LES AMANTS DU CAPRICORNE-HITCHCOCK

Alfred HITCHCOCK

LES AMANTS DU CAPRICORNE (1950)

les Couleurs du Capricorne

LES AMANTS DU CAPRICORNE (1950) Artgitato Alfred HITCHCOCK, les Couleurs du Capricorne

Contrairement à ce que dit le jeune Charles, « il y en a pour tous les goûts, la couleur importe peu », les couleurs parlent de l’origine, du rang, des états d’âme et des passions. Dans ce nouveau pays où la discrétion est reine et où l’ «  on dit qu’il est de mauvais goût de poser trop de questions », nous poserons quelques affirmations colorées.

  • LE ROUGE ET LE BLANC

Le film s’ouvre après la scène des forçats sur la parade militaire en l’honneur de la prise de fonction du nouveau gouverneur (Cécil Parker). Tous les soldats, le drapeau et le Gouverneur sont en rouge et blanc, symboles du pouvoir en place, de l’autorité. Le film se terminera par le départ de Charles Adare (Michael Wilding) avec sur le quai Henrietta Flusky (Ingrid Bergman) dans une robe rouge et blanche à côté du drapeau : c’est elle maintenant qui a pris le pouvoir, mais sur ses sentiments, elle sera devenue maîtresse d’elle-même, son mal-être est loin déjà.

Entre temps, nous retrouverons le rouge par deux fois. Une avec le vin qui révulse Henrietta avant qu’elle comprenne que celui-ci est empoisonné et qu’il la détruit à petit feu. Une autre fois avec le rubis que cache Charles dans ses mains avant la scène du bal. Le rouge du vin symbolise la vie qui coule ainsi que le rubis, emblème du bonheur. Mais les deux sont pour le moment inaccessibles. Le vin est souillé par le poison que Milly (Margaret Leighton) y fait couler ; le rubis reste dans les mains de Sam Flusky (Joseph Cotten), derrière son dos quand Henrietta et Charles se moquent de l’effet que ferait cette parure lors du bal («Des rubis ? Vous voudriez qu’on traite votre femme d’arbre de noël », « Il a raison, des rubis jureraient sur cette robe »). Le bonheur n’est pas encore de la partie ; ce poing qui se referme sur la parure annonce déjà la tension qui va exploser au bal et ensuite dans la maison de Charles avec la mort de son cheval, et le coup de fusil lors de la dispute avec Charles.

  • LE MAUVE

La couleur intermédiaire, le mauve, habillera Henrietta, notamment avec Charles (le châle, la peau, le ciel et la couleur des murs). La passion est là, mais tempérée par la proximité de Sam. La tempérance aussi parce qu’elle aime ces deux hommes. Elle aura sa tenue rose-violette lors du repas où naturellement elle se placera au milieu de la table, entre les deux hommes.

  • LE VERT ET LE GRIS

Quand Charles arrive en Australie, il est revêtu d’une redingote verte, signe de son Irlande natale (« Fixer les yeux sur les verts et les pourpres de votre terre natale ») et de son origine noble. Sa première rencontre avec Sam Flusky, riche terrien et ancien forçat, lui aussi d’origine irlandaise les oppose déjà. Michael Wilding : redingote verte et chapeau gris ; Joseph Cotten : chapeau vert et redingote grise. On retrouve l’origine dans le vert, mais la large redingote de Charles montre la prééminence de son rang.

  • LE NOIR ET LE BLANC

C’est l’opposition entre la blancheur angélique d’un amour d’enfance et la noirceur démoniaque de l’amour vengeance. C’est l’opposition entre Henrietta et Milly, « cette harpie ». Quand Milly pensera qu’il est temps de prendre la place d’Henrietta, elle changera de robe et en prendra une bleue très claire. Elle se sentira prête à s’asseoir en face de lui et enfin de pouvoir parler d’égal à égal avec son ancien maître. Le noir ne la cache plus. Quand Milly parle, dans sa longue tirade de la jalousie, des deux amants : « Pourtant, il est étonnant que sa seigneurie se laisse conduire dans sa voiture en pleine obscurité et là-bas toutes les lumières… »

  • LES COULEURS DE MINYAGO YUGILLA

Le domaine de Charles, le Minyago Yugilla, « Pourquoi pleures-tu ? » sert de respiration au récit. Il a toujours une couleur qui annonce la suite du récit. Bleu sombre, la première fois, il s’oppose à la blancheur de la maison blanche du gouverneur ou à celle de la Banque. Il montre la tension déjà qui y règne et le poids du passé. Le cocher ne s’y trompe pas : « je n’aime pas ce domaine, ça paraît respectable, mais il y a quelque chose d’inquiétant ». Le ciel lourd, les orages et les éclairs annonceront aussi le climat qui règne dans la demeure.

 Jacky Lavauzelle

 

HITCHCOCK : LE PETIT DETAIL QUI TUE

Alfred HITCHCOCK

 LE PETIT DETAIL QUI TUE

Alfred Hitchcock Le Petit Détail qui tue Artgitato

Alfred Hitchcock est un perfectionniste. Un amoureux des détails. A être un détail lui-même, le premier, en se fondant dans une des scènes. Là, c’est le clin d’œil. Le moindre détail a, ou aura  son importance. Les traces d’une fourchette sur une table blanche dans la Maison du Docteur Edwardes, un portrait malencontreusement déposé à côté du téléphone dans Mais qui a tué Harry, les mains trop blanches qui peuvent trahir dans Correspondant 17, le petit sifflement des 39 marches, etc.

LA PUCE A L’OREILLE

Le détail est le combustible du thriller. C’est ce petit quelque chose qui fera que le crime ne sera pas parfait. Mais presque parfait. Le petit détail qui enraillera le bon fonctionnement de la machine si bien huilée. Il est cette trace d’humanité, même chez le plus terrible criminel. Il est ce qui met la puce à l’oreille et qui relance l’action.

IL PULVERISE LES RECOLTES Là Où IL N’Y EN A PAS !

Pour cela, il doit être au départ, complétement insignifiant, puis prendre de l’ampleur. Imperceptiblement. Jusqu’à ne plus être un détail du tout, mais l’action-même. Le détail c’est le bruit de l’avion dans La Mort aux trousses. Une anomalie. Une bizarrerie. Quelque chose n’est pas là, comme il faut. Là, c’est le paysan qui le remarque «Bizarre cet avion ! Il pulvérise les récoltes là où il n’y en a pas ! » Personne d’autre n’aurait pu remarquer ça.

Dans Correspondant 17, Huntley Haverstock (Joël McCrea) s’aperçoit qu’un des moulins ne tourne pas dans le même sens. En fait, il envoie des signaux à l’avion dans le ciel. C’est là que se trouvent les criminels.

SAUTER D’UN DETAIL A L’AUTRE

Dans la Loi du silence  (1953), L’inspecteur Larrue (Karl Malden) discute avec le Père Logan (Montgomery Clift). Il souligne l’importance du détail, le rythme où l’on passe d’un détail à un autre : « Mais voyez-vous, dans une enquête criminelle, on saute toujours d’un détail à un autre. Peut-être que je saute trop brutalement pour vous. –Il est possible que je ne vous suive pas, vous sautez si rapidement, je ne sais suivre qu’une chose après l’autre – J’ai un esprit très méthodique – Moi aussi ! – La difficulté vient peut-être que nous ne voyons pas les choses du même point de vue. Vous ne croyez pas, Monsieur l’Abbé ? – C’est possible, je ne sais vraiment pas quel est votre point de vue ! »

NE PAS DISCUTER POUR DES DETAILS!

Le détail est essentiel donc, mais il peut vite virer au cauchemar, à l’obsession. Dans Les Enchaînés, Alexander Sebastan (Claude Rains) parle ainsi à sa mère (Madame Konstantin) : « Si nous commençons à discuter pour des détails, la vie serait intenable. »

MAIS NE PAS NEGLIGER LES PETITS DETAILS, SURTOUT PAS !

Parce que si nos enquêteurs aux regards aiguisés scrutent le moindre petit détail, nos criminels les aiment tout autant. Dans L’Ombre d’un doute (1943) L’oncle Charlie (Joseph Cotten), l’étrangleur des veuves joyeuses, à la banque de Santa Rosa : « Ah ! Les petits détails ! J’ai plaisir à voir que vous ne négligez aucun détail. Je leur accorde moi-même beaucoup d’importance. Il ne faut jamais rien négliger ! »

Jacky Lavauzelle

 

Alfred CAPUS – Notre Jeunesse – Comédie en quatre actes – 1904

ALFRED CAPUS

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Jacky Lavauzelle*******

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Alfred CAPUS
NOTRE JEUNESSE
Comédie en quatre actes
Jouée pour la première fois en 1904
Au Théâtre de la Comédie-Française

VERS L’ÂGE  DE LA RESIGNATION

Jacky Lavauzelle Alfred Capus Notre jeunesse Artgitato Baigneurs sur la plage de Trouville Eugène-Louis BOUDIN

 Jules Lemaître dans La Revue des Deux-Mondes souligne sur Alfred Capus que ses « sujets préférés, c’est la chasse à l’argent, mais considérée surtout chez ceux qui n’en ont pas ; c’est très simplement le mal qu’on a à gagner sa propre vie ; c’est la difficulté des débuts pour beaucoup de jeunes gens dans une société tout « industrialisée » et où la concurrence devient de jour en jour plus dure…

LE MONDE DES PROFESSIONS PARASITES
M. Capus connaît très bien le monde des bizarres professions parasites créées par ces nouvelles conditions sociales, le monde des coulissiers, des hommes d’affaires, des agents de publicité…Et il ne connaît pas moins bien la vie de la petite bourgeoisie, parisienne et provinciale. »

Dans Notre Jeunesse, Alfred Capus nous installe dans la grande bourgeoisie en villégiature à Trouville.  Lucien, un des personnages centraux,  a une entreprise qui vient de son père, Monsieur Briant. Il l’a sauvée de la banqueroute. Lucien est placé entre deux fortes personnalités : son père et sa femme Hélène.

NOUS SOMMES A LA VEILLE DE TRES GRAVES EVENEMENTS Dans le premier acte, nous retrouvons un tableau qui pourrait être un tableau de l’économie d’aujourd’hui. Nous sommes à l’orée du XXe siècle. Il parle à son ami Jacques Chartier, un bourgeois rentier : « Tu ne comptes donc pour rien les préoccupations de toutes sortes, l’incertitude du lendemain, tous les risques, tous les dangers de ma situation ? Nous sommes en pleine crise industrielle et commerciale…Oui, oui, ces mots-là ne signifient pas grand’ chose pur toi qui est oisif, qui vit dans un monde d’insouciance et de fantaisie…Tu es un consommateur, je suis un producteur…Pourvu qu’on te fournisse le luxe et le confortable dont tu as besoin, tu es tranquille et tu dis que tout est pour le mieux…Mais, moi, je suis obligé de te les fournir, je ne suis pas aussi rassuré…Je sais par les temps qui court, l’entreprise la plus florissante peut se trouver ruinée du jour au lendemain, par suite d’une grève, d’une catastrophe quelconque ou simplement de la concurrence étrangère…Nous sommes à la veille des très graves événements. »

Alfred Capus Analyse Jacky Lavauzelle

LES GREVES A REPETITION
Les débuts de ce siècle sont, en effet, bouleversés par les mouvements sociaux d’une ampleur exceptionnelle. Sont touchés les usines Schneider au Creusot, les usines de Saône-et-Loire, la Compagnie des Mines de Houilles de Blanzy, la grève des tullistes de Calais…dans l’espoir d’une grève générale. La loi du 30 mars 1900 de Millerand, la réforme du droit du travail, la journée de onze heures, réglemente la durée légale du travail et ouvre la voie à dix ans de modifications sociales et législatives, dix heures par jour et un maximum de soixante heures par semaine avec la loi de 1904…

IL NE MANQUAIT PLUS QU’UNE GREVE !
Dans le troisième acte, Monsieur Briant, le père de Lucien, doit rentrer à cause des mouvements sociaux qui agitent son entreprise : « Partons donc tranquillement et le plus tôt possible. D’autant plus que dans le courrier de ce matin, je trouve d’assez mauvaises nouvelles de là-bas…Bruits de grève…réclamations…Ma présence est nécessaire. En tout cas, moi je pars. – (Lucien) Et je vous accompagne, comme vous pensez…Ah ! il ne manquait plus qu’une grève !… – (M. Briant) Ne nous dissimulons pas que nous l’aurons un jour ou l’autre. – (Lucien) Quelle existence ! Et quel avenir !»

LA LOI FATALE
Mais nous sommes dans cette accélération des fusions des entreprises, des absorptions des petites par les grandes, dans la création des gros groupes, les premiers trusts voient le jour ; dans l’acte II : « – (Serquy) Vous serez absorbés tôt ou tard…Voyez-vous, la petite industrie doit se fondre dans la grande. C’est la loi fatale. Vendez-moi votre maison, je vous garde comme gérants, votre fils et vous. Vous ne risquerez plus rien et vous aurez autant de bénéfices. – (Monsieur Briant) Vous appelez ça un ‘trust’ aujourd’hui, je crois ? »

SE FAIRE DES OPINIONS RASSURANTES
Entre l’inquiétude des affaires, de ce qui deviendra la mondialisation capitaliste, le rentier Chartier oppose la confiance : « Un grand homme a dit : « ce qui émeut les hommes, ce n’est point les choses, mais leur opinion sur les choses. » Je tâche donc de me faire le plus possible des opinions rassurantes. »

Nous sommes dans les années qui suivent les premiers grands scandales politico-financiers. La Libre Parole relève en 1892 la corruption liée au Canal de Panama. Suivront les nombreuses affaires retentissantes, la banqueroute du banquier Oustric en 1929 avec la démission du ministre de la Justice, l’affaire Hanau en 1925, l’affaire Stavisky…

UN CARACTERE DE JEUNESSE
Les deux hommes s’opposent dans les affaires, dans leurs émotions et dans leurs caractères. C’est Lucien qui le précise le mieux : « Tu as toujours ton humeur d’autrefois, ton caractère de jeunesse. C’est ce que je t’envie le plus. Il y a des êtres qui communiquent pour ainsi dire de la frivolité à tous les événements où ils se mêlent. Tu es un de ces êtres-là. Moi, au contraire, tout ce qui m’arrive devient immédiatement grave, presque tragique…Aucune de mes aventures de jeune homme n’a bien fini : aucune ne m’a laissé un souvenir joyeux. »

Lucien ne croit pas si bien dire. Lucienne Gilard, qui arrive du village d’Espeuille à proximité de Limoges, une enfant naturelle, n’est autre que sa fille qu’il a eu dans sa jeunesse. Energique, désintéressée, elle recherche, non pas son père auprès duquel elle n’espère rien, mais l’ami de son père : Jacques Chartier.

Alfred Capus Jacky Lavauzelle

DES MILITANTES PLUS NOMBREUSES
Elle est une figure de l’indépendance féminine de son époque. En ces années 1900, le rôle de la femme commence à être reconnu. Les avancées sont modestes, mais notables. Depuis le rôle joué par Louise Michel en 1871, la création de l’Association pour les droits des femmes en 1870, le journal la Fronde, le Conseil National des Femmes Françaises, les militantes sont de plus en plus nombreuses venues de tous les horizons de la société française.

UN PEU A LA FACON DES HOMMES
Ainsi Lucienne est une femme de son temps et cherche à ne dépendre de personne, à être l’égale des hommes : « Mon rêve eût été à ce moment-là de choisir une de ces professions comme il y en a aujourd’hui pour les femmes qui n’ont pas de fortune. Une de mes camarades de pension, par exemple, est employée dans une imprimerie ; une autre est à la comptabilité d’une maison de banque. Je pensais que je pourrais trouver, moi aussi, une situation analogue, où, à la condition de travailler, on est indépendante un peu à la façon des hommes. Ce rêve-là, je le réaliserai peut-être un jour, je l’espère. » (Acte III)

UNE ECLATANTE REPUTATION D’HEROÏSME ET DE BEAUTE
Bien entendu, Alfred Capus place son histoire et ces héros dans une opposition des générations. C’était mieux avant, quoique. « Si quelqu’un ose insinuer que nos ancêtres ne valaient pas mieux que nous, on le traite de cerveau débile ou de mauvais citoyen ; et il faut aujourd’hui, pour louer ses semblables, plus d’audace qu’autrefois pour les flétrir. Eh bien ! moi, Monsieur Briant, je ne sais pas si notre époque laissera dans l’histoire une éclatante réputation d’héroïsme et de beauté, mais je la trouve, malgré ses tares et ses vices, plus cordiale et plus habitable que la vôtre. Nous n’avons plus certaines vertus que vous aviez, mais nous avons une sensibilité que vous n’aviez pas ; et nous sommes plus émus que vous par la souffrance, l’inégalité et la misère. » (Chartier à Monsieur Briant, Acte IV)… Audace, héroïsme, souffrance, misère ; nous ne sommes qu’à quelques années du début de la seconde guerre mondiale…

L’ÂGE DE LA RESIGNATION
Les générations ne se raccorderont pas complétement, mais Lucienne retrouvera son père in-extremis. Et la dernière vision sera sa découverte de son grand-père en partance sur le seuil de la maison. Il est l’heure de partir. Hélène penchée auparavant lui susurrait : « Nous vivrons précieusement les quelques années de santé et de force qui nous restent, et alors nous arriverons avec moins d’angoisse à l’âge de la résignation. » (Acte IV)

Jacky Lavauzelle

Jacky Lavauzelle Artgitato

THE PRIVATE AFFAIRS OF BEL AMI (LEWIN)








Albert LEWIN

THE PRIVATE AFFAIRS OF BEL AMI
1947

The Private Affairs of bel ami Jacky Lavauzelle

La Mobilité et le sens des lignes

Des cadres et des encadrements, des lignes de fuite et des lignes d’encerclement. La ligne plonge, elle renoue, elle emprisonne et elle divise. Des damiers, des fenêtres rayées, des lignes noires, des lignes blanches. C’est elle, la ligne, qui donne la mobilité du film. Les acteurs jouent avec elles ou contre elles. Souvent, ils s’en trouvent prisonniers.

  •  UN JEU DE DAMES
    OU UN JEU DE DUPES

Le film est rempli de damiers en noir et blanc. Petits ou gros. Au sol, sur les murs ou sur le plafond. Nous sommes dans l’espace du jeu, mais d’un jeu avec des règles précises. Dames ou échec. Les noirs contre les blancs. Les hommes ne sont pas libres, ils sont des pions que le destin déplace à son gré. La liberté est un sentiment éphémère donné par l’illusion de l’amour ou de l’argent. « J’ai de l’argent pour le reste de ma vie à condition que je meure demain »

 L’UNITE DU CERCLE
et LE POINTU DE LA LIGNE

Il y a d’abord un objet, puis un positionnement. La table, Guignol, le femme, le travail, la statue, par exemple. Qui de la statue ou de la femme en chair et en os a les plus belles mensurations ? La réponse, celle de Bel-Ami (George SANDERS) : « Je préfère la femme en chair et en os. L’avantage de la femme sur la statue, c’est sa mobilité. La statue, c’est à vous d’en faire le tour ! ». Il s’agit d’établir des courbes autour des courbes féminines. L’une englobant l’autre. Qui possède l’autre ? Est-ce l’araignée qui tisse sa toile et qui attrape ? Est-ce l’encerclement à l’indienne des chariots retournés ? Bel-Ami est un chasseur, un vrai, il préfère la proie mobile au faisan d’élevage. Il faut que ça bouge, que ça ne se donne pas. A la danseuse qui l’aborde dans la rue et qui veut prendre un verre avec lui, il montre un cheval à la fontaine.

ON DIT QU’IL SERA MINISTRE !

Le cercle unit. Quand Bel-Ami rencontre son vieil ami, Charles, c’est autour d’une table ronde qu’ils repensent à leurs vieux souvenirs de régiment du 6ème hussard et à leurs avenirs. La dame qui s’installe de force entre les deux amis coupe la fraternité, casse le cercle ; elle se fait immédiatement tancer et doit immédiatement quitter le cercle. Mais attention aux lignes, elles brisent les cercles, leur ôtent tout pouvoir. Pendant la soirée d’affaires avec les responsables du journal, le repas se fait autour d’une table carrée. La scène dans le fiacre annonce la séparation entre Bel-Ami et Clotilde de Marelle (Angela LANSBURY). Elle lui demande s’il est amoureux. De Madeleine (Ann DVORAK) ? « Certainement pas ! – De quelqu’un d’autre ? – Oui – Menteur ! ». Lui, en noir, est associé avec elle, en blanc, par le cercle que forme le chapeau. Mais ils sont séparés par les couleurs. Il est question d’un autre cercle, d’un anneau, sensé joindre les amants. Bel-Ami a remarqué le jeu, « elle fait toujours plisser son anneau, comme si ce n’était que du provisoire ; elle doit avoir des vues sur un député…On dit qu’il sera ministre. Et elle a des ambitions ». La ligne que représente le doigt casse la signification première du lien.

UN HOMME AMOUREUX
DEVIENT IDIOT ET DANGEREUX !

L’énorme  fenêtre ronde qui trône dans la maison des Forestier marque une demeure unie, un couple fort. Des lignes droites l’entourent mais ne le pénètrent pas. Le cœur du foyer est protégé des attaques incessantes et répétées de l’extérieur. Elle résiste. « Un homme amoureux devient idiot et dangereux. Comme un chien qui mord sans prévenir. Je cesse toute relation avec lui jusqu’à ce que la maladie soit passée ».

 DES LIGNES DE FORCES
AUX LIGNES DE FRONT

Des lignes de forces. L’un repousse l’autre. Comme des aimants. L’un rentre et l’autre sort. Mouvement entre Bel-Ami et Laroche-Mathieu : « Il se trouve qu’on m’attend souvent avec joie, car mon arrivée donne le signal du départ de Laroche-Mathieu ».

Des lignes de front. Bel-Ami se bat. Il est là contre tous. Il veut sa revanche. Une conquête est nécessaire, essentielle. Sinon, c’est la mort. Chacun prend position. « Tu n’imagines pas ce que Paris signifie pour un provincial tel que moi. C’est une sorte de paradis. J’ai engagé un combat : un homme face à une grande ville. Il me faut conquérir ou être conquis ». Dans ce monde aux cloisonnements stricts, il se sait conquérant mais aussi prisonnier. Quand il écrit son premier article, il est désespéré, il ne maîtrise plus son destin, il le subit. Il jette son gilet et se retrouve en maillot rayé de forçat. L’écriture ne viendra pas. Il est à la peine. Le petit diable qui tire la langue veille sur sa créature. Les mots que donne le pianiste aveugle lors de la soirée sont tranchants : «  Guignol, il frappe qui s’oppose à lui. Et je pense que celui qui s’adonne au mal n’est plus un homme libre. Il est la marionnette du diable. Celui qui n’est pas la foi n’est qu’une marionnette »

 

  •  DES GROUPES EN LIGNES
    QUI S’OPPOSENT ET SE SUPERPOSENT

Un groupe s’oppose à l’autre, ou le domine. Il est une ligne au-dessus. Les femmes aux hommes. Sauf Bel-Ami qui se place en lien, qui trace une transversale. Il flatte, il saisit la femme. Charles Forestier (John CARRADINE) le souligne : « Tu plais aux femmes, profites-en. A Paris, elles peuvent être utiles ». Il prend les femmes par la taille des sentiments, les rehausse pour mieux les noyer. Bel-Ami voyant la fille des Walter descendre l’escalier : « Une jeune fille a monté l’escalier, une jeune femme en descend ». Les enfants énervent les parents, ils leur montre leur immobilité : « Ma fille me donne parfois le tournis », « mes parents imaginent qu’on peut m’enfermer. Nous ne sommes pas nées comme nos grands-mères pour nourrir des canaris et broder ».  Les femmes et les enfants sont néanmoins tous sous l’emprise des hommes. « Il n’y a pas que les jeunes qui souffrent de la censure. Je suis veuve et j’ai une fille de quatre ans. J’ai une envie folle de me déguiser en petite bonne et de danser à la Reine-Blanche ». Il n’y a que Madame Forestier qui échappe à ce cloisonnement. Elle affirme et s’affirme. Attend l’amour, mais ne veut à aucun moment laisser sa liberté.

  •  « DE LA MESURE
    AVANT TOUTE CHOSE »

Des lignes, des cercles, des positions. Donc des calculs et des mesures. Connaître où l’on est. Savoir où on va. « Je l’ai fait faire aux dimensions. J’ai mesuré ton étui pour y mettre mon portrait afin que tu penses à moi, quand nous sommes séparés. Mais comment ferais-je pour te mesurer ? Qui me donnera les dimensions de ton cœur ? » .

  •  DES LIGNES, PARFOIS, S
    ONT A TRACER

Mais dans ce monde, il ya les lignes qui englobent, celles qui sont faites et celles qui sont à faire. « Paris ne s’ouvre pas comme une huitre ! Moi aussi j’ai besoin d’un bâton pour me frayer un chemin ». Pour avancer, il faut voir loin, établir des ponts, jeter des lianes. Il n’y a pas de hasard. Tout se lit, se lie, se conquière. « Le hasard nous a réuni à la porte » dit-elle. – « Le destin, peut-être » répond-ilMme Walter est malheureuse dans son couple. Bel-Ami le voit immédiatement : « Mme Walter tricote trop vite, elle est nerveuse. » Les lignes des baguettes s’accélèrent, se croisent. C’est un duel intime qui se joue déjà dans la pelote de laine.

Jacky Lavauzelle

SOUMISSION HOUELLEBECQ : EUROPE, ANNEE ZERO

Michel HOUELLEBECQ
CRITIQUE

SOUMISSION
2015

Soumission Michel Houellebecq Artgitato Jacky Lavauzelle

EUROPE,

ANNÉE ZERO

« L‘imagination est une bien belle chose ; elle permet de prêter aux gens des idées encore plus sottes que celles qu’ils ont eues sans doute. » Cette citation que l’on retrouve dans les Croquis Parisiens de Joris-Karl Huysmans éclaire tout-à-fait les énormités que l’on retrouve sur Houellebecq, dans la suite de « Madame Bovary, c’est moi ! » Du moins, auraient-ils de l’imagination. Mais, paraît-il, certains batraciens n’en seraient pas, non plus, totalement dépourvus. Nous les entendons clâmer que le livre va trop loin, eux qui n’ont rien vu arriver, ni le 11 septembre, ni les krachs boursiers, ni la chute du mur… Rien… « Les journalistes avaient une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu’ils ne comprennent pas » souligne notre héros dans Soumission. C’est dire.

Il n’y a pas, pour autant, de fumées sans feu. Dans un de ses éditos dans Charlie Hebdo (n°913 du 16 décembre 2009), Bernard Maris rapporte les propos de Yazid Sebag, Commissaire à la Diversité et à l’Egalité des chances, qui « demande « d’accepter qu’elle (la France) est aussi un pays musulman« , qui se positionne « sur le refus d’une loi sur la burqa, et le regret à peine dissimulé de la loi sur le voile. » Et de poursuivre, Bernard Maris, pas Yazid Sebag, « mais qu’on sorte la religion des têtes ! Et le braillard des minarets, dans les pays musulmans, est là pour clouer la religion dans les têtes. »



Il n’y a pas de fumées sans feu, comme le souligne l’ensemble des médias : à Toulouse : « Les plus radicaux des islamistes peuvent se mêler aux musulmans modérés qui pratiquent leur culte à Toulouse, dans les quartiers d’Empalot, Bagatelle, les Izards. «Le quartier du Mirail est plutôt proche des Frères musulmans», estime Boris. Un islam réputé plutôt rigoriste. Chaque vendredi après-midi, le parking de Basso-Cambo se remplit. Les voitures débordent sur les ronds-points avoisinants. Des centaines de fidèles sont là pour la prière. » (La Dépêche du Midi, 24 septembre 2014). Le politologue Gilles Kepel, dans une enquête sur les jeunes de Montfermeil et Clichy-sous-Bois : » le grand récit fondateur de la France moderne selon lequel la nation était toujours capable d’intégrer a été mis à mal. La colère et l’islam se sont développés partout où la République a échoué.« …

C’est le paradoxe de ne nos peuples. Être arrivé à tant de libertés individuelles et risquer tout perdre aussitôt. « Oui, dit Cyprien dans En Ménage de Huysman, c’est amusant d’allumer des paradoxes, mais il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés et ratent ! On ne rit plus alors. » Le voile s’est posé sur les caricatures, sur le rire, sur les femmes, sur la joie de vivre. Tout est devenu trop sérieux !

Mais revenons sur notre livre d’anticipation.

 Mais, avant la polémique, avant les thématiques politico-religieuses, nous sommes dans la littérature. Et, comme pour chaque livre de Houellebecq, il y a d’abord le plaisir. Le plaisir de la lecture fluide. Une lecture de notre époque, comme avec les grands naturalistes. Une lecture qui couvre les siècles en revenant sur cette fin du XIXe. Le curseur se grippe. Une histoire s’achève. Une tentative de comprendre en prenant le recul de l’histoire. De notre littérature. Une autre arrive. Une puissance à la Zola mêlant sciences, politiques, économie, philosophie et toute la prose de notre quotidien. Soumission est une somme. Un tractactus-thélogico-politico-philosophique. Un vrai Houellebecq en somme, avec ce qu’il faut d’érotisme et d’humour. Soumission est un plaisir et un coup de vent dans la nombreuse production soporifique, pléthorique et anesthésiée. Une œuvre qui respire. Un livre qui parle de nous. Enfin.

 Notre héros est un homme soumis. Apolitique, mais soumis. Il est d’abord soumis par les autres, soumis par son corps, soumis par son sexe. Il se soumettra enfin pour retrouver son siège à l’université Paris III en se soumettant au nouveau pouvoir politico-religieux en place en se convertissant à l’Islam, الإسلام, qui désigne une « soumission » volontaire, une allégeance à Dieu.



Il trouve sa vie peu intéressante, « j’aimais prendre le métro un peu avant sept heures, me donner l’illusion fugitive d’appartenir à la ‘France qui se lève tôt… » Plus d’une fois, il voudrait crier, « cette vie est intolérable ! » comme Folantin dans A Vau-l’eau.

 » Le monde qui pendant des siècles avait été en jeu, est devenu une caricature. » (André François)  Mais le jeu est fini. La France aussi. L’Europe se transforme et une mutation s’amorce, la Belgique, des « nouvelles coalitions » en Angleterre, en Allemagne … Le temps des caricatures aussi est fini. Le temps du droit au blasphème aussi…




La grande Europe sera faite, mais dans une autre direction. Plus au sud. Mohammed Ben Abbes s’en occupe. Seuls les pseudos intellectuels parisiens s’en étonnent, n’ayant rien vu venir, pensant si fort que l’Europe c’est la France + l’Allemagne, que la France c’est Paris, et que Paris c’est eux, encore étonnés de la fulgurance des événements, s’associant, en trainant en peu les pieds, afin de s’associer à la Fraternité Musulmane, faisant reculer toutes les idées de laïcités, de liberté, et d’égalité, du droit des femmes plusieurs siècles en arrière. Toutes ces valeurs effacées en une élection. « La contemplation du cul des femmes, minime consolation rêveuse, était elle aussi devenue impossible. »



 En effet, ce nouveau siècle qui débute voit ressurgir des débats sur la religion que connurent nos aînés, fin XIXe, début XXe avec le catholicisme, la place de l’église, la laïcité. A cette époque Charlie Hebdo n’existait pas. Nous avions l’Assiette au beurre, cent fois plus violente et assassine envers les catholiques, le Grelot, le Chambard, le Libertaire ou La Voix du peuple. Rien que çaLe personnage de Houellebecq n’était pas encore converti à l’Islam que Huysmans faisait le pas et entrait en religion Catholique.

Le sujet est digne d’intérêt. Plus que cela, il est pour tout homme, le problème essentiel, celui de nos valeurs. 

Notre héros suit le parcours huysmanien : Marthe, histoire d’une fille (1876) écrit avec du panache et de l’audace correspond à sa thèse sur Huysmans lui-même. Les Croquis parisiens (1880), En ménage (1881), A Vau-l’eau (1882), A Rebours (1884) correspond à sa vie parisienne comme professeur universitaire. La nouvelle Sac à dos dépeint sa vie solitaire et ennuyeuse.  Suivra En Rade, cette évasion qui, pour notre héros, correspond à la fuite vers le Lot, la ville de Martel et le site de Rocamadour. Suivront La Cathédrale (1903) et les Routes de Lourdes (1906), la conversion et l’aboutissement.

Tim disait « un portrait n’est bon que s’il contient une pincée de caricature. Une caricature n’est bonne que si elle contient une pincée de tendresse. » C’est ce que Houellebecq apporte avec cette âme humaine pantelante, presque sans histoires, chancelante dans une existence terne et morne. Apolitique, notre héros suivra le vent de l’histoire. La mort, pensée un instant fait place à la soumission, une autre soumission.



Le vert de l’Islam habille enfin les couleurs de l’Europe aux rythmes des conversions qui s’accélèrent. Nous revoyons Jacques, dans En Rade de Huysmans : « Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles, semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert. »

Jacky Lavauzelle

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SOUMISSION HOUELLEBECQ

LA FILLE AUX ALLUMETTES (Kaurismäki)

AKI KAURISMÄKI
LA FILLE AUX ALLUMETTES

KATI OUTINEN, UNE IRIS PRISONNIERE DE LA TERRE

LA FILLE AUX ALLUMETTES d’Aki Kaurismäki

« Le malheur est l’état poétique par excellence » (Cioran, Le Crépuscule des pensées)

  • L’HISTOIRE, L’AVENTURE ET LA PASSION

C’est une citation d’Angélique qui ouvre le film. Une citation à contre-pieds du sentimentalisme de la série : « Ils doivent être morts de froids et de faims au milieu de la forêt ». Presque lugubre. Le noir aussi est dans le rose. L’histoire, l’aventure et la passion : ce sont les trois piliers des Angélique. Mais Iris, elle n’a ni histoires, ni aventures et pas de passion non plus.

  • IRIS, UN FANTÔME DANS LA NUIT FINLANDAISE

Avec son grand manteau blanc, son visage presque translucide, Iris va dans la ville. Elle n’est pas laide, mais elle ne brille pas. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’elle devienne vivante, visible. Elle est là et personne ne la voit. Le blanc sur fond noir n’y suffit pas. « Mais bientôt sur pieds, tout ce grand corps évolue à l’étroit parmi le pavois utile à toutes hauteurs des carrés blancs de linge » (Francis Ponge, la Jeune mère). Au bal, les plus jeunes, les plus vieilles trouvent un cavalier. Elle, non. Et les verres s’entassent sous le banc. Iris, n’existe pas, parce qu’elle est triste. « La tristesse est l’indéfinissable qui s’interpose entre moi et la vie. Et comme l’indéfinissable est une approximation fragile de l’infini… » (Cioran, Le Crépuscule des pensées). Les hommes autour veulent du fini, du concret. Elle n’a déjà plus accès à la vie.

    • OU SONT LES VIVANTS ?

La machine que l’on voit dans la scierie, coupe et transforme des arbres majestueux de la forêt en de petites et identiques allumettes. La majesté vivante de la nature fragmentée en de millions d’unités identiques. La force est là qui plie et qui casse. Qui lisse. Un long tapis blanc de bois sort comme la langue de la machine. L’être humain, pas moins que les autres, est formaté. Tous, vont et viennent, seuls. Chacun est devenu une petite allumette qui tient dans cette boite qu’est la ville. Les mots sont rares et souvent sans phrases : « à boire ! » « Mange ! » « Des glaçons ! » « Hello ! – C’est pour quoi ?- On peut se voir ?». Il vaut presque mieux. Quand la phrase se forme, ça donne : « Prépare-toi à te débarrasser du têtard » « Si tu t’imagines qu’il y a quelque chose entre nous, tu te trompes ; rien ne me touche moins que ton affection. Fiche le camp ! »

    • LA VILLE, L’USINE, LA MAISON

La ville enferme l’individu dans son gris tenace. Iris habite dans la ville. L’usine enferme le corps dans son mouvement répété à l’infini. Iris habite Rue de l’Usine, 44, côté cour. La famille enferme Iris. Le premier mot que lui décochera son père : « Putain ! ».  Sa mère :« Rapporte-là »

  • LA TELEVISION, COMPTABLE DES MASSACRES

La télévision continuellement informe du nombre de morts au rythme des conflits mondiaux. Les nombres s’enchaînent d’un pays à l’autre. Ici, l’armée chinoise qui brise la résistance des étudiants, bilan : des centaines de morts, là, une explosion en Russie, bilan : 2 morts et 700 victimes, là-bas, la mort de l’Ayatollah Khomeiny. Nous sommes dans l’information quantifiée. Jamais aucune analyse n’est proposée. Voici les morts ! Voici les désastres auxquels vous avez échappés. C’est pire ailleurs, donc notre vie n’est pas si mal. Le vomi qui sort de l’écran s’avale quotidiennement, jusqu’à l’endormissement du père dans le fauteuil.

  • « MÊME SI TU N’ES PAS EXEMPLAIRE, TU AS UN TRUC INEXPLICABLE »

La Radio diffuse des chansons sur la nécessaire présence « le plus important est surtout ta présence, les autres te trouvent impossible, mais même si tu n’es pas exemplaire, tu as un truc inexplicable ».

Les chansons touchent l’âme d’Iris et marque un peu plus sa solitude. Elle, n’a même pas de présence autour d’elle. Il y a bien un là-bas.

Combien est beau l’ailleurs ; on le sait, Iris le sait, la chanson lui dit : « De l’autre côté de la mer, quelque part, il existe un pays où les vagues clapotent sur le rivage du bonheur, où les plus belles fleurs brillent de tout leur éclat. Là-bas, on peut oublier tous ses soucis. O, si un jour je pouvais me rendre dans ce pays fabuleux, j’y resterai à jamais, comme un oiseau. Mais sans ailes, je ne peux pas voler. Je suis un prisonnier de la terre, ce n’est qu’en pensée que je peux m’y rendre. » Iris malgré son grand manteau blanc ne réussit pas à prendre son envol dans les grandes allées. Il y a longtemps qu’on lui a coupé les ailes. Elle restera prisonnière.

IRIS EN MANQUE DE TENDRESSE

Mais elle se sait qu’elle vit encore. Qu’il reste une faible lueur intérieure qui n’est pas encore éteinte. Même le vent fort que l’on entend au début ne peut pas l’atteindre. Ses doigts sur les paquets d’allumettes caressent chaque paquet avec une grande attention.

Elle glisse sur son travail. Sa tête est ailleurs. Et ses doigts suivent la courbe des rêves. « Merci d’être, sans jamais te casser, Iris, ma fleur de gravité » (René Char, Lettera Amorosa). Elle fond en torrents de pleurs au cinéma où trônent des photos de Lauren Bacall et d’Humphrey Bogart. Elle range à chaque anniversaire sur son étagère une nouvelle aventure d’Angélique. Elle est prête à recevoir tout l’amour qu’elle entrevoit. Le réceptacle attend l’homme providentiel.

  • LA PRINCESSE A BESOIN D’UNE ROBE

L’argent qu’elle prend de son travail pour acheter la robe rouge convoitée se fera dans la honte. Mais il lui faut ! Elle n’a pas le choix. Sans la robe, c’est la mort définitive à coup sûr. Toute princesse ne peut séduire qu’en robe magnifique son prince charmant. Et la rencontre primordiale à toujours lieu pendant le bal. Cendrillon ou Peau d’Âne étaient pauvres aussi…

  • LE BAL, ENFIN.

Le moment est important et passe d’abord par la douche. Comme tout acte de sacrifice. Elle va donner son corps à l’être élu. Un homme s’assoit à ses côtés. Enfin. Ce sera lui. C’est certain.

Elle sourit timide. Il lui prend la main. Ils dansent. Lui, sans expressions. Elle se blottit lors du slow contre lui, couche sa tête sur son épaule. Elle sourit, heureuse. Elle se donne à lui. Le lendemain, lui, rajuste sa cravate. Il la regarde. Imperturbable. Sort un billet. S’en va.

  • LES JEUX SONT FAITS.  « – QUELS SONT LES EFFETS ? – ÇA TUE ! »

Le désespoir est proportionnel à tous les espoirs mis dans cette rencontre. Il était l’Homme, l’Amour, la Vie, l’Espoir. Il la refuse. Ils la refusent. Même ses parents. Avant de décider de tuer, Iris est face à une table de billard.

Les trois dernières boules sont là, sans mouvements. La queue est posée sur la table. Les jeux sont faits. Rien ne l’arrêtera plus. Dans les romans d’Angélique aussi il est souvent question de mort et de poison : « Il se peut que nous soyons des gueux, dit Angélique à voix très haute et très distinctement, mais nous ou moins, nous ne cherchons pas à empoisonner le roi ! » (Serge et Anne Golon, Angélique, Marquise des anges).

Le poison sera la dernière touche romantique digne des héros d’aventures. La mort, ici, est tellement ordinaire, tellement commune. La vie de tous les jours distillent cette mort continuellement. La ville aussi se meurt. Les rues sont délabrées. Les murs s’effritent. Les portes grincent et ne ferment pas.

Personne ne sourit. Quand elle rentre dans la pharmacie pour demander la mort-aux-rats, la vendeuse ne s’étonne pas et demande seulement comme précision : « une grande boite ». Le mot « MORTE » s’affiche au milieu de l’écran. A la question : « Quels sont les effets ? », une réponse tranchante « ça tue ». « Bien ».

« Quand je me réveille, il fait noir : toujours » (Jacques Roubaud, Quelque chose noir). « Je voudrais mourir, mais je n’ai plus de place à cause de tant de mort » (Cioran, Le Crépuscule des pensées, IX)

Jacky Lavauzelle

"podrá no haber poetas; pero siempre habrá poesía" Gustavo Adolfo Bécquer