PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE DIXIEME LETTRE 1896

MALAISIE – MALAYSIA
PAUL ADAM LETTRES DE MALAISIE


D’après une photo de Nadar et le portrait de Félix Valloton




PAUL ADAM
1862 – 1920

LETTRES DE MALAISIE
1896
DIXIEME LETTRE

Texte paru dans La Revue Blanche
Paris
1898 

*****

Portrait de Paul Adam
Félix Vallotton paru
Le Livre des masques de Remy de Gourmont
1896

***

DIXIEME LETTRE DE MALAISIE

Mercure, Palais des Dômes astronomiques.

Les villes les plus récentes de la dictature sont, comme celle-ci, semées au milieu de forêts. Autour des édifices chuchotent des eaux vives. Les cygnes nagent à l’ombre. Sur une patte, les ibis roses méditent. Les tramways électriques portent à la proue des figures gracieuses et sculptées qui tiennent le fanal dans leurs mains. Il en saillissait de pareilles aux proues des nefs antiques. Sur les routes couvertes par les dômes de verdure que fournissent les frondaisons des arbres tropicaux, il court des automobiles offrant la forme atténuée d’hippogriffes. Les ailes à demi décloses enferment la capote, tandis que le cou rengorgé du monstre, son poitrail qui se bombe, terminent de façon heureuse le train antérieur. Couronnant la tête de l’hippogriffe, six fleurons sont des ampoules électriques ; et, la nuit venue, on voit glisser, vertigineuses, ces belles bêtes de sombre bois laqué, à couronnes de lumière.

Nous avons longé dans une de ces voitures la digue de maçonnerie qui soutient et qui élève le monstrueux télescope, de trois kilomètres, et gros à proportion ; nous avons contourné les lacs de réactifs où les savants étudient la guerre des substances ; nous avons circulé, des heures, entre les dômes de verre où, le vide ayant été fait, les courants odiques et les fluides les plus subtils ondulent, planent, vivent, révélés par des moirures diaphanes, et, quelquefois, par un bref éclair bleu ; nous avons escaladé par des sentes de cristal la colline d’aimant magnétique qui darde, certains soirs, une gerbe immense d’essence verte vers laquelle, accourent, à travers l’espace, d’innombrables gouttes de lueurs fauves, vertes, bleues, vers laquelle zigzague la foudre continûment.

C’est ici la région des miracles scientifiques. Dès que le soleil se couche, les gens s’illuminent, à cause d’une préparation phosphorée qui tient leurs vêtements. Alors l’éclat des promeneurs éclaire les chemins d’une sorte douce et charmante. L’ombre s’emplit de fantômes brillants qui parlent, glissent deux à deux, trois à trois. Les orgues cachées chantent. On s’aperçoit d’une parenté bien plus proche avec les êtres hypothétiques habitant les myriades de planètes en suspension dans les profondeurs.

En vérité l’enthousiasme m’a conquis cette fois. Comment dirai-je le secret du bonheur ressenti ? Cela tient-il aux propos des savantes et des savants qui exposent avec des voix mystiques la composition des mondes ? Cela vient-il de l’air imprégné par de suaves effluves ; ou des figures embellies par une adoration loyale envers l’Harmonie des Forces que tous nomment Dieu ? Ici nulle peine n’est lue en aucun œil. Il ne rencontre personne qui rie, il ne rencontre personne qui s’attriste.

« — Écoutez, me chante Pythie ; écoutez si vos oreilles peuvent le faire. N’entendez-vous pas bruire l’invisible vie des Idées autour de nos membres ? Ne sentez-vous pas comme la vigueur des Grands Êtres vous fortifie, en ce lieu ? Ne goûtez-vous pas la confiance délicieuse de se connaître en organes minuscules de la Personne Planétaire ? Je ne sais si vous percevez, ainsi que moi, la douceur de se perdre en une forme plus totale que nos individualités humaines. Je ne sais si le sens de se diluer parmi l’immense courant de la gnose vous transporte hors de votre gaine charnelle, comme elle me transporte. Tout s’écoule de moi qui n’est point pensée. Un magnétisme décorpore ici la mentalité. Ne vous semble-t-il pas concevoir aisément ce que chacun de ces promeneurs espère, entrevoit, ou contemple de son esprit ?… Ah, vous me parliez d’amour, d’âmes en communion, d’êtres distincts rassemblés en un seul être ; vous conseilliez la fusion de nos deux sentiments en une seule ardeur personnelle… Voici qui comble le vœu. Tous les habitants de la cité vivent en une même âme qui s’évertue pour connaître plus du secret des mondes, et le reste s’abolit devant leur désir de chercher le Dieu véritable… »

Certainement l’atmosphère de la ville est spéciale. On jouit d’une ivresse calme à travers les jardins magnifiquement colorés.

N’avez-vous pas, mon cher ami, à certains jours, subi l’entraînement de la foule dans les rues d’une capitale ? L’indignation ou la moquerie dont elle s’anime, devant les spectacles d’une brutalité, d’une déchéance, ne vous saisit-elle pas, malgré les avis de la raison ? Mêlé à la cohue populaire, n’avez-vous pas acclamé la souveraine qui passe, raillé l’ivrogne en querelle, applaudi l’héroïne d’un niais vaudeville, ou poursuivi le larron qui vient de dérober à l’étalage ? Du moins, si vous n’avez pas été jusque l’acte, il vous fallut, à ces minutes, une victoire sur le penchant, une résistance à l’appel de la foule. La contagion de l’exemple affole quand la foule est nombreuse. La préoccupation de l’incident supprime la somme des autres soucis chez ceux de la cohue. L’entière volonté de chacun se concentre afin de participer à l’émotion générale, d’y jouer un rôle. Colères, railleries, fureurs, espoirs de vaincre, instincts bestiaux s’unissent par dessus le reste des hommes, et composent une seule force omnipotente dont les effluves grisent. Les caractères s’élèvent au paroxysme. Ils affluent des corps, et leur mélange extérieur créé un être collectif dont les individus deviennent les membres serviles.

Cette colère ou cette joie de la rue peuvent donner une imagination approximative de ce que je ressens au milieu de cette ville. Je deviens le membre docile d’une idée collective d’existence. La fureur de poursuivre la science, m’entraîne avec la cohue des êtres frénétiquement avides d’y participer. Mon attention augmente d’une manière phénoménale. Sans rien connaître de la physique, de la chimie, de la mathématique, de la cosmographie que les rudiments appris au collège, je vois se révéler l’évidence de phénomènes, de lois, de formules, de calculs, de solutions. Entre les autres et moi-même une endosmose de savoir se continue. Aux yeux et aux sourires, autant qu’aux paroles, je lis la certitude qu’il convient d’acquérir. Et je me rue avec la foule à la chasse de la vérité, nul ne résiste à cet entraînement.

« — Voilà, voilà… je vous aime, m’a dit Pythie, ce matin. Vous venez d’éclairer les raisons de rythmes qui règlent la formation de la substance dans l’éther impondérable. Et mon esprit épouse le vôtre, l’adore en admiration… O cher amant, cher amant… qui faites paraître la force de votre intelligence ; vous avez compris les émois du monde, les motifs de sa genèse ; et la création palpite sur vos lèvres disertes… Tenez voici mon corps, aussi, par surcroît, mes mains, ma gorge et ma bouche, et le reste de moi… »

Nous eûmes une étreinte de dieux…

Théa ne nous a point suivis jusque cette ville de Mercure. Elle est repartie pour Jupiter où son office l’appelait. Nous marchons seuls, Pythie et moi, parmi les miracles de la cité savante.

Pythie est pleine de charme. Elle va, légère et magnifique, dans son habit bleu, au haut de ses guêtres fauves. L’or clair de son visage rayonne autour des yeux ironiques et profonds. Mais son sourire a gagné d’ineffables indulgences.

Les palais rient de leurs céramiques colorées au bout des charmilles unies, en l’air, par des toits de lianes et de vignes sauvages. Vêtus de bleu, les gens marchent avec l’allure d’un bonheur grave. Il y a des allées de sable écarlate ; des eaux jaillies, violettes, pourpres, orangées, mauves ; des statues groupées de personnages nobles qui regardent les astres, avec des yeux passionnés, ou dont le geste s’émerveille devant le miracle éclos aux transparences de la cornue. Un très fin réseau métallique enferme dans les perspectives sylvestres la course de daims, de cerfs, de chevreuils. Les belles bêtes déambulent entre les arbres. Des faisans picorent. Les paons s’irradient, perchés sur le rebord des vasques. Entre les verdures noires des taillis, le flamant rose baigne, en une mare constellée de fleurs énormes, ses pattes de filigrane.

Le plus étrange de la ville est un lieu cave pareil au gigantesque hippodrome de Byzance.

En ce val, des nègres et des Malais vivent solitaires, chacun à l’abri d’une arcade que des grilles ferment. Des cascades artificielles imprègnent de fraîcheur les rues qui desservent les façades. Des arbustes et des stores propagent l’ombre. Ces prisons forment une sorte d’avenue triangulaire dont la base est une scène de vaste théâtre. La ligne droite de l’angle est habitée par les femmes ; la ligne gauche par de jeunes hommes.

Des fleurs très odorantes ornent les cheveux des uns et des autres. Leurs corps dégagent des parfums lourds. On les voit sans cesse aux mains des masseurs. Une musique voluptueuse énerve visiblement la langueur de leurs yeux. Des tables sont servies à portée de leurs mains que chargent des fruits, des breuvages, certaines confitures succulentes et pimentées, des sauces singulières noyant des purées rougeâtres.

À voix mélodieuses, les phonographes récitent des rhapsodies malaises qui semblent intéresser les allures reptiliennes des jaguars, des chats et des panthères domestiques frôlant les buissons de roses. Ces animaux s’étirent, rampent, et puis bâillent. Ils se frottent le long des barreaux ou miaulent au ciel qui chatoie, cerné, sur la crête, circulaire du val, par le frémissement de la forêt.

Il est des heures où le théâtre se peuple de danseuses javanaises. Leurs tiares de cuivre brillent au-dessus des tresses noires. Leurs mains érotiques s’agitent et fendent l’air ainsi que les nageoires des poissons fendent l’eau. Souvent une horde de négresses hurlantes imite les obscénités de l’amour. C’est la représentation habituelle aux théâtres de ce pays, avec cependant quelque chose de plus bestial, avec des musiques sauvages, tour à tour frénétiques et lugubrement lentes.

Cela fait se plaindre les jaguars. Ils se poursuivent. Ils miaulent. Les matous aussi s’énervent et combattent. Des griffes s’ensanglantent. Leur colère tousse. Etendues sur l’échine, et montrant leurs ventres blancs, leurs rangées de mamelles roses, les femelles des panthères appellent le mâle qui, pour surgir, troue les buissons d’où neigent les pétales des fleurs mures. Alors, forcenées, les bêtes se mordent et s’accouplent. Une tiède odeur de fauves corrompt l’air.

Des bandes de soie sombre se déroulent le long des mâts, se gonflent et s’amollissent au souffle de vents artificiels. On aperçoit les solitaires qui remuent derrière leurs grilles argentées. Yeux et dents illuminent les physionomies brunes battues par les franges épaissies des cils.

L’étroitesse de l’avenue angulaire ne tient les hommes éloignés des femmes qu’à une distance minime. Ils se considèrent en s’étirant. Les regards disent leur convoitise mutuelle des chairs. Pensives, les filles se serrent contre les barreaux de leur arcade en contemplant la volupté des jaguars et des chats. Les frissons nerveux secouent leurs épaules et leurs seins, pendant que durent le spectacle comme la musique. Les fleurs éclatent en couleurs sur les chevelures bleues des captifs. Plus fort émanent les parfums des corps. Une commence à gémir. D’autres plaintes répondent. Toutes les faces se collent aux barreaux d’argent ; les mains brunes se crispent, Les saccades de rires hystériques s’unissent aux frénésies de l’orchestre. Les hommes aussi bâillent douloureusement et tordent leurs bras dans les grilles.

« — Ils souffrent, dis-je, la première fois, à Pythie. — Oui ; répondit-elle, ils souffrent. Ces mets, ces fruits, ces sauces, ces confitures, dont vous avez goûté une parcelle sont de puissants aphrodisiaques qui paroxysent le désir de leur instinct. Tout à l’heure ils bondiront sur place, éperonnés par le délire de la chair qu’excitent encore les musiques et les danses. Et cependant nul n’ouvrira les grilles d’argent entre lesquelles ils passent leurs cuisses et leurs bras, et leurs bouches souffrantes. — Et pourquoi ce supplice ? — Ah ! Ah ! Comprendrez-vous ?… Voici la raison. Ces deux cents barbares dans la force de la jeunesse, ainsi saturés de désir, se trouvent dans l’état où leurs nerfs dégagent le plus de volonté. Ils projettent leurs fluides, leur âme, leur vigueur psychique hors d’eux-mêmes. Ils essaient de jaillir hors de leurs corps pour rejoindre les formes du sexe contraire ; telles les électricités de nom diffèrent qui se projettent aux bouts des pointes afin de s’unir dans la brève joie d’une étincelle bleue.

« Nos savants estiment qu’il en est de même l’égard de ces sauvages. Leurs fluides volontaires jaillissent des pointes de leurs corps, mains, jambes, bouches, pour tenter de se joindre et de se confondre.

« Si l’hypothèse est justifiable, cette étroite avenue angulaire contient une quantité de force psychique, de fluide humain qui s’accumule invisiblement. L’on peut donc induire qu’une personne saine momentanément baignée dans ce fleuve, attirerait à elle une partie de la force statique et, neutre, se chargerait des fluides de noms contraires. Le déneutratisation, en s’opérant, occasionnerait un état tel que, pendant une seconde au moins, le baigneur se trouverait contenir le paroxysme de la vigueur psychique secrétée par ces deux cents sauvages. Imaginez un savant, pénétré de l’importance de son problème capital et qui sent très prochaine la solution. Il entre dans cette avenue. Il marche, les yeux fermés, parmi cette accumulation de fluides forts. Le jeûne, le bain, de préalables copulations, l’ont préparé de manière à ne pas être sexuellement ému. La volonté s’accroîtra donc d’une somme fluidique considérable empruntée à l’atmosphère spéciale. Elle se concentrera plus vigoureusement. Elle dépensera avec plus de puissance un effort centuplé. Il y a mille chances pour que notre penseur trouve dans ce bas-fond la résultante de son problème.

« Voyez : un plafond de verre en deux parties s’abaisse progressivement sur l’avenue. Les fluides vont être condensés par une pression de gaz récemment créés dans ce but. Comme devant les grilles l’air s’épaissit ! Le voyez-vous bleuir ? Aux extrémités des mains, des jambes, il naît de minuscules pétillements. Voici que l’on distingue les ondes psychiques. Des courants agissent par couches, en sens contraire Ah ! les chats et les jaguars commencent à geindre. Bon, tous les rires hystériques donnent… Quel charivari… Regardez comme ces pauvres brutes se collent aux barreaux. Et celle-ci qui déchire sa robe, qui pousse sa chair dans les interstices de la grille…, et son rictus ; et sa chevelure qui se dresse entre les fleurs pourpres. On suffoque tant les odeurs mâles et femelles sourdent des épidermes en sueur. Remarquez aussi les ceintures de sûreté qui gardent les captifs contre tout assouvissement artificiel. Pendant une heure encore, les désirs et les délires vont s’exaspérer dans leurs corps. Oh ! cette panthère a-t-elle bondi haut ! On commence à se sentir mal à l’aise. Les phosphorescence sont dangereuses à regarder. Mon torse tourne sur mes hanches ; et mes seins me font mal. Sortons un peu. Dans une heure nous reviendrons. »

À notre retour, le spectacle répugna. Comme les lianes ou le lierre entourent les arbres, les corps des captifs restaient noués autour des barreaux d’argent. Presque tous étaient aphones d’avoir hurlé. Les langues sautelaient dans leurs bouches ouvertes et blanchies. Plusieurs, en se pressant contre les barreaux, avaient laissé leur chair se meurtrir et saignaient. IL y avait des filles qui se tordaient à terre en pleurant ; des hommes qui pantelaient étendus sur le ventre. Les jaguars, les chats et les panthères blottis dans des coins, parmi l’ombre des buissons, ne bougeaient plus, miaulaient faiblement.

Au milieu de l’angle, siégeait sur un trône une forme immobile et voilée. Nous ne vîmes que des mains de vieillard aux veines grossies. L’air dense avait des zones rouges, violettes, mauves, bleues, et les courants agissaient par ondes rapides dans son épaisseur phosphorescente. La frénésie des musiques s’était tue. L’ombre emplissait le théâtre. Le plafond de verre refermé serrait une masse incolore de gaz contre l’atmosphère en pression.

Aux barreaux d’argent, les solitaires encore tendaient les mains, les lèvres, heurtaient leurs fronts, leurs soupirs rauques, leurs yeux de feu.

La forme du savant ne remua point toute une heure, insensible aux plaintes des torturés. Soudain il poussa un cri de joie, et quitta le trône pour se précipiter vers l’issue.

« — Il a trouvé, dit Pythie. »

Au même moment toutes les grilles tournèrent sur leurs gonds devant les arcades ; et les solitaires surgirent vers les bras ouverts des femmes, vers les corps pantelants, et les seins meurtris. Mais, à peine dressés, ils trébuchèrent. Nul des femmes ni des hommes ne put franchir l’étroite avenue. Les corps s’abîmèrent sur les buissons de roses d’où les jaguars s’enfuirent. Un grand sanglot retentit encore. Le désir avait aboli la force de réaliser l’étreinte.

Doucement le plafond se divisa. Les deux parties de verre furent redressées. L’air s’évada en sifflant par la fente. Nous sortîmes.

Au dehors les phonographes proclamaient la miraculeuse découverte obtenue par le patient du XIIe groupe mathématique.

Un cortège de fête se forma aux carrefours des jardins.

Paul Adam