pour l’an prochain.

19
NOIR SERIEUX

Tant de noir sérieux
rend plus âgée la montagne;
c’est bien ce pays très vieux
qui compte Saint Charlemagne

parmi ses saints paternels.
Mais par en haut lui viennent,
à la secrète sienne,
toutes les jeunesses du ciel.

20
LA PETITE CLEMATITE

La petite clématite se jette
en dehors de la haie embrouillée
avec ce liseron blanc qui guette
le moment de se refermer.

Cela forme le long du chemin
des bouquets où des baies rougissent.
Déjà? Est-ce que l’été est plein?
Il prend l’automne pour complice.

21
PAIX INFINIE

Après une journée de vent,
dans une paix infinie,
le soir se réconcilie
comme un docile amant

Tout devient calme, clarté…
Mais à l’horizon s’étage,
éclairé et doré,
un beau bas-relief de nuages.

22
L’ETONNEMENT DES ORIGINES

Comme tel qui parle de sa mère
lui ressemble en parlant,
ce pays ardent se désaltère
en se souvenant infiniment.

Tant que les épaules des collines
rentrent sous le geste commençant
de ce pur espace qui les rend
à l’étonnement des origines.

 23
L’AUREOLE DE LA TERRE

Ici la terre est entourée
de ce qui convient à son rôle
d’astre; tendrement humiliée,
elle porte son auréole.

Lorsqu’un regard s’élance: quel vol
par ces distances pures;
il faut la voix du rossignol
pour en prendre mesure.

24
LA VOIX DES EAUX

Voici encor de l’heure qui s’argente,
mêlé au doux soir, le pur métal
et qui ajoute à la beauté lente
les lents retours d’un calme musical.

L’ancienne terre se reprend et change:
un astre pur survit à nos travaux.
Les bruits épars, quittant le jour, se rangent
et rentrent tous dans la voix des eaux.

25
LE LONG DU CHEMIN POUSSIEREUX

Le long du chemin poussiéreux
le vert se rapproche du gris;
mais ce gris, quoique soumis,
contient de l’argent et du bleu.

Plus haut, sur un autre plan,
un saule montre le clair
revers de ses feuilles au vent
devant un noir presque vert.

À côté, un vert tout abstrait,
un pâle vert de vision,
entoure d’un fond d’abandon
la tour que le siècle défait.




26
FIER ABANDON DE CES TOURS

Fier abandon de ces tours
qui pourtant se souviennent
– depuis quand jusqu’à toujours –
de leur vie aérienne.

Cet innombrable rapport
avec la clarté pénétrante
rend leur matière plus lente
et leur déclin plus fort.

27
AU BONHEUR DE LA VIGNE

Les tours, les chaumières, les murs,
même ce sol qu’on désigne
au bonheur de la vigne,
ont le caractère dur.

Mais la lumière qui prêche
douceur à cette austérité
fait une surface de pêche
à toutes ces choses comblées.

28
PAYS QUI CHANTE EN TRAVAILLANT

Pays qui chante en travaillant,
pays heureux qui travaille;
pendant que les eaux continuent leur chant,
la vigne fait maille pour maille.

Pays qui se tait, car le chant des eaux
n’est qu’un excès de silence,
de ce silence entre les mots
qui, en rythmes, avancent.

29
LE CLAIR MIROIR DE L’ESPACE

Vent qui prend ce pays comme l’artisan
qui, depuis toujous, connaît sa matière;
en la trouvant, toute chaude, il sait comment faire,
et il s’exalte en travaillant.

Nul n’arrêterait son élan magnifique; nul
ne saurait s’opposer à cette fougueuse audace -,
et c’est encor lui qui, prenant un énorme recul,
tend à son œuvre le clair miroir de l’espace.

30
AU LIEU DE S’EVADER

Au lieu de s’évader,
ce pays consent à lui-même;
ainsi il est doux et extrême,
menacé et sauvé.

Il s’adonne avec ferveur
à ce ciel qui l’inspire;
il excite son vent et attire
par lui la plus neuve primeur

de cette inédite
lumière d’outre-mont :
l’horizon qui hésite
lui arrive par bonds.

31
CHEMINS QUI NE MENENT NULLE PART

Chemins qui ne mènent nulle part
entre deux prés,
que l’ont dirait avec art
de leur but détournés,

chemins qui souvent n’ont
devant eux rien d’autre en face
que le pur espace
et la saison. 

32
QUELLE DEESSE, QUEL DIEU

Quelle déesse, quel dieu
s’est rendu à l’espace,
pour que nous sentions mieux
la clarté de sa face.

Son être dissous
remplit cette pure
vallée du remous de sa vaste nature
de sa vaste nature.

Il aime, il dort.
Forts du Sésame,
nous entrons dans son corps
et dormons dans son âme.

33
LE VENT BLEU

Ce ciel qu’avaient contemplé
ceux qui le loueront
pendant l’éternité:
bergers et vignerons,

serait-il par leurs yeux
devenu permanent,
ce beau ciel et son vent,
son vent bleu?

Et son calme après,
si profond et si fort,
comme un dieu satisfait
qui s’endort.

34
LA NOBLE CONTREE

Mais non seulement le regard
de ceux qui travaillent les champs,
celui des chèvres prend part
à parfaire le lent

aspect de la Noble Contrée.
On la contemple toujours
comme pour y rester ou pour
l’éterniser

dans un si grand souvenir
qu’aucun ange n’osera,
pour augmenter son éclat,
intervenir.

35
AU CIEL PLEIN D’ATTENTION

Au ciel, plein d’attention,
ici la terre raconte;
son souvenir la sourmonte
dans ces nobles monts.

Parfois elle paraît attendrie
qu’on l’écoute si bien -,
alors elle montre sa vie
et ne dit plus rien.

36
LA LETTRE DECHIREE

Beau papillon près du sol,
à l’attentive nature
montrant les enluminures
de son livre de vol.

Un autre se ferme au bord
de la fleur qu’on respire -:
ce n’est pas le moment de lire.
Et tant d’autres encor,

de menus bleus, s’éparpillent,
flottants et voletants,
comme de bleues brindilles
d’une lettre d’amour au vent,

d’une lettre déchirée
qu’on était en train de faire
pendant que la destinataire
hésitait à l’entrée.

*************
RAINER MARIA RILKE
LES QUATRAINS VALAISANS
Les Quatrains Valaisans Rainer Maria Rilke Blumenfamilie 1922 Paul Klee

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