LES PLUS BELLES CHANSONS DU CHILI

Ranking Artgitato 2015
CHILE

Les plus belles chansons Chiliennes
Las mejores
canciones chilenas
the best songs of Chile

Chile Chili The best songs Les plus belles chansons las mejores canciones

 LOS BUNKERS
Llueve Sobre La Ciudad

ADONOWSKY  y Devendra Banhart
Dime cuándo

 VIOLETA PARRA
Gracias a la vida

LOS BUNKERS
Ángel Para Un Final

CHAMBAO
Papeles Mojados

ADANOWSKY
Me siento solo

LA LEY
Mentira

GONDWANA
Nadie como tu

Victor JARA
Manifiesto

LOS BUNKERS
Ahora Que No Estas

GONDWANA
Armonia de Amor

Eduardo GATTI
Los Momentos

CHAMBAO
Lo Mejor Pa Ti

Victor JARA
Te Recuerdo Amanda

LOS BUNKERS
Santiago de Chile

GONDWANA
Mi princesa

ANGEL PARRA TRIO Y TIOVALENTIN
ESPERAME

Eduardo GATTI
El navegante

Fernando UBIERGO
Cuando Agosto era 21

LOS PRISIONEROS
Porque los Ricos

Quilapayún
La muralla

LOS JAIVAS  en Machu Picchu 
Sube a nacer conmigo hermano

LOS TRES 
He Barrido el Sol

LOS BUNKERS
La Era Esta Pariendo Un Corazon

BETO CUEVAS
Hablame

INTI ILLIMANI & Quilapayún
El Aparecido

LOS JAIVAS
Todos Juntos

Patricio MANNS
Arriba en la cordillera

Fernando UBIERGO 
 Canción para un amigo

LOS PRISIONEROS
Los Prisioneros – Tren Al Sur

ILLAPU
Volaras

 

 

LES PLUS BELLES CHANSONS BRESILIENNES de tous les temps

*

chansons Brésil Chansons Brésiliennes

Ranking Artgitato
LES PLUS BELLES CHANSONS BRESILIENNES
de tous les temps
Brasil

bresil Brasil Les plus belles chansons The best songs as mais belas cançoes

As melhores músicas brasileiras
The best songs of Brazil

 Gilberto GIL
Toda menina Bahiana

Chico BUARQUE
Essa Moça Tá Diferente

Daniela MERCURY
Nobre Vagabundo

Jorge BEN JOR
País Tropical

Jorge BEN JOR
Mas que nada

NETINHO
Milla

TOM JOBIM  & Elis REGINA
Águas de Março

Maria Gadú
Bela Flor

*

Legião Urbana
Índios  

*

Gal COSTA
Garota de Ipanema

Caetano VELOSO &  Maria Gadú
Nosso Estranho Amor

PAPAS DA LINGUA
Eu Sei

Chico BUARQUE
Roda Viva

*

CHICO BUARQUE & MILTON NASCIMENTO
O QUE SERÁ

*

Tim Maia
 Me dê motivo

**

Nando REIS
Por Onde Andei

Marisa MONTE / TRIBALISTAS
 Velha Infância

**

TOQUINHO & Vinicius de MORAES
Tristeza

**

Salome de Bahia
Outro Lugar

*

Vinicius de Moraes y Maria Creuza 
Eu Sei Que Vou te Amar

**

ZÉ RAMALHO
CHÃO DE GIZ

*

Paula FERNANDES
Passáro de Fogo

*

Marisa MONTE
Ainda Bem

*

Alejandro SANZ & Ivete SANGALO
Não Me Compares

*

Caetano VELOSO
O leãozinho

TOQUINHO & Gilberto GIL
Tarde em Itapoã

LENINE
Jack Soul Brasileiro

*

Chico BUARQUE
 Construção

*

Vander LEE
Esperando Aviões

*

Legião Urbana
Pais e filhos

*

LOS HERMANOS
Lisbela

*

Nando Reis
All Star 

*

Paula Fernandes
No Rancho fundo

Cássia ELLER & Nando REIS
Relicário

*

OS MUTANTES
A Minha Menina

*

OS BATUQUEIROS
Partido alto

*

CARTOLA
Preciso Me Encontrar

*

LOS HERMANOS
Sentimental

*

João Gilberto 
Chega de saudade

*

SEU JORGE
Seu Olhar

*

Paulinho MOSKA
Pensando em voce

*

Tim Maia
É Primavera 

*
Banda Eva
Beleza Rara 

*

LOS HERMANOS
A Flor

*

CARTOLA
O Mundo é um moinho 

*

Secos & Molhados
Rosa De Hiroshima

*

Legião Urbana
Pais e filhos

**

chansons Brésil Chansons Brésiliennes

Ranking Artgitato
LES PLUS BELLES CHANSONS BRESILIENNES
de tous les temps
Brasil

bresil Brasil Les plus belles chansons The best songs as mais belas cançoes

 

BOLIVIE : LES PLUS BELLES CHANSONS

 RANKING ARTGITATO 2015
Las mejores canciones de Bolivia
The Best songs of Bolivia

Bolivie Bolivia Les plus belles chansons The Best songs Las mejores canciones

Vadik BARRON
Esta vez

AVIONICA
Desde Cero

OCTAVIA
Azul Eterno

JOSE ANDRËA
El Tren

MATAMBA
Vuelve

AVIONICA
Para Vos

Vadik BARRON
ALIEN

JADE
Secreto Amor

SAVIA ANDINA
Por que estas triste

MATAMBA
Fiel y Verdadero

Emma JUNARO
La Resolana

OCTAVIA
Eternidad

LLEGAS
Epilogo

ATAJO
Hoja verde

CIUDAD LIQUIDA
En Mí

A PIE
Frio

WARA
ENCUENTRO

LOS KJARKAS
Munasqechay

PROYECCION
A que volviste

canciones de Perú LES PLUS BELLES CHANSONS PERUVIENNES

 RANKING ARTGITATO 2015
PEROU PERU Perú

Las mejores canciones de Perú
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Perou Peru Les meilleures chansons The best songs las mejores canciones de Perú

 DANIEL F
MEMORIAS

MAR DE COPAS
Un dia sin ti

Pedro Suarez Vertiz
Lo Olvide

Nosequién & Los Nosecuantos – Magdalena

CAMPO DE ALMAS
GRIS

DANIEL F
En La Travesia De Tu Ausencia

Pedro Suarez Vertiz
Como las mariposas

Amén
Fin del tiempo 

DANIEL F
Distancias

MAR DE COPAS
Cuenta la historia

ARENA HASH
Como te va mi amor

DANIEL F
De carton piedra

AMEN
Te Quiero

MAR DE COPAS
Mujer Noche

LEUSEMIA
Distancias

DANIEL F
Yo pienso en ti

MAR DE COPAS
Otra Canción/con el mar

Pedro Suarez Vertiz
Un vino una cerveza

LEUSEMIA
ASESINO DE LA ILUSION

Campo de Almas
Cosmica

Fràgil
Av. Larco

 NI VOZ NI VOTO
Sin Sentido

Dolores Delirio
Timidez

MIKI GONZALES
AKUNDUN

6 voltios
por ti

ZEN
QUEDATE

LES PLUS BELLES CHANSONS COSTARICAINES

RANKING ARTGITATO 2015
COSTA RICA 

Las Mejores Canciones
Costarricense

The best songs
of Costa Rica

Costa Rica Las mejores canciones Les Plus Belles Musiques The Best Songs

INCONSCIENTE COLECTIVO
Fragil

SUITE DOBLE
Profanar

GANDHI
El Invisible

Juana ESCOBAR
El Parque

INCONSCIENTE COLECTIVO
Cautiva de mar

EVOLUCION
Voy por ella

OJO DE BUEY
Dime la verdad

José CAPMANY
La Modelo

TANGO INDIA
Azul

MAQUILLAJE PARA EL ALMA
Raquel

KADEHO
Sola

LOS GARBANZOS
Bonita

LOS AJENOS
Me vale un « CU »

OJO DE BUEY
Me hierve la sangre

COCOFUNKA
Pa’ Romper La Rutina ft. Pato Machete

TANGO INDIA
Esperaré

Jose CAPMANY
Un lugar

KADEHO
Tan Lejos

República Fortuna
La Cimarrona

50 AL NORTE
Dime que puedo hacer sin ti

ONCLE BOONMEE ou LES MIGRATIONS DE L’ÂME

APICHATPONG WEERASETHAKUL
อภิชาติพงศ์ วีระเศรษฐกุล

Apichatpong Weerasethakul Portrait

ONCLE BOONMEE
celui qui se souvient de ses vies antérieures
 ลุงบุญมีระลึกชาติ
(2010)
 LES MIGRATIONS

DE L’ÂME

 

Oncle Boonmee Affiche Apichatpong Weerasethakul Cinéma Thaïlandais

 

LE RETOUR DES ESPRITS
Un être passe dans la forêt que la photo capte. Un être que l’on recherche. Mi-homme, mi singe. En plongeant dans la forêt, l’homme plonge dans ses origines, réveille les êtres assoupis, excitent ceux qui surveillent, qui attendent.
Les origines jusqu’à cet accouplement fantastique et onirique dans les eaux, par un poisson, de cette princesse au visage déformé. Les voix sont là et les eaux s’animent. Le lac, le poisson, l’esprit, appellent. Cet abandon sensuel à la nature vive emporte les oripaux qui partiront illuminer le fond du lac.
A l’origine, il y a la rencontre, le dénuement. La découverte d’une illusion ou d’une émotion. Le lac entre tendresse et assauts vigoureux prendra la princesse. Boonmee se souvient.
Il reviendra plus tard à la caverne. L’heure sera venue et une boucle bouclée. D’autres petits poissons s’agiteront au fond d’un rocher, comme autant de frères. Les soldats qui portaient alors la princesse sont substitués par les membres de la famille un instant recomposée de vivants et de morts.

CEUX QU’ON ENTENDAIT
Les esprits sont là depuis toujours. Depuis que l’homme existe. Ils se donnent aux vivants. Si ce n’est l’inverse. Depuis toujours les traditions en parlent. «Comme ceux qu’on entendait quand on était petits. » (Boonsong) Il y a ceux que l’on ne reverra jamais et ceux qui reviennent. Personne ne sait pourquoi. Il y a ceux qui disparaissent et qui, à l’approche de la fin d’un proche, reviennent.

ILS SENTENT QUE TU ES MALADE !
Entrez dans le monde de l’Esprit. Vivez l’Esprit. Vivez avec les esprits. Sans contemplation, les âmes errantes s’invitent. Elles s’imposent en douceur. Sans effroi. Juste quelques secondes d’interrogation avant de se mettre à table. « L’homme n’était plus. L’esprit allait commencer sa route dans les veines de l’humanité. » (Romain Rolland, la Vie de Ramakrishna, Ed Stock) L’homme en la personne de Boonmee s’éteint. Les esprits le sentent. C’est l’heure du passage, du transfert. « Il y a de nombreuses créatures tapies aux alentours…Des esprits…Et des animaux affamés. Comme moi. Ils sentent que tu es malade. » (Boonsong à Oncle Boonmee)

TU PEUX ALLER OU TU VEUX
Les âmes s’invitent et regardent, comme dans un repas de famille, les photographies …de leurs propres funérailles. Les esprits sont de la forêt et de la nuit. Il faut donc baisser la lumière trop forte. Mais sinon rien n’a changé. Chacun parle de son passé, de ses doutes, de ses envies. Qui prendra la suite de l’exploitation. Tout s’organise. Sans drames. Oncle Boonmee, après sa mort,  espère bien ainsi pouvoir revenir donner un coup de main à Tante Jee : « après ma mort, je reviendrai t’aider. Je me débrouillerai. On n’est pas coupé du monde ici. Il y a un temple à une demi-heure. Tu peux aller y méditer. Quand tu maîtrises la technique, tu peux aller où tu veux. » C’est une grande fraternité sereine qui s’installe.

TOUT NAÎT DE L’ESPRIT
A table, au temple, dans la forêt, plutôt le soir. Attendez et peut-être verrez-vous. « De l’Esprit proviennent toutes choses. Tout naît de l’Esprit et est formé par lui. » (Dhammapada) Laissez votre raison et vos certitudes. Vous entrez dans le monde des Phi, ผี. Après les Pob, poissons-fantômes, carnassiers, ปลาผี, omnivores de Mekong-Hotel, entrez dans le monde des Fantômes Singes bienveillants, les Ling-Phi, ลิงผี. Ici, les êtres  s’accouplent aux poissons et les hommes perdus aux hommes-singes-esprits

SE LIBERER DES CHAÎNES
La scène inaugurale commence au crépuscule. Un buffle est là. Le buffle domestique qui, attaché à un arbre, réussit enfin à briser sa chaîne, et à partir dans la jungle où vivent fantômes et singes-fantômes.

Cette scène résume déjà ce qui va suivre. Oncle Boonmee est à l’image de ce buffle, dans sa clairière envahie par les moustiques, les insectes et autres personnages fantomatiques. Il  va vers sa mort, sa délivrance. Il va lui aussi se libérer de ses chaînes pour rejoindre la forêt d’où il vient. Le buffle sera retrouvé par un paysan sous les yeux des singes-fantômes qui le ramènera vers la clairière. Oncle Boonmee sera lui aussi pris en main dans son dernier voyage.

MA CONSCIENCE S’ETEINT
Cette scène du buffle nous fait aussi penser aux sacrifices des Fordicidia des romains lors des fêtes de la fertilité. Pour apaiser les esprits, pour qu’ils attendent et ne s’en prennent pas aux vivants. Pour se régénérer et devenir plus fort. Car les fantômes aussi  ont peur, ont froid et oublient : (Huay, le fantôme de la femme de Boonmee) « Les prières m’ont tenu chaud lors des nuits froides uniquement parcourues du murmure du vent. J’entends ces voies familières. La voix de Boonmee. Peut-être étaient-elles répétées sans cesse pour ma conscience qui s’éteint. »

Oncle Boonmee est lui aussi fixé et enchaîné à sa propriété. Maintenant à l’heure d’une mort imminente, il regrette de n’être pas parti : « – les ouvriers passent, ne restent pas. Parfois, je les envie. Ils peuvent aller où ils veulent…Mais moi, je ne peux pas. Je reste ici. » Comme le buffle, Boonmee est prisonnier. Un peu plus encore avec sa maladie de reins. Ses chaînes sont autant de tuyaux que l’on déroule tous les jours pour le soigner.

CE DOIT ÊTRE MON KARMA
Et pour ceux qui ont bougé dans leur vie, ce n’est pas par choix « – Tante Jen dit toujours qu’elle aimerait se poser. – (Tante Jee) je n’ai pas choisi. Ce doit être mon karma, parce que je suis têtue. » Comme ces abeilles, insectes ‘domestiqués’ de la propriété. Ces prisonnières qui donnent la vie par la pollinisation des tamariniers. Ces arbres qui fournissent cette pulpe autant acide que sucrée à l’image du mélange entre les vivants et les morts. Et le miel qui en sort, est lui aussi un mélange : « notre miel a le goût de tamarin et de maïs, acide et sucrée. Ne prends pas le dessus. Il y a les larves. Le miel est au-dessus. » Mais des abeilles, ผึ้ง, aux fantômes, ผี, il n’y a pas loin. L’abeille est le seul insecte en contact direct avec l’homme. Elle est son proche. Son autre dans une autre dimension. Elle le nourrit et fertilise ses arbres. Lui, lui construit des ruches, quand il ne la tue pas avec quelques pesticides.

AU MILIEU DES FANTÔMES ET DES IMMIGRES
Quant à la ville, ce n’est pas mieux. Bien au contraire. L’Oncle Boonmee la juge infernale. Mais comment vivre dans ce capharnaüm d’esprits et d’âmes errantes. Ce serait trop pour Tante Jee : « Comment veux-tu que je vive ici au milieu des fantômes et des immigrés ? » Ici, ce sont les humains qui ont l’impression de ne pas être normaux. La norme est évanescente et spirituelle.

Boonmee qui se retire avec tante Jen se pose des questions sur son karma, à cause des communistes qu’il a tués et des insectes qu’il a éliminés. Tante Jee tente de le rassurer : ses intentions étaient bonnes. Après son décès, lors des funérailles, le temple est envahi du bruit des insectes qui semblent revenir du pays des morts comme pour se rappeler au bon souvenir des vivants ; ils sont bien là. « Celui qui, sans pitié, tourmente les êtres qui, comme lui, désirent ardemment le bonheur ne l’atteindra pas lui-même après sa mort. » (Dhammapada)

Les hommes sont plus près des esprits que les moines avec leur téléphone portable, qui juge le temple « sinistre » : « je n’ai même pas la radio dans ma cellule. Certains moines ont un ordinateur, échangent des mails, discutent. Ma cellule est un tombeau. » La spiritualité est portée par tous, mais surtout par ceux qui s’approchent de la mort.

« Je médite la migration au moment de la mort.
L’annonce de la mort me laissera sans crainte…
Je suis sans crainte.
J’ai l’assurance d’être délivré.
 »

(Marpa, Les Fleurs de Bouddha, Ed. Albin)

Jacky Lavauzelle

 

LES CONTES DE LA LUNE VAGUE APRES LA PLUIE – Les limites de l’ambition

Kenji MIZOGUCHI                                 溝口 健二

Kenji Mizoguchi

LES CONTES DE LA LUNE VAGUE

APRES LA PLUIE

雨月物語

1953

Les Limites

de l’Ambition

  « Un manche à la lune : quel bel éventail ! » (attribué à Yamazaki Sôkan, XVIème)

  • POUR UNE PRIERE A BOUDDHA

 GENJIRO (Mazayuki MORI) Il travaille la terre, le meilleur de la terre. Il ne la retourne pas comme Tobeï, le paysan. Il l’élève, et la sort de la terre. Il la sculpte. La malaxe et lui donne forme. La trempe. La durcit au feu vif du four. Elle change de couleur et égaie la vie de tous les jours. La poterie c’est l’utérus, la matrice. La sensualité. L’homme a une action quasi-divine pour transformer, pour donner forme, et sculpter la matière. Lui donner vie. Il sera donc sensitif, amoureux de l’art, amoureux des formes. Il se laissera tomber dans les filets du fantôme Wakasa. C’est elle qui lui demande de ne pas gâcher son talent en restant dans son village : « N’enterrez pas votre talent dans un petit village. Enrichissez-le, plus pleinement et plus profondément ». Pour déterrer, il faut donc aller vers le profond, donc vers le bas, vers la source du mal.

 « Le pivert Cherche des arbres morts Pendant que les cerisiers sont en fleurs » (Naitô Jôsô, XVIIème)  

  •  « J’EN AI ASSEZ DE LA MISERE »

TOBEÏ (Sakae OZAWA), lui aussi travaille la terre. Mais avec de la peine et de la souffrance. La terre, il la retourne juste, tellement celle-ci est lourde. « J’en ai assez de la misère ! ». Il est rustre et d’un seul bloc. Une idée en tête : devenir Samouraï. Cette obsession passera par l’armure et la lance. Le mensonge et la vanité. Il veut s’élever. Sortir les pieds de cette terre, de ce fardeau. Dans ce monde de guerre, le Samouraï est l’homme important, reconnu, craint. Lui passe sa vie à se cacher des puissants, à courber l’échine, que cette terre lui fait plier un peu plus chaque jour.

« Voici les premières neiges. Qui pourrait vouloir Rester à la maison » (Enomoto Kikaku, XVIIème)

« LA PLUS BELLE DES SOIES CHOISIES SE FANE…ET SE DETRUIT »

WAKASA (Machiko KYO), elle, vient de la terre. Elle est de retour. Elle n’a pas été fertilisée. C’est la Mort. C’est une plante sèche, comme celles qui entourent le Manoir Katsuki. Genjiro devra donc la fertiliser de sa semence d’artiste. « Wakasa avait quitté ce monde…avant d’avoir pu jouir de la vie. J’ai eu pitié d’elle. J’ai voulu qu’elle connaisse les plaisirs d’une femme…l’ardent amour de la jeunesse. Je l’ai fait sortir de sa tombe et je l’ai ramenée sur terre. Et nous avons trouvé en vous, l’homme qu’elle a épousé par amour. Maintenant, elle profite des joies de la vie » nous dit sa nourrice. C’est la dame de pique, la mauvaise femme, séparée du monde, seule.

« Sous la lune brillante, Je rentre chez moi en compagnie De mon ombre » (Yamaguchi Sodô, XVI et XVIIème)

MIYAGI, LA DAME DE CŒUR

 MIYAGI (Kinuyo TANAKA), la femme de Genjiro. La Mère. C’est la dame de cœur, bonne et bienveillante. « Arrête-toi ! » « S’il t’arrivait quelque chose ! » « Mais la vie est si précieuse » « Mon seul désir est de te garder près de moi » « Je ne désire qu’une chose : travailler ensemble tous les trois. Rien d’autre ne compte » « Rentrons chez nous le danger est trop grand » « J’y vais pour te surveiller. Je t-en prie, emmène-moi ! », « Reste à la maison ». C’est la fidélité et l’épouse aimante, aimante jusqu’après sa mort. Elle est toujours là, qui veille. Genjiro, pourra revenir dans son foyer, autour d’une famille vraiment recomposée. Sa voix est là, douce et enveloppante, protectrice : « Je ne suis pas morte, mon aimé. Je suis près de toi. Ta longue route est à sa fin. Reprends ta place. Remets-toi au travail…Comme c’est joli ! T’aider est mon plus grand plaisir. J’ai hâte des les voir terminés. Les bûches sont prêtes. Il ne viendra plus de soldats pillards. Tourne tes poteries en paix. Il est arrivé bien des choses. Mais tu es devenu l’homme de mon idéal. Hélas, je ne suis plus dans le même monde que toi. Il faut se résigner. Tu dois être fatigué. Repose-toi ! ». Miyagi n’a jamais été aussi près. Sa mise en terre, n’est pas une réelle descente. Il n’y a que son corps qui repose. Le reste veille.

« Tombée de la branche, Une fleur y est retournée : C’était un papillon » (Arakida Moritake, XVIème)

  • LE SACRIFICE D’OHAMA

OHAMA (Mitsuko MITO), l’épouse de Tobeï et la sœur de Genjiro. C’est le sacrifice. Elle donnera son corps tel un sacrifice pour retrouver son mari. En se donnant, elle renonce à sa propre vie. Elle est la femme active, très différente de Miyagi. C’est elle qui mène la barque sur le lac Biwa. Pour le retrouver, elle va s’humilier. Après son viol, elle traitera ses violeurs d’« imbéciles ». Elle continue et vocifère : « Tu le vois mon malheur ? Grâce à toi, ta femme en est réduite à ça. Sois fière d’être devenu Samouraï à un tel prix, Tobeï… Grand imbécile ! ». Elle a la tête sur les épaules. Elle porte aussi de lourdes souffrances. Mais elle a un but. En retrouvant Tobeï dans une maison close, elle lui dit : « Tu es un grand homme, maintenant ! Enfin devenu le Samouraï de tes rêves ! Moi aussi, j’ai réussi. Je porte de riches kimonos, je me farde, je bois…et je couche ! Beau triomphe pour une femme. Tu dois en être heureux. Celui qui obtient la gloire fait souffrir quelqu’un. Ma chute est le prix de ton ascension ! Sois mon hôte, ce soir. Et paie-moi avec l’argent gagné par tes exploits !…Je suis une femme perdue ! A cause de toi ! Reprenons notre vie d’autrefois. Sinon, je me tuerai !… Combien de fois ai-je voulu me tuer ! Mais je voulais te voir avant. Je ne sais pourquoi. Mais je n’ai pas pu me tuer, malgré tout mon désir ! » Elle ne s’est pas suicidée, elle n’a pas tué son corps, elle l’a donné aux autres.

 « Le rude vent d’hiver S’est apaisé, Ne laissant que le bruit des flots » (Ikenishi Gonsui, XVIIème)

  • « SANS ARGENT, IL N’Y A QUE MISERES ! ».
    ET AVEC ?

La guerre est présente dès les premières images. Si on ne la voit pas, on la sent, par l’excitation des personnages et on entend les coups de feu au loin. Quand Tobeï fait une prière, c’est au dieu guerrier qu’il l’envoie, « Tu verras ! Au nom du dieu de la guerre ! J’en ai assez de la misère ! Je pars avec toi ! » En fait, c’est une opportunité cette guerre présente. Peu importe, les risques. « Sans argent, il n’y a que misères. Et l’espoir meurt ! Je veux rapporter encore plus d’argent ! Je travaillerai plus dur. Je ferai des masses de poteries ! »… « Sotte ! La guerre fait marcher le commerce. Vois ce beau bénéfice ». Et pour Tobeï, la guerre est une véritable aubaine. Dès que les soldats s’installent au village, il ne peut s’empêcher de sortir, au risque de sa vie, pour voler un bout d’armure. Les Samouraïs qui se moquent de lui dans la ville, lui demandent de revenir avec une armure et une lance. Il lui faut donc de l’argent pour les acheter au plus vite.

Les soldats dans cette guerre, volent, violent, pillent et massacres. Après le viol d’Ohama, ils lui jettent des pièces de monnaies. La femme doit être payée comme une marchandise. Elle est même moins qu’un moment de plaisir, elle est quelque chose qu’ils consomment comme pour un saké au bar. Ils en ont envie, ils prennent et payent. On en parle plus.

  • « COMME DES OISEAUX ENGLUES »

Les femmes ne sont pas considérées comme des êtres humains à part entière. Elles dépendent d’un homme, garant de leur vie. Dès qu’Ohama perd de vue Tobeï, elle s’écarte de la ville, du centre, donc de la normalité. Elle peut donc être prise et soudoyée. Quand Tobeï laisse sa femme au village, c’est surtout pour Genitchi, leur enfant : « Non ! Les soldats sont sans pitié pour les femmes. Et puis qui garderait Genitchi, notre fils ! ». Ohama et Miyagi supplient les soldats « Epargnez nos hommes ou nous mourrons de faim !». Elles sont là pour égayer la vie des militaires, « Venez voir les jolies filles qui veulent vous amuser ! ».

 Le beau, lui-même, est donné aux femmes pour le plaisir de l’homme. Le kimono attire le regard de l’homme et le fait fantasmer. Ce n’est pas la femme, c’est la parure, le paraître. Un kimono très beau, peut se contempler seul, la femme est secondaire « C’est bien trop beau pour votre femme ! » souligne naturellement le vendeur.

L’amour est aussi possession.
On aime que ce que l’on possède. L’argent est aimé, adoré, il doit donc être possédé. D’où des ambitions démesurées qui les poussent à partir plus loin, plus longtemps et à affronter des dangers auxquels ils ne sont pas préparés. «L’ambition comme l’océan doit être sans limites » (Tobeï). Ohama ne pouvait se tuer, lier à son amour. Malgré les apparences, c’est Tobeï qui la possède. Elle n’a même pas de prise sur sa vie. Elle est liée à jamais à son mari. Quand Genjiro est sous le charme de Wakasa, celle-ci exige qu’il se donne tout entier, qu’il n’existe plus que pour elle : « Tu me prends pour un mauvais ange, n’est-ce pas ? Qu’importe…Tu es à moi ! Désormais, tu m’obéiras en tout et tu seras à ma dévotion ».

La terre enfin soumet toutes et tous …
…et a le dernier mot. Du paysan au Samouraï, en passant par le potier. On croit la soumettre et la posséder, mais à son tour, elle nous enveloppe. « Comme des oiseaux englués, Nous sommes attachés à cette terre Car nous ne savons où aller…D’agir à votre fantaisie Comme ceci ou comme cela, Il ne saurait être question » (Yamanoue no Okura, VIIIème)

Jacky Lavauzelle

DEDEE D’ANVERS (Allégret) UNE LUMIERE DANS LA BRUME

Yves ALLEGRET

Yves Allegret Portrait CompoDédée d’Anvers
(1948)

Une lumière dans la brume
La brume d’Anvers est un amas d’âmes en errance et en suspend entre l’enfer et l’enfer. Les personnages de Dédée d’Anvers sont dans ce purgatoire dans l’attente que les portes de l’Enfer saturé s’ouvrent. Anvers est déserté par les dieux. Abandonné. La ville est la ville du gris. De ce gris blanchâtre et délavé qui inonde les nuits comme les jours.

Cette brume empêche la visibilité des cœurs. Les ombres, sombres et opaques, règnent. Mais, au loin, passe un navire avec deux phares qui transpercent l’épaisseur humide et glacée, ce sont les yeux de Francesco.

J’AIME VOIR LES HOMMES SE BATTRE
Cette brume rend invisible l’horizon. Les êtres ne se projettent plus dans cet horizon bouché. Ils vivent. Les seuls lieux de vie sont les quais, où les hommes attendent, les bars, où les hommes consomment en attendant et les rues, où les hommes se battent en attendant (Dédée à son client : « C’est rien, c’est une bagarre !»). Ces hommes qu’elle juge froidement : « J’aime bien voir les hommes se battre. Ils ne se font jamais assez mal … – Vous avez peur ? – Non, je les aime trop, ça revient au même …Qu’est-ce qu’ils leur mettent, encore pire que la dernière fois. J’aurai pas voulu rater ça pour un million…. »

La brume fait écran à travers l’écran. Les faibles lumières reviennent sur des êtres ternes et saouls.

UN LIEU SI LOIN DU CIEL
Le film s’ouvre sur ces êtres comme dans le troisième chant de l’Enfer de Dante : « Per me si va ne la città dolente, Per me si va ne l’etterno dolore, per me si va tra la perduta gente ». Les gens perdus ont, pour le moment, trouver un havre de paix, d’alcool et de fille faciles, le bar de Dédée. Des gens perdus dans un lieu obscur, bas et si loin du ciel qu’il enferme toutes choses (Dante, Enfer, Chant IX) : « Quell’e ‘l piu basso loco e ‘l piu oscuro, E ‘l piu lontan  dal ciel che tutto gira …Questa palude che ‘l gran puzzo spira …»

UNE TENDRESSE POUR DIGERER
Dédée (Simone Signoret) est dans son élément, au bassin, au milieu des marins en attente, « si ça t’fais plaisir, faut pas t’gêner. »  La « petite tendresse » de son mac à Dédée pour le faire digérér. Mais elle a la « tête dure » et il compte bien la «bosseler ». Dédée est la beauté libre au sens kantien du terme. Elle est ‘soumise’ à René, mais en vérité elle reste indépendante de tout lien à un quelconque intérêt sensuel ou moral. Le lundi, elle a son client régulier. Après le repas, elle donne son moment de tendresse à René pour qu’il digère, le matin, elle fait la tournée des quais et déambule devant les marins excités, qu’elle retrouvera certainement le soir venu. Elle perdra cette beauté kantienne, libre de tout intérêt, en tombant amoureuse du ténébreux Francisco pour lui devenir dépendante. Elle ne se déterminera plus que par rapport à lui. Elle ne supportera plus cette ville glauque et triste. Ce Marco, gluant et venimeux.

Elle est le présent. L’éternel présent. Le passé ne vaut rien, ne compte pour rien. Tous ses clients sont les plus beaux, « c’était bien, on ne m’a jamais fait ça avant ! » Dédée est à elle-même suffisante jusqu’à sa rencontre.

Le film se structure sur plusieurs trios. Trois temporalités, trois hommes, trois points lumineux où l’espoir revit.

C’EST POUR TON BIEN QUE JE SUIS DUR
Trois hommes. Mi mac, mi portier du bar, Marco (Marcel Dalio) qui joue au méchant et qui se regarde dans la glace avec son pistolet. Le passé. Celui qui la sortit de Toulon pour la prostituer à Anvers. Il est la laideur ou la beauté dans le sens d’Hippias, dans l’Hippias majeur de Platon, celui qui accomplit bien sa fonction. « C’est pour ton bien que je suis dur ! » Et lui, Marco, n’y déroge jamais. Il accomplit sa fonction d’imbécile, de crétin et de lâche jusqu’au bout. En ce sens, il est la perfection-même. Il est le corrupteur. Il salit tout ce qu’il touche. Et il fait peur par sa méchancheté et sa vilénie. Comme lui dit René, sarcastique : « T’es très intelligent ! »

Monsieur René (Bernard Blier), le patron. Figure tutélaire et protectrice. Le présent. Quand il est là, Dédée ne risque rien. « Je sais le calmer. » René à Marco : « Si je te garde ici, c’est pour garder Dédée. »Mais avant et après, elle dérouille avec Marco.

ON POURRAIT ATTENDRE ENCORE UN PEU
Francesco (Marcello Pagliero), le trafiquant italien. L’aventure, l’amour passion et l’ouverture vers le monde. Le poète qui, à la nuit tombée, récite des textes italiens, sans les lui traduire, « ça ne te regarde pas. » C’est beau dans la nuit. « Je n’imaginais pas que c’était possible à ce point-là. » C’est un futur de voyages et de découvertes pour Dédée qui en tombe amoureuse. Dans leur première rencontre ces deux temps s’opposent. Elle, impatiente. Lui, dans le plaisir de l’attente. « –Dis ! Tu te décides ! Qu’est-ce que t’attends ? Qu’il pleuve ? – Non, j’attends deux heures du matin. – T’attends quoi ? – J’attends deux heures, j’ai quelqu’un à voir.  – Et c’est pour attendre deux heures du matin que tu m’as amenée ici ? – Ben oui. Qu’est-ce que tu croyais ?… » Cet homme est différent. Le sourire de Dédée parle : « T’es sûr que t’es pas en avance ? On pourrait attendre encore un peu ? » Francesco voulait seulement « entendre parler une femme ». Dédée est conquise. Les mots d’amour sont durs à dire, « je ne peux pas dire ces mots-là ! » Mais ce sont les yeux qui parlent. Et les odeurs… « ça sent toi! »…

Il y a l’unité de lieu. Anvers en est le centre, le présent. Mais deux autres villes sont évoquées. La ville d’où vient Dédée, Toulon, la ville de sa jeunesse, morte à jamais, le soleil, la méditerranée. Et la ville du futur : Hambourg, celle qui attire. Tous les marins vont à Hambourg, constate amèrement René. L’avenir du cloaque est compté. Anvers est une ville qui se meure.

Mais il y a trois lumières. Celle du bar où les hommes se replient et se brûlent comme des mouches sur une lampe. Mais l’espace d’un instant, ces hommes retrouvent de la chaleur. Il y a la lumière de Dédée dans la ville qu’elle illumine de son passage. Dédée qui illumine le bar de sa présence. Et les yeux de Fransesco qui illuminent le cœur de Dédée.

REVOIR LES ETOILES
Il y a trois femmes aussi. Trois en une, Dédée. La petite fille de Toulon jusqu’à celle qui partira malgré la mort de Francesco. En emportant un peu des brumes épaisses d’Anvers. Il y a quand même une figure féminine touchante, c’est l’entraîneuse maternelle Germaine (Jane Marken) : « Je te parle comme une mère ! »

« E quindi uscimmo a riveder la stelle » (Enfer, Chant XXXIV, dernier vers). Dédée, peut enfin revoir, elle aussi, les étoiles.

Jacky Lavauzelle

LA MARIEE (NIKI DE ST PHALLE) LA ROBE DE LA SOUFFRANCE ET DU SACRIFICE

Niki de Saint Phalle

La Mariée
1963  

Niki de Saint Phalle La Mariée 1963 Museu Berardo Lisboa Lisbonne

Museu Berardo (Lisboa – Lisbonne)

LA ROBE DE LA SOUFFRANCE

ET DU SACRIFICE
Le mariage est souvent lié à la contrainte et à la privation de liberté que l’on retrouve dans de nombreuses citations : c’est « la mort morale de toute indépendance » (Dostoïevski), ou ce « miracle qui transforme le baiser d’un plaisir à un devoir » ou ce «moment où un homme cesse de porter un toast à une femme et où elle commence à lui porter sur les nerfs »  (Helen Rowland), par lui « la femme devient libre ; par lui, l’homme perd sa liberté » (Emmanuel Kant), « Il y a deux sortes de mariages : le mariage blanc et le mariage multicolore parce que chacun des deux conjoints en voit de toutes les couleurs » (Courteline), « C’est la cause principale du divorce » (Oscar Wilde)…

Niki de Saint Phalle La Mariée Lisbonne Museu Berardo

UN DUO OU UN DUEL
…Et nous pourrions continuer longtemps dans les mêmes veines noires et catégoriques. Il est difficile de trouver des textes qui encensent cette institution, voire ce sacrement.  Emile Augier tente le compromis, c’est «un duo ou un duel ». Les proverbes que l’on se lance pour éloigner les tristes présages sont à chercher dans la culture populaire, comme pour se donner du courage : « mariage pluvieux, mariage heureux »

Si tout cela n’est guère réjouissant, l’œuvre qui se pose au Museu Berardo dans le quartier de Belem de Lisbonne va finir par achever cette vieille institution. Mais nous sommes en 1963. Et la mariage ressortira de ces cendres…

LA MARIEE Niki de Saint Phalle Museu Berardo Lisboa Belem 1963

UNE CHARGE VIRULENTE
Cette idée du mariage-prison-rituel-obligation-souffrance-devoirs s’est déclamée depuis plusieurs siècles dans le théâtre, voire la peinture. Pour la sculpture, Niki de Saint Phalle s’y colle avec une charge virulente et violente contre cette institution.

De loin, l’œuvre participe à la pensée qui accompagne le décorum. Nous reconnaissons d’emblée le personnage. La robe est grande et majestueuse. Le blanc dentelé à souhait. Le blanc de la virginité, de l’absence de fautes.

La Mariée 1963 Niki de Saint-Phalle Museu Berardo Lisboa Détail retouché

LA VERITE TELLE QU’ELLE EST
En s’approchant nous découvrons un champ de guerre où des soldats miniatures se déchirent, avec des chevaux couchés, éventrés, des roues sans essieux. La vision de près fait plus penser à Guernica, qu’à un mannequin portant sa robe du grand jour. Nous participons à la logique inversée au pointillisme. La vérité de l’œuvre se fait en zoomant et non pas dans sa globalité. Le tout représente le réel tel qu’il se montre ; le détail tel qu’il est.

LA MERE GOUVERNE LE MONDE
Une étape intermédiaire s’impose au regard. Celle de l’armure. La robe semble beaucoup trop lourde avec des épaulettes surdimensionnées. C’est la cavalière à la blanche armure qui part en attendant son blanc destrier. On penserait presqu’à la chanson de Cabrel, «  elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui… » Avec cette robe, la femme porte d’emblée les tenues de mère, d’éducatrice : « L’éducation morale est ‘la tâche la plus haute’ (Chambon, Le Livre des mères) de la mère, sa ‘mission providentielle’ (Paul Combes), ‘son chef d’œuvre absolu’ (J. Van Agt, Les Grands Hommes et leurs mères). Elle fait d’elle, la créatrice par excellence ‘à côté de laquelle l’artiste le plus consommé n’est qu’un apprenti’ (Père Didon, Le Rôle de la mère dans l’éducation de ses fils). Mieux encore, en gouvernant l’enfant, la mère gouverne le monde. Son influence s’étend de la famille à la société, et tous répètent que les hommes sont ce que les femmes les font. » (Elisabeth Badinder, L’Amour en plus, L’Amour forcé, P254-255, Editions Flammarion, 1980)

1La Mariée 1963 Niki de Saint-Phalle Museu Berardo Lisboa

 

LA SOURCE LA PLUS SÛRE DU BONHEUR
Cette armure a du poids. Un poids moral. Un poids sociétal. Le poids du monde sur ces frêles épaules. Si nous continuons la lecture d’Elisabeth Badinter dans l’ouvrage cité ci-dessus, nous abordons le dévouement et le sacrifice. «Au fur et à mesure que la fonction maternelle se chargeait de nouvelles responsabilités, on répétait toujours plus haut que le dévouement était partie intégrante de la ‘nature’ féminine, et que là était la source la plus sûre du bonheur. » (L’idéologie du dévouement et du sacrifice, p264)

Cette robe de mariée est bien plus qu’une armure qui ne la protège de rien. Le malheur ne vient pas de l’extérieur, mais de la robe elle-même. C’est elle qui est la douleur. Elle est une longue narration sur des siècles de souffrance qui s’affiche comme autant de plaintes et de désespoir. La douleur de tous ces corps. Tous ces corps sont comme carbonisés et recouverts de cendres. Ces corps miniaturisés mais qui sont autant de sommes du désespoir et de la souffrance. 

LE MARIAGE POUR TOUS OU POUR PERSONNE
C’est tout le poids des malheurs du monde qu’elle porte sur son corps. Et la simple couronne, semble elle aussi se transformer en une couronne christique de ronces.

Niki de Saint Phalle fait porter à cette robe tout ce que la société peut enfanter d’enfermement et de scandale. La condition de la mariée ne la libère pas, bien au contraire. Niki la plaint. L’époque n’était pas la même non plus. Nous n’étions pas sur le slogan du mariage pour tous d’aujourd’hui, mais du mariage pour personne. C’était une autre époque.

Jacky Lavauzelle

D'après Niki de Saint Phalle La Mariée

SERBIS (MENDOZA) LE DESORDRE DES PASSIONS

Brillante MENDOZA

SERBIS – SERVICE
2008

Brillante Mendoza Portrait Le désordre
des passions

Nous entrons dans le ventre d’un monstre au milieu de la ville. Et forcément, une odeur remonte à nos narines. Nous entrons dans ses entrailles en suivant la caméra. Nous courons après les clients, les voleurs, les chèvres, le milieu interlope de la ville. Il n’y a pas de perspective, mais des corps qui tombent, d’autres qui fuient et le tout dans la spirale de l’escalier qui gère et génère de la narration. Il raconte moins l’activité que l’inactivité ne raconte le lieu. C’est cette chorégraphie des corps, des mains et des bouches en fait, qui s’affaissent et se couchent que le film nous montre.

Serbis de Brillante Mendoza Affiche

UNE TECTONIQUE DES PLAQUES
Mendoza questionne la société, l’ordre, la justice, la religion et l’art à travers le cinéma. Mais l’ordre, la justice et l’art sont dans un tel état  qu’ils ne tiennent encore un peu que parce qu’ils sont déstructurés et enchevêtrés comme ces toilettes bouchées qui n’en peuvent plus de ce trop-plein de déjections. A une époque, pas si lointaine, les choses avaient un sens. Depuis, une sorte de tectonique des plaques s’est mise en œuvre. Le lieu c’est mué en un lieu d’échanges, d’échangismes, au rythme des projections ou plutôt du noir que les projections rendent possibles.  

UN ANTI CINEMA PARADISIO
Mendoza ne nous plonge pas dans un Cinéma Paradisio philippin. Ici, nulle nostalgie. Salvatore, dans le film de Giuseppe Tornatore, apprend la vie par les films projetés avec des beaux héros exemplaires au teint halé et des méchants fourbes et retors à souhait. Jonas (Bobby Jerome Go), dans Serbis, lui, n’est pas l’enfant qui apprendra la vie par les films, mais par ce qui gravite autour des films. Il finira du rouge à lèvre sur la bouche. Mais est-ce encore du cinéma qui passe dans ces salles. La première scène du Jonas voyeur regardant sa sœur nue se dire ‘Je t’aime’ donne un éclairage particulier à cette réflexion. Nous regardons l’enfant qui regarde sa sœur, qui elle-même se regarde en regardant ensuite son frère.

CINEMA ! CINEMA ?
Il y a du cinéma pourtant, enfin ça ressemble au cinéma : de la technique, des salles, des écrans, des bobines que l’on rembobine et que l’on projette. Il y a des affiches et des panneaux de stars que l’on peint. Il y a une caisse centrale et des tickets. Et pourtant nous ne sommes pas au cinéma. Il ne reste que le nom en haut de la bête. Une chose vide que la vie complète par des bribes, des instincts et des soupirs.

LES SOUFFLES, LES CRIS, LES BÊLEMENTS
Que reste-t-il du cinéma populaire ? Que reste-t-il des projections passées ? Rien. Absolument rien !

Pourtant, le cinéma commence de la toute première image, avec un film vieilli et sautillant, complétement rayé, à la dernière image, le film dans le film, avec la pellicule qui brûle. Mais la vie n’est plus dans le cinéma tout en y étant, puisque Mendoza la filme, puisqu’il en a fait une oeuvre. Mais si la vie s’échappe, dans une sorte d’abîme, de siphons. Autour de l’escalier central, la caméra retient des souffles, des soulagements, des cris d’hommes ou des bêlements de chèvre.

BAWAL TAMBAY DITO !!!
Car l’escalier est le personnage principal et central. C’est à partir de lui, que les autres personnages nous conduisent dans les petites pièces intermédiaires et cachées. L’escalier n’est plus ce lieu secondaire et temporaire. Il est celui où l’on vit ; où l’on attend. Sans savoir ce que l’on attend. C’est le lieu où l’on s’essaie à marcher de manière chaloupée. C’est le lieu de la lumière par contraste avec les salles obscures. C’est le lieu où la pancarte qui trône et qui indique « Bawal Tambay Dito !!! Interdit de traîner ici !!! » ne veut vraiment plus rien dire. Puisque s’il y a un lieu où les gens traînent c’est bien ‘dito’. Ici et nulle part ailleurs. Les clients sont devenus des individus hors fonctions particulières. Ils sont des objets tarifés ou des sculptures délabrées et isolées. Les gens imitent les gens. Mais l’humanité est loin. Ils sont maniérés à la façon kantienne, avec cette sorte de « singerie, celle de la pure singularité qui pousse à s’éloigner autant que possible de l’imitation, sans pour autant posséder le talent d’être exemplaire. » (Kant, La Critique du jugement) Personne ici n’est exemplaire. Chacun s’essaie un bout de vie à lui, avec toutes les imperfections possibles et imaginables.

LES GLISSEMENTS INCESSANTS DU SENS
Chaque objet sera, comme l’escalier,  transformé radicalement de sa fonction première, de sa première définition, de son rôle initial : la glace ne montre pas la personne mais ce que la personne attend, autant pour la fille, la mère ou la grand-mère, le cinéma « Family » est désertée des familles depuis bien longtemps en devenant un cinéma porno qui attirent des homos en attente de sensation tarifée, des Servis, la famille qui fait vivre le cinéma est fracturée par le procès entre le grand-père et la grand-mère, les films sont des pornos hétéros et la clientèle est homo, l’action se déroule dans la ville d’Angeles City où les anges ont déserté depuis longtemps. Les affiches indiquent exactement l’inverse de ce que l’on fait à l’intérieur. Les affiches fleurissent avec des interdictions dont aucune n’est respectée, comme la « Bawal Mas Sex Dito ! Actes Sexuels Interdits ! » Les séparations Lady Men des toilettes. Les toilettes ne sont même plus des toilettes, au mieux des lieux immergés. L’oncle homo s’est marié avec une femme pour avoir un enfant, « pour une fois que quelqu’un m’aime. »  La patronne a un diplôme d’infirmière qui ne lui sert à rien dans ce drôle de capharnaüm…

LA DUPLICITE DES SENS
Mais ce n’est pas seulement dans le cinéma. Comme le ‘One Way’ de la rue qui ne sert à rien, les gens, les animaux, les véhicules circulant dans les deux sens. On ne se préoccupe plus du sens des choses, puisque les choses n’ont plus de sens. On se préoccupe des sensations, nécessairement fugitives.

Il y a duplicité du sens. Le sens affiché correspond à une époque où la circulation de la rue était régulée et où le cinéma accueillait les familles. Le sens réel correspond à un vrai bordel, au sens figuré comme au sens réel. Le cinéma n’est pas hors du monde, il participe à cette déchéance et à cette chute. Le cinéma se craquelle de toutes parts. De nouvelles fissures apparaissent. Les glaces sont brisées. Les toilettes bouchées. La famille écartelée. Les peaux infectées de furoncles teigneux et résistants.

Comme le sens des choses, comme la rue, comme la famille, il y a toujours confusions et enchevêtrements. Rien n’est vraiment délimité, ainsi la rue et la salle de cinéma. Les pièces du cinéma entre elles qui sans se correspondre, sont autant de poupées russes mais les unes dans les autres, sur les autres, en-dessous ou au-dessus.

Où est passé l’art qui inondait l’écran. Les images que l’on projette ne sont même plus regardées. Elles rentrent dans un décorum, comme image de fonds. Les films sont interchangeables et passent toujours le même film, jamais vraiment différent.

L’IMMORALITE EN HERITAGE
Le cinéma n’est pas un havre en dehors de la ville, il est un des lieux de la ville où la vie continue vaille que vaille.  Par contre, le cinéma sort de toute moralité. Le fils qui préfère trahir sa mère pour ne pas avoir d’autres héritiers qui viendraient subtiliser l’héritage, les pratiques débridées des clients, jusqu’à cette religieuse qui en s’approchant du cinéma trébuche et se casse la figure. « Le Seigneur ajouta : ‘la clameur qui s’élève contre Sodome et Gomorrhe est immense, et leur péché est énorme » (Genèse, 18) Et le Seigneur descendit. Quelle sera la punition divine ?

Quand les personnages sont dans les rues, ils ne se mêlent pas aux processions religieuses ; ils sont à contre–courant. Toujours. Quand le policier dans son 4×4 vient chercher le jeune homme, celui ni ne respecte même pas les panneaux. La famille est explosée. Il ne reste pas grand-chose qui tient encore. Peut-être l’école où le petit Jonas revient radieux et où il apprend quelque chose. Mais pour voir de suite des ébats qui ne sont vraiment pas de son âge !

Mais Mendoza, dans ce décalage généralisé et ce foutoir absolu, voit encore ou surtout par ces yeux d’artistes. C’est le seul espoir qui reste. ‘Ceci est une pipe’ inscrit sur les murs rejoint le ‘Ceci n’est pas une pomme’ de Magritte. La toile qui brûle rejoint le geste de Miro avec ses toiles brûlées. Les tags lancés dans l’escalier sont autant d’œuvres du street-art. Les pancartes deviennent des créations de Ben.

La mort du film finit la frénésie des corps et du chaos des expériences éphémères. Des saints dévoyés se battent sur l’écran. La pellicule s’embrase… »Alors le Seigneur fit tomber sur Sodome et Gomorrhe une pluie de soufre et de feu, venant du Seigneur, du ciel. Il anéantit ces villes et toute la plaine…Abraham vit monter de la terre une fumée semblable à la fumée d’une fournaise. » (La Genèse, 19)

Le cinéma est mort. Place aux rêves.

Jacky Lavauzelle

 

Acteurs
Gina Pareño (Nanay Flor, la gérante)

Jacklyn Jose (Nayda, la fille de Nanay Flor)
Julio Diaz (Lando)
Coco Martin (Alan)
Kristoffer King (Ronald)
Dan Alvaro (Jerome, le mari de Nayda)
Mercedes Cabral (Merly)
Roxanne Jordan (Jewel, la fille de Nayda)
Dido De La Paz (Atty. Quintana, l’Avocat)
Buddy Caramat (Tonette l’Oncle homo)
Bobby Jerome Go (Jonas, le plus jeune fils de Nayda)

"podrá no haber poetas; pero siempre habrá poesía" Gustavo Adolfo Bécquer