SENEQUE : DE BREVITATE VITAE – DE LA BRIEVETE DE LA VIE

Sénèque

DE BREVITATE VITAE
De la brièveté de la vie

Sénèque De brevitae Vitae Argitato De la briéveté de la vie

Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato.com

CHAPITRE I

Maior pars mortalium, Pauline, de naturae malignitate conqueritur,

La grande majorité des mortels, Paulinus, se plaignent de la malignité de la nature,

quod in exiguum aeui gignimur, quod haec tam uelociter,

que nous naissons pour une vie si courte, que les choses vont si vite

tam rapide dati nobis temporis spatia decurrant,

que le temps qui nous a été accordé passe si vite

adeo ut exceptis admodum paucis ceteros in ipso uitae apparatu uita destituat.

si bien qu’à l’exception d’une minorité, les hommes ne trouvent la vie que quand elle les abandonne.

Nec huic publico, ut opinantur, malo turba tantum et imprudens uulgus ingemuit :

Ce fait, selon l’opinion,  ne concerne pas uniquement la foule et le vulgaire

 clarorum quoque virorum hic affectus querelas evocavit. 

Il est clair que les hommes célèbres sont aussi affectés par ces plaintes.

Inde illa maximi medicorum exclamatio est :

De là ce que s’écria le plus grand des médecins :

« Vitam brevem esse, longam artem« .

La vie est courte, l’art est long.”

Inde Aristotelis cum rerum natura exigenti, minime conveniens sapienti viro lis est :

De là ce qu’Aristote, avec l’argument de la nature, incompatible avec la nature du sage, dit ;

illam animabilibus tantum indulsisse, ut quina aut dena secula educerent,

La nature a montré une telle faveur aux animaux, enfantant pendant cinq ou dix existences,

homini in tam multa genito, tanto citeriorem terminum stare.

l’homme aux multiples talents,  lui doit se contenter d’un temps beaucoup plus court.

Non exiguum temporis habemus : sed multum perdimus.

Nous n’avons pas un manque de temps : nous en perdons seulement beaucoup.

Satis longa vita, et in maximarum rerum consumationem large data est,

La vie est assez longue, et un maximum de choses peut y être accompli,

 si tota bene collocaretur.

si tout y est bien employé.

Sed ubi per luxum ac negligentiam defluit,

Mais quand c’est dans le luxe et l’insouciance,

ubi nulli rei bonae impenditur ;

il ne se consacre à rien de bon ;

ultima demum necessitate cogente,

Au dernier moment enfin,

quam ire non intelleximus, transisse sentimus.

celui que nous percevons, nous presse alors.

Ita est, non acceptimus brevem vitam, sed fecimus :

C’est la vérité, nous n’avons pas une vie courte, mais nous l’avons faite ainsi :

nec inopes ejus, sed prodigi sumus.

nous ne le voulons pas, mais nous la gaspillons.

Sicut amplae et regiae opes,

Tout comme de grandes et princières richesses,

ubi ad malum dominum pervenerunt,

qui sont données à un mauvais propriétaire,

momento dissipantur, at quamvis modicae,

dispersées en un moment, alors qu’une modeste fortune,

si bono custodi traditae sunt, usu crescunt :

à un bon gardien, croît avec l’usage :

ita aetas nostra bene disponenti multum patet.

de même notre vie sera assez longue si on en dispose avec sagesse.

 CHAPITRE II

Quid de rerum natura querimur ?

Pourquoi se plaindre de la nature?

Illa se benigne gessit : vita, si scias uti, longa est.

Elle s’est montrée bienveillante, la vie, si on sait comment la vivre.

Alium insatiabilis tenet avaritia :

L’un est rongé par une insatiable cupidité,

alium in supervacius laborius operosa sedulitas :

un autre par une pénible dévotion à d’inutiles tâches,

alius vino madet :

un autre demeure aviné,

alius inertia torpet :

un autre paresseux,

alium defatigat ex alienis judiciis suspensa semper ambitio :

un autre fatigué d’ambition qui reste suspendu au jugement d’autrui,

alium mercandi praeceps cupiditas circa omnes terras,

un autre se targue de négoces et pousse son avidité sur toutes les terres,

omnia maria, spe lucri, ducit.

toutes les mers, dans l’espoir de gain.

Quosdam torquet cupido militae,

Certains tourmentés par la cupidité des combats,

nunquam non aut alienis periculis intentos, aut suis anxios :

n’ont jamais oublié de mettre les autres en péril, sans autre anxiété,

sunt quos ingratus superiorum cultus voluntaria servitute consumat.

Enfin certains se dévouent à d’illustres ingrats dans une servitude volontaire.

Multos aut affectatio alienae fortunae,

Beaucoup désirent s’aliéner les fortunes des autres hommes,

aut suae odium detinuit :

ou haïssent leur destinée :

plerosque nihil certum sequentes,

plusieurs sans but particulier suivent

vaga et inconstans et sibi displicens levitas per nova consilia jactavit.

une pente vague et inconstante, jettent leur dévolu sans cesse sur de nouveaux projets.

Quibusdam nihil quo cursum dirigant, placet,

Certains ne trouvent  rien qui les attire, et les rend heureux,

sed marcentes oscitantesque fata deprehendunt :

mais la mort les ramasse sans qu’ils n’aient jamais eu de destinée,

adeo ut quo apud maximum poetarum more oraculi dictum est,

tant et si bien qu’il a été dit, à l’instar d’un oracle, par le plus grand des poètes,

verum esse non dubitem :

Je ne doute pas de cette vérité :

Exigua pars est vitae, quam nos vivimus ;

Nous ne vivons qu’une petite partie de notre vie

certum quidem pmne spatium,

Il est certain que toutes les autres parties,

non vita, sed tempus est.

ne sont pas de la vie, c’est du temps écoulé.

Urgentia circumstant vitia undique :

Le vice nous entoure partout,

nec resurgere, aut in dispectum veri attollere aculos sinunt,

il s’accroît tellement que nos yeux ne sont permettent plus de discerner la vérité,

sed mersos, et in cupiditabitus infixos premunt.

mais nous plonge dans le bain des victimes de la cupidité.

Nunquam illis recurrere ad se licet,

Nous ne sommes plus autorisés à retourner à notre moi véritable,

si quando aliqua quies fortuito contigit :

même quand le hasard fortuitement relâche l’étreinte des passions,

velut in profundo mari,

flottant comme sur une mer profonde,

in quo post ventum quoque volutatio est,

sur laquelle  les vagues restent agitées même après que la tempête soit passée,

fluctuantur, nec unquam illis a cupiditabitus suis otium instat.

jamais à la folie des passions le calme ne fait suite.

 

De istis me putas disserere,

Vous pensez que je n’évoque que des personnes,

quorum in congesso mala sunt :

qui ont accumulés les maux :

aspice illos ad quorum felicitatem concurritur :

Regardez ces hommes qui vont  vers la prospérité :

bonis suis effocantur.

étouffant sous leurs biens.

Quam multis graves sunt divitiae ?

Combien, nombreux, sont sous le poids des richesses ?

Quam multorum eloquentia,

Combien, nombreux, pour cette éloquence,

quotidiano ostentandi ingenii spatio, sanguinem educit ?

ont déployé leur génie, et fait couler le sang?

quam multi continuis voluptatibus pallent ?

combien sont épuisés de leurs continuels plaisirs voluptueux ?

quam multis nihil liberi relinquit circumfusus clientium populus ?

De nombreux clients se pressent à leur sujet ne leur laissant aucune liberté ?

Omnes denique istos, ad infimis usque ad summos, pererra :

Enfin, dans tout cela, en ce qui concerne la plus haute comme la plus basse société,

hic, advocat, hic adest, ille perilitatur, ille defendit, ille judicat.

l’un veut une sommation, un autre souhaite qu’on l’assiste, celui-ci s’estime être en péril, l’autre veut qu’on le défende, celui-là est juge.

Nemo se sibi vindicat :

Personne ne s’appartient :

alius in alium consumitur.

les uns se consument avec les autres.

Interroga de istis, quorum nomina ediscuntur :

Renseignez-vous sur ces hommes, dont les noms sont connus de tous :

his illos dignosci videbis notis :

vous les verrez différemment :

hic illius cultor est, ille illus, suus nemo.”

«ici l’un rend ses devoirs à l’un, celui-ci à un autre, mais pas à soi-même. ».

Deinde dementissima quorundam indignatio est :

Ensuite, certains s’indignent dans des démentielles colères:

queruntur de superiorum fastidio,

se plaignant du faste des gens supérieurs,

quod ipsis adire volentibus non vacaverint.

qui n’ont pas eu le temps de les recevoir.

Audet quisquam de alterius superbia queri,

Comment ont-ils l’audace de se plaindre de la fierté d’un autre,

qui sibi ipse nunquam vacat ?

celui qui n’a jamais le temps pour soi ?

Ille tamen, quisquis est, insolenti quidem vultu,

Cet homme, quel qu’il soit, avec son visage insolent,

sed aliquando respexit :

vous a respecté,

ille aures suas ad tua verba demisit :

vous a écouté,

ille te ad latus suum recepit :

placé à ses côtés,

tu non inspicere te unquam,

alors que vous, vous  ne vous êtes jamais regardé,

non audire dignatus es.

ni accordé une audience.

GYP : LA FANFARE ou Qui va à la chasse perd sa place

 

GYP

Comtesse de Martel Sybille Gabrielle Riqueti de Mirabeau

Gyp La Fanfare Nadar L'Hallali du cerf Courbet Artgitato
(1850-1932)

LA FANFARE

QUI VA A LA CHASSE PERD SA PLACE !

Dans le style de GYP, voici un tableau mondain, une critique satirique des usages de son époque. Les femmes dans l’œuvre de Gyp, sans être des féministes, ont de la répartie, à l’image de la jeune fille créée dans le Mariage de chiffon en 1894. Elles ne s’en laissent pas compter, même devant des indécrottables chasseurs.

Dans la fanfare, Gyp aborde le thème de la chasse dans une rencontre amoureuse. Elle place l’action au bord de l’eau, « dans le massif du Sanglier ». Une exposition animale s’entend au loin, entre les aboiements des chiens et les fanfares de chasse. La foule qui se presse à l’exposition est autant de frein à l’activité du chasseur. Celui-ci aime la tranquillité et être seul avec sa proie. En tête à tête. Comme tout chasseur, Monsieur de Halbran est uniquement consacré à la chasse. « Vous ne voyez donc pas à quel point je suis féru de vous ! …vous seule occupez mes pensées…je ne vis plus que pour vous, et non seulement vous remplissez le présent et l’avenir, mais encore vous avez effacé jusqu’aux moindres souvenirs du passé…mes relations préférées, mes goûts favoris, tout est tombé dans l’oubli, l’oubli noir et éternel. »

Le chasseur est solitaire. Le chasseur est concentré.

Notre homme, Monsieur de Halbran, est un chasseur devant l’éternel. Il sent la dame qui l’attend dans un recoin, Madame de Beauvouloir, n’est rien d’autre que le gibier à capturer. Elle est cachée « derrière un rempart de chaises », tel un animal dans son terrier.

Mais le plus important dans un chasseur, ce n’est pas le gibier mais la chasse elle-même. Blaise Pascal disait sur ce point :  «Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non la prise qu’ils recherchent. » Ainsi Monsieur de Halbran, malgré ses propos sur son amour véritable, est happé par les bruits qui lui rappellent la chasse au loin ; dès qu’une musique arrive à son oreille, le voilà fredonnant, écoutant le bruit des cors.

Toutes les fanfares y passent : la Lur-Saluces, la Vague, l’Hallali, la Nemours, la Fleur-de lis, la Canteleu, la Dampierre, «  les sons de la Chantilly ! ». A force d’écouter tous ces airs, Monsieur de Halbran en redevient naturel et en oublie les beaux discours sur l’amour du début de la rencontre. Il parle désormais plus vertement : « il lui arrivait ce qui arrive à tous les maris qui ont des femmes ravissantes…C’est leur faute aussi…je ne vois pas pourquoi on les plaint…ils n’ont qu’à épouser des femmes laides s’ils les veulent pour eux tout seuls…et encore…on ne peut jamais répondre de rien ! Malchancheu ne voyait du reste, là-dedans, aucune allusion personnelle…C’est un excellent homme…qui a de bien belles chasses…et une meute donc !…de beaux chiens, feu et noir, tellement pareils qu’on ne les distingue pas les uns des autres !….avec des bajoues pendantes…et coiffés !…des oreilles qui ont l’air d’un nœud alsacien en satin noir !…ils sont exposés cette année !… »

Monsieur de Halbran se laisse gagner par l’excitation de la chasse. Il ne se contrôle plus. Il ne maîtrise plus ses mots et ses phrases. Il s’emballe et le reconnaît à Mme de Beauvouloir. Il n’y a même rien à reconnaître, c’est l’évidence : « la chasse vous rend bien plus éloquent que l’amour…nous étions paris sur une fausse piste…ces pauvres chiens ont relevé le défaut en nous remettant dans la bonne voie… »

Parions que Madame de Beauvouloir ne restera pas longtemps seule et qu’elle trouvera un chasseur moins passionné. Mais du chasseur au chassé, le rôle n’est pas si clair. En tout cas, Monsieur de Halbran est bien parti bredouille mais content d’avoir rejoint la meute.

Jacky Lavauzelle

 

Dans la revue Lisez-moi n°65 du 10 mai 1908

 

JEAN-MARIE (André THEURIET) : LE NAUFRAGE DES ÂMES SOLITAIRES

André THEURIET
8 octobre 1833 – 23 avril 1907




 

JEAN-MARIE

Drame en un acte

LE NAUFRAGE
DES ÂMES SOLITAIRES

André Theuriet - Jean-Marie - Théâtre ArtgitatoLa pièce Jean-Marie représentée en 1872 au théâtre de l’Odéon fait partie des premières œuvres d’André Theuriet. Les années 70 ont été riches en évènements militaires, surtout 1870, « l’Année terrible » pour Hugo entre la guerre civile et la guerre avec la Prusse, et intimes, avec son mariage avec Hélène Narat. Nous ressentons, bien entendu, dans ce drame, le poète des premières œuvres publiées avant que celui-ci ne se lance dans son importante production romanesque jusqu’à sa mort en 1907.  Nous sentons aussi l’importance de Victor Hugo, que Theuriet appréciait, notamment les Travailleurs de la mer, le roman qui est sorti en 1866, six ans avant la sortie de Jean-Marie.



LA NUIT NOIRE DES GRANDES CATASTROPHES
L’enfant de Ker-laz n’est plus. Le Roi-Gralon l’a emporté. En partance vers les mers du Japon, le matelot et le navire ont sombré. Jean-Marie est l’absent. La plainte des mouettes qui embarque Thérèse dans son monologue n’est autre que la sienne. Longue et nocturne, à mi-voix. Comme pour ne pas déranger les vagues et les flots. La chanson qu’elle chante, dans sa ferme bretonne du Pays Glazik, située sur la côte du Finistère, parle d’un brick ayant sombré « avec ses grands mâts et ses voiles ». Nous sommes dans cette fin de terre où l’homme s’éventre sur des rochers dans la nuit noire des grandes catastrophes. Dans cette roche que la mer vient lécher comme appâtée, gourmande et affamée de chair jeune et tendre des marins.

AGIR EN HOMME BRAVE
La présente, Thérèse, est absente, aussi. Et elle chante, bien entendu, une chanson de marin. Une chanson qui raconte le malheur de sa vie. La perte de son bonheur a pour nom Jean-Marie. Résignée, elle s’est mariée à Joël, un brave homme du pays. Joël se considère lui-même ainsi, « comme le mois dernier, tu m’avais reproché de m’attarder avec les buveurs du marché, sitôt mes blés vendus j’ai rempli ma sacoche ; en dépit des écus qui tintaient dans ma poche, j’ai scellé la jument et j’ai tourné le dos à l’auberge où le cidre écumait à pleins pots… Voilà ce qui s’appelle agir en homme brave ! » A l’écoute des souhaits de sa belle. Il la couvre de cadeaux et d’attentions. Il ne trouve que le vide dans son regard, « toujours distraite et toujours l’œil perdu dans un rêve ou dans un nuage !…A quoi  peux-tu penser ? »




LA MER NE REND PLUS LES MARINS QU’ELLE A PRIS
Ce seront les uniques personnages de la pièce. Jean-Marie n’est plus, « car la mer ne rend plus les marins qu’elle a pris. » Il faut en faire son parti, il en est ainsi des femmes de marins. L’attente et parfois le drame qui délie les couples et qui lient ceux qui sur terre restent. Le Joël qui est là, n’existe pas. Il n’est qu’un paravent. Une ombre. Un ersatz de son marin tant aimé. Elle ne parle que lorsqu’il évoque, au détour d’une phrase,  l’image de « pauvre matelots maigres et demi-nus ! » Elle revit, enfin, « des matelots !… Ceux-là du moins, sont revenus ! » Joël recherche un peu d’attention qu’il n’aura jamais ; cette attention qu’auront toujours les infinis hurlants et démontés.

PLUS JE ME SENS COUPABLE, PLUS VOUS ME COMBLEZ
Thérèse sait qu’elle ne le mérite pas. Que, malgré tout ce qu’il réalise, ce qu’il offre, il n’aura jamais rien en retour, ni reconnaissance, ni amour, « c’est trop beau ! …Vous êtes bon, Joël, trop bon pour moi !Par tous vos bienfaits mes remords sont doublés ! Plus je me sens coupable et plus vous me comblez… » Elle est ce vide que rien ne pourra remplir. Le temps ne fait rien à l’affaire, « je me disais : le temps les séchera…Chimère ! Le deuil des autres cède au temps, mais ton chagrin pousse en dépit de tout, pareil au mauvais grain ! »

LE CIEL EST RESTE SOURD
Le silence n’est plus de mise. Elle doit parler, tout dire, quitte à écraser un peu plus Joël, à l’accabler, quitte à le terrasser, « j’ai sur le cœur un secret qui me pèse, et bien souvent déjà je me suis reproché, comme un péché mortel, de vous l’avoir caché… » Sans penser que de le dire serait peut-être un aveu mortel. Mais en voulant tout dire, elle ment. Les mots qui s’offrent à sa bouche ne sont pas ceux du cœur. « Tout est fini ! » lance-t-elle. Mais rien n’est fini. Puisque le souvenir est plus fort qu’au premier jour. « J’ai tout entrepris pour connaitre son sort…J’ai prié, j’ai fait faire enquête sur enquête ; le ciel est resté sourd et la terre muette…Jusqu’au bord du cercueil je l’aurais attendu, si je n’avais compris qu’il était bien perdu…Pour toujours ! » Mais même dans la tombe, elle espérerait encore. Et le définitif qu’elle crie si fort c’est pour s’en convaincre et pour conjurer le sort. Le vent de la mer semble porter la voix de Jean-Marie. La discussion avec Joël est terminée, « elle s’arrête…puis elle reprend comme si elle se parlait à elle-même» ; elle reprend le monologue du début, sans même s’apercevoir que Joël s’effondre en voyant à quel point cet amour est sacré et  vivace.



LA SEVE ET LE SOLEIL QU’ON LAISSE EN ARRIERE
Joël ne lui en veut pas, « je ne puis lutter avec ton souvenir ». Il pense qu’il n’est pas arrivé au bon moment et que son âge ne lui permettra plus de la conquérir, « Ah ! maudits cheveux blancs ! Si j’avais la jeunesse seulement ; si la sève et le soleil qu’on laisse en arrière, on pouvait les retrouver un jour ! J’essaierais de chasser ce fantôme d’amour et de prendre en ton cœur sa place encore tiède…Mais à l’âge que j’ai, le mal est sans remède ; je suis laid, je suis triste et vieux ! O mes vingt ans ! »

UNE EPOUSE BONNE ET FIDELE
Thérèse enfin ayant repris ses esprits, s’aperçoit du mal qu’elle a commis sur un homme aussi brave et généreux. Elle s’engage à ne plus le faire souffrir et veut lui apporter plus que de la loyauté : « Je vous ai fait longtemps souffrir de ma douleur offensante et cruelle, désormais je veux être une épouse fidèle et bonne… » Et même souhaite s’expatrier pour ne plus voir les lieux qui lui rappellent autant de souvenirs et de désirs refoulés.

J’ESSAIERAI DE SOURIRE ET DE CHANTER
Sort Joël. Et Thérèse continue à se rassurer, « je serai meilleure…Je veux chasser ce chagrin…je veux t’oublier…Joël est si bon…Ce serait pécher contre le ciel que lui donner ma main et lui fermer mon âme. Je veux être à l’avenir être vraiment sa femme…J’entourerai d’amis sa vieillesse sereine…J’essaierai de sourire et de chanter… » Un véritable programme politique qui n’est fondé que sur des promesses et des vœux pieux.

JE NE SAIS QUE DES AIRS TRISTES
La chanson du début, sa saudade, sa nostalgie, s’ouvrait sur des pensées tristes liées à la disparition. Elle-même le dit, « je ne sais que des airs tristes comme des glas… », et, effectivement, encore, sa chanson noire évoque une tragédie maritime, «  la sainte pris dans l’algue verte le capitaine à demi-mort et sur son aile large ouverte le conduisit droit jusqu’au port… » Mais ce n’est plus un mort qui se présente mais une ombre qui se parfait en homme de chair et d’os. Ce n’est plus la mer qui porte la voix, mais la voix qui se porte à ses oreilles est si connue qu’elle vacille comme chavirée par les embruns de sa présence.

LE MALHEUR EST TOMBE SUR NOUS
Bien entendu, Jean-Marie pense que Thérèse s’est tournée vers Joël par inconstance et frivolité, lasse de l’attendre « je ne me dirais pas que pour une parure ma Thérèse a vendu son âme avec son corps. » C’en est trop pour elle qui va tout raconter. Il ne partira pas ainsi, « Ah ! non pas sans m’entendre. Reste !…Si du passé la voix lointaine et tendre ne sois point sans pitié ! Tu ne sais pas combien avant d’en venir là, j’ai subi de tortures, ni comment j’ai souffert, ni de quelles blessures !…Le malheur est tombé sur nous… » Thérèse énumère tous les coups du sort qui l’ont conduite à accepter Joël comme époux. Ce Joël qui n’espère bien entendu pas l’amour de cette belle jeune fille éplorée : « donne-moi ton cœur pour l’amour d’elle (sa mère) »

TU NE ME VERRAIS PAS !
Thérèse se force à mentir. Jean-Marie est prêt à tout pour rester et vivre, sinon près d’elle, du moins dans les parages de sa cabane, « je vivrais dans un coin, à l’écart…Ignoré…Ma tendresse discrète se cacherait au fond de quelque maisonnette…Tu ne me verrais pas ! » Mais Joël reste fidèle…à son engagement, « je n’ai plus qu’un seul maître, et c’est Joël… » Jean-Marie insiste. Il pressent que c’est ici et maintenant ou jamais, « le temps presse et le jour fuit…Que sert d’attendre ? …Hâtons-nous… ».

LE SUPRÊME BAISER
Le remords la tuerait, ainsi que la honte. Elle préfère vivre sans amour et le cœur brisé. Le « trois-mâts hollandais part demain ? » La relation est terminée, sans un dernier baiser, « un suprême baiser » qui pourrait, comme le Ker-laz, la faire chavirer.

IL NE REVIENDRA PLUS
Le retour de Joël fait tressaillir Thérèse. Jean-Marie est parti. A jamais. Joël a peut-être tout entendu. Nous n’en saurons rien. Il est arrivé à point nommé, malgré son « geste de surprise ». Il insiste un peu, « ce qu’il te contait paraissait t’émouvoir. Car vous parliez très haut… » Un marin de passage, celui du Roi-Gralon, qui ne connaissait pas Jean-Marie. Un dernier mensonge et une vérité douloureuse, « il ne reviendra plus. »

Jacky Lavauzelle

 

 

FAUST (GOETHE) VORSPIEL AUF DEM THEATER – PROLOGUE SUR LE THEÂTRE

Johann Wofgang von Goethe

FAUST
VORSPIEL AUF DEM THEATER
PROLOGUE SUR LE THEÂTRE

Faust Goethe Eine Tragödie Argitato Théâtre VORSPIEL AUF DEM THEATER Prologue sur le théâtre

 Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato.com

 

Direktor. Theatherdichter. Lustige Person

Le directeur, le poète et le bouffon

Direktor
Le directeur

Ihr beiden, die ihr mir so oft,

Vous deux, qui, avec moi, tant de fois,

In Not und Trübsal, beigestanden,

Dans la peine et dans l’épreuve, m’avez accompagné,

Sagt, was ihr wohl in deutschen Landen

Dîtes, que pensez-vous, en terres allemandes,

Von unsrer Unternehmung hofft?

De l’évolution de notre programme ?

Ich wünschte sehr der Menge zu behagen,

Je voudrais bien avoir l’opinion publique avec moi,

Besonders weil sie lebt und leben läßt.

Surtout parce qu’elle vit et qu’elle nous permet de vivre.

Die Pfosten sind, die Bretter aufgeschlagen,

Les affiches posées, les critiques avisées,

Und jedermann erwartet sich ein Fest.

Et chacun s’attend à une féerie.

Sie sitzen schon mit hohen Augenbraunen

Ils sont déjà assis, les yeux écarquillés

Gelassen da und möchten gern erstaunen.

Souhaitant être surpris et désirant être heureux.

Ich weiß, wie man den Geist des Volks versöhnt ;

Je sais comment de l’esprit du public on en fait un allié ;

Doch so verlegen bin ich nie gewesen :

Pourtant, je n’ai jamais été aussi embarrassé :

Zwar sind sie an das Beste nicht gewöhnt,

Il est vrai que du meilleur ils n’ont pas l’habitude,

Allein sie haben schrecklich viel gelesen.

Seulement, ils ont beaucoup lu.

Wie machen wir’s, daß alles frisch und neu

Comment allons-nous faire pour que tout soit frais, pour que tout soit nouveau

Und mit Bedeutung auch gefällig sei?

Et avec du sens aussi ?

Denn freilich mag ich gern die Menge sehen,

Pour sûr, je tiens à voir la foule,

Wenn sich der Strom nach unsrer Bude drängt,

Comme un torrent se fracasser à notre baraque,

Und mit gewaltig wiederholten Wehen

Et avec une douleur lancinante et puissante

Sich durch die enge Gnadenpforte zwängt ;

Se presser jusqu’au-devant du guichet salvateur ;

Bei hellem Tage, schon vor vieren,

Au grand jour, avant les quatre heures,

Mit Stößen sich bis an die Kasse ficht

Par saccades, se heurter à la caisse

Und, wie in Hungersnot um Brot an Bäckertüren,

Et, comme lors des famines devant la porte du boulanger,

Um ein Billet sich fast die Hälse bricht.

Pour un billet, pour un peu, se briser le cou.

Dies Wunder wirkt auf so verschiedne Leute

Un tel miracle ne peut se produire sur une foule éclectique

Der Dichter nur ; mein Freund, o tu es heute !

Que par le poète, uniquement ; mon ami, fais qu’il en soit ainsi aujourd’hui !

Dichter
Le poète

O sprich mir nicht von jener bunten Menge,

Oh! Ne me parle de cette foule bariolée,

Bei deren Anblick uns der Geist entflieht.

Qui par son seul aspect fait fuir mon esprit.

Verhülle mir das wogende Gedränge,

Aveuglé par les vagues de cette cohue,

Das wider Willen uns zum Strudel zieht.

Qui, contre ma volonté, m’entraîne dans son tourbillon.

Nein, führe mich zur stillen Himmelsenge,

Non, conduis-moi vers le calme d’un ciel irisé,

Wo nur dem Dichter reine Freude blüht ;

Où, pour le seul poète, la joie peut fleurir ;

Wo Lieb und Freundschaft unsres Herzens Segen

Où amour et amitié ont la faveur de notre cœur,  

Mit Götterhand erschaffen und erpflegen.

Avec le soutien de Dieu, créé et protégé.

Ach! was in tiefer Brust uns da entsprungen,

Ah ! Comme du plus profond de nous s’évade

Was sich die Lippe schüchtern vorgelallt,

Ce que nos lèvres timides susurrent,

Mißraten jetzt und jetzt vielleicht gelungen,

Dénaturé parfois et parfois plus fameux,

Verschlingt des wilden Augenblicks Gewalt.

Dévoré par la puissance et la sauvagerie du présent.

Oft, wenn es erst durch Jahre durchgedrungen,

Souvent, après bien des années durant,

Erscheint es in vollendeter Gestalt.

Elle apparaît alors dans une forme aboutie.

Was glänzt, ist für den Augenblick geboren,

Ce qui brille, n’existe que pour les yeux,

Das Echte bleibt der Nachwelt unverloren.

Le vrai, seul, passe à la postérité.

Lustige Person
Le Bouffon

Wenn ich nur nichts von Nachwelt hören sollte.

Je ne veux plus rien entendre sur cette postérité !

Gesetzt, daß ich von Nachwelt reden wollte,

Soit, vous désirez que je discoure sur la postérité,

Wer machte denn der Mitwelt Spaß ?

Qui s’occupera alors à divertir nos contemporains ?

Den will sie doch und soll ihn haben.

Car ils en veulent encore et nous leur en donnons.

Die Gegenwart von einem braven Knaben

La présence d’un brave garçon

Ist, dächt ich, immer auch schon was.

Est, je pense, toujours autant apprécié.

Wer sich behaglich mitzuteilen weiß,

Celui qui sait annoncer quelque chose de plaisant,

Den wird des Volkes Laune nicht erbittern ;

Par l’humeur du public ne sera pas exaspéré ;

Er wünscht sich einen großen Kreis,

Il souhaitera agrandir un plus grand le cercle,

Um ihn gewisser zu erschüttern.

Sachez l’étonner !

Drum seid nur brav und zeigt euch musterhaft,

Les tambours ne sont bons, montrez-vous exemplaire,

Laßt Phantasie, mit allen ihren Chören,

Laissez l’imagination, avec tous ses chœurs,

Vernunft, Verstand, Empfindung, Leidenschaft,

Raison, intellect, émotion, passion,

Doch, merkt euch wohl! nicht ohne Narrheit hören.

Mais, remarquez bien! N’attendez rien sans folie.

  Direktor
Le directeur

Besonders aber laßt genug geschehn!

Surtout, montrez en assez !

Man kommt zu schaun, man will am liebsten sehn.

On vient pour voir, on veut voir toujours plus.

Wird vieles vor den Augen abgesponnen,

Beaucoup devant des yeux fatigués,

So daß die Menge staunend gaffen kann,

Tellement que la foule en restera sans voix,

Da habt Ihr in der Breite gleich gewonnen,

Là, vous aurez gagné la partie,

Ihr seid ein vielgeliebter Mann.

Vous voici un homme considéré.

Die Masse könnt Ihr nur durch Masse zwingen,

La masse peut, elle seule, en rabattre à la masse

Ein jeder sucht sich endlich selbst was aus.

Chacun recherche en fait ce qui l’intéresse

Wer vieles bringt, wird manchem etwas bringen;

Qui apporte beaucoup, à chacun apporte quelque chose ;

Und jeder geht zufrieden aus dem Haus.

Et chacun rentrera heureux chez lui.

Gebt Ihr ein Stück, so gebt es gleich in Stücken!

Vous donnez une pièce, donnez-la en morceaux !

Solch ein Ragout, es muß Euch glücken ;

Ainsi qu’un ragoût, elle rendra tout le monde heureux ;

Leicht ist es vorgelegt, so leicht als ausgedacht.

Il est facilement servi, tout autant que facilement réalisé

Was hilft’s, wenn Ihr ein Ganzes dargebracht?

A quoi bon, si vous offrez tout dans sa totalité ?

Das Publikum wird es Euch doch zerpflücken.

Le public aurait vite fait de vous disséquer !

Dichter
Le poète

Ihr fühlet nicht, wie schlecht ein solches Handwerk sei!

Vous ne sentez pas, comme est méprisable cet artisanat !

Wie wenig das dem echten Künstler zieme!

Comme il correspond peu au véritable artiste !

Der saubern Herren Pfuscherei

Les belles prouesses de ces messieurs

Ist. merk ich. schon bei Euch Maxime.

Je le remarque. Vous en faites déjà votre maxime.

Direktor
Le directeur

Ein solcher Vorwurf läßt mich ungekränkt :

Une telle critique me laisse de marbre :

Ein Mann, der recht zu wirken denkt,

Un homme, qui souhaite travailler correctement,

Muß auf das beste Werkzeug halten.

Doit avoir les meilleurs outils.

Bedenkt, Ihr habet weiches Holz zu spalten,

Rappelez-vous, vous devez fendre du bois tendre,

Und seht nur hin, für wen Ihr schreibt !

Et regardez dehors, pour savoir à qui vous écrivez !

Wenn diesen Langweile treibt,

Quand l’un arrivera dépressif,

Kommt jener satt vom übertischten Mahle,

Les autres arriveront d’un festin trop copieux,

Und, was das Allerschlimmste bleibt,

Et, ce qui reste le pire,

Gar mancher kommt vom Lesen der Journale.

Plus d’un viendront à la lecture du journal.

Man eilt zerstreut zu uns, wie zu den Maskenfesten,

On se précipite vers nous, comme à une mascarade,

Und Neugier nur beflügelt jeden Schritt ;

Et la curiosité précipite chaque pas ;

Die Damen geben sich und ihren Putz zum besten

Les dames montrent d’elles leurs plus beaux atours

Und spielen ohne Gage mit.

Et jouent déjà pour le public, sans gages.

Was träumet Ihr auf Eurer Dichterhöhe?

A quoi rêvez-vous, poètes, sur vos sommets ?

Was macht ein volles Haus Euch froh?

Que rend joyeux une salle comble ?

Beseht die Gönner in der Nähe!

Gardez vos mécènes à proximité !

Halb sind sie kalt, halb sind sie roh.

La moitié est glaciale, l’autre est inculte.

Der, nach dem Schauspiel, hofft ein Kartenspiel,

Qui, après la pièce, espère une partie de cartes,

Der eine wilde Nacht an einer Dirne Busen.

Qui, une nuit sauvage dans les bras d’une prostituée.

Was plagt ihr armen Toren viel,

Que, pour eux, vous tourmentez,

Zu solchem Zweck, die holden Musen ?

Dans ce but, les douces muses ?

Ich sag Euch, gebt nur mehr und immer, immer mehr,

Je vais vous dire, donnez seulement plus et plus encore, toujours plus,

 

So könnt Ihr Euch vom Ziele nie verirren

Ainsi vous ne perdrez pas le but de vue

Sucht nur die Menschen zu verwirren,

Cherchez seulement à troubler les hommes,

Sie zu befriedigen, ist schwer — —

Les satisfaire, c’est plus compliqué

Was fällt Euch an? Entzückung oder Schmerzen?

Qu’en pensez-vous ? Exstase ou douleur ?

Dichter
Le poète

Geh hin und such dir einen andern Knecht !

Va et trouve-toi un autre valet !

Der Dichter sollte wohl das höchste Recht,

Le poète devrait probablement par cette loi suprême,

Das Menschenrecht, das ihm Natur vergönnt,

Des droits de l’Homme, de ce que la Nature permet,

Um deinetwillen freventlich verscherzen !

Y renoncer sans autres motifs !

Wodurch bewegt er alle Herzen ?

Comment pourrait-il faire frémir les cœurs?

Wodurch besiegt er jedes Element ?

Comment soumettrait-il chaque élément ?

Ist es der Einklang nicht, der aus dem Busen dringt,

N’est-ce-pas l’accord qui sort de sa poitrine,

Und in sein Herz die Welt zurücke schlingt  ?

Et en son cœur n’enveloppe-t-il pas le monde ?

Wenn die Natur des Fadens ew’ge Länge,

Si la nature démêle les longs fils éternels,

Gleichgültig drehend, auf die Spindel zwingt,

Indépendamment des rotations, de la puissance de la broche,

Wenn aller Wesen unharmon’sche Menge

Si pour tous les êtres d’une foule discordante

Verdrießlich durcheinander klingt-

Renfrognés pêle-mêle s’entrechoquant

Wer teilt die fließend immer gleiche Reihe

Partageant toujours le même courant

Belebend ab, daß sie sich rhythmisch regt ?

Vivifiant cela, n’est-ce point lui qui suscite le rythme?

Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,

Qui appelle le particulier à l’unification générale,

Wo es in herrlichen Akkorden schlägt ?

Qui y introduit de beaux accords?

Wer läßt den Sturm zu Leidenschaften wüten ?

Qui peut lâcher la tempête sur les passions ?

Das Abendrot im ernsten Sinne glühn ?

Le coucher de soleil dans une âme éplorée ?

Wer schüttet alle schönen Frühlingsblüten

Qui étale toutes les belles fleurs de printemps

Auf der Geliebten Pfade hin?

Sur les chemins d’une bien-aimée ?

Wer flicht die unbedeutend grünen Blätter

Qui tresse des feuilles vertes insignifiantes

Zum Ehrenkranz Verdiensten jeder Art ?

Pour honorer les mérites en couronnes de gloire ?

Wer sichert den Olymp? vereinet Götter ?

Qui assure l’Olympe? Qui assemble les dieux ?

Des Menschen Kraft, im Dichter offenbart.

Tout le pouvoir de l’homme, par le poète est révélé.

Lustige Person
Le Bouffon

So braucht sie denn, die schönen Kräfte,

Utilisez donc vos puissants dons,

Und treibt die dichtrischen Geschäfte,

Et continuez vos travaux poétiques,

Wie man ein Liebesabenteuer treibt.

Comme on conduit une histoire d’amour.

Zufällig naht man sich, man fühlt, man bleibt,

On regarde par hasard, on s’émeut, on reste,

Und nach und nach wird man verflochten;

Et peu à peu vous vous retrouvez prisonnier ;

Es wächst das Glück, dann wird es angefochten,

Il pousse le bonheur, mais il est bientôt contesté

Man ist entzückt, nun kommt der Schmerz heran,

On est ravi, mais maintenant la douleur est proche,

Und eh man sich’s versieht, ist’s eben ein Roman.

Et avant que vous le sachiez, c’en est maintenant un roman.

Laßt uns auch so ein Schauspiel geben !

Donnez-nous aussi un tel spectacle!

Greift nur hinein ins volle Menschenleben!

Puisez seulement dans toute la plénitude de la vie humaine !

Ein jeder lebt’s, nicht vielen ist’s bekannt,

Chacun la vit, peu la connaissent,

Und wo ihr’s packt, da ist’s interessant.

Et où vous l’empoignez, là est l’intéressant.

In bunten Bildern wenig Klarheit,

En images colorées et peu de clarté,

Viel Irrtum und ein Fünkchen Wahrheit,

Beaucoup d’erreur et un atome de vérité,

So wird der beste Trank gebraut,

Ainsi, la meilleure boisson est-elle brassée,

Der alle Welt erquickt und auferbaut.

Elle rafraîchie le monde entier et l’édifie.

Dann sammelt sich der Jugend schönste Blüte

Alors s’assemble la plus belle fleur de la jeunesse

Vor eurem Spiel und lauscht der Offenbarung,

Devant votre jeu et écoutant la révélation,

Dann sauget jedes zärtliche Gemüte

Alors chaque esprit tendre extrait

Aus eurem Werk sich melanchol’sche Nahrung,

De votre travail des aliments mélancoliques,

Dann wird bald dies, bald jenes aufgeregt,

Telle chose apparaît bientôt, bientôt remplacée par une autre ,

Ein jeder sieht, was er im Herzen trägt.

Tout le monde voit, ce qu’il porte dans son cœur.

Noch sind sie gleich bereit, zu weinen und zu lachen,

Pourtant, ils sont encore prêts à pleurer et à rire,

Sie ehren noch den Schwung, erfreuen sich am Schein ;

Ils honorent toujours l’enthousiasme, ils jouissent de l’apparence ;

Wer fertig ist, dem ist nichts recht zu Machen ;

Ce qui est terminé, n’est plus à faire ;

Ein Werdender wird immer dankbar sein.

Un esprit qui se cherche sera toujours reconnaissant.

Dichter

Le poète

So gib mir auch die Zeiten wieder,

Alors rend-moi donc à nouveau ce temps,

Da ich noch selbst im Werden war,

Depuis que je recherche ma voie,

Da sich ein Quell gedrängter Lieder

Depuis qu’une source a pénétré mes chansons

Ununterbrochen neu gebar,

Continuellement renouvelées,

Da Nebel mir die Welt verhüllten,

Là, le brouillard m’enveloppait le monde,

Die Knospe Wunder noch versprach,

Le bourgeon encore promettait des merveilles,

Da ich die tausend Blumen brach,

Là, je cueillais un millier de fleurs,

Die alle Täler reichlich füllten.

Qui tapissaient abondamment les vallées.

Ich hatte nichts und doch genug :

Je n’avais rien, et j’avais assez:

Den Drang nach Wahrheit und die Lust am Trug.

Le soif de vérité et la joie de mentir.

Gib ungebändigt jene Triebe,

Donne-moi ces instincts sauvages,

Das tiefe, schmerzenvolle Glück,

La profondeur d’un douleur bonheur,

Des Hasses Kraft, die Macht der Liebe,

La force de la haine, la puissance de l’amour,

Gib meine Jugend mir zurück!

Rends-moi ma jeunesse!

Lustige Person
Le Bouffon

Der Jugend, guter Freund, bedarfst du allenfalls,

La jeunesse, mon ami, tu en as toujours besoin,

Wenn dich in Schlachten Feinde drängen,

Quand tu es poussé par tes ennemis dans les batailles,

Wenn mit Gewalt an deinen Hals

Quand violemment autour de votre cou

Sich allerliebste Mädchen hängen,

Les belles filles se pendent,

Wenn fern des schnellen Laufes Kranz

Quant à l’écart de la course folle la couronne

Vom schwer erreichten Ziele winket,

Au loin, te montre l’objectif à atteindre,

Wenn nach dem heft’gen Wirbeltanz

Quand après la danse tourbillonnante

Die Nächte schmausend man vertrinket.

Les nuits se parfument de boissons.

Doch ins bekannte Saitenspiel

Mais faire vibrer la célèbre lyre

Mit Mut und Anmut einzugreifen,

Avec force et grâce,

Nach einem selbstgesteckten Ziel

Vers un objectif fixé par soi-même

Mit holdem Irren hinzuschweifen,

Par de charmants et déments vagabondages,

Das, alte Herrn, ist eure Pflicht,

C’est là, vieil homme, où est ton devoir,

Und wir verehren euch darum nicht minder.

Et nous ne vous en respectons pas moins.

Das Alter macht nicht kindisch, wie man spricht,

L’âge ne nous fait pas enfant, comme l’on dit,

Es findet uns nur noch als wahre Kinder.

Il nous trouve juste encore comme de vrais enfants.

Direktor
Le directeur

Der Worte sind genug gewechselt,

Assez de mots échangés,

Laßt mich auch endlich Taten sehn!

Laissez-moi voir enfin l’action!

Indes ihr Komplimente drechselt,

Pendant que vous peaufiniez les compliments,

Kann etwas Nützliches geschehn.

Quelque chose d’utile aurait pu voir le jour.

Was hilft es, viel von Stimmung reden?

N’est-ce pas ce qui aide le plus pour parler d’inspiration ?

Dem Zaudernden erscheint sie nie.

Elle n’apparaît jamais aux indécis.

Gebt ihr euch einmal für Poeten,

Vous vous dîtes des poètes,

So kommandiert die Poesie.

Alors commandez à la poésie.

Euch ist bekannt, was wir bedürfen,

Vous savez tous ce dont nous avons besoin,

Wir wollen stark Getränke schlürfen ;

Nous voulons siroter des boissons fortes,

Nun braut mir unverzüglich dran!

Maintenant, brassez-en immédiatement !

Was heute nicht geschieht, ist morgen nicht getan,

Ce qui n’est pas fait aujourd’hui, demain ne sera pas,

Und keinen Tag soll man verpassen,

Et pas un jour ne doit se perdre,

Das Mögliche soll der Entschluß

Le possible doit devenir le certain

Beherzt sogleich beim Schopfe fassen,

Il faut le saisir immédiatement avec courage des deux mains,

Er will es dann nicht fahren lassen

Et enfin ne pas le laisser filer

Und wirket weiter, weil er muß.

Et il continuera parce qu’il le doit.

Ihr wißt, auf unsern deutschen Bühnen

Vous savez, sur nos scènes allemandes

Probiert ein jeder, was er mag ;

Chacun essaie ce qu’il aime ;

Drum schonet mir an diesem Tag

N’épargner plus aujourd’hui

Prospekte nicht und nicht Maschinen.

Les décors ou les machines.

Gebraucht das groß, und kleine Himmelslicht,

Utilisez la grande et petite lumière céleste,

Die Sterne dürfet ihr verschwenden ;

Gaspillez à l’envi les étoiles ;

An Wasser, Feuer, Felsenwänden,

De l’eau, le feu, les parois rocheuses,

An Tier und Vögeln fehlt es nicht.

Les animaux et les oiseaux, il n’en manque pas.

Den ganzen Kreis der Schöpfung aus,

Sur les étroites planches traversez

So schreitet in dem engen Bretterhaus

Le cercle entier de la création

Und wandelt mit bedächt’ger Schnelle

Et marchez d’un pas rapide

Vom Himmel durch die Welt zur Hölle.

Du ciel à travers le monde jusqu’à l’Enfer.

FAUST (GOETHE) PROLOG IM HIMMEL – PROLOGUE AU CIEL

Prolog im Himmel
Prologue au Ciel

 Faust Goethe Eine Tragödie Argitato Théâtre Prolog im Himmel Prologue au ciel

Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato.com

 

Der Herr. Die himmlischen Heerscharen. Nachher Mephistopheles.
Le Seigneur, les Phalanges célestes. Puis Méphistophélès.

  

Die drei Erzengel
treten vor
ils s’avancent
.

 

RAPHAEL

Die Sonne tönt, nach alter Weise,

Le Soleil résonne, selon la vieille tradition,

In Brudersphären Wettgesang,

Dans la multitude des chants des sphères harmonieuses,

Und ihre vorgeschriebne Reise

Et le voyage, comme il est prescrit,

Vollendet sie mit Donnergang.   

Se termine dans le fracas du tonnerre.

Ihr Anblick gibt den Engeln Stärke,

Sa vue donne aux Anges la force,

Wenn keiner Sie ergründen mag ;

Quand bien même il reste à jamais insondable ;

Die unbegreiflich hohen Werke

Les œuvres sublimes et incompréhensibles,

Sind herrlich wie am ersten Tag.

Sont belles comme au premier jour.

 

GABRIEL

Und schnell und unbegreiflich schnelle

Et rapidement, avec une vitesse inouïe,

Dreht sich umher der Erde Pracht ;

Tourne autour de la splendeur de la terre ;

Es wechselt Paradieseshelle

Il fait se succéder la lumière paradisiaque

Mit tiefer, schauervoller Nacht.

A la profondeur et au frisson de la nuit.

Es schäumt das Meer in breiten Flüssen

Il écume la mer dans les flots puissants

Am tiefen Grund der Felsen auf,

Sur la base profonde des roches,

Und Fels und Meer wird fortgerissen

Et les rocs et la mer sont balayés

Im ewig schnellem Sphärenlauf.

Dans la course éternelle et folle des sphères.

 

MICHEL

Und Stürme brausen um die Wette

Et la tempête gronde autour de l’orage qui,

Vom Meer aufs Land, vom Land aufs Meer,

De la mer à la terre, de la terre à la mer,

Und bilden wütend eine Kette

forme dans cette chaîne colérique

Der tiefsten Wirkung rings umher.

Des profonds et insondables effets.

Da flammt ein blitzendes Verheeren

Les flammes de la foudroyante dévastation

Dem Pfade vor des Donnerschlags.

Suivent le chemin qu’ouvre l’éclat du tonnerre.

Doch deine Boten, Herr, verehren

Pourtant, vos messagers, Seigneur, vénèrent

Das sanfte Wandeln deines Tags.

Les douces variations de ton jour.

ZU DREI
Les trois ensemble

Der Anblick gibt den Engeln Stärke,

Ta vue donne aux Anges la force,

Da keiner dich ergründen mag,

Que personne ne peut sonder,

Und alle deine hohen Werke

Et toutes tes hautes œuvres

Sind herrlich wie am ersten Tag.

Sont belles comme au premier jour.

MEPHISTOPHELES

Da du, o Herr, dich einmal wieder nahst

Parce que, Seigneur, tu t’approches une fois de plus

Und fragst, wie alles sich bei uns befinde,

Et demandes comment tout se déroule,

Und du mich sonst gewöhnlich gerne sahst,

Et que d’ailleurs tu me vois volontiers,

So siehst du mich auch unter dem Gesinde.

Donc, me voici parmi tes serviteurs.

Verzeih, ich kann nicht hohe Worte machen,

Pardonne-moi, je ne peux pas faire de grands discours,

Und wenn mich auch der ganze Kreis verhöhnt;

Même si je dois-être moqué par tous,

Mein Pathos brächte dich gewiß zum Lachen,

Mon pathos sûrement te ferait rire,

Hätt’st du dir nicht das Lachen abgewöhnt.

Si seulement tu n’avais pas renoncé au rire,

Von Sonn’ und Welten weiß ich nichts zu sagen,

Des soleils et des mondes, je ne connais rien,

 

Ich sehe nur, wie sich die Menschen plagen.

Je vois  seulement, comment les gens se tourmentent.

 

Der kleine Gott der Welt bleibt stets von gleichem Schlag,

 

Le petit dieu du monde reste toujours de la même espèce,

Und ist so wunderlich als wie am ersten Tag.

Et fantasque comme au premier jour.

Ein wenig besser würd er leben,

Il vivrait un peu mieux,

Hättst du ihm nicht den Schein des Himmelslichts gegeben ;

Si tu ne lui avais pas donné un peu de la lumière du ciel ;

Er nennt’s Vernunft und braucht’s allein,

Il appelle cela la raison et ne l’utilise

Nur tierischer als jedes Tier zu sein.

Seulement que pour être plus bestial que chaque animal.

Er scheint mir, mit Verlaub von euer Gnaden,

Il ressemble, avec tout le respect dû à Votre Grâce,

Wie eine der langbeinigen Zikaden,

A une de ces cigales à longues pattes,

Die immer fliegt und fliegend springt

Qui toujours vole et saute en volant

Und gleich im Gras ihr altes Liedchen singt ;

Et aussitôt dans l’herbe chante une vieille chansonnette ;

Und läg er nur noch immer in dem Grase!

Et si seulement, s’il restait pour toujours dans cette herbe !

In jeden Quark begräbt er seine Nase.

Mais dans chaque crotte, il fourre son nez !

DER HERR
Le Seigneur

Hast du mir weiter nichts zu sagen?

N’as-tu rien d’autre à me dire ?

Kommst du nur immer anzuklagen?

Ne viens-tu pas seulement, comme toujours, m’accuser ?

Ist auf der Erde ewig dir nichts recht?

Sur la terre, jamais, ne trouveras-tu rien de bon?

 

MEPHISTOPHELES

Nein Herr! ich find es dort, wie immer, herzlich schlecht.

Non, Seigneur ! Je n’y trouve, comme toujours, sincèrement que du mauvais !

Die Menschen dauern mich in ihren Jammertagen,

Les gens m’attristent, leur misère est si grande,

Ich mag sogar die armen selbst nicht plagen.

Je n’ai même plus de plaisir à châtier ces pauvres malheureux.

DER HERR
Le Seigneur

Kennst du den Faust?

Connais-tu Faust ?

MEPHISTOPHELES

Den Doktor?

Le docteur ?

DER HERR
Le Seigneur

Meinen Knecht !

Mon serviteur !

 

MEPHISTOPHELES

Fürwahr ! er dient Euch auf besondre Weise.

En vérité ! Il vous sert de la plus singulière manière !

Nicht irdisch ist des Toren Trank noch Speise.

Le fou ne boit ou ne mange rien de comestible.

Ihn treibt die Gärung in die Ferne,

Il est entraîné par cette fermentation spirituelle dans les hauteurs,

Er ist sich seiner Tollheit halb bewußt ;

Il est à moitié conscient de sa folie ;

Vom Himmel fordert er die schönsten Sterne

Du ciel qu’il appelle, il demande les plus belles étoiles

Und von der Erde jede höchste Lust,

Et à la terre, des plaisirs suprêmes,

Und alle Näh und alle Ferne

Et tout ce qui est proche et tout ce qui est lointain,

Befriedigt nicht die tiefbewegte Brust.

Ne pas satisfait plus ce cœur exigeant.

 

DER HERR
Le Seigneur

Wenn er mir auch nur verworren dient,

S’il me sert ainsi, même dans la confusion,

So werd ich ihn bald in die Klarheit führen.

Je le conduirais vers la lumière.

Weiß doch der Gärtner, wenn das Bäumchen grünt,

Il sait, le jardinier, quand l’arbre devient vert,

Das Blüt und Frucht die künft’gen Jahre zieren.

Que les fleurs et les fruits l’orneront dès les prochaines années.

MEPHISTOPHELES

Was wettet Ihr? den sollt Ihr noch verlieren!

Qu’est-ce que vous pariez ? Vous le perdrez !

Wenn Ihr mir die Erlaubnis gebt,

Si vous me donnez la permission,

Ihn meine Straße sacht zu führen.

De le guider doucement sur ma route.

DER HERR
Le Seigneur

Solang er auf der Erde lebt,

Tant qu’il vivra sur la terre,

So lange sei dir’s nicht verboten,

Rien ne t’interdit d’essayer tout ce temps,

Es irrt der Mensch so lang er strebt.

L’homme erre tant qu’il est dans sa quête.

MEPHISTOPHELES

Da dank ich Euch; denn mit den Toten

Je te remercie ! Car avec les morts

Hab ich mich niemals gern befangen.

Je n’ai jamais eu d’attraits.

Am meisten lieb ich mir die vollen, frischen Wangen.

J’aime par-dessus tout les joues  pleines et fraîches.

Für einem Leichnam bin ich nicht zu Haus ;

Pour un cadavre, je ne suis pas à la maison ;

Mir geht es wie der Katze mit der Maus.

Pour moi, il y va comme du chat avec la souris.

DER HERR
Le Seigneur

Nun gut, es sei dir überlassen!

Bien !  Je te le laisse !

Zieh diesen Geist von seinem Urquell ab,

Détourne cet esprit de sa source,

Und führ ihn, kannst du ihn erfassen,

Et si tu le saisis, conduis-le avec toi,

Auf deinem Wege mit herab,

Sur ton chemin vers les abîmes,

Und steh beschämt, wenn du bekennen mußt :

Mais honte à toi, s’il te faut avouer

Ein guter Mensch, in seinem dunklen Drange,

Qu’un homme bon, dans sa sombre impulsion,

Ist sich des rechten Weges wohl bewußt.

Reste bien conscient de la bonne voie à suivre !

 

MEPHISTOPHELES

Schon gut ! nur dauert es nicht lange.

Bien ! seulement il ne faudra pas longtemps !

Mir ist für meine Wette gar nicht bange.

Je n’ai pas de crainte pour mon pari.

Wenn ich zu meinem Zweck gelange,

Si j’arrive à mon but,

Erlaubt Ihr mir Triumph aus voller Brust.

Vous permettrez que je triomphe à pleins poumons.

Staub soll er fressen, und mit Lust,

La poussière, il la dévorera, et avec délectation,

Wie meine Muhme, die berühmte Schlange.

Comme mon cousin, le fameux Serpent.

 DER HERR
Le Seigneur

Du darfst auch da nur frei erscheinen ;

Tu pourras aussi apparaître à ta guise ;

Ich habe deinesgleichen nie gehaßt.

Je n’ai jamais haï tes pareils.

Von allen Geistern, die verneinen,

De tous les esprits qui s’opposent,

Ist mir der Schalk am wenigsten zur Last.

C’est pour moi le Malin qui m’est le moins à charge.

Des Menschen Tätigkeit kann allzu leicht erschlaffen,

L’activité d’un homme peut trop facilement se distendre,

Er liebt sich bald die unbedingte Ruh ;

Il aime le repos inconditionnellement ;

Drum geb ich gern ihm den Gesellen zu,

Je vais donc, volontiers, lui envoyer ce compagnon,

Der reizt und wirkt und muß als Teufel schaffen.

Afin de l’irriter et de l’influer et que le Diable le besogne.

Doch ihr, die echten Göttersöhne,

Mais vous, les vrais fils de Dieu,

Erfreut euch der lebendig reichen Schöne !

Réjouissez-vous de la richesse de la beauté vivante !

Das Werdende, das ewig wirkt und lebt,

Que ce qui advient, soit éternellement agissant et vivant,

Umfass’ euch mit der Liebe holden Schranken,

Et vous prenne dans les douces limites de l’amour,

Und was in schwankender Erscheinung schwebt,

Et ce qui est fluctuant et fuyant,

Befestigt mit dauernden Gedanken!

Se fixe en pensées durables !

 

(Der Himmel schließt, die Erzengel verteilen sich.
Le Ciel se referme, les archanges se dispersent)

MEPHISTOPHELES
(allein – seul)

 

Von Zeit zu Zeit seh ich den Alten gern,

De temps en temps, je vois le vieil homme avec plaisir,

Und hüte mich, mit ihm zu brechen.

Et me garde, avec lui, de rompre les liens.

Es ist gar hübsch von einem großen Herrn,

C’est vraiment agréable, venant d’un aussi grand seigneur,

So menschlich mit dem Teufel selbst zu sprechen.

De parler humainement avec le Diable lui-même.

PUBLILIUS SYRUS : IN LUXURIAM – CONTRE LE LUXE

Publilius Syrus

IN LUXURIAM
Contre le luxe

Publilius Syrus Contre la luxure In Luxuriam Argitato

Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato.com

Luxurie victa Martis marcent moenia.

Rome est affaiblie par le luxe.

Tuo palato clausus pavo pascitur,

Pour ton palais, le paon est mis en cage,

Plumato amictus aureo, Babylonico ;

Cet oiseau aux plumes dorées, de Babylone ;

Gallina tibi Numidica, tibi gallus spado ;

Pour vous la pintade de Numidie, pour vous le chapon ;

Ciconia etiam grata, peregrina hospita,

La cigogne est la bienvenue aussi, cet étranger dans ta maison,

Pietaticultrix, gracilipes, crotalistria,

Qui a de la piété filiale, grêle, joueuse de castagnettes,

Avis exsul hiemis, titulus tepidi temporis,

Cette exilée de l’hiver, qui annonce la saison chaude,

Nequitiae nidum in cacabo fecit meo.

La  dépravation le niche maintenant dans ton chaudron.

Quo margarita cara, tribacca, et Indica ?

Pourquoi  vendre si chères les perles, les pendants d’oreilles ?

Au ut matrona ornata phaleris pelagiis

La matrone ornée de coquillages s’encanaille

Tollat pedes indomita in strato extraneo ?

Prenant son pied avec un étranger dans son lit ?

Smaragdum ad quam rem viridem, pretiosum vitrum ?

La verte émeraude, ce verre précieux, la posséder, mais dans quel but ?

Quo Carchedonios optas ignes lapideos,

Nous voulons des agates, ces pierres au feu ressemblantes,

Nisi ut scintillent ? Probitas est carbunculus.

N’est-ce pas pour qu’elles nous fassent scintiller? L’honnêteté est la plus belle des pierres.

Aequum est induere nuptam ventum textilem ?

Est-il juste que la tenue de la mariée  laisse ainsi passer le vent ?

Palam prostare nudam in nebula linea ?

Et elle, manifestement exposée nue dans un nuage de lin ?

 

Affiche à partir du tableau de Thomas Couture, Les Romains de la décadence, Musée Orsay 1847

FAUST (GOETHE) : Der Tragödie erster Teil – La Tragédie Première Partie

Johann Wofgang von Goethe

FAUST

 Faust Goethe Eine Tragödie Argitato Théâtre la Nuit La Tragédie Der Tragödie

Der Tragödie erster Teil
La tragédie Première partie

(jusqu’à « Die ird’sche Brust im Morgenrot ! » )

Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato.com

 

Nacht – La nuit

 

  In einem hochgewölbten, engen gotischen Zimmer Faust, unruhig auf seinem Sessel am Pulte.
Dans une étroite chambre gothique où apparaît une voûte élevée, Faust, inquiet, est assis devant son pupitre.

FAUST
seul.

Habe nun, ach! Philosophie,

Qu’ai-je maintenant ?  hélas! La philosophie,

Juristerei und Medizin,

Le droit et la médecine,

Und leider auch Theologie

Et malheureusement aussi la théologie

Durchaus studiert, mit heißem Bemühn.

Certes, j’ai étudié avec une ardeur torride.

Da steh ich nun, ich armer Tor!

Me voici maintenant, moi, pauvre fou!

Und bin so klug als wie zuvor ;

Et je ne suis pas plus sage que naguère ;

Heiße Magister, heiße Doktor gar,

On m’appelle Maître, on me nomme même Docteur volontiers,

Und ziehe schon an die zehen Jahr

 Et, je mène, depuis dix ans déjà

Herauf, herab und quer und krumm

A droite, à gauche, à tort et à travers

Meine Schüler an der Nase herum-

Mes étudiants par le bout du nez –

Und sehe, daß wir nichts wissen können!

Et je vois que nous ne pouvons rien connaître !

Das will mir schier das Herz verbrennen.

Ceci me dévaste le cœur.

Zwar bin ich gescheiter als all die Laffen,

Oui,  je suis bien plus intelligent que tous ces escrocs,

Doktoren, Magister, Schreiber und Pfaffen ;

Les médecins, enseignants, scribes et prêtres ;

Mich plagen keine Skrupel noch Zweifel,

Je ne m’encombre ni de scrupules ni de doutes,

Fürchte mich weder vor Hölle noch Teufel-

Je ne crains ni l’Enfer ni le Diable –

Dafür ist mir auch alle Freud entrissen,

Pour moi, toute joie m’a abandonné,

Bilde mir nicht ein, was Rechts zu wissen,

Je ne vois rien de bien à connaître,

Bilde mir nicht ein, ich könnte was lehren,

Je ne vois rien que je puisse enseigner

Die Menschen zu bessern und zu bekehren.

Pour améliorer les hommes et les convertir.

Auch hab ich weder Gut noch Geld,

Aussi n’ai-je ni argent ni trésors,

Noch Ehr und Herrlichkeit der Welt ;

Ni honneur et ni la gloire du monde ;

Es möchte kein Hund so länger leben!

Aucun chien ne vivrait vivre ainsi aussi longtemps !

Drum hab’ ich mich der Magie ergeben,

Voilà pourquoi  je me suis initiée à la magie,

Ob mir durch Geistes Kraft und Mund

Voir si à travers la puissance et la voix de l’Esprit

Nicht manch Geheimnis würde kund ;

Des secrets pourraient être dévoilés ;

Daß ich nicht mehr mit saurem Schweiß

Afin de ne plus avoir à porter cette sueur aigre

Zu sagen brauche, was ich nicht weiß;

Pour dire que je ne sais rien ;

Daß ich erkenne, was die Welt

Afin que je sache ce qu’est le monde,

Im Innersten zusammenhält,

Dans le plus profond de sa composition,

Schau alle Wirkenskraft und Samen,

Tout en contemplant les forces en action et les créations,

Und tu’ nicht mehr in Worten kramen.

Et ne plus avoir à creuser avec des mots vains.

 

O sähst du, voller Mondenschein,

Oh ! Si tu te fixais, toi la pleine lune,

Zum letztenmal auf meine Pein,

Une dernière fois encore sur ma peine,

Den ich so manche Mitternacht

Toi que, tant de fois à minuit,

An diesem Pult herangewacht :

Sur ce chapitre, j’ai espéré,

Dann über Büchern und Papier,

Entouré de livres et de papiers,

Trübsel’ger Freund, erschienst du mir!

Triste amie, que tu m’apparaisses!

Ach! könnt ich doch auf Bergeshöhn

Ah ! Si je pouvais sur le sommet des montagnes

In deinem lieben Lichte gehn,

Dans ton aimable lumière de votre amour déambuler,

Um Bergeshöhle mit Geistern schweben,

Planer avec les Esprits autour des grottes des montagnes,

Auf Wiesen in deinem Dämmer weben,

Tisser au-dessus des prairies  dans ton crépuscule,

Von allem Wissensqualm entladen,

Libéré de toute connaissance fumeuse,

In deinem Tau gesund mich baden!

Dans ta rosée, me baigner sainement!

 

Weh ! steck ich in dem Kerker noch?

Malheur ! Encore végéter dans cette geôle ?

Verfluchtes dumpfes Mauerloch,

Trou infâme au mur terne,

Wo selbst das liebe Himmelslicht

Où même la douce lumière du ciel

Trüb durch gemalte Scheiben bricht!

Se trouble à travers les vitraux !

Beschränkt mit diesem Bücherhauf,

Gardé par cette montagne de livres,

Den Würme nagen, Staub bedeckt,

Que les vers grignotent, que la poussière recouvre,

Den bis ans hohe Gewölb hinauf

Le chemin jusqu’à la haute voûte

Ein angeraucht Papier umsteckt;

Est entouré de papiers enfumés ;

Mit Gläsern, Büchsen rings umstellt,

Par des lunettes, des boîtes, entourés,

Mit Instrumenten vollgepfropft,

Au milieu d’instruments entassés,

Urväter Hausrat drein gestopft-

Un capharnaüm ancestral –

Das ist deine Welt! das heißt eine Welt!

C’est là ton monde! Ça s’appelle un monde!

 

Und fragst du noch, warum dein Herz

Et tu demandes encore pourquoi ton cœur

Sich bang in deinem Busen klemmt?

Est oppressé dans ta poitrine ?

Warum ein unerklärter Schmerz

Pourquoi une douleur inexpliquée

Dir alle Lebensregung hemmt ?

Inhibe en toi toute volonté de vie ?

Statt der lebendigen Natur,

Plutôt que la nature pleine de vie,

Da Gott die Menschen schuf hinein,

Là où Dieu mit sa créature humaine,

Umgibt in Rauch und Moder nur

Entourée seulement de fumée et moisissure

Dich Tiergeripp und Totenbein.

De squelettes bestiaux et d’ossements.

 

Flieh ! auf ! hinaus ins weite Land!

Fuyez ! Debout ! Vers le grand large !

Und dies geheimnisvolle Buch,

Et ce livre mystérieux,

Von Nostradamus’ eigner Hand,

De la main de Nostradamus,

Ist dir es nicht Geleit genug?

N’est-il pas pour toi une agréable compagne ?

Erkennest dann der Sterne Lauf,

Tu connaîtras l’intimité des étoiles,

Und wenn Natur dich Unterweist,

Et si la nature t’instruit,

Dann geht die Seelenkraft dir auf,

Alors la force de l’âme se révèlera,

Wie spricht ein Geist zum andren Geist.

Comme parle un esprit à un autre esprit.

Umsonst, daß trocknes Sinnen hier

Il est vain que nos sens ici asséchés  

Die heil’gen Zeichen dir erklärt :

Interprètent les caractères sacrés :

Ihr schwebt, ihr Geister, neben mir ;

Vous planez, Vous, Esprits, à côté de moi ;

Antwortet mir, wenn ihr mich hört !

Répondez-moi, si vous m’entendez !

 

(Er schlägt das Buch auf und erblickt das Zeichen des Makrokosmus.)
(Il ouvre le livre et voit le signe du Macrocosme)

Ha! welche Wonne fließt in diesem Blick

Ha! Quel bonheur coule dans cette vue

Auf einmal mir durch alle meine Sinnen!

Soudain à travers tous mes sens!

Ich fühle junges, heil’ges Lebensglück

Je me sens jeune, avec une joie de vivre

Neuglühend mir durch Nerv’ und Adern rinnen.

Qui ruisselle en à travers mes nerfs et mes veines.

War es ein Gott, der diese Zeichen schrieb,

Serait-ce Dieu qui a écrit ces caractères,

Die mir das innre Toben stillen,

Qui calme en moi cette rage silencieuse,

Das arme Herz mit Freude füllen,

Qui remplit ce pauvre cœur de joie,

Und mit geheimnisvollem Trieb

Et avec un instinct mystérieux

Die Kräfte der Natur rings um mich her enthüllen?

Les forces de la nature se révèlent en moi?

Bin ich ein Gott? Mir wird so licht !

Suis-je un Dieu?  En moi tout devient si clair !

Ich schau in diesen reinen Zügen

Je regarde dans ces purs traits

Die wirkende Natur vor meiner Seele liegen.

La nature créatrice devant mon âme.

Jetzt erst erkenn ich, was der Weise spricht :

Seulement maintenant, je comprends ce que le Sage dit:

« Die Geisterwelt ist nicht verschlossen ;

« Le monde de l’esprit n’est pas fermé ;

Dein Sinn ist zu, dein Herz ist tot!

Ta compréhension lui l’est,  ton cœur enfin est mort!

Auf, bade, Schüler, unverdrossen     

Lève-toi !, Va te baigner, disciple infatigable !

Die ird’sche Brust im Morgenrot ! »

La poitrine terrestre face à l’aurore ! « 

(er beschaut das Zeichen.)
(Il contemple les caractères)

EDMOND & JULES DE GONCOURT : MONSTRES JAPONAIS

Edmond et Jules de Goncourt

MONSTRES
JAPONAIS

 

Monstres Japonais Artgitato Demond et Jules de Goncourt 2

 

L’imagination du monstre, de l’animation chimérique, l’art de peindre les peurs qui s’approchent de l’homme, le jour avec le féroce et le reptile, la nuit avec les apparitions troubles ; la faculté de figurer et d’incarner ces paniques de la vision et de l’illusion, dans des formes et des constructions d’êtres membrés, articulés, presque viables, c’est le génie du Japon.

Monstres Japonais Artgitato Demond et Jules de Goncourt 3

Le Japon a créé et vivifié le Bestiaire de l’hallucination. On croirait voir jaillir et s’élancer du cerveau de son art, comme de la caverne du cauchemar, un monde de démons animaux, une création taillée dans la turgescence de la difformité, des bêtes ayant la torsion et la convulsion de racines de mandragores, l’excroissance des bois noués où le cinips [Cynips : insectes – Sa piqûre provoque de la galle sur les végétaux] a arrêté la sève, des bêtes de confusion et de bâtardise,…

Monstres Japonais Artgitato Demond et Jules de Goncourt

… mélangées de saurien et de mammifère, greffant le crapaud au lion, bouturant le sphinx au cerbère, des bêtes fourmillantes et larveuses, liquides et fluentes, vrillant leur chemin comme le ver de terre, des bêtes crêtées à la crinière en broussaille, mâchant une boule avec des yeux ronds au bout d’une tige, des bêtes d’épouvante, hérissées et menaçantes, flamboyantes dans l’horreur, dragons et chimères des Apocalypses de là-bas.

Monstres Japonais Artgitato Edmond et Jules de Goncourt 1

Nous, Européens et Français, nous ne sommes pas riches d’invention, notre art n’a qu’un monstre, et c’est toujours ce monstre du récit de Théramène, qui, dans les tableaux de M. Ingres, menace Angélique de sa langue en drap rouge.

Monstres Japonais Artgitato Edmond et Jules de Goncourt 2

 

Au Japon, le monstre est partout. C’est le décor et presque le mobilier de la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfums. Le potier, le bronzier, le dessinateur, le brodeur, le sème autour de la vie de chacun. Il grimace, les ongles en colère, sur la robe de chaque saison. Pour ce monde de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l’image habituelle, familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette d’art sur notre cheminée : et qui sait, si ce peuple artiste n’a pas là son idéal ?

Monstres Japonais Artgitato Edmond et Jules de Goncourt 3

 

Photos Japon Jacky Lavauzelle – Kyōto 京都市 & Nara  奈良市
artgitato.com

 

 

CASPAR DAVID FRIEDRICH : LES PORTES DE L’INFINI

Artgitato Friedhof im Schnee Cimetière sous la neige Caspar David Friedrich 1826 Leipzig

 

 CASPAR DAVID FRIEDRICH
(1774-1840)

 LES PORTES DE L’INFINI

L’œuvre de Caspar David Friedrich n’est pas une œuvre de peintre. Friedrich n’est pas un peintre, c’est un marabout, un mage, un illusionniste. C’est une souffrance et une délivrance. Ce n’est pas une œuvre, c’est une nécessité.

En se postant devant une de ses toiles, nous ne voyons rien.

LE SON DES VIVANTS DE L’AU-DELA et DES MORTS D’ICI BAS
D’emblée, nous ne voyons rien. D’abord, parce qu’il y a trop à voir, d’un voir qui n’est pas d’ici, d’un voir qui dépasse notre être-là devant ce bout de toile. Ensuite, et plus, de prime abord, parce que nous entendons. Avant même d’arriver à la toile. Les tableaux de Friedrich sont une musique, un son. Le son des vivants de l’au-delà et des morts d’ici-bas.

Le son se déplace à la vitesse des vagues sur les rochers, d’un nuage, du tonnerre au-dessus de l’arc-en-ciel. Un son aussi du silence, du bruit infernal de la brume et tempétueux de l’aurore.

LE SON DU MONDE
L’œuvre est le son. Le son insondable qui bat de nos cœurs à la chaloupe en détresse, de ces pierres qui tiennent encore et encore, prêtes à se déverser dans le fossé en contrebas. Un son lancinant, rapide, étouffant et libérateur. Le son du monde et des mondes qui nous arrivent de bien plus loin.

Friedrich nous pose à chaque fois devant un dilemme à nous, spectateur, qui arpentons, devant ses toiles, les couleurs abandonnées par un ailleurs, au seuil d’une compréhension immédiate et pourtant étrangère ; mais sans tension, sans effort. Presqu’avec délectation.

UN ATOME DE DIEU
Quand on voit une toile de Friedrich, nous ne voyons pas une toile, ni une nature, ni un paysage, nous voyons un morceau d’infini, un atome de dieu. La couleur n’est pas la couleur et la matière n’est plus solide. Et ce tintamarre est si bruyant que notre cœur s’en trouve apaisé.

UN BEAU TERRIFIANT ET SIDERANT
Comme quand nous lisons une nouvelle de Lovecraft ou de Poe, comme devant une tragédie grecque, nous sommes rassérénés devant le drame qui est là, qui s’est passé ou qui va se passer. Nous savons que ce temps-là, pour l’heure, n’est pas pour nous. Il est pour celui qui, plongé dans la stupéfaction et l’horreur-ravissement, reste scotché devant le spectacle. Comme devant un feu de cheminée où la douce chaleur peut devenir, en se déplaçant quelque peu, inexistante ou insupportable. La dramatisation de la Nature nous fixe sur une terre post ou pré-apocalyptique. Le moment qui nous saisit est un autre moment avec un héritage d’une douleur qui sans cesse veut quitter la toile et bondir ailleurs. Mais que quelque chose retient. Quelque chose résiste de l’ordre du vivant. De l’ordre du sublime. De ce beau terrifiant et sidérant.

Artgitato L'entrée du cimetière Friedhofseingang Caspar David Friedrich 1825 Leipzig

Nous sommes les derniers survivants ou les premiers à voir le désastre arriver.  Juste avant de nous plonger dans la tombe du Cimetière sous la neige (Friedhof im Schnee – 1826)

Il s’agit toujours d’une frontière. Le cadre est notre première frontière, puis souvent une fenêtre, une porte (Cimetière sous la neige), un rocher, un promontoire.  Ils s’ouvrent sur le départ, sur l’infini, sur le divin ou la mort, ou tout ça ensemble.

LE VIDE EST LA
Un pas entre sublime et horreur. Un pas de plus et nous tombons. Le vide est là. L’ailleurs. La mort ou la renaissance. Mais le marqueur se fige pour mieux nous montrer l’importance de ces quelques centimètres qui nous séparent de ce bouleversement. Et, conséquemment, ce pas, si facile à faire, nous fait réfléchir à notre état actuel que nous risquons de perdre si nous nous aventurons dans ce nouvel espace. La porte du Cimetière sous la neige nous éloigne de la tombe fraîchement creusée, donc de la mort ; mais le passage passe aussi par cette tombe qui, comme un puits sans fonds, nous appelle ; et qui nous dit que la solide porte de pierre apportera une autre lumière, un autre espoir ? Les arbres, derrière, sont décharnés par l’hiver, sans savoir s’il s’agit d’arbres morts ou d’arbres endormis dans les torpeur du froid qui n’attendent qu’un rayon de soleil pour reverdir et continuer le cycle de la vie.

QUAND LES MORTS SE LEVENT
Pour cela, ceux qui se cachent devant les immenses piliers dans l’Entrée du cimetière (Friedhofseingang – 1825) attendent ; ils se cachent. Ont-ils peur ? Sont-ils curieux ? Comme si le cimetière dans la brume pouvait bouger, comme si les morts allaient se lever, comme s’ils étaient appelés et espéraient retarder un peu le moment du départ. Ils sont dans la vie ; un pas de plus et où seront-ils ?

CET INFINI QUI S’OFFRE A NOUS
La porte n’est pas nécessairement aussi solide et linéaire. Un arc-en-ciel fera l’affaire. La lumière rayant le tableau marque la séparation du tableau, mais surtout la séparation de deux sphères temporelles. Avant et après la pluie, la tempête, la catastrophe. Dans le Paysage de montagne avec arc-en-ciel (Landschaft mit Regenbogen, vers 1810), l’homme en admiration, stupéfaction, en étonnement ou en sidération, s’accoste au rocher, dépassé par cet infini qui s’offre, l’espace d’un instant, à lui, à nous.

Dans l’œuvre de Friedrich la matière a une double consistance : lourde et massive d’un côté et évanescente, immatérielle, vaporeuse aussi. Les deux états s’interpénètrent constamment, comme la vie et la mort.

Artgitato Landschaft mit Regenbogen Paysage de Montagne avec arc-en-ciel Caspar David Friedrich vers 1810

FRANCHIR LE PALIER
La frontière quand elle se pose, et elle se pose toujours, ne délimite pas les deux états, gazeux et solide, mais se tient dans une limite indéfinie et divine. Les montagnes sortent des nuages et la brume floute notre vision nous empêchant de suivre le chemin qui s’arrête là. Quelque chose se cache en se montrant.

Le tableau n’est plus qu’un prétexte, un rituel devant l’au-delà. Comme une prière. Friedrich ouvre une fenêtre dans un autre temps, une autre dimension dépassant l’infini de l’humain.

Le pas es avancé et le palier franchi. Et le son, toujours lui, nous inonde et nous porte. Loin dans les brumes.

Jacky Lavauzelle

GASTON BERGERET – LES EVENEMENTS DE PONTAX : LA CITE HUMILIEE

Gaston Bergeret
(1840-1921)
Les évènements de Pontax

LA CITE HUMILIEE

Gaston Bergeret Les événements de Pontax Artgitato Le sac de Rome par Genséric en 455 Toile de Karl Briullov 1799 1852

Gaston Bergeret, malheureusement oublié aujourd’hui en France et ailleurs, a produit avec Les Evénements de Pontax une œuvre tragi-comique, originale et surprenante, sérieuse et ironique, d’une remarquable maîtrise. Il nous décrit le sac de la ville de Pontax, et le désordre qui s’ensuivit sur la France toute entière, tétanisée par un ennemi ridiculement faible, mais déterminé et volontaire.

LA CITE DE LA PEUR
Saint-Augustin avait pris le prétexte de l’invasion et de la mise à sac de Rome de 410, dans sa Cité de Dieu. Bergeret ambitionne ici la Cité de la peur, la Cité humiliée, le  sac  de Pontax par des marins-barbares, où il traite avec sobriété et vigueur une situation qui soulève des problèmes moraux et politiques graves d’une actualité toujours pressante.

UNE AIGUILLE DANS UNE BOTTE DE FOIN
Bergeret teinte son histoire d’une couleur fantastique et symbolique. Une histoire grave racontée gaillardement et presque joyeusement. Une aiguille dans une botte de foin. Un bateau contre un pays. La force de l’écriture de Bergeret est de la rendre crédible et contemporaine.

DES PLAISANTERIES DE MAUVAIS GOÛT
Personne, en ce beau printemps de la fin du XIXe, ne veut croire qu’un groupuscule puisse terroriser une petite ville provinciale et maritime, une région, un pays, voire l’Europe. A l’origine, une insignifiance, un rien, une anecdote. Une lettre, puis deux, puis trois. Même pas anonymes, mais tout comme, signées par un étrange Commandant Georges. « Au lieu de rire de cette lettre, le maire en éprouva une sorte d’irritation : il lui apparaissait qu’on se moquait de lui, et, quand on a été choisi par le libre suffrage de ses concitoyens pour administrer une ville importante, on n’aime pas à être pris pour cible de plaisanteries de mauvais goût. »

CE VILLAGE QUI DORT
Deux groupes alors s’opposent, deux hommes, le commandant et le maire, le militaire et le politique, l’ordre et le désordre. « L’appareil d’Etat, qui comprend armée, police et justice, est l’instrument avec lequel une classe en opprime une autre. » (Mao Zedong, De la Dictature démocratique populaire). C’est ce que fera notre commandant. Il sera à la fois le chef d’armée et de police, le juge. Il opprimera ce village qui dort, ce pays qui tergiverse, ces politiques qui s’écharpent. Celui qui prend l’avantage dans le combat va toujours vers celui qui montre le plus de mobilité, le plus d’agilité, vers celui qui pratique l’esquive et la surprise.

LES PRINCIPES DU DROIT DES GENS
La puissance, la vitesse et l’efficacité  du  groupuscule s’organisent autour d’un chef respecté, secondé par un lieutenant fidèle. Une obéissance sans faille, totalitaire, qui s’oppose à une grosse structure étatique  et administrative où personne ne souhaite se mouiller, ou le moindre commandement se perd dans les voies hiérarchiques, puis politiques de la capitale. « Pendant la séance, le ministre de la guerre arriva avec la dépêche du général et la communiqua à ses collègues, qui, pour le coup, commencèrent à prendre peur. Ils se rendirent tous trois chez le président du conseil, malade, et qui, par habitude diplomatique, conseilla de ne rien faire à bon escient. Sans doute il n’y avait rien dans les rapports du gouvernement avec les autres puissances qui pût justifier une agression aussi formellement contraire à tous les principes du droit des gens ; mais le pays traversait une crise intérieure pour la solution de laquelle il avait besoin de toute sa liberté de mouvement, et l’opinion publique verrait certainement avec défaveur tout ce qui pourrait paraître de nature à amener un conflit. On devait donc, avant de s’engager, savoir exactement à qui l’on avait affaire. Il était d’ailleurs bien singulier que le ministre de la marine n’eût reçu aucune communication. Il fallait le mander au plus tôt. Il était au Sénat. »

D’OU VENAIT LE FORBAN ?
Le secret est plus fort que la transparence. Nous ne savons rien de ce fameux bateau. Qui est ce drôle de commandant ? Pour qui preste-t-il ? S’agit-il d’une attaque en règle annonciatrice d’un nouveau conflit ? «On lui dit qu’il n’était pas arrivé de réponse du ministère de la marine, qu’il avait été impossible de savoir d’où venait le Forban, que les hommes de l’équipage semblait appartenir à toutes les races de la terre, qu’on avait lieu de croire le commandant Georges Autrichien à cause de la pureté avec lequel il parlait le français…et que rien n’avait transpiré des projets du commandant pour la soirée. »

L’HONNEUR DE LA NATION EST EN JEU
L’Etat en face ne sait plus quelle réponse proportionnée apporter. Il est désarmé et impuissant. « Tous deux retournèrent ensemble chez le président du conseil, où il y eut une scène violente, le ministère de la guerre persistant à revendiquer son droit d’agir dans un cas où l’honneur de la nation était en jeu, et le ministre de la marine se refusant absolument à ce que  l’autorité militaire intervînt dans une affaire dont il était impossible de contester le caractère essentiellement maritime… »

LA PORTE VOLA EN ECLAT
David  contre Goliath. C’est le plus petit qui dévorera le mastodonte. L’autre est un géant au pied d’argile. L’un sait ce qu’il veut : profiter, effrayer, se gaver. La foi plus forte que le doute. « Il frappa trois fois : la porte ne s’ouvrit pas. Un grand silence régnait sur la place. Le commandant fit un signe : un coup de canon retentit ; la porte vola en éclat. »  Le commandant est toujours dans la précision, jamais dans la demi-mesure. Le commandant : « si les heures de monsieur le maire sont comptées, ajouta le commandant avec bonhomie, c’est une raison de plus pour souhaiter qu’il les passe en bonne santé. » Le maire, lui, « la voix mal assurée » tombe dans la consternation.

DES EXPLICATIONS SUPERFLUES
La force de ce David vient de cette impérieuse nécessité, de cette vie intérieure, indépendante d’une action et d’une autorité extérieure, avec ses propres lois. « Je n’ai pas le temps d’écouter des explications superflues. Votre absence à mon arrivée n’est qu’un manque d’égards et vous n’êtes pas un assez grand personnage pour que je prenne la peine de m’en fâcher. C’est un détail insignifiant … C’est bien. Où allons-nous le pendre ? »

DES HYPOTHESES & DES STRATEGIES
Il n’y a pas de discussions, de compromissions ou de tergiversations, juste des accommodements raisonnables : « au lieu de faire pendre monsieur le maire, je consentirai à le faire fusiller…Voilà un arrangement très acceptable. » Le Maire, lui, ne fait que des hypothèses et des stratégies pour sauver sa peau : « le maire pensa en ce moment que tout valait mieux que d’être pendu et que, dans la détresse où le laissaient l’inaction de la population et le retard des autorités militaires, il lui appartenait de pourvoir lui-même à sa sécurité personnelle. »

L’UN & LE MULTIPLE
Pontax, un  petit port de 40 000 âmes, ouvert sur la mer, ouvert sur le monde, sans autre protection que son assurance d’être intouchable, inatteignable. « L’homme ne peut découvrir de nouveaux océans tant qu’il n’a pas le courage de perdre de vue la côte. » (André Gide). Pontax va vivre une étrange aventure en ce mois de mai 188.. Le récit s’ouvre sur trois lettres mystérieuses d’un curieux Commandant Georges, « à bord du Forban, croiseur cuirassé, armé de douze canons » Ce Commandant utilise le point de vue de la fin. Le bateau représente l’un, le commandement, le bateau, l’ordre. Pontax, le multiple, les ordres contradictoires, les ministères qui sautent, les palabres et les peurs. Les habitants de Pontax, soumis à une équipe pusillanime va bientôt se soumettre âmes et corps à la volonté du tout puissant Georges. Les premiers serviront sous la contrainte de la mise à mort, les seconds de manière enjouée et volontaires. La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire soulignait qu’ « au commencement on sert contraint, et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après, n’ayant jamais vu la liberté et ne sachant ce que c’est, servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. »

DES ALIMENTS FRAIS et DU VIN GENEREUX
Les lettres, qui sont écrites à partir du 25 avril, ne sont pas prises au sérieux. Le Commandant et ses soixante marins posent ses conditions afin de visiter la cité, « et d’y goûter quelques instants de repos et de distraction. »

A chaque lettre, de nouvelles conditions. Fermes et non négociables. La première stipule que l’accueil doit être « convenable », autrement dit : « vous voudrez bien nous aménager sous le même toit des logements simples, mais soigneusement pourvus de literie et de toilettes qu’on est bien aise de rencontrer après une longue traversée…la table abondamment pourvue d’aliments frais et de vins généreux…que le service soit excellent. »

LA FLEUR DE VOTRE JEUNESSE
La seconde, précise d’autres attentions à apporter à des vaillants marins néanmoins fatigués. Le repos du guerrier : « je vous prie de mettre à ma disposition, le soir de mon arrivée, soixante jeunes filles d’une grande beauté. Il est indispensable qu’il y en ait soixante : pour la beauté, je comprends qu’il faille tenir compte des ressources de la localité : je me contenterai donc de ce que vous aurez, pourvu que ce soit la fleur de votre jeunesse. Afin de ne pas vous créer de difficultés excessives, j’admettrai des assimilations. Seront considérées comme jeunes filles, jusqu’à concurrence de trente, les femmes qui n’ayant jamais eu d’enfants, réuniront les trois conditions suivantes : la fraîcheur du teint, la pureté des formes et un caractère enjoué. »

LES SENTIMENTS DE RESPECTUEUSE DEFERENCE
La dernière lettre avant le débarquement. Le commandant sollicite un accueil digne de son rang, une fanfare « qui devra nous accompagner aux logements que vous nous aurez fait préparer. Elle pourra jouer votre air national et quelques morceaux de circonstance. Le dîner sera prêt pour sept heures. Veuillez inviter à la réception qui suivra les personnes les plus distinguées de la société. On dansera. Les soixante jeunes filles ou assimilées porteront à la ceinture une fleur uniforme qui leur tiendra lieu de présentation. Vous ne m’adresserez pas de discours et vous tiendrez la main à ce qu’il ne m’en soit adressé aucun. Je veux espérer que l’exécution de ces diverses mesures ne vous attirera que des éloges et je vous prie de croire aux sentiments de respectueuse déférence avec lesquels j’ai j’honneur d’être, monsieur le maire, votre très humble et très obéissant serviteur. »

VIVE LE COMMANDANT !
La population collabore d’une manière excessivement positive. Les commerçants profitent de l’occasion et passent des commandes sur le dos de la mairie. « Les habitants de Pontax ne dissimulaient pas leur satisfaction de retrouver ces bals officiels dont ils étaient privés depuis trop longtemps. » Les filles se jettent dans le bras des marins. A la peur succède la joie et les situations excessives. « Pendant que les uns continuaient à s’alarmer et annonçaient qu’à la nuit les maisons particulières seraient pillées, les maisons mises à mal et tous ceux qui résisteraient massacrés, les autres, déjà familiarisés avec les nouveaux venus, trouvaient que c’était, en somme, une manifestation inoffensive et qu’après tout l’équipage du Forban n’avait encore fait de mal à personne. Il y eût même, à la sortie de l’hôpital, quelques cris de « Vive le commandant ! »

UNE SALVE DE DOUZE CANONS
L’Etat ne répond toujours pas à l’attaque des marins. Il est bien temps. Le canon ne frappe qu’au départ du Forban. L’équipage prend ces coups pour une dernière salutation. « Les projectiles n’atteignirent pas le Forban qui venait de franchir la passe et s’éloignait vers l’ouest. Mais le commandant Georges, prenant cette décharge pour un salut, y répondit par une salve de ses douze canons. »

Suivent les affichages, les enquêtes parlementaires, les résolutions, les « rapports contradictoires ». Pontax ressort assommé, avec une dette phénoménale qu’elle mettra bien longtemps à remettre. «  En exécution de cette loi, la ville de Pontax fut autorisée à contracter un emprunt amortissable en quinze ans au moyen d’une surtaxe à l’octroi des vins, cidres, poirés et hydromels. »

A la résistance héroïque du village, le pays reconnaissant.

 Jacky Lavauzelle

"podrá no haber poetas; pero siempre habrá poesía" Gustavo Adolfo Bécquer