HEDDA GABLER Ibsen – LES INSURMONTABLES COULEURS DU CHAOS

 Henrik IBSEN
HEDDA GABLER
Drame en quatre actes
(1891)




Les insurmontables
couleurs du chaos

Hedda Gabler Norge Henrik Ibsen Affiche plakat picture



Hedda est avant tout cette femme insatisfaite, « horriblement lâche » (Acte II),  et perdue. En se perdant, elle est cette femme qui entraînera les autres dans la déchéance, « le ridicule et la bassesse atteignent comme une malédiction tout ce que j’ai touché » (Acte IV). Insatisfaite de n’avoir pas pu garder  Jørgen, insatisfaite de s’être mariée avec Tesman, insatisfaite de son voyage de noces, de sa vie, de ses amis. Quand Brack lui avoue qu’elle n’est pas heureuse dans le second acte, elle lui répond : « Mon Dieu ! Je ne sais pas pourquoi je serais heureuse. Pourriez-vous me le dire, vous ?…Vous y croyez donc aussi, à cette histoire de désir réalisé ? »



UNE CHOSE SIMPLEMENT RIDICULE
Hedda est une femme perdue, perdue dans les traverses de la vie : «  Oh ! Hedda, Hedda, comment as-tu pu te perdre ainsi ! » lâche Jørgen, Acte II, en parlant de son mariage avec Tesman.

Pourtant, elle aspire à une vie dans le monde, spirituelle, animée et gaie. Elle a, elle est,  tout le contraire. Elle se marie avec un être terne mais refuse la médiocrité de ce quotidien, les études mornes et ennuyeuses, l’absence des mondanités, la tristesse des lieux : « C’est dans ces misérables conditions qu’il me faut vivre maintenant. C’est cela qui rend la vie si navrante ! Une chose simplement ridicule ! » (Acte II)

Quand elle vivait avec Jørgen, le bonheur était différent. Il était caché, dans l’abstraction du monde. De vivre à côté. « Il me semble qu’il y avait quelque chose de beau, de séduisant, je dirais même de courageux dans cette intimité secrète dans cette camaraderie, dont personne ne se doutait. » (Acte II)



UN REFLET DE BEAUTE
Hedda est insatisfaite car profondément contradictoire. Elle veut de l’absolu mais veut vivre des mondanités. Elle ne désire que la beauté, « Voici maintenant que Jørgen a fait quelque chose de grand, où il y a un reflet de beauté » (Acte IV) et se marie avec Tesman.

Quand Hedda dans l’Acte II tire dans le ciel bleu avec son pistolet, c’est que les mots sont impuissants. Quand Hedda tire, c’est qu’elle souhaite depuis longtemps tuer cette vie qui l’assomme  et casser l’ennui du quotidien avec Tesman.  Mais quand Hedda regarde les nuages et l’infini, c’est pour fuir les yeux de taupes de son mari, rat de laboratoire, qui s’enferme un peu plus chaque jour dans des recherches infinies, pointilleuses et vaines : « Il n’a pas de plus grandes joies que de fouiller dans les bibliothèques, de passer des heures à copier des parchemins. Dieu sait quoi, enfin !… Mon cher juge, je me suis considérablement ennuyée

BOURREAU DE L’INDICIBLE
Hedda lance des mots et des appels à l’aide afin d’éloigner le chaos du drame qui s’entend déjà. La balle finale qui rentrera dans la tempe est celle qui vient de se perdre dans le ciel.

Les mots qui seront dits ne seront que des peines pour arriver au dénouement tragique. « Si par chaque mot nous remportons une victoire sur le néant, ce n’est que pour mieux en subir l’empire. Nous mourons en proportion des mots que nous jetons tout autour de nous… Ceux qui parlent n’ont pas de secrets. Et nous parlons tous. Nous nous trahissons, nous exhibons notre cœur ; bourreau de l’indicible, chacun s’acharne à détruire tous les mystères, en commençant par les siens. Et si nous rencontrons les autres, c’est pour nous avilir ensemble dans une course vers le vide… » (Cioran, Précis de Décomposition, Exégèse de la déchéance, Ed Gallimard)



UNE VOCATION : MOURIR D’ENNUI
Avant de mourir, Hedda s’installera au piano et après un court silence, « tout à coup on entend un air de danse endiablée » La musique pour ces mots qui ne passent plus. Elle meure à petit feu tout au long de la pièce. Sorte de Bovary norvégienne, Hedda meure d’ennui. « Il me semble souvent que je n’ai de vocation que pour une seule chose…mourir d’ennui ! » (Acte II)

Comme pour le tir au pistolet de l’Acte II avec Brack, « Trêve de ces plaisanteries-là, pour aujourd’hui ! »,  Tesman la désapprouve dans le dernier acte, en « se précipitant vers le rideau : – Voyons, ma chère Hedda, ne joue pas un d’air de danse ce soir ! Pense à tante Rina ! Pense aussi à Eilert ! »

CES CHOSES-LA NE SE FONT PAS !
Les mots, les armes, la musique, les non-dits, rien ne passe. Hedda est désormais décidée à faire quelque chose de sa vie : « dorénavant, je resterai tranquille (elle referme les rideaux). » Les rideaux de la pièce comme de la vie sont définitivement tombés. Contre les convenances qui par-dessous tout règnent. Les convenances qui ont le mot de la fin ; ce n’est même pas la tristesse qui emportent ses proches, mais la bienséance : « Mais, miséricorde de Dieu, ces choses-là ne se font pas ! » (Brack, Acte IV)

 

Henrik Ibsen Affiche Ecrivain Marat David pour Hedda Gabler



Ibsen dans cette pièce prend le temps d’expliquer en une page le décor des pièces. «Tentures sombres, massifs d’arbres jaunis, un piano, des étagères chargées de bibelots en terre cuite et en majolique, des bouquets de fleurs, des verres posés çà et là, d’épais tapis… »  
Le décor du drame est planté avec d’infinis détails, de multiples séparations qui permettront aux êtres d’évoluer suivant les intrigues et leur statut social. Mais comment s’habitent les espaces ? Comment s’opèrent les rencontres ?

LA VIE N’EST PAS LAMENTABLE MAIS RIDICULE  
Les rencontres ne se font jamais vraiment et les espaces isolent plutôt qu’ils ne protègent. Ibsen souligne dans ses notes sur la pièce que les « hommes et femmes n’appartiennent pas au même siècle ». Aussi, ne pourront-ils jamais communiquer vraiment. Et quand la rencontre se fait, elle fait long feu, elle loupe le coche. Ce n’est plus une question de niveau mais de décalage. « La vie n’est pas lamentable… La vie est ridicule… Et on ne peut la supporter » souligne Ibsen dans ses notes d’Hedda.

Quand Ibsen pose les cadres, les pleins, c’est pour mieux y installer un vide avec quelques objets à couleur de chaos. La chute vertigineuse après la lente ascension.

Comme Jørgen qui cherche les clés du monde et de la connaissance globale finira dans un cloaque infâme. « Le désespoir de H. L. [Lövborg] consiste en ce qu’il veut dominer le monde et ne peut se dominer lui-même. » (Notes d’Ibsen sur Hedda Gabler)

JE VEUX TOUT ET RESTER PURE
Comme l’enfant de Jørgen, porteur de la somme de la connaissance et de l’ambition, qui ne naîtra jamais. Comme le manuscrit révolutionnaire et novateur, accessible à tous, « à la portée de tout le monde », qui finira dans les flammes.

Comme Hedda dont « l’exigence fondamentale d’Hedda est : Je veux tout savoir, mais me garder pure ! … La pâle beauté, en apparence froide. Demande beaucoup à la vie et à la joie de vivre. » (Notes d’Ibsen) Qui trop embrasse, mal étreint. Qui veut le tout ne récolte que le néant.

L’IMPETUEUX BESOIN DE L’EXCES
Elle souhaite ce tout sans direction précise. Hedda est un bateau ivre à la dérive à trop vouloir naviguer. Témoin de ce monde qui passe sans y prendre sa part. Témoin qui voudrait vivre mais qui a perdu le mode d’emploi et la carte. « Le désespoir d’Hedda est de se dire qu’il existe sûrement tant de possibilités de bonheur dans le monde, mais qu’elle ne peut pas les discerner. C’est le manque d’un but dans la vie qui est son tourment. C’est toujours dans la proximité de Hedda que survient chez E. L. [Lövborg] l’impétueux besoin des excès. » (Notes d’Ibsen)

Les multiples détails posent un intérieur bourgeois qui servira de prison à Hedda qui n’en sortira plus. Déjà, dès l’ouverture de la pièce, la terre cuite comme des urnes funéraires, l’épaisseur des tapis comme des draps mortuaires, les bouquets de fleurs comme gerbes présentées au défunt, jusqu’à la nature jaunie, sentent la mort et l’étouffement.  

APLANIR LE CHEMIN
Comme le père tutélaire d’Hedda, le général, qui lui laisse en héritage le pistolet,  funeste présage, qui lui donnera la mort ou la délivrance.

Comme toujours dans Ibsen, les pièces et les espaces sont toujours délimités, compartimentés à l’image des êtres qui y circulent. Les êtres sont dans des enclos grillagés. Mademoiselle Juliane Tesman, la tante de Jørgen, utilise alors le vocabulaire des terrassiers : « Y a-t-il pour moi d’autres bonheur au monde que d’aplanir ton chemin ? Toi qui n’as eu ni père ni mère pour te chérir ! Il y a eu des heures noires, c’est vrai. Mais, grâce à Dieu, tu es arrivé, Jørgen ! » (Acte I)

ETERNELLEMENT AVEC LA MÊME PERSONNE
Les êtres sont classés par couches difficilement échangeables. Et il faut des efforts surhumains pour s’élever dans la société. Une fois dans une cette nouvelle strate, l’individu est déraciné, incomplet. D’imparfait à incomplet, l’individu est toujours tronqué d’une partie qu’il recherche en vain à reconquérir.

Hedda n’échappe pas à cette fatalité. Son désespoir c’est de s’être mariée avec Tesman. Lors de son voyage de noce, ce qui l’assomme c’est d’être face au choix qu’elle a fait. Elle s’est mise elle-même dans cette prison : « Toute une demi-année sans rencontrer âme qui vive de notre cercle intime ! …Personne à qui parler de nos petites affaires !…Et puis, ce qu’il y avait de plus insupportable, c’était…d’être toujours, éternellement, avec la même personne…J’ai dit : toujours, éternellement. » (Acte II)

L’EMOTION DANS LES PANTOUFLES
La séparation des personnages dans le temps. Jørgen se retrouve dans le passé, laborieux et soucieux de son petit confort et Eilert Løvborg dans la prospection, projeté dans le futur et l’anticipation. Le premier est ému de retrouver ses vieilles pantoufles comme s’il découvrait une des merveilles du monde. « C’est tante Rina qui me les as brodées dans son lit. Malade comme elle était ! Oh ! Tu ne sais pas tous les souvenirs qui s’y rattachent, à ces pantoufles. »

 Jørgen navigue dans les archives et dans le Moyen Âge à étudier « l’industrie domestique dans le Brabant ». Comme le souligne Mlle Tesman : « Ah oui ! Collectionner, mettre en ordre, tu t’y entends bien. » Sa lune de miel avec la belle Tesman s’est passée à étudier encore et encore jusqu’à ne plus voir l’ennuie qu’il procurait à sa jeune épouse : « Pense donc, tante ! Cette petite malle était toute bondée de notes et de copies. C’est incroyable, ce que j’ai trouvé de choses dans ces archives. De vieux documents, intéressants au plus haut point, et dont personne n’avait connaissance. – (Mlle Tesman) Oui, oui, Jørgen. Tu n’auras pas perdu ton temps, pendant ton voyage de noces. » (Acte I)
Eilert va publier un nouveau livre révolutionnaire. Déjà sa publication sur « la marche générale de la civilisation » montre qu’il est dans le mouvement.

NOUS NE NOUS ENTENDONS SUR RIEN
Le temps se décline aussi avec l’âge. Le mari de Madame Elvsted, par exemple, le préfet : « Il me semble qu’il doit être trop âgé pour toi. Il y a bien vingt ans de différence entre vous. » (à Hedda, Acte I) Mais cette différence n’est pas la plus terrible. Les êtres sont ensembles mais si différents qu’ils ne communiquent jamais : « Tout en lui est antipathique ! Nous n’avons pas une pensée en commun. Nous ne nous entendons sur rien, lui et moi. »

JE NE COÛTE PAS CHER
Les êtres sont là, fonctionnels, comme des parures ou des objets du quotidien : « Je lui suis utile, voilà tout. Et puis je ne coûte pas cher. »

La séparation marque les couples, comme Jørgen et sa femme Hedda, si différente. Comme Madame Elvsted et son mari. –« (Hedda) Il me semble qu’il doit être trop âgé pour toi. Il y a bien vingt ans de différence entre vous deux. » 

Mais toutes ces séparations sont vaines. Elles ne servent qu’à rendre juste vivable ce présent insensé. Le manuscrit de Jørgen que brûle Hedda sur la compréhension de notre futur est aussi à l’image de ce que donne l’homme : des grandes idées et des petites réalisations. Comme le souligne Ibsen dans ses notes : « Et alors, les deux sont assis devant le manuscrit qu’ils ne peuvent comprendre. Et la tante est avec eux. Quelle ironie sur l’effort humain vers le développement et le progrès. »

« Chacun de nous est né avec une dose de pureté, prédestinée à être corrompue par le commerce avec les hommes, par ce péché contre la solitude. » (Cioran, Précis de Décomposition, Exégèse de la déchéance, Ed. Gallimard)

Jacky Lavauzelle

Trad Moritz Prozor

Hedda Gabler Ibsen

 

 

UNE MAISON DE POUPEE Ibsen – LA METAMORHOSE DU MOINEAU

Henrik IBSEN
Une Maison de poupée
Et dukkehjem
(1879)





 Et dukkehjem Henrik Ibsen Une Maison de poupée

La METAMORHOSE
d
u MOINEAU

Dans ses notes d’Hedda Gebler, Ibsen notait que « hommes et femmes n’appartiennent pas au même siècle ». Nora ne sera jamais dans le même temps que son mari, l’avocat Torvald Helmer. Torvald, lui, reste dans un continuum temporel pendant les trois actes de la pièce. « Une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c’est une société d’hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d’un point de vue masculin » (Ibsen)



UN HOMME MORALEMENT PERDU
L’homme de la pièce, Torvald semble être un roc face à la fragile Nora. Inflexible, toujours égal. Il pense s’être fait seul et n’imagine pas une seconde que Nora l’a sauvé. Torvald est un homme avec toutes ses certitudes : « Torvald, avec son amour-propre d’homme, comme cela lui serait pénible ! Quelle humiliation que d’apprendre qu’il me devait quelque chose ! Cela aurait bouleversé tous nos rapports ; notre doux ménage, si heureux, ne serait plus ce qu’il est. » Il abhorre le mensonge et pense vivre dans un univers aseptisé où ses enfants pourraient grandir dans la Vérité Absolue, «  Krostad, pendant des années, a empoisonné ses propres enfants de son atmosphère de mensonge et de dissimulation. Voilà pourquoi je l’appelle un homme moralement perdu …Je ressens littéralement un malaise physique auprès de gens pareilsMa petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire irréprochable. Et moi je le suis et j’espère le rester tant que je garderai ma situation. » Torvald, un homme moralement incorruptible !

Ibsen Une Maison de poupée Munch Et Dukkehjem



TROIS TEMPORALITES
Trois actes, trois Nora, trois temporalités.

La première, la Nora du passé, de la tradition, de la soumission, la Nora enfant. Dans l’Acte II, une Nora du présent, dans l’inquiétude, voire la peur. Une dernière Nora qui se jette dans l’inconnu, forte, décidée, prenant son destin en main. Une Nora enfin adulte et maîtresse de sa destinée. Une Nora féministe ? Une Nora porteur des valeurs humanistes et d’égalité ?

Dans un intérieur bourgeois, Nora, héroïne ibsénienne, gracieuse et belle, toujours attirante et convoitée par les hommes qui gravitent autour de la pièce, ici Rank, le docteur. Magnifique oiseau domestiqué, une alouette, un écureuil, un « petit étourneau ». La vie est rythmée depuis des années aux rythmes des saisons. La vie tranquille sur des rails en ligne droite. Helmer, le moraliste bourgeois, la réprimande continuellement, gentiment, paternellement : « l’alouette ne doit pas traîner l’aile…Comment s’appelle l’oiseau qui gaspille sans cesse ?…Mon petit oiseau chanteur ne doit plus jamais faire. Un oiseau chanteur doit avoir le bec pur, pour pouvoir gazouiller juste…Jamais de fosses notes… Tu es une singulière petite personne ? Absolument comme ton père…L’argent coule entre tes doigts… »

Nora est soumise à son mari, totalement, corps et âme : « l’idée ne me viendrait pas de faire quelque chose qui te déplaiseJe ne veux penser qu’à toi



TU ES UNE ENFANT !
Nora n’est qu’une enfant aux yeux de son mari. Mais les autres la voient aussi ainsi. Son amie Kristine Linde : « Nora, Nora, à ton âge, tu n’es pas encore raisonnable ? À l’école tu étais une grande gaspilleuse… Mon Dieu, de petits ouvrages à la main, et des babioles de ce genre…Tu es une enfant, Nora. » Et Nora se sent bien dans ce rôle de femme attentionnée, attendant son mari dans une tenue agréable, « c’est si doux d’être coquette. »

Si heureuse et sereine dans son rôle de mère-enfant, que Kristine ne pense même pas qu’elle puisse avoir le moindre souci : « Comme c’est gentil à toi qui connais si peu les misères et les désagréments de la vie. »  C’est à ce moment qu’apparaît la « faille » de Nora qui comme le premier coup de la hache finira par réveiller l’arbre endormi depuis la nuit des temps. « Tu es comme les autres. Vous croyez tous que je suis bonne à rien de sérieux. » Avec l’emprunt pour sauver son mari, trop fier pour comprendre la portée de son geste, Nora va découvrir une nouvelle vision du monde. Elle pourrait prendre son destin en main : « Oh ! Souvent j’étais fatiguée, fatiguée ! Pourtant, c’était bien amusant de travailler pour gagner de l’argent. Il me semblait presque que j’étais un homme. »

Ibsen Henrik portrait par Eilif Peterssen 1895

QUOIQUE FEMME …
Ibsen brosse le portrait de nombreuses femmes de son époque, soumises par la naissance et par le mariage à l’homme : « Une femme mariée ne peut pas emprunter sans le consentement de son mariOn a un peu d’influence, je pense. Quoique femme, il n’est pas dit que… »




Le second acte montre une Nora inquiète et suppliante : « Avec quelle impatience je t’ai attendu…Que vas-tu faire ?…Il est temps encore…Jamais tu ne feras cela !…Tout plutôt que cela ! Du secours ! Un moyen…Le docteur Rank !… Tout au monde plutôt que cela ! »  Mais aussi consciente des enjeux.  Déjà, elle sait que la Nora soumise est morte et que l’heure du choix est venue : (à Anne-Marie, la bonne d’enfants) « Vois-tu, à l’avenir, je ne pourrai plus être si souvent avec eux… Crois-tu qu’ils oublieraient leur maman si elle s’en allait pour toujours ?»

TRENTE ET UNE HEURE A VIVRE
La soumission est encore là, mais l’esprit n’est plus le même. « Oui, Torvald le veut…Torvald a le grand talent de rendre la maison agréable et accueillante…Il veut que je sois à lui tout seul, comme il dit. » Mais Nora est lasse de ces imbroglios et fatiguée d’être découverte d’un moment à l’autre pour une faute commise de bonne foi. « Il faut que je sorte de cette affaire. Elle aussi s’est faite à mon insu. Il faut que ça finisse. »

Nora montre cette peur qu’elle finira par maîtriser avec une force rude presqu’inhumaine. Ces derniers mots de l’acte sont glaciaux, tout est déjà prêt, sa décision est prise : «  Il est cinq heures. D’ici minuit, sept heures. Puis vingt-quatre heures jusqu’à minuit prochain. Alors la tarentelle sera dansée. Vingt-quatre et sept ? J’ai trente et une heures à vivre. »

NON, NON, NON
Le dernier acte nous apporte une Nora décidée, sûre de son choix et de sa décision. Le premier mot qu’elle prononce lors de son entrée : « Non ». Pas une fois, mais trois.  Elle n’est plus la femme soumise mais volontaire. Elle se rebelle contre cette autorité tutélaire. « Non, non, non je ne veux pas rentrer : je veux remonter, je ne veux pas me retirer si tôt. »

Les amis ne voient encore rien. L’explication reste entre Nora et son mari. Alors que la bataille fait rage, Rank croit se retrouver dans le même havre ‘paradisiaque’ : « Le voici donc, ce foyer  si cher, si familier. Chez vous, c’est la paix et le bien-être, que vous êtes heureux ! »



AU MOINS, JE DOIS ESSAYER
Nora décide d’être libre afin de faire ses choix. Rester ce serait subir les mêmes privations et les mêmes obligations. « Je crois qu’avant tout je suis un être humain, au même titre que toi… ou au moins je dois essayer de le devenir. […] Mais je n’ai plus le moyen  de songer à ce que disent les hommes et à ce qu’on imprime dans les livres. Il faut que je me fasse moi-même des idées là-dessus, et que j’essaye de me rendre compte de tout. » Un homme sur deux est une femme, disait un slogan féministe. Nora veut simplement être libre. Dans ce sens, elle ne veut plus dépendre de quelqu’un, et être responsable. Pour cela, elle doit être l’égal d’Helmer. Et pour cela, elle doit faire le sacrifice suprême : quitter ses enfants qu’elle adore.

DE LA POUPEE DE PAPA A LA POUPEE DU MARI
Nora refuse le deal de son mari. Le second acte est passé par là. « J’ai soutenu une lutte violente pendant ces trois jours. » Quelque chose d’inéluctable s’est réveillée. Seul Helmer pense encore pouvoir revenir en arrière, rembobiner le film, et reprendre son « petit oiseau effarouché »

Mais Nora ne veut plus du rôle subalterne que les hommes lui octroient depuis sa naissance : « Quand j’étais chez papa, il m’exposait ses idées et je les partageais. Si j’en avais d’autres, je les cachais ? Il n’aurait pas aimé cela. Il m’appelait sa petite poupée et jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Puis je suis venue à toi…Je veux dire que, des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et ce goût je le partageais, ou bien je faisais semblant, je ne sais pas au juste…En jetant maintenant un regard en arrière, il me semble que j’ai vécu ici comme vivent les pauvres gens…au jour le jour. »

L’ÊTRE HUMAIN EN GENERAL
Nora est donc totalement féministe. Même si Ibsen voit le problème avec un angle plus large : « Je ne saurais même pas dire exactement ce qu’est le féminisme. J’y ai vu pour ma part une cause qui concerne l’être humain en général. […] Ma mission a été de peindre des caractères. […] J’ai toujours considéré que ma mission était d’élever le pays et d’amener le peuple à un niveau plus élevé. « 

Nous rejoignions Ibsen avec le slogan féministe : « À toutes celles qui savent que le monde sera féministe ou restera barbare » Nora, elle, a fait son choix !

Jacky Lavauzelle

Trad. Moritz Prozor
(norske Teater)

La Maison de Poupée Ibsen

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios (LAMEGO) L’ESCALIER INVISIBLE

LAMEGO (Portugal)

Santuário de Nossa Senhora
dos Remédios

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 3L’ESCALIER
INVISIBLE

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 2Moins de 150 kilomètres séparent le Sanctuaire de Notre Dame des Remèdes (Santuário de Nossa Senhora dos Remédios) de Lamego au Sanctuaire du bon Jésus du Mont (Santuário do Bom Jesus do Monte) à Braga. Deux styles monumentaux, néo-classiques et baroques. Les courbes et les lignes s’entremêlent pour donner une image de perfection et d’unité.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 1Mais de l’ensemble, des forêts, des chapelles, des fontaines et des sculptures, c’est l’escalier qui donne le ton. Avancer par graduation successive ; une marche après l’autre. C’est avancer vers le but mais pas de façon droite, de côté. Comme si nous devions nous éloigner un peu chaque fois en ne nous dirigeant pas directement vers la chapelle. C’est aussi faire le tour, en partant symboliquement vers le bois qui l’entoure. Les paliers successifs sont autant d’étapes qui permettent autant de reprendre le souffle, d’admirer les tableaux d’azulejos,  de contempler la ville à chaque fois dans un nouvel ensemble, en découvrant de nouveaux quartiers, que de réfléchir sur son ascension, sur le but de cet effort.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 13Ce que nous avons parcouru est plus visible que ce qui reste à parcourir, mais nous voyons le clocher toujours d’un peu plus près, qui attend imperturbablement. Pour chaque étape un instant, un moment de la journée où les arbres dessinent sur nous les contours d’ombres des statues tout autant que des frondaisons. Le sensible nous amène vers l’intelligible. « Tout ce que je regarde me regarde » (Gaston Bachelard, la poétique de la rêverie). Et quand nous arrivons, nous arrivons un peu plus près du soleil, un peu moins loin du savoir et  l’escalier s’efface alors, fantôme devenu inutile, comme s’il n’avait jamais existé, comme par enchantement ne laissant que le dessus décoratif qui embellit encore un peu plus la ville. C’est le temps alors du plein, du plein de ce soleil et de cette grappe abstraite et tellement présente qui envahissent la scène.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 1

 Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 10

En un sens, la beauté est déjà accessible. D’en bas. D’un avant l’ascension. Nous voyons une partie structurée et parfaite de l’ensemble, mais nous ne nous voyons pas. Nous ne voyons pas la ville. La chapelle se trouve suspendue au-dessus des blocs de pierre. Il nous manque alors la narration. L’aventure des mots de l’ascension qui s’ouvre sur nos maux qui seront donnés pour y trouver remèdes auprès de Nossa Senhora dos Remédios. Il nous manque le regard d’en haut, cette demande de prise de hauteur, de changement de point de vue. Cette demande de différence. Cette offre d’inversion. De la beauté à la foi, de la foi aux remèdes. La ville devient comme offerte à nos regards, à nous. Elle est posée-là dans l’attente d’une réponse qu’apporterait le silence des cimes.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 6Mais ce que nous découvrons vraiment c’est que le plus important c’est le chemin. L’Escalier. Il est ce qui provoque l’ascension. Il est ce qui en reste. En paraphrasant Merleau-Ponty sur ses propos relatifs au tableau, dans l’Oeil et l’Esprit, nous pourrions dire en parlant de l’Escalier : Je serai bien en peine de dire où est l’Escalier que je regarde. Car je ne le regarde pas comme on regarde une chose, je ne le fixe pas en son lieu, mon regard erre en lui comme dans les nimbes de l’Être, je vois selon ou avec lui plutôt que je ne le vois.

En fait, nous ne voyons pas les marches, nous ne voyons jamais ce qui compose l’Escalier. D’en haut ou d’en bas, il est invisible. Restent les sculptures. L’Escalier est suspendu dans les bois, comme la chapelle est suspendue dans le ciel.

Le fini est dans la suspension. Le fini est dans le vide.
Le plein est dans les airs.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 11

Lamego offre une au fil des azulejos bleus et charnels une teinte plus gaie, plus lumineuse qu’à Braga. L’ensemble ne se dévoilant jamais complétement à nos regards. Les paliers se succédant au rythme des découvertes des scènes bibliques.

Nous découvrons dans les escaliers de Lamego, cette évidente similitude avec les vignobles de porto en escaliers qui descendent quelques kilomètres au nord vers le Douro. Avec ce même soleil qui nous aveugle au-delà des vasques, des fontaines, des statues tournées fièrement vers la ville.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 5

Sur cette butte qui surplombe la ville basse, se tenait une chapelle consacrée à saint Etienne, Santo Estevão, protomartyr, premier martyr de la chrétienté. A l’origine sur la butte se tenait l’origine du culte des saints. Nous étions au XVe siècle. Le martyre de saint Etienne vient de la parole libre qu’il a eue auprès de l’assemblée du Sanhédrins et  qui lui valut la lapidation.

Saint Etienne fait partie de la première communauté chrétienne de Jérusalem. Il était un chef helléniste, un des Juifs de langue grecque de la diaspora, un des chefs qui sera le premier à quitter la ville pour répandre l’Evangile.  Accusé, avec certains de ses compagnons, d’avoir une attitude subversive vers la Torah et le Temple (cf. Actes des Apôtres 6, 8-15, 7, 54 -59 : « Etienne, plein de grâce et de force, opérait des prodiges et des miracles éclatants parmi les peuples. Or quelques membres de la synagogue dite des Affranchois, des Cyrénéens, des Alexandrins ainsi que des juifs de Cilicie et d’Asie, en vinrent à disputer avec lui : mais ils ne pouvaient tenir tête à sa sagesse et à l’Esprit qui inspirait ses paroles. Alors ils soudoyèrent des individus qui prétendirent l’avoir entendu des propos blasphématoires contre Moïse et contre Dieu. Ils ameutèrent ainsi le peuple, les anciens et les scribes qui accoururent, l’appréhendèrent et l’emmenèrent devant le Grand Conseil. Là, ils produisirent de faux-témoins… »Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 12

Si saint Etienne nous transporte dans les débuts du catholicisme, le XVe nous envoie aux temps des grandes découvertes, de Vasco de Gama et de Pedro Álvares Cabral.Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 7

Suite à l’achat par l’évêque de Lamego, Manuel de Noronha, celui-là même qui fit compléter la partie supérieure de la Sé Cathédrale de Lamego située en contre-bas, d’une image de la Vierge, commandée à Rome,  qui remédierait à tous les mots, il fallut construire une nouvelle chapelle au XVIe siècle. Puis vint deux siècles plus tard, la construction de l’escalier monumental au-dessus de la ville.

L’enveloppe architecturale court donc à travers les siècles et les époques. La construction de la chapelle a débuté en 1750, pour finir près de trente ans plus tard. Date à laquelle, 1777-1778 commença les travaux de l’escalier. Les travaux durèrent près d’un siècle et finirent en 1868, date à laquelle débuta par Dominique Barrière les travaux de l’ancienne et de la nouvelle sacristie.

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 4Architectes: António Mendes Coutinho (1750), Domingos Francisco Rente (1750) et Augusto Matos Cid (1880) ; la fontaine a été conçue par l’architecte Nicolau Nasoni (1691-1773).

Jacky Lavauzelle

Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 8Santuário de Nossa Senhora dos Remédios Lamego 9

 

MEKONG HOTEL : LE FLEUVE AUX MILLE FANTÔMES

Apichatpong Weerasethakul
อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล

MEKONG HOTEL
(2012)

 Apichatpong Weerasethakul Portrait

Le Fleuve aux
mille fantômes

affiche Mekonh hotel d'Apichatpong Weerasethakul

Mekong Hotel est un film inachevé, une oeuvre de réflexion sur un parcours, un cheminement. Un film d’une respiration où l’on répète, comme avec Chai Bhatana à la recherche de la bonne mesure, comme Apichatpong qui veut se remettre à un projet de film qu’il a abandonné depuis plusieurs années, Ecstasy Garden. Chai Bhatana en oublie jusqu’à la mélodie.

Apichatpong se retrouve comme Dante dans l’Enfer de la Divine Comédie (I,1) « Nel mezzo del cammin di nostra vita,  mi ritrovai per una selva oscura  » parce que la voie droite était perdue (smarrita). Et comme avec Dante, il va descendre symboliquement vers les mondes étranges des esprits et des fantômes.

La caméra est donc bloquée sous le flot des réflexions du réalisateur. Comme un trop plein qui avait besoin de ce film pour se déverser. Les idées submergent le film qui doit son salut et son sauvetage à la stabilité des images en plan fixe. La caméra prend ce qui passe, calme comme le Mékong. Nous sommes comme la pelleteuse au bord du Mékong, devant une tâche énorme, les inondations sur le delta, avec des moyens dérisoires.

LA MEMOIRE ET L’OUBLI
Le film pose déjà le problème de la mémoire et de l’oubli. Que reste-t-il à ce nouveau film après des années d’attente ? Que reste-t-il de l’amour que se porte le couple formé par Tong et Phon ? Que reste-t-il comme envies à la mère après six cents années d’errance ? Que reste-t-il des combats contre les communistes d’alors ? Que reste-t-il à dire aujourd’hui à dire dans ce monde, et de ce monde, qui se pâme devant des starlettes de cinéma ?

Apichatpong Weerasethakul,  อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล, pose sa caméra dans la province du nord-est dans l’Isan, à Nong Khai, หนองคาย, là où passe la ligne ferroviaire reliant les deux capitales des deux pays, Bangkok et Vientiane, là où passent les réfugiés, là où errent les âmes des défunts et celles des vivants, ces âmes  prêtent à partir dans de nouvelles vies jusqu’aux Philippines ou dans la peau d’un insecte.

LA ROUTE DE L’AMITIE ?
La caméra se pose un peu à l’est, à quelques kilomètres de Vientiane, avant de passer le pont de la frontière, le Thanon Mittraphap, ถนน มิตรภาพ, cette « Route de l’Amitié ». Nous ne prendrons pas, à l’évidence, cette route.

Nous sommes à la frontière. La frontière entre les laotiens et les thaïlandais, entre les morts et les vivants. Entre les cannibales et les esprits. Ceux qui viennent et ceux qui partent. Ce lieu est chargé de l’histoire des deux pays, des immigrations successives, de la lutte contre les communistes. « – Les Laotiens sont venus lorsque la frontière a été fermée. Ils sont venus ici et puis ils ont été détenus au poste de police. Mais les postes de police…- Ils ont émigré ici ? – Oui, mais les postes de police étaient bondés. Un fonds a été créé pour construire un camp de réfugiés. Ils ont établi une liste. Chaque réfugié avait un dossier et recevait une pièce d’identité. Les tribus montagnardes ont été séparées des Laotiens. Ils pouvaient déposer une demande d’asile dans un pays tiers. Ce n’était pas facile. Certains ont échoué au test de langue et n’ont pas pu partir… »

PLONGENT LES FANTÔMES
A côté de la frontière, l’appartement semble le lieu clos, hermétiquement. Personne ne quittera l’hôtel. Seuls les fantômes vaquent de-ci de-là. Plongent les fantômes, naviguent les jets-ski.

Apichatpong refuse le moindre esthétisme. La vue proposée n’est même pas belle, ni grandiose, ni cinématographique. Les lieux non plus. Tout au plus, une fausse statue grecque et deux ou trois palmiers en pot. L’image n’est même pas lumineuse, presque sombre, presque close, un rien fantomatique…

Nous ne verrons jamais le parc de Sala Kéo Kou ou de Phu Phra Bat, nous ne verrons pas ce que voient les touristes ou les autochtones de passage, ni Bouddha offert à Phra sai ni le marché de Tha Sadej. Pas plus que le pont qui enjambe le Mékong. L’image sera tenue par les propos rapportés et par la même musique de Chai Bhatana, lancinante, sans être triste, avec sa guitare.

La caméra restera immobile constamment. La caméra regarde fixement l’autre rive, comme une autre terre.  Fixée sur la surface lisse du Mékong, dans cet hôtel-bateau, le Thai-Lao, qui semble plonger dans le fleuve. Pendant une heure,  la caméra scrutera inlassablement comme si quelque chose devait apparaître, émerger de ce liquide plat.

TU ETAIS UN POB
Mais le passage se fait. Ce sont les âmes qui circulent, indéfiniment. Il y a celles qui sombrent, sans jamais pouvoir remonter, « Mon âme errante a été condamnée à rester sous l’eau. Il faisait sombre et froid. Je ne savais pas que tu étais un fantôme, un pob ». Il y a celles qui attendent dans l’eau, au bord de l’eau.

Il y a la mère de Phon, qui erre depuis 600 ans déjà et qui est lasse. « – Phon, est-ce ton âme errante ? – Oui – Tu te souviens encore de moi ? Oui, je me souviens. Je me sens triste. Je ne suis pas sûr… de continuer à t’aimer. C’était il y a longtemps. – Mais, au bord de la rivière, tu as dit que tu m’aimais. -Maintenant, je suis marié. J’ai des enfants. Je suis vieux, maintenant. Je perds la mémoire. – Crois-moi, Masato. Ne t’en va pas. – Je veux rentrer chez moi. – Ne t’en vas pas, je t’en prie. Tu m’entends, Masato ? – Je sais, je vais renaître cheval. Et sous plusieurs formes d’insectes. Je ne sais pas combien de temps ça prend…avant de redevenir humain. Je vais naître garçon aux Philippines. Et je sais que tu me suivras toujours. – Pourquoi ne t’arrêtes-tu pas, alors ? – Je ne peux pas, pour la même raison que toi. – Que poursuis-tu ? »
LES POB MANGENT LES HUMAINS ET LE BETAIL
C’est l’eau qui porte ici, qui maîtrise. Sous l’apparence du calme et de la quiétude, l’odeur du sang se fait sentir « – L’eau n’écoute pas – Qui écoute-t-elle ? -Méfiez-vous les enfants, l’eau va rentrer par votre bouche. – Comment vous en sortiez-vous ? – L’eau va rentrer dans votre plaie. »

Passent les pob, fantôme du Mékong. Les phi-pob (ผี Phi Fantôme) terrifiant nagent dans les eaux calmes et dévorent les entrailles. Ils suivent les êtres et non les lieux. « Les entrailles du chien ont été dévorées par un pob, un fantôme. Comme dans un film projeté en plein air, dans un temple…  Tante Jen m’a dit que les pob mangeaient les humains et le bétail. » Parfois, les habitants se débarrassent de fantôme, voire de pob, devenus trop encombrants. D’autres fantômes circulent, le Phi-grasue par exemple, plus attiré par le sang que par les entrailles. Mais de ces monstres-là, le film ne les aborde pas.

De l’Altaï, d’où naît le Mékong, jusqu’aux plaines de Bangkok, les terres sont inondées. Ce lieu qui semble si dépendant du fleuve devient un refuge pour ces millions d’habitants touchés. Ce refuge entre les morts et les vivants. Entre les vivants et les réfugiés. Entre les morts et les âmes errantes.

JE NE SUIS PAS UN ÊTRE HUMAIN, JE SUIS DESOLEE
Les Pob sont partout autour des vivants. Les fantômes glissent autour des vivants. La mère Jenira, Jenjira Pongpas, est un pob qui hante les abords du fleuve, elle s’en excuse auprès de sa fille : « Ma fille, je suis désolée…Je sais, je ne suis pas un être humain. Mais je ne pouvais pas te le dire. J’avais honte. Je t’en prie, pardonne-moi. » Les pob sont là ; ils peuvent être attrapés : « – Tu vas nager aujourd’hui ? – Non. Le courant est trop fort. Tu viens avec moi ? – Non, je ne sais pas nager. – Tu peux t’agripper à mon dos. – Ça va me faire encore plus peur… C’est quoi ce pot en terre ? – C’est pour enfermer l’esprit du pob, rappelle-toi, il a mangé le chien. – Il a été béni ? – Oui, par un moine. Mais il faut le bénir de nouveau. »

TU PEUX OUBLIER MON NOM, PAS MON VISAGE
Quand Phon rencontre Tong, ça pourrait ressembler à une rencontre ordinaire sur une terrasse. La jeune fille et le riche planteur de bananes. Mais cette rencontre est une longue histoire qui dure depuis des siècles. Les deux s’aiment, même si l’amour que porte Tong semble s’émousser. Il en oublie son nom. « Tu peux oublier mon nom, mais pas mon visage. »

La mère c’est l’Histoire. Un passé que ne comprennent plus les enfants. « L’armée nous a inculqué l’amour de la nation, de la communauté. C’était incroyable. Nous étions entraînés comme de vrais soldats. On nous a donné des fusils et montré comment les charger… Le M-16 avait un fort recul. L’effet était si brusque que je tombais à la renverse. On s’est bien amusés. Je n’avais pas peur. Durant ces deux, trois mois. Nous devions aimer notre nation, notre village et nous-mêmes. Pour protéger, j’étais prête à tuer. Ils nous ont entraînés tous les jours jusqu’à ce que l’on soit endoctrinés. »

LE PROGRAMME ECONOMIQUE D’AUTOSUFFISANCE
Et dans cette histoire, Apichatpong, tel un pob dans les eaux calmes de son film ; lance sa critique. Tant auprès des instances suprêmes : « – Ils adorent la princesse, celle-ci, pas les autres. Ils accrochent son portrait dans chaque ruelle. Ils disent qu’elle est leur sauveur. Elle reçoit beaucoup de dons. Elle donne beaucoup de sa personne, pas comme les autres. – Tu l’as déjà vue ? – Non, je n’étais pas là quand elle est venue. – Qu’est-ce qu’elle a visité ? – Notre village – Pour quoi faire ? – Elle est venue voir comment allaient les villageois. – Une excursion – Oui, en quelque sorte. Pour superviser le Programme économique d’autosuffisance.  Nous ne cultivions aucun légume, ni rien de ce genre. Mais nous ne faisons ces cultures que lorsque la princesse vient. Quand elle s’en va, le poisson se transforme en salade épicée. – Elle vient souvent ? Et les autres ? – Pas tant que ça. Elle est la seule. – Tu ne veux pas la rencontrer – Non. Ça ne me dit rien. – Et ta maman ? – Non, nous étions à Bangkok et nous avons regardé les infos. Et nous avons vu grand-mère au premier rang. Si admirative. – Les vieux sont comme ça. Lorsque la famille royale est en visite… Mais ta génération adore les stars de cinéma. » Que sur le courage des hautes autorités dans la gestion des inondations de Bangkok : « – Je lui ai dit d’économiser sur son salaire pour venir jusqu’ici en bus. Elle ferait mieux de venir ici puisqu’on ne peut pas prédire le niveau de l’eau. Son petit ami ne peut pas venir. – Non, la banque est toujours ouverte. Les banques ne sont pas autorisées à fermer. – Qui est autorisé à partir ? – C’est la banque qui décide. Le Premier ministre a annoncé un congé. Mais cela dépend des sociétés, elles décident ou non de fermer. -lls devraient fermer. – Certaines personnes devront rester à leur poste.- Les hauts fonctionnaires peuvent partir, ont-ils dit.- Tout Bangkok sera inondé. Les barrages vont être détruits ici et là. Combien de sacs de sable ont-ils demandés ? Un million. Où vont-ils les trouver ? »

LA VIE REPREND
 » – Un arbre flottant émerge. Puis un second. Un troisième et un quatrième. Et ainsi de suite. Les racines s’étirent à l’air libre. Les détails sont plus visibles. –
Certaines feuilles reprennent forme comme deux âmes errantes en train de se reconstruire…leurs univers. Une rivière apparaît dans le jardin. – Le Mékong prend sa source dans un pays lointain. – Dans les montagnes de l’Altaï ? –On dirait un enfant sur le jet-ski là-bas ?
Tu en as déjà fait ? –Oui. Avec mon premier copain. Non, pas le premier. Laisse-moi compter. Le troisième. Ils ont longé un seul côté de la rivière. – Au large de l’île de Samui avec mon frère. Ça me faisait agréablement mal au cul. (rires) »

L’arbre revit, alors qu’il n’a plus de terre autour des racines. Le Mékong revit avec ces enfants sur les jets-ski qui dessinent des lignes et des vagues sur cette surface restait plane pendant une heure. Les rires fusent enfin. La caméra sur un long plan qu’adore Apichatong s’éteint. La vie est là. Les Pob dorment enfin.

 

Jacky Lavauzelle

Thaïlande ประเทศไทย
Acteurs
Jenjira Pongpas : Jenira, La mère, le pob,

Sakda Kaewbuadee : Sakda, Tong, Masato
Apichatpong Weerasethakul, le réalisateur

Maiyatan Techaparn,
Chai Bhatana, le guitariste
Chatchai Suban

Musique  de Chai Bhatana

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LE CHEF DE NOBUNAGA : LA CUISINE COMME ART MARTIAL

MANGA 漫画
LE CHEF DE NOBUNAGA
信長のシェフ
(2011)漫画 Manga

 LA CUISINE comme
ART MARTIAL

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v3

Scénario de Mitsuru Nishimura
西村ミツル

Dessin de KajikawaTakurô
梶川卓郎

Traduction Fabien Nabban

Komikku éditions 2014

Le Chef de Nobunaga se classe dans la catégorie des mangas. Il en a les traits, le  « ga  画 », le dessin. Mais il est loin de l’à-peu-près, du sans but que désigne le man  漫 », l’involontaire, la caricature. C’est grâce au travail de précision et d’orfèvre de Mitsuru Nishimura  西村ミツル, le scénariste. Une recherche autant sur l’époque Sengoku, que sur les mets culinaires et leurs évolutions à travers le Japon du XVe à nos jours. Quant au dessin, celui de Kajikawa Takurô    梶川卓郎, il respecte, il est vrai, plus la technique « au fil de l’idée » ; et l’idée  vient de Nishimura, qui donne la saveur à la BD. Le dessin a un grain de folie et prend des libertés quand Ken est au fourneau et que lui aussi prend des risques.

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v2

Celui qui deviendra le Chef, sous-entendu le Chef-cuisinier,  のシェフ no shefu, de Nobunaga, Ken vient de notre époque. Ken ケン chute de notre époque à l’an II de l’Ere Eiroku, en 1568, dans l’ancienne capitale du Japon, Kyōto, 京都(miyako 都, La capitale). Une ère de 12 ans où régnait l’empereur  Ōgimachi-tennō 正親町天皇.

LA PERIODE DES ROYAUMES COMBATTANTS
Cette ère fait partie de l’époque Sengoku 戦国時代, sengoku-jidai, littéralement la période des Royaumes combattants, à cause de son instabilité et des guerres incessantes entre le milieu du XVe et la fin du XVIe.

Il s’agit d’une œuvre sur l’intégration dans une société hostile, en guerre, si différente. Ken dispose de deux atouts : la langue et la mémoire de la cuisine. La violence est présente partout et ce dès les premières images. La cuisine sera un moteur puissant pour s’infiltrer dans cette société et adoucir les cœurs.  Pour adoucir le feu du piment de ces âmes, notre héros va la diluer dans les casseroles pendues encore dans sa mémoire.

KEN, TU NE DOIS PAS MOURIR !
Quand Ken arrive sur Kyōto, il se trouve avec un autre homme, la bouche en sang. La tête de Ken est enturbannée avec un bandeau ensanglanté. Ken a perdu la mémoire. Est-il dans un rêve suite au choc qu’il a reçu sur la tête ? Se retrouve-t-il dans un nouvel espace-temps ? Des soldats les poursuivent et tuent celui qui l’accompagnait.  Il faut agir. En mourant son compagnon, dans un râle, lâche cette injonction : « Ken, tu ne dois pas mourir ! » Ce sera son obsession. Il lui faut survivre, coûte que coûte.

Sa mémoire n’a retenu qu’une chose : la cuisine (Cuisiner 料理人 Ryōrijin). Ce sera sa seule arme pour survivre dans cette époque. Mieux qu’une arme, il s’en servira pour survivre, sauver sa peau, soutenir les guerriers pendant les affrontements, convaincre et séduire. Avec cette arme, Ken va pouvoir trouver la vérité. Les autres montreront leur vraie nature.

Mori Ranmaru-Utagawa Kuniyoshi-ca 1850-from_TAIHEIKI_EIYUDENTU NE ME TUERAS PAS !
Dans les Mille et une nuits, le Sultan Shahryar, « le grand roi » avait décidé de tuer toutes les femmes qu’il épouserait, et ce dès le lendemain matin, afin de se venger d’une infidélité. La sublime fille de son vizir, Shéhérazade, ne doit sa survie qu’aux histoires passionnantes qu’elle raconte tous les soirs. Ce sont les mots qui la sauvent.

UN DUEL DE CUISINE
Dans notre histoire, c’est la cuisine qui sauve Ken des mains d’Obunaga Oda 織田信長, le tyran d’Owari (la province d’Owari  尾張国, Owari no kuni). « Tu ne me tueras donc pas, car je sais que tu as encore des choses à tirer de moi. »Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v1 
Quand Obunaga le prend à son service, cela commence avec un « duel de cuisine », « sur le champ de bataille, les guerriers jouent constamment leur vie. En restant tout le temps à l’abri du danger dans ce château, les cuisiniers peuvent aussi perdre leur motivation. » Obunaga sait déjà que la cuisine de Ken a des pouvoirs. Il souhaite le pousser à ses derniers retranchements et donner ce qu’il a de meilleur.

ENTRE LA SENSATION
ET LA CONSCIENCE
Ken, c’est qu’il ne s’appuie pas sur le langage des plats et sur les habitudes. Rien que le nom d’un plat élaboré nous fait saliver. Une belle présentation d’un plat permet déjà d’anticiper les plaisirs à venir. Ken innove sur tous les plans : nouveaux mets, nouvelles présentations. Bergson le disait en ces termes : « Quand je mange un mets réputé exquis, le nom qu’il porte, gros de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger effort d’attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emmagasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. » (Essai sur les données immédiates de la conscience, Les deux aspects du Moi)

KEN ET JEAN-BAPTISTE DU PARFUM
Mitsuru Nishimura et KajikawaTakurô  nous propose une itinéraire initiatique du goût dans l’époque Sengoku autant pour découvrir cette période que pour mieux comprendre la nôtre. Dans la volonté de Ken de survivre tout en recherchant la perfection suprême nous nous retrouvons dans ce désir d’absolu avec une maîtrise totale de son art que l’on peut retrouver au niveau olfactif dans l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille, le héros du Parfum de Patrick Süskind, sans toutefois le côté abominable de ce personnage. Ken, lui, est toujours sous contrôle, en pleine maîtrise de son art, même dans les moments forts de sa création, jusqu’à en faire un véritable art de la guerre, un art martial par excellence.

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v41er repas
UJIMARU (anguille, aujourd’hui UNAGIウナギ) Le premier repas que prépare Ken, cuit au sel et au poireau (RIKI リーキ)et comme accompagnement des radis japonais séchés (Les radis blanc japonais ou DAÏKON 大根) et assaisonnés avec du Miso (味噌), la pâte fermentée salée.  L’anguille sera préparée sans sauce soja. Précisions sur la manière de cuisiner l’anguille : « A l’époque Sengoku, l’anguille n’était pas encore ouverte dans la longueur mais simplement découpée en tranches que l’on plantait sur des brochettes et que l’on cuisait dans les braises du foyer. Ce nom lui vient de sa ressemblance avec la tige de jonc que l’on trouve dans les marais. » La cuisson est dite en Kabayaki, 蒲焼, « grillé ».

Second plat
Le manjū  饅頭avec du canard grillé ; des gâteaux ronds et blancs. Ici, ils ne sont pas cuisinés avec des haricots mais avec du riz grillé. « Tu sens bien le bouillon de canard qui a pénétré dans le riz grillé … J’en ai jamais mangé d’aussi bons de ma vie !! »)

Troisième plat
Un « Rôti de canard colvert à la purée de kakiカーキ , accompagné de sa fricassée de champignons sauvages (Yasei kinoko  野生キノコ) et de châtaignes (Chesunatto チェスナット )»
Le canard (Ahiru アヒル) salé puis flambé au saké(酒, sake ou nihonshu日本酒,  alcool japonais ). « Puis on fait sauter les châtaignes et les champignons dans la graisse de canard. On réalise ensuite une purée de kakis, on coupe enfin la viande qui a reposé. » Cela rappelle, chez nous, les magrets de canards flambés au cognac aux pommes et aux pruneaux. La forme occidentale de la présentation choque les spectateurs. Nobunaga lâche un sourire de contentement. C’est gagné : « C’était non…Extrêmement bon ! Grandiose !! »Luís Fróis discutant avec Oda Nobunaga

Quatrième plat
Non rassasié, il lui demande de réaliser un autre plat. Une idée vient de ce que l’on raconte sur Nobunaga, qu’il se contenterait de manger, impatient d’aller au combat, un « Yusuke debout ». Il va donc feindre le simple qui engendrera le complexe. Une sorte de Cheval de Troie. Faire en sorte qu’à l’étonnement succède le ravissement. Ars est celare artem, L’art consiste à dissimuler l’art. L’enveloppe sera donc celle du Yusuke, « un plat très simple composé de riz mélangé à de l’eau chaude. »  La simplicité offense Nobunaga qui sort son sabre, avant de découvrir les richesses contenues dans cette simple boule de riz. Le résultat met notre seigneur au comble de la joie, « Hum, quels arômes !! Je dois l’avouer, là encore, je n’ai jamais goûté un tel délice. » Ken montre qu’un tel plat, non seulement est goûteux, mais pratique, notamment lors des combats, « c’est donc facile à emporter sur le champ de bataille tout en étant bien plus nutritif et rapide à préparer qu’un simple Yuzuke…Je dirais même que c’est du quasi instantané. » Si Bellum se ipsum alet, la guerre se nourrit d’elle-même, il ne faut pas oublier de nourrir les soldats. Et si Dulce et decorum est pro patria mori, s’il est doux et beau de mourir pour la patrie, il est encore plus doux de mourir avec le ventre rassasié.

Le chef de Nobunaga Sc Nishimura Dessin Kajikawa Ed Komikku Ed 2014 v5Le cinquième repas
Il commencera avec le second chapitre et une visite du marché de Kanô, 加納城, Kanō-jō,  « au pied du château de Gifu », construit au milieu du XVe siècle justement. Le nom de Gifu, 岐阜市, fut donné par Nobunaga où il vécut neuf années. Ken découvre tous les mets qui manquent pour son plat : la pomme de terre, ジャガイモ Jagaimo, « ce légume entre pour la première fois au Japon aux alentours de l’an 1600 par le biais des hollandais qui en apportèrent de Jakarta, ou la patate douce, 山芋  Yamaimo,  « la culture au Japon commence durant l’Ere Edo, 江戸時代, Edo jidai, 1603-1867 ». Il devra se contenter de poireau, リーキ Rīki , et de bardane, ゴボウGobō. Et avec ce peu faire des choses extraordinaires. Adde parvum parvo magnus acervus erit, ajoute peu à peu et tu auras beaucoup. Le repas sera à préparer pour deux « barbares du Sud », Nanban 南蛮, autrement dit des occidentaux, portugais, espagnols ou hollandais, en l’espèce deux jésuites, dont le célèbre Luís Fróis, un des premiers japonologue et profond admirateur de la société japonaise de l’époque, auteur d’une Histoire du Japon et qui mourut à Nagasaki長崎市 en 1597.

Les Nanban sont à différencier des occidentaux venant de Russie, les Kōmō 紅毛, les « cheveux rouges ».

Pour notre jésuite portugais, Ken va travailler le plat national de son pays natal, la morue, la bacalhau, タラ, Tara. Il va aller à la source même du plaisir gustatif, l’enfance, jusqu’à la vie intra-utérine. Il s’agit alors de ne pas perdre la face devant cet étranger que l’on nomme barbare, mais que l’on sait cultivé et raffiné. « Ken, si tu te loupes aujourd’hui, ta mort ne suffirait pas à compenser les dégâts que cela entraînerait… ». Nous sommes sur une épreuve beaucoup plus engageante que la précédente et qui dépasse la mort. Il va encore reproduire une cuisine, visuellement, que Nobunaga, nommera de « simplette » : « potage de morue séchée, feuille de radis japonais et racines de lotus. » Il a réalisé une Caldo Verde, une soupe verte, originaire du Minho, au nord-est du Portugal, « Entre douro et minho », un plat d’entrée incontournable, été comme hiver. Luís Fróis s’effondre de plaisir. La coquille est brisée. « Quand bien même notre allure et la forme de notre visage diffèrent, le ‘cœur’ des hommes reste finalement le même. »  

Après cette crise de nostalgie, de réelle saudade portugaise, Luís Fróis, en parlant avec Ken, évoque le même désir et la même force, ne jamais abandonner. Nobunaga découvre le véritable Luís Fróis, « ses sentiments ont l’air plus sincères. »

Dans ce cinquième repas, Ken à partir des Confeito, les confits, sorte de sucre candy, et les faire éclore. Les confeito ont donné les kompeitō 金平糖. Dans des gestes fougueux et aériens, Ken les fait revenir avec de l’eau et fouette magistralement la mixture. Il réussit alors une sorte de barbe à papa filamenteux et cotonneux à souhait. Le résultat est sans appel, Luís Fróis et Nabunaga ont la même expression de bonheur sur deux cases où ils se font face. « Ça fond à l’instant même où on le pose sur la langue. »

Oda Nobunaga à Choko-jiLe sixième repas
Nous découvrons de nouveaux protagonistes. Il s’agit en fait de Mori Ranmaru  森 蘭丸né Mori Nagasada 森 長定, fils de Mori Yoshinari森 可成, mort en 1570, « dit Sanza l’Assaillant », une véritable montagne, une forêt, 森Mori . « Ranmaru et ses jeunes frères meurent le 21 juin 1582 en défendant leur maître, Nobunaga Oda, au cours de l’incident du Honnō-ji à Kyōto » (Wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Mori_Ranmaru) Ken est alors dans la forêt à la recherche de truffes, トリュフ Toryufu. La réponse est toujours la même. En présence de Nobunaga, Mori Yoshinari et de son père, le plaisir, sans savoir si les propos viennent de l’un ou de l’autre, pour dire s’il y a consensus, est évident et immédiat, rien qu’avec les fragrances des épices : « Quelle richesse et douceur dans les arômes ! »

Le septième repas
La guerre est déclarée et les hommes partent au front. Ils sont mal alimentés et leurs forces déclinent vite. La nourriture semble ne pas préoccuper les seigneurs. Ken va donc constituer quelque chose de simple à faire, mais de délicieux et qui tiennent longtemps. « Dans cette casserole, vous avez du poisson séché émietté ainsi que du Kombu et du poireau. » Le kombu 昆布est une algue noire qui justement à partir du XIVe sut être déshydratée afin d’être conservée plus longtemps. Ken nous fait même un cours de diététique appliquée, digne d’un publicitaire : « et grâce aux vitamines B1 et B2 présentes dans le Kombu, l’efficacité des protéines est encore renforcée… » Le résultat donnera une « soupe rafraîchissante »

Le final sera donnée par la richesse de la nature du Japon de l’époque : « de la réglisse, de la yamamomo ( 山桃  Les fraises chinoises), des plantes caméléons…les plantes comestibles sont nombreuses…La nature de cette époque est réellement opulente. »

Il utilisera sa casserole immense, « Les casseroles sont mes armes à moi ! » avait-il dit en partant au combat, comme un bouclier pour sauver des vies et les protéger des flèches ennemies. Il restera aussi à l’arrière afin de les stimuler notamment avec des graines de Matatabi 木天蓼, ou herbe-aux-chats, sorte de liane proche du kiwi, les fruits sont aussi utilisés pour faire de l’alcool liquoreux. Et à cette femme qui s’enfuit apeurée avec ses enfants, il lui offrira des fruits de lyciet, « cela va régénérer vos forces. » Les fruits du lyciet sont maintenant connus de tous sous le nom de baies de goji.

Nous restons donc sur notre faim, mais la vie de Ken continue, il pourra continuer de créer de nouvelles recettes. Comme le dit le grand chef Eric Frechon « c’est très frustrant pour un cuisinier de ne pas avoir la possibilité de créer. Je voulais m’exprimer plus. »

Jacky Lavauzelle

 

SUN-KEN ROCK : LES GRAPHISMES DE L’ÂME

MANGA 漫画
Catégorie Seinen 青年漫画

SUN-KEN ROCK 1
サンケンロック  

(2006)

漫画 Manga

Scénario & Dessin : BOICHI
Traduction et adaptation Arnaud Delage
Bamboo Edition

   LES GRAPHISMES
D
E L’ÂME

Affiche Sun-Ken Rock 1 Boitchi Images BAMBOO Edition 2008 Quatrième Ed

Notre héros japonais, Ken, tombe amoureux de Yumin, une jeune coréenne. Yumin est décidée de retourner dans son pays pour devenir agent de police. Ken fait exactement le chemin inverse du créateur, scénariste et dessinateur, Boitchi, venu de Corée pour s’installer au Japon. Il catapulte immédiatement la narration dans les failles de notre époque. La perte d’une famille à 16 ans, « je n’avais plus rien ».  Les milieux interlopes de Séoul. Les petites frappes locales. La prostitution et les rackets.

SPEAR ! SPEAR !!
Les corps sont alors happés par le sol, souvent les épaules voutées et la tête baissée. Les corps se relèvent par le trait rageur qui tente de s’opposer aux lois de la gravité. Et dans les combats, les corps s’envolent, supranaturels. Après un Spear, « cri poussé par les catcheurs », dans le quartier de Suwon, dans le grand combat du livre I, Chang do-helin s’écrit : « C’est.. .C’est pas possible…personne ne peut sauter aussi haut !! »

ARMANI PLUTÔT QUE VALENTINO
Le premier mot qui permet le mieux de définir le dessin de Boitchi est la puissance, puissance graphique associée à l’énergie narrative. Le dessin déborde du pathos et s’hypertrophie en conséquence, jusqu’à anesthésier ce reste de sensibilité qui reste lové au cœur de Ken. Si bien que l’on pense parfois que le dessin réussit à aliéner le trait de Boitchi. Les cases se heurtent et poussent un autre style devenu en une case évanescent. Le trait est dans l’instantané. Une pensée, une émotion, un style, un dessin, une case. Il y a donc des centaines de Ken et, presque, jamais le même. Le costume, un Valentino, plutôt qu’un Armani, le « nec plus ultra pour le combat », parce que « extrêmement léger…ce qui convient parfaitement à mon style de combat. »

L’ÂME DOMINE LA LIGNE
Le code classique narratif vole en éclat. Les images ne sont pas liées aux personnages, mais à l’histoire, aux sentiments des personnages. Le manga devient donc une lecture de l’âme. Boitchi dispose d’une palette graphique à l’infini. Du dessin schématique enfantin au dessin au graphisme parfaitement photographique. Il nous propose une balade dans l’évolution des styles et des formes toujours en relation avec le ressenti des personnages.

Le manga prend une architecture qui se bâtit avec des formes multiples, n’ayant aucune réserve pour opposer deux dessins au graphisme diamétralement opposé. C’est le langage émotionnel qui parle et qui soumet le graphisme. C’est l’âme qui domine la ligne. La raison des personnages dépasse et submerge la raison esthétique. « La beauté d’un tableau réside, non dans la beauté visuelle, mais dans la beauté du raisonnement qu’il sollicite » (John Ruskin).

NE PAS SE BATTRE SANS RAISON VALABLE
NI DESSINER SANS RAISON VALABLE
Ainsi la ligne est élastique. Nous retrouvons des expressions des dessins animés de Tex Avery, avec des yeux qui sortent, totalement exorbités. Boitchi  s’éloigne aussi vite du réalisme qu’il s’en approche. Boitchi est un idéaliste dans son dessin comme Ken dans sa vie. « Plus question de se battre sans raison valable !…Je ne veux pas d’un type qui attaque ses adversaires en traître… »

Le dessin est donc transparent. Il n’existe que comme prolongation des états d’âme. L’énergie passe directement et facilite une lecture globalisante en évitant la surenchère d’explications. La place est à l’image d’abord, puisque dans l’image il y a tout, ou presque. L’image est comme en apesanteur, libérée de ses accroches que sont les explications inutiles.

PRÊT A TOUT POUR FAIRE UN BON MANGA
C’est l’efficacité et l’imagination qui priment. Comme pour les combats. Il faut faire sa place dans le monde impitoyable des mangas. L’important est de faire mouche. Il faut donc toucher et ne pas esquiver. Il y a de l’urgence dans le dessin de Boitchi, de la fulgurance. Les scènes de combat sont des explosions graphiques. Il faut aller au-devant, au-dedans. Rentrer dans la chair et dans les cranes. Boitchi plonge dans l’histoire avec cette immédiateté et cette proximité. Il semble nous dire comme Proudhon : «Je sais ce que c’est que la misère, j’y ai vécu. » il met ainsi le paquet dès le premier volet de la série. Comme Boitchi photographié à la fin prenant tous les risques au-dessus d’un immeuble appuyé à des tuyaux dans le vide : « Eh oui, je suis prêt à tout pour pouvoir faire un bon manga. » Il rejoint ainsi Lamennais, dans son Esquisse d’une philosophie : « Les artistes doivent descendre au fond des entrailles de la société, recueillir en eux-mêmes la vie qui y palpite…La religion de l’avenir projette ses premières lueurs sur le genre humain en attente et sur ses futures destinées : l’artiste doit en être le prophète. » Boitchi est un des prophètes apocalyptique de notre société.

ETAT = MAFIA
Ainsi sa vision de l’Etat comparée à une mafia. Juste un différentiel dans la taille. La finalité est la même. Le pouvoir et la coercition pour les réfractaires. Le chef mafieux des gundals coréens à Ken, qui souhaite rentrer dans le corps de police coréen : « Gang, Etat, entreprise monopolistique… tout ça, c’est du pareil au même, tu sais. Et la ressemblance est particulièrement frappante quand on compare le fonctionnement d’un gang et d’un Etat. Un Etat possède une sphère d’influence exclusive qui regroupe deux choses : un territoire et une population. Afin qu’aucun élément ne pénètre dans sa sphère, il est prêt à utiliser la force si besoin est. Recourir à la force pour défendre son territoire est la première caractéristique commune entre un gang et un Etat… pour moi, un Etat a tout du parfait gang à ses débuts… »

Comme la vie en complète mutation, le dessin se transforme et mène la barque. Les Ken sont embarqués dans la frénésie de la mafia coréenne. L’histoire va vite sans savoir du dessin ou de l’intrigue qui mène le bal entre subtilité et charge émotionnelle.

 Jacky Lavauzelle

LES PLUS BELLES CHANSONS DU CHILI – Las mejores canciones chilenas


CHILE

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BETO CUEVAS
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