LE PHRA LAK PHRA LAM (ép 2) LA NAÏVETE ABSOLUE DES DIEUX

Le Phralak Phralam
ພຣະລັກພຣະຣາມ
Episode 2
 L’Enlèvement de Nang Sida

 Le Ballet Phra Lak Phra Lam ARTGITATO 2

La Naïveté absolue
des Dieux

Le Ramayana  (रामायण) Le parcours de Rama) version laotienne.
(Version khmère : Ramakerti – Version malaisienne : Hikayat Seri Rama – Version Thaïe : Ramakien)

Sītā (सीता) avatars de Lakshmi, symbole de la nature, compagne de Vishnu, épouse de Rāma symbole de la culture, devient Nang Sida
Râvana, le démon aux dix têtes et aux vingt bras, gouverne les Rakshasa sur l’île de Lanka, actuelle Sri Lanka, ennemi de  Rāma, qui enlèvera Sītā devient Hapkhanasouane.
Laksmana, लक्ष्मण, frère cadet de Rāma, l’accompagne dans son exil, deviendra Phra Lak, ພຣະລັກ.
Rāma, le frère de Laksmana, devient Phra Lam (ou Phra Ram ພຣະຣາມ)
Hanouman, le dieu singe, fidèle de Rāma qui l’aidera à retrouver Sītā deviendra Houlaman

 Le Ballet Phra Lak Phra Lam ARTGITATO 1

Le second épisode marque encore la faiblesse de nos dieux. Nous avons les deux frères héros de notre épopée, Phra Lak et Phra Lam qui n’est autre que Rāma lui-même avec en prime Nang Sida, le symbole même de la culture qui oublie qu’elle détient une bague d’invincibilité. Les trois sont émerveillés par un cerf en or et s’éparpillent dans la forêt obscure. Le champ est libre pour les deux frères machiavéliques que sont Thotsakan et Malit. Plus malins que les deux premiers, ils captureront Nang Sida..

Le déroulé de cet épisode :

Le bouillant et truculent Thotsakan, non content d’avoir subtilisé Nang Uma au dieu Phra In, s’entiche de posséder désormais Nang Sida. Il en parle à son frère Malit et évoque le souhait de l’enlever dans la forêt qui jouxte le domaine de Phralam.  Bien entendu, c’est son frère qui s’y colle.

Nous voilà  dans la forêt. Malit qui aperçoit un groupe formé de Phralam, Phralak et de Nang Sida, se transforme en un cerf d’or éclatant. Nang Sida est émerveillée par tant de beauté et de grâce qu’elle demande à Phralam de le capturer. Phralam en essayant de le prendre s’enfonce dans la forêt et s’écarte des deux autres.

Un cri inquiétant brise le silence de la forêt, qui inquiète Nang Sida qui pense qu’il s’agit sûrement de Phralam. Avant de la quitter pour porter secours à Phralam, Phralak trace un cercle autour de Nang Sida pour éloigner les mauvais esprits et la protéger. Nang Sida le rassure en lui affirmant qu’elle ne sortira pas du cercle et qu’elle attendra son retour.

Jacky Lavauzelle

Le Ballet Phra Lak Phra Lam ARTGITATO 3

LE PHRA LAK PHRA LAM (ép 1) L’IMPUISSANCE DES SOMMETS

Le Phra Lak Phra Lam
ພຣະລັກພຣະຣາມ

Ballet Royal Phralak Phralam Luang Prabang Artgitato 3

 L’IMPUISSANCE
DES SOMMETS

 Représentation par le Ballet Royal Phralak Phralam de Luang Prabang (Laos)

Le Ramayana  (रामायण) Le parcours de Rama) version laotienne.
(Version khmère : Ramakerti – Version malaisienne : Hikayat Seri Rama – Version Thaïe : Ramakien)

Ballet Royal Phralak Phralam Luang Prabang Artgitato 1Sītā (सीता) avatars de Lakshmi, symbole de la nature, compagne de Vishnu, épouse de Rāma symbole de la culture, devient Nang Sida
Râvana, le démon aux dix têtes et aux vingt bras, gouverne les Rakshasa sur l’île de Lanka, actuelle Sri Lanka, ennemi de  Rāma, qui enlèvera Sītā devient Hapkhanasouane.
Laksmana, लक्ष्मण, frère cadet de Rāma, l’accompagne dans son exil, deviendra Phra Lak, ພຣະລັກ.
Hanouman, le dieu singe, fidèle de Rāma qui l’aidera à retrouver Sītā deviendra Houlaman

Episode 1 : Le pèlerinage au Mont Meru (मेरु) Destruction et reconstruction

Il est question ici, au milieu de la grandeur des dieux et de la grandeur des lieux, de l’impuissance. Plus que de force et de super pouvoir. Les petits se prennent pour des géants et les dieux se font avoir par les hommes.

L’impuissance règne dans tout le premier épisode de notre Phra Lak Phra Lam. De l’impuissance qu’a le géant à maîtriser sa force devant un lézard si menu, faible et pacifique. L’impuissance du dieu à reconstruire lui-même son temple et sa montagne. L’impuissance du candidat à la reconstruction qui ne peut rien sans l’aide du dieu lui-même. L’impuissance du dieu enfin et encore devant le choix diabolique du candidat qui vient lui prendre sa femme.

Ballet Royal Phralak Phralam Luang Prabang Artgitato 2Derrière la violence est toujours sous-jacente, comme action compensatrice et libératrice.

Voici le déroulé de cet épisode :

Le pèlerinage du géant Virayou au temple Phra In, dieu de la richesse et Roi des dieux, qui se situe au sommet du Mont Meru, lieu haut de 450 000 kilomètres, composé de cinq pics, domaine des dieux. Le géant émerveillé par la beauté du site, se met à prier devant chaque sommet. L’évocation d’une telle splendeur est mal interprétée par un lézard qui pense que de telles louanges lui sont adressées. Gonflé par de si beaux compliments, il interrompt la prière de notre géant ; ce qui a pour conséquence funeste de le mettre dans une énorme colère. En lançant son collier magique, il le rate, mais détruit le temple et le sommet de la montagne. Dépité et honteux, il préfère toutefois fuir plutôt que d’affronter la vengeance impitoyable de Phra In.Ballet Royal Phralak Phralam Luang Prabang Artgitato 4 Celui-ci, en arrivant sur les lieux et en observant un tel désastre, appelle le général  Chitabouth. Une récompense sera offerte à quiconque reconstruira le sommet de la montagne et son temple.

C’est Thotsakan qui se présente, motivé par la récompense de pouvoir exaucer le plus fou ses désirs. Après de nombreux échecs, Phra In lui conseille alors de s’aider des divinités représentants les quatre points cardinaux. Avec ce conseil et les prières qui s’ensuivirent, la reconstruction se réalise.

Il choisit alors pour récompense la femme-même de Phra In, Nang Uma. Malgré les propositions de quatre magnifiques Apsaras, nymphes célestes d’une grande beauté, celles qui glissent sur l’eau et qui sont naît du barattage de la Mer de lait »,  Thosakan reste sur son choix initial au grand désarroi de Phra In.

ARTGITATO

Le Dom Juan de Molière – Quand les masques tombent …

MOLIERE

 Dom Juan,
Quand les masques
tombent…

Artgitato Dom Juan - Molière_-_Nicolas_Mignard_(1658)

Sganarelle, qui en appelle d’emblée à Aristote, rien que ça, le premier, présente son maître comme « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable brute, un pourceau d’Epicure». Pourtant Sganarelle n’est qu’un triste sire, ladre et peureux comme pas un. N’ayant aucune parole, jamais capable de dire en face ce qu’il pense de ce maître honni, ou simplement d’en changer, puisqu’à ces yeux c’est le diable personnifié. Lui, se permet de donner des leçons de morale et de séparer le bien du mal et n’hésite pas à une seconde à jeter, non la première pierre, mais la maison toute entière. C’est ce Sganarelle, le lâche devant le danger, qui nous donne, en son temps, sa leçon. Cette seule origine de cette critique, bien vite amenée, devrait dans notre for intérieur  nous alerter. Et si Dom Juan n’était autre qu’un preux révolutionnaire, libéral dans ces mœurs et grands dans ces actions, dans les mouvements de son cœur. Un révolutionnaire animal, il est vrai sans contrôle sur ses pulsions. Mais un révolutionnaire ne contrôle pas tout. Il s’adapte aux événements.

Réhabilitons Dom Juan !

La pièce débute sur un détournement avec l’apologie du tabac. Le mal devient le bien. « Il n’est rien d’égal au tabac », « non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu ». Nous sommes en plein contre-sens. Et le reste est du même tonneau. Dom Juan est présenté comme le mal. Ne serait-il pas le bien, libre et généreux. Courtois et attentionné. D’une audace flamboyante de cette étoffe juste et rugueuse qui n’a pas peur de devoir s’expliquer devant le Ciel dans l’au-delà. « C’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble. » Sganarelle aujourd’hui semble être resté le bon serviteur comique et Dom Juan, le tombeur diabolique de ces pauvre et innocentes dames. Le désir qui envahit Dom Juan est naturel, il entraîne cette danse, cette séduction que l’on retrouve chez les autres animaux. Etienne Pivert de Senancour soulignait que « tout but d’un désir naturel est légitime ; tous les moyens qu’il inspire sont bons. »

Un homme  d’action projeté dans le futur

Pourtant, lui, ne détourne pas son discours. Il fait, il parle. Il apparaît alors pour ces contemporains comme un cynique. Il s’engage dans ces passions où domine son instinct. Il sacralise ses pulsions en les rendant toutes exceptionnelles et merveilleuses, dignes des contes orientaux les plus fous et débridés : « Une douceur extrême », « les charmes inexplicables », « le réveil de nos désirs »…

 Dom Juan reste fondamentalement un homme libre dans un siècle de conventions, essentiellement libre. Il se projette toujours. Une femme amène une nouvelle femme. Un désir, un nouveau désir. Conquêtes après conquêtes.  S’arrêter, ce serait rester dans le présent. Comme prisonnier du temps. Enfermer dans cet espace contraint de la seconde immédiate. Ce serait manquer d’oxygène ; donc mourir. D’où ce mouvement perpétuel, d’où des envies nouvelles chaque fois. Chaque nouvelle sensation le fait vivre. Dans toute nouvelle émotion, son cœur repart. Il revit. Il bouge, se bouge, reste d’une curiosité démesurée ; « il se plaît à se promener de liens en liens et n’aime guère à demeurer en place. » C’est qu’au-delà de son intelligence et de son raisonnement, il agit. Il est un homme d’action principalement. « Tous ces discours n’avancent point les choses ; il faut faire et non pas dire, et les effets décident mieux que les paroles. »

L’horreur et la peur du présent

Simone Weil positionnait ce désir dans l’attente, et dans l’impossibilité de trouver une réponse à cette fuite continue : « Quand on est déçu par un plaisir qu’on attendait et qui vient, la cause de la déception, c’est qu’on attendait de l’avenir. Et qu’une fois qu’il est là, c’est du présent. Il faudrait que l’avenir fût là sans cesser d’être l’avenir. Absurdité dont seule l’éternité guérit. » (La pesanteur et la grâce) Oui, car le plaisir qu’on attend n’est simplement pas du plaisir, ça ne peut être que du désir. C’est ce que disait déjà Voltaire dans son Dictionnaire philosophique : « le présent est plaisir, le futur désir« . Et Dom Juan s’en moque du plaisir, c’est un être de désirs qui donc ne ne peut jamais s’arrêter. Il court donc, il court jusqu’à sa fin, jusqu’à sa damnation. Il ne pourrait en être autrement.

La constance n’est bonne que pour les ridicules !

Dom Juan a le mouvement de la bête, du cynique, du chien qui verrait passer la chienne, dès qu’une belle et jeune femme approche. Il court, il enrage.  Il se jette dessus comme le ferait un chien affamé sur son os. La fin et la faim ne sont plus guidées par la raison. Il cultive les dispositions brutes de sa nature, en les analysant (tirade de la scène 2 du premier acte). Son devoir absolu : l’inconstance. « La constance n’est bonne que pour des ridicules. » Mais c’est un animal logique dans toutes les autres circonstances.

Le courage personnifié

Et ce mouvement ne se fait pas sans panache. Et il est vrai que Dom Juan est courageux. Il fonce, n’a peur de rien. « Mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. » …« Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l’avantage du nombre ne m’obligera pas à vouloir déguiser mon nom. »  Devant le danger, il ne calcule pas, ne tergiverse pas. Il va aider et se jette dans la bataille. C’est un sanguin notre Dom Juan. Avec les dames comme dans l’adversité.

Mais vous faites que l’on vous croit !

Il suffit d’écouter Dom Juan, pour savoir qu’il a raison, ou, tout du moins, qu’il a des arguments Il est d’une intelligence basée sur la logique et le bon sens. « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle et que quatre et quatre sont huit. » Cette logique, totalement maîtrisée, trouble et déstabilise le plus souvent ces contradicteurs. « Vous parlez comme dans un livre…Vous tournez les choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas. »  « Mon Dieu ! Je ne sais si vous sites vrai, ou non ; mais vous faites que l’on vous croit. »

Il est toujours le plus clair et le plus ouvert possible, à l’exception de la période de conquête amoureuse et de ses créanciers, où il faut aime à jouer de stratagèmes et de ruses. « Vous vous expliquez clairement ; c’est ce qu’il y a de bon en vous, que vous n’allez point chercher de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable. »

Songeons à ce qui peut nous donner du plaisir

C’est un esthète, sensible à la beauté et aux charmes. Sa vie est gouvernée par la notion de plaisir. Sans plaisirs, pas de vie, pas d’envie. « Songeons seulement à ce qui peut nous donner du plaisir. » Pas seulement pour les femmes. « Tout le monde m’a dit des merveilles de cette ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j’ai envie de l’aller voir. ».

En tant qu’esthète, il aime la vie et refuse la mort qu’entraînerait le mariage. C’est un profond libéral, opposé à ce conservatisme castrateur du mariage. Être fidèle, c’est « vouloir se piquer d’un faux honneur, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux. »

L’ambition des conquérants

Son cœur dans la relation amoureuse domine sa raison.  Le ton est d’abord à la raison et aux arguments. La voix se trouve posée et parle loin et claire. « Quelle réponse as-tu faite ?…Quelle est ta pensée là-dessus ? »  Passe un jupon, et le souffle devient court, haletant. La pensée se retrouve embuée, inondée, lessivée. La nappe monte et le phrasé s’accélère. Nous voguons sur une passion qui toujours change d’objet. Qui emporte tout. Le maître devient l’esclave de sa passion. Il suit son désir.  Et il n’y a que là qu’il est dominé. Alors, il résiste. Ne rend pas les armes. Il devient désormais conquérant, guerrier de l’amour. Il élabore des stratégies, « l’ambition des conquérants ». Le voilà prêt « à réduire…à combattre…à forcer pied à pied toutes les petites résistances… » Comme son esprit est généreux, son cœur peut « aimer toute la terre, et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. »

Que lui reprochent les femmes ?

Que lui reproche-t-on ? Peut-être de pouvoir aimer sans limite. De faire de sa vie toute entière une recherche d’amour, alors que ces dames ne recherchent qu’une situation confortable et sécurisée. Il aime le danger, c’est certain. Elles attendent de la sécurité. Elles font du mariage une prison quand lui ne propose que des leurres.            

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême

Il les aime profondément dès ce premier moment quand son cœur alors bat encore la chamade. Il est tout entier dans sa passion, ce qui ravit, bien entendu, les courtisées. Elles sont désormais les plus belles, les plus fraîches, les plus désirables. Mais subitement la passion s’estompe. Et ces contemporains qui s’en satisfont par le lien du mariage sont plus hypocrites que Dom Juan, en prenant par la suite des maîtresses. La passion se dissout, part inéluctablement. « Mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. » Il donne du plaisir aux femmes. Il sait se faire aimer. « Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m’a été si cher que vous. » souligne Done Elvire.

L’hypocrisie, la voilà la vraie imposture !

C’est dans sa longue deuxième scène du dernier acte, que Dom Juan dénonce « ce qui se servent de masques pour abuser le monde » et qui joue les moralistes et les gens biens sous tous rapports. Cette hypocrisie est ce qui est le mieux partagé de par ce monde. « L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée ; et quoi qu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. »

Il lui faut du nouveau pour enflammer son cœur et raviver sa flamme. « Sais-tu que j’ai encore senti quelque peu d’émotion pour elle, que j’ai trouvé de l’agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi quelque petit reste d’un feu éteint ? »

Mon coeur à toutes les belles, à celles qui savent le prendre

Lui, Dom Juan, donne son cœur et son corps aux femmes. Totalement. Ce sont elles qui sont en mesure de le garder plus ou moins longtemps. « Mon cœur est  à toutes les belles, et c’est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu’elles le pourront. » Il se jette en pâture à ces fauves et quand il ne reste plus rien, même plus l’os, elles se retournent les unes contre les autres ou, mieux encore, crient au vol et au déshonneur !

Attendez que je soyons mariés !

A cette époque, une seule possibilité d’assouvir son plaisir : la demande en mariage. Elles attendent toutes ce moment, comme la sainte option pour finir leur vie paisiblement. Elles cherchent à mettre la main sur la meilleure option, le meilleur parti. « C’est moi qu’il épousera » répond Mathurine à Charlotte, quand celle-ci assure qu’elle est « celle qu’il aime. » Elles promettent des merveilles après cette acceptation. Tout sera possible. Ce sera merveilleux. « Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez. »

Un amant aimanté

Dom Juan joue avec ce saint sacrement. Il s’en amuse. Il devient « l’épouseur du genre humain » pour Sganarelle. C’est son arme. « Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne sert point d’autres pièges pour attraper les belles, et c’est un épouseur à toutes mains. » Il est révolutionnaire. Au diable les conventions. A nous les plaisirs. Il est pour le mariage pour toutes. Elles aiment tant ça ! Mais juste pour le rêve. Pourquoi s’emprisonner, s’emmurer : « j’aime la liberté en amour, tu le sais, je ne saurais me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois, j’ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. » C’est un véritable aimant magnétique !

Dom Juan n’est pas une victime des femmes, il n’est seulement qu’une victime du désir qu’il a des femmes et de ce trop-plein d’envies, de désirs et de liberté. Pour l’époque, c’est beaucoup trop ! ; ça fait de lui un monstre, une « véritable brute, un pourceau d’Epicure« .

Jacky Lavauzelle

SAMSON (Maurice Tourneur) Le Lion et le Miel

Maurice TOURNEUR
SAMSON (1936)
Tourneur Samson Harru Baur Artgitato
LE LION
&
LE MIEL

Dans le monde du business, nous avions la force animale, les lions affamés, deux poids-lourds aux affaires, deux hommes puissants, Raimu, dans Ces Messieurs de la Santé de Pierre Colombier en 1934, et Charles Vanel dans les Affaires sont les affaires de Jean Dréville, en 1942.  Nous avons, en 1936, dans le Samson de Jacques Tourneur, Harry Baur le magnifique (Jacques Brachart). Celui-ci devrait boxer dans la catégorie des super-lourds. Mais nous sommes avec des professionnels où cette catégorie n’existe pas. La question ne se pose donc pas. Ce sont trois magnas de la finance, trois génies des affaires, trois extra-terrestres du business.
Nous sommes cependant plus en empathie immédiate avec le roublard Jules Taffard  (Raimu) qu’avec notre Jacques Brachart (Harry Baur) ou notre Isidore Lechat, le plus intransigeant et cynique des trois.

Brachart est notre Samson. Sa force ne lui vient pas de sa chevelure, mais de son argent. Il est intouchable, craint et donc respecté. Au journal qui veut le faire chanter, il a une solution simple, directe : en devenir le principal actionnaire et virer comme un malpropre son directeur. On ne joue pas avec Brachart. Il n’en a ni le temps ni l’envie.

LE LION ET LE MIEL

Les trois films se ressemblent. Nos personnages un peu  aussi. Au premier abord seulement. La même scène d’introduction dans Samson et dans Ces Messieurs de la Santé : la Bourse de Paris, la ruche financière, où nos abeilles butinent au jour le jour. Au centre, la Reine, le tableau noir où nos chiffres défilent aux cris des boursicoteurs surexcités.  En 1942, le décor change et nous nous retrouvons dans les locaux d’un grand journal où Isidore Lechat règne en maître absolu. La presse vient de prendre son essor et savoure pleinement sa puissance.

Le lion et le miel. Le fort et le doux. Comme notre Samson qui après avoir tué le lion retrouvera les abeilles à son second passage Ce sont elles qui lui donneront l’idée de la célèbre énigme: « de celui qui mange est issu ce qui se mange, et du fort est issu le doux. »

L’AFFOLEMENT, COMME TOUT LE MONDE !

Revenons pour le moment, à nos lions dominants.

Le temps reste à la base de toutes les affaires, les petites comme les grandes. Le jugement doit être éclairé et rapide comme l’éclair. Bref, lumineux. Les deux ennemis du jugement : la mauvaise information et l’affolement. Pour faire baisser intentionnellement une valeur, le conseil de Brachart à la question « Quelle attitude devrais-je prendre ? », la réponse est la suivante : «  l’affolement, comme tout le monde ! »

Mais les rocs ont tous leur fragilité, à l’exception de Lechat. Les montagnes s’affolent aussi. Le tremblement de terre de Brachart s’appelle Anne-Marie d’Andeline (Gaby Morlay), rencontrée devant l’un des premiers photomatons. A ce moment-là, la statue du Commandeur va s’effriter.

Anne-Marie n’aime pas Brachart et réalise un mariage de raison  poussée par sa mère, issue d’une famille noble, désormais désargentée en grande difficulté financière. Le parti de Brachart est donc inespéré ; il n’y a pas à hésiter. Il faut livrer la biche aux dents du lion qui tourne autour de sa proie. Samson a trouvé sa Dalila et il sait que rien ne lui résiste longtemps. Une Dalila qui va aussi le trahir, comme dans le mythe. Le résultat sera le même : il sera rasé symboliquement, complétement ruiné. A la différence que notre Brachart le fera consciemment, incapable de voir sa belle lui échapper. Sa fortune est un obstacle, ruinons-nous en ruinant l’amant bellâtre.  

QUAND LE LION DEVORE SON LIONCEAU

Brachart est conscient en effet, dès le commencement, de faire un mariage de raison. Il compte sur  la durée. Il sait que ce temps de l’amour ne se maîtrise pas. Il est follement amoureux. Il joue alors l’homme distant devant Anne-Marie, franche, elle, sur la profondeur épsilonesque de ses sentiments. L’originalité, vient que dans ce monde des affaires totalement pourri, ou l’argent est roi, moteur de chaque chose, chaque respiration, notre financier va mettre toute sa fortune en jeu pour ruiner Jérôme Le Govain (André Luguet), l’amant à la belle figure, aux cheveux parfaitement huilés, jeune lionceau dans l’arène de la finance qu’il venait d’enrichir précédemment par des conseils avisés sur les cuivres africains.  

ATTENTION AU LION BLESSE !

En se dénudant, se dépouillant, il va faire vaciller, enfin,  le cœur de notre Anne-Marie. L’être, froid, se révèle un être de passion, de feu, fougueux à l’extrême. Comme Samson à Gaza, Brachart n’est pas encore mort. Loin de s’enfuir vers Londres, il retrouve sa dulcinée éplorée et  bras dessus, bras dessous décide de revenir vers Paris. Il ne faut en effet jamais vendre la peau du lion avant de l’avoir tué !

Le vieux lion est devenu abeille. Il a trouvé sa reine. La lune de miel va pouvoir commencer !

 

Jacky Lavauzelle

 

 

MANON de CLOUZOT : DES CRIS D’AMOUR EN PLEIN DESERT

Henri-Georges CLOUZOT
MANON
(1949)

Manon Clouzot Artgitato
Des Cris d’amour
en plein désert

Je suis obligé de faire remonter ce billet au temps de ma vie où je vis pour la première fois Manon, cette blanche noirceur. Ce fut une étrange émotion. Quoique je fusse ravi de voir cette blondeur ravissante et solaire, je me remplis d’un doute tenace sur les vrais sentiments de la belle.  Moins troublé que ne l’était Robert Desgrieux, clone imparfait du chevalier des Grieux de Manon Lescaut, je n’en éprouvais pas moins un malaise certain et indéfectible.

 Je revenais rapidement les jours suivants revoir ce maléfice. Je n’y vis aucun Tiberge pouvant secourir de ses mains bienveillantes le pauvre et naïf Desgrieux, pris dans les raies spectrales à la fois sombres et lumineuses de la maudite et perfide Aubry. Je fus surpris, en entrant dans cette œuvre de n’y point voir aussi le père aussi régulièrement. Son entrée fut courte quoique pleine d’un avertissement ultime. Il rentre et ne dit mot. Son regard seul suffit à remplir la pièce d’un silence détestable, voire embarrassant. Il ne reviendra plus. La discussion est close sans avoir pour autant commencée.

Le mal qui entrait, n’avait pas que Manon comme issue. Le frère, ce Méphistophélès  incarné,  paraissait dans la peau de Serge Reggiani, fumant du mal qu’il puisait à la source de l’Enfer. Je m’arrêtai un moment afin de voir ses cornes qu’il devait, je le crois, ronger ou alors cacher de sa fange nauséabonde. Ses pieds fourchus avaient tout autant de fortes raisons de rester cachés et demeurer invisibles. Vif sur le marché noir, facile pour tous les sales coups aventureux et malhonnêtes. Des exclamations d’une vieille firent sursauter la salle. Des canons, des obus éclataient à tout va, laissant une église somptueuse éventrée sur ces longues et infinies colonnes que nous retrouvâmes longtemps après dans le désert de Judée sous la forme de palmiers effrayants. Nous l’avons tirée de la salle. Je lui fis, de la main, comprendre qu’il valait mieux de ne plus revenir nous échauffer l’oreille. Et nous nous renfermâmes afin de nous replonger dans nos si mauvaises actions. Le noir se fit. Aubry revint. Ce fut le second jour.

Quelle ne fut pas l’horreur de voir la tête de Manon, dans ce village de fumée accompagner Desgrieux et se pencher souriante sur les fonts baptismaux. Voilà un sourire, ajouta mon voisin, à ma droite, qui pourrait nous instruire sur ses intentions véritables et la cause prochaine des mauvaises grâces de notre héros. Nous voulions crier dans la salle. Mais nous n’étions pas au Luxembourg, devant un Guignol en triste posture. Je me tournai vers le coin sombre de la salle n’y apercevant que des yeux hagards, bouches pendantes et écumantes de peur. D’autres ont eu l’insolence de crier, de pleurer, de taper des pieds comme des chevaux enragés. Ce regard de Manon me parut des plus offensants et pourtant un des plus diaboliques qui se puisse donner.

En regardant Manon dans sa blancheur virginale, je ne voyais qu’une image de Satan. Il était mis fort simplement dans ce petit corps fragile. Un haut bien ajusté, une petite poitrine plaisamment remontée. Mais on distinguait au premier coup d’œil, ce regard narquois qui ensevelissait Desgrieux. Lui se levait et la regardait, n’y voyant que les yeux charitables et bons de l’amour le plus sincère.

Ces yeux ensevelit par ce sable torride. Ce n’était point un asile assuré. Mais écoutez les hurlements du chacal apeuré et tremblant comme une feuille après sa triste découverte. Manon, tu peux dormir en paix.

Jacky Lavauzelle

(Libre reprise du texte de l’abbé Prévost)

Thérèse Desqueyroux (G Franju): LA POINTE ET LE CERCLE

Georges FRANJU
Thérèse Desqueyroux
(1962)

Franju Artgitato Thérèse Desqueyroux

 La Pointe
&
Le Cercle

Un ciel immense et nuageux. Sombre et orageux. Ce ciel qui écrase cette terre noire et linéaire où rien ne se distingue. Qu’une ligne. Une simple et pauvre ligne sur la crête des arbres. La musique n’est ni triste ni gaie. Mais nous la suivons. Nous parcourons l’horizon. D’un coup, nous partons, nous prenons de la hauteur. La caméra, en apnée,  part dans les nuages, comme pour nous trouver un peu plus d’oxygène. La caméra c’est elle, c’est Thérèse. C’est l’œil de Thérèse. Cet œil qui ne trouve rien dans ce paysage. Qui ne veut rien trouver. Qui surtout ne s’y attarde pas. Le meilleur est ailleurs.

NON-LIEU !

Mais la vie nous ramène au réel. Et la caméra redescend. Du ciel sur la ville. Une petite musique nous pose sur le palais de justice. Un homme sort, une femme reste derrière, hésitante, c’est Thérèse. Sorcière dans le monde des vivants. Elle ne se fera ni lyncher ni brûler.  La ville est déserte, comme terrorisée devant le mal à l’état pur. Comme si chacun avait fui la peste ou le choléra. Un être semble s’être égaré, semble encore y croire : c’est son père. Le premier lui crie : « non-lieu ! ». Et dans un sens, c’est vrai, il n’y a plus de lieu. Thérèse est la négation de cet espace de vie. Cette terre qu’elle souhaiterait effacer ou pulvériser. Thérèse a gagné.

LES PATIENTES INVENTIONS DE L’OMBRE

Une « puissance forcenée en moi et hors de moi ». Thérèse serait une marionnette. Elle veut comprendre. Nous voudrions la croire. Nous la suivons. Et la nuit devient jour. « Il faudra tout reprendre depuis le commencement. Mais où est le commencement de nos actes ? » Thérèse n’est pas libre ; elle est coupable, coupable de noircir ces âmes et cette nature. Elle se veut différente,  intellectuelle ; elle banalise ce monde qui dort dans l’ordinaire du réel. Le banal est sale, triste, gluant. Il n’est peut-être pas grandiose ce monde, un peu lâche, mais c’est un monde qui ne mérite pas son déferlement de haine. Thérèse méprise ce monde d’Argelouse, mais plus généralement le monde et les hommes. Elle pense se situer dans un ailleurs. Elle se positionne dans ce mal latent qui passera par la destruction criminelle. Elle pense « subir les patientes inventions de l’ombre ». Mais, malgré le feu de sa passion, l’ombre, c’est elle.

LE NEGATIF DE L’ANGE

C’est un négatif. Elle porte des idées de grandeur, de passion, de puissance, de sensibilité. Elle pense être un ange. C’est tout le contraire.

Thérèse pour devenir Desqueyroux épouse Bernard. Elle prend le nom du bout des doigts, comme quelque chose de sale, et c’est tout. La greffe ne prend pas. Elle ne fera aucun effort. Thérèse est sèche, longue, le fond des yeux est noir. Thérèse est une pointe, capable de faire exploser n’importe qui ou n’importe quoi. Le cercle c’est Bernard ; il est rond ; les problèmes glissent. Il a peur des incendies dans la chaleur étouffante de l’été. Il participe aux traditions de la fête dieu. Il est rond. Il est l’eau, la goutte, qui roule sur la feuille. Cette goutte qui rencontre la pointe, la flèche acerbe et tranchante. Elle est piquante comme le clou sur la route dans l’attente de son pneu malheureux. « sans les domestiques, on ne saurait jamais rien ! Heureusement, il y a les domestiques !  » Elle sèche comme la peau du serpent au soleil. « Il vaut mieux maigrir qu’engraisser » soulignera-t-elle. Ils ne sont pas faits pour vivre ensemble. Lui qui appartient « à la race aveugle, à la race implacable des simples », elle qui se dit être « un ange plein de passion »

L’IMAGE DESEQUILIBREE

D’emblée, la caméra suit deux jeunes filles souriantes, Thérèse (Emmanuelle Riva) et Anne (Edith Scob) radieuses, vêtues d’un blanc lumineux, énergiques et insouciantes, la voix d’Emmanuelle Riva, monocorde et triste, glace le sang. Cette voix se pose dans la confession comme annonciatrice de la douleur contenue, retenue, réfrénée et  renfermée. Elle annonce le drame à venir. Elle met l’image en déséquilibre. L’image devient fausse. Quelque chose ment. La voix ne saurait mentir. Elle vient de trop loin. La haine est latente qui arrive sur cette petite musique limpide : « je haïssais ce jeu avec lequel Anne se livrait avec innocence et bonheur. » Il est clair désormais que nous n’aurons plus maintenant des instants de bonheur et de naïveté. Le temps de l’insouciance est terminé. Vient le dédain : « eh bien, va maintenant ! Va ! »

LA PURETE DE L’IGNORANCE

Pourtant, nous ne croyons pas la voix quand elle dit être un ange. La voix vient des ténèbres. Un ange s’y serait-il perdu ? « Etais-je si heureuse ? Etais-je si candide ? Pure, je l’étais. Un ange, oui ! Mais un ange plein de passion. Pour être aussi pure qu’Anne, élevée au couvent, je n’avais pas besoin de tous ces rubans, de toutes ces rengaines. Encore la pureté d’Anne était-elle surtout faite d’ignorance. » Satan aussi était un ange, à l’origine. Thérèse commence sa déchéance.

Bien entendu, Argelouse n’est pas le jardin d’Eden ou le paradis. Ce n’est pas l’enfer non plus. Les gens ont la  vie simple et tranquille des terroirs. Tout le monde se connaît, l’apparence est primordiale. Surtout ne pas faire de vague. Surtout cacher ceux de la famille faibles d’esprit, dérangés, attardés. Enlever les photographies compromettantes de l’album de famille. Ces trous sont autant de fracture et de rupture, vécues dans le plus profond secret. Le passé n’est pas léger. Mais il faut faire bonne figure. Craindre cette chaleur qui risque tout anéantir, lire le journal le soir à la veillée, faire attention à sa santé, se payer une virée à Paris, … Alors, il est vrai que tout semble lisse et sans cassure. Thérèse lâchera sur la terrasse du café à Paris à Bernard, une des raisons de son comportement : « il se pourrait que ce fut pour voir une lueur d’inquiétude, de curiosité, de trouble enfin. Tout ce que, depuis une seconde, je découvre enfin. » Et Bernard répondra : « Vous avez donc décidément de l’esprit jusqu’à la fin. »

A LA RECHERCHE D’UN REFUGE

Mais Thérèse sera l’être-même du secret. La voix donne un aperçu de son âme. Si noire. Si profonde. Elle se cache derrière la fenêtre, derrière les herbes. Elle se cache derrière Anne, derrière Bernard. Elle cache son crime. Nous n’y voyons jamais trouble. Jamais d’inquiétude. Elle se cache comme le serpent sous son rocher dans la chaleur de l’été. A la recherche d’une cachette, d’un refuge. « J’ai cherché moins dans le mariage une domination et une possession qu’un refuge ». Comme la pie trouve un refuge dans le nid du rouge-gorge ou le serpent trouve un peu de calme après avoir gobé l’ensemble des œufs couvés.

VOUS NE RESSEMBLEZ PAS AUX GENS D’ICI !

Les gens d’ici ne la mérite pas.  Jean Azevedo ne s’y trompe pas dans les palombières lors de leur première rencontre : « vous ne ressemblez pas aux gens d’ici ! »  Elle pense avoir trouvé son alter-ego. La richesse de son mari ne doit rien à son mérite, mais à son héritage. Anne a les qualités de « son ignorance », comme la biche doit-être douce par nature, parce que sans crocs et sans venin. Qu’il est bon, sur le chemin, à se comparer aux personnages de Tchékhov dans les yeux perspicaces de cet étudiant philosophe.

UNE EXTREMITE DE LA TERRE 

C’est dans ce trop loin, dans ce là-bas, dans ce quelque part, que la voix, comme la palombe,b se pose, dans un filet tendu. Elle vient de trop loin dans une infinie tristesse. Il faut donc qu’elle trouve des limites, qu’elle prenne ses marques. Il faut que notre Thérèse catapultée d’un autre ailleurs, d’une autre planète reconnaisse les lieux. Vient un travail de géomètre et de géographe. Reconnaître le terrain, fixer des limites. « Mais où est le commencement de nos actes ? Argelouse est réellement une extrémité de la terre. Au-delà d’Argelouse et jusqu’à l’océan, il n’y a plus rien que quatre-vingts kilomètres de marécages, de lagunes, de pins, de landes. Bernard Desqueyroux avait hérité de son père, une maison voisine de la nôtre. » En trois phrases successives, Thérèse aborde les thèmes des possibles, de la responsabilité, de la localisation, de l’ennui, de son futur mari, du destin et de la fatalité. En un mot, elle est complétement paumée.

OBEIR A UN SENTIMENT OBSCUR

Thérèse est l’être du manque qui veut tout. Elle jalouse ce qui l’entoure. Elle le mérite.  C’est évident. Elle vaut plus que cela. « Au vrai pourquoi en rougir, les deux mille hectares de Bernard ne m’avait pas laissée indifférente. Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forêt m’avait séduite. Peut-être aussi avais-je obéi à un sentiment plus obscur. » 

Quand il sera décidé de son départ pour Paris, elle confiera : « je n’avais plus peur d’Argelouse. Il me semblait que les pins s’écartaient, me faisaient signe de prendre le large. »  Toute la nature combattait contre elle, comme un corps attaqué par un virus qui produit lui-même ses anticorps. Elle est rejetée ; le ciel peut s’éclaircir. Le serpent a quitté le nid.

 

Jacky Lavauzelle

 

BONJOUR TRISTESSE (PREMINGER) LE NOIR SOUS LE BLEU DE LA RIVIERA

  • OTTO PREMINGER
    Bonjour Tristesse
    (1958)

  • Bonjour Tristesse 1958 Otto Preminger Artgitato
    Le Noir sous
    le Bleu
    de la Riviera

  • TU N’EST PAS TOUT A FAIT LA MISERE

    « Adieu tristesse, Bonjour tristesse » (Paul Eluard, à peine défigurée). La tristesse comme un ami qui connait la maison. A qui dit-on adieu ? A un ami, un proche, à quelqu’un de la famille. Nous accueillons cette tristesse. Nous lui ouvrons la porte. Elle n’est pas en nous, elle ne naît pas de nous. Nous la laissons entrer. Elle vient, elle sort. Peut-être parce que « Tu n’es pas tout à fait la misère » (Paul Eluard).  Peut-être parce que elle nous fait vraiment comprendre ce qu’est, ce qu’a été, le bonheur, le vrai, celui qui reste dans nos têtes. Comme ce gris qui rend plus bleus les moments heureux.

    UNE ILLUSION DU BONHEUR

    Qu’est-ce que le bonheur ? Est-ce une danse, un cocktail, une ivresse ?  En tout cas, le décor fastueux est là : Paris, les quartiers chics, Notre-Dame, les hôtels particuliers, les voitures de sport décapotables, la vitesse, Saint-Tropez, des plages privées, des ciels bleus et sans nuage, le soleil. Des danses, encore des danses, des exhibitions de peinture, des exhibitions de richesse, de corps, d’ivresse. La mer, la plongée, le ski nautique. Des rires, du champagne. La vie est légère. Des amourettes, des embrassades, des corps pleins de soleil. La seule question se résume à savoir éviter les coups de soleil. Que de l’idéal. Le champ du voisin ne peut pas être plus vert. Nous sommes dans le vert. Dans le bleu. Mais nous sommes dans l’illusion du bonheur.

    LA SALLE D’ATTENTE, PIECE CENTRALE DU BONHEUR

    « Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente. » disait Jules Renard. Mais personne ne souhaite ici attendre. Tout le monde court et danse comme dans la ronde endiablée des nuits de Saint-Tropez. Nous sentons déjà la main de Méphistophélès, dans la ronde du Faust de Gounod.  «  Au bruit sombre des écus, dansent une ronde folle, autour de son piédestal! Et Satan conduit le bal! » 

     Il faut bouger. Vivre. Se sentir vivant. Les êtres sont libres. Ils ne savent pas qu’ils pourraient-être heureux, qu’ils ont tout pour être heureux. Le mouvement incessant ne permet pas d’y goûter. Alors à quoi bon ?

    JE NE VEUX PLUS ÊTRE TRAITEE EN ENFANT !

    Sont-ils désœuvrés ?  « Nous ne sommes pas désœuvrés.  Nous faisons du tennis, du bateau, de la nage. Des choses saines. »  Les corps courent dans tous les sens, à l’image de ce caveau endiablé de Saint-Germain des Prés. Les êtres sont dans une tourmente temporelle. Comme dans une lessiveuse ou une yaourtière. Ils sont en décalage. Cécile (Jean Seberg) souligne qu’elle voudrait être plus jeune ou plus vieille, « je ne veux plus être traitée en enfant. ». Son âge ne lui convient pas. Elle n’a plus l’insouciance de l’enfance.  Elle copie les attitudes de son père, Raymond (David Niven), son modèle « Ce n’est pas ma faute si j’imite Raymond ? »

    FUIR ! MAIS Où ?

    Il y a la fuite. D’abord. Aller ailleurs. Ne pas se satisfaire du présent. Fuir. Vite. Ne pas supporter l’attente. Essayer de dépasser le temps. « -Rien ne t’intéresse donc ? – Si. Aller ailleurs. – Où ? -Je ne sais pas. »

    Il y a surtout ce sentiment indéfini de gâcher quelque chose. « Que de temps gâché, cher Jacques. Que de temps désespérément gâché. » … «- Vous ne pouvez gâcher votre vie.  – Gâchez-vous la vôtre ? » 

    QUE DE TEMPS DESEPEREMENT GÂCHE

    Il y a la peur de l’ennui. Si le mouvement s’arrête, que faire ? comment vivre ? La peur de connaître aussi ce que le mouvement nous apporte. De ne plus être étonné.  De savoir ce qui nous attend. Tout ce mouvement, rend l’avenir tellement prévisible. Il n’y a plus d’étonnement. Plus de surprise. Plus de frayeur. «  Après les courses, il m’emmènera dîner et danser. Et jeudi, au tennis. Et dimanche, à la campagne. Que de temps gâché, cher Jacques. Que de temps désespérément gâché. Il est gentil ce garçon. Je voudrais l’avertir, mais il ne comprendrait pas. »… « Ainsi les Lombard. Ils nous invitent à dîner mardi. Nous irons. C’est l’associé de votre père. Ils raconteront des histoires scabreuses devant vous  et Hélène Lombard plaisantera à propos de ses amis. Leurs seuls souvenirs seront les cuites. » 

    VERS UNE MISE A MORT

    C’est Anne (Deborah Kerr) qui brisera cette relation œdipienne. C’est Anne qui lui interdira de voir son petit ami. C’est Anne encore qui lui dira que le temps de la fête est terminé et qu’il est grand temps de reprendre ces études de philosophie. C’est cette Anne qui lui donnera des ordres et cherchera à la discipliner. Cette Anne qui vient de lui voler son père. Qui vient de le changer. Lui qui ne voulait plus entendre parler de mariage. Anne est de trop. Il faut qu’elle parte. C’est une mise à mort. Involontaire, certes. Mais une mise à mort quand même. Le ciel intérieur se noircit. 

    ATTEINDRE L’INACCESSIBLE. ET APRES ?

    Anne la tant attendue. L’inaccessible. « Mais bien que je lui en veuille,  j’étais fière qu’il ait gagné Anne, l’inaccessible. Cela durerait-il ? » Anne qui trône dans le Panthéon de Cécile. Mais Anne prend le rôle de la mère. Elle n’est plus l’image idéalisée, elle est aussi l’autorité. Ce changement passe par la crainte du changement : «Je craignais que vous ayez peur de moi. C’était vrai jusqu’à cet instant », puis par une acceptation résignée : « Le croyais-je vraiment ? Du moins, j’essayais de le croire et de vivre comme si c’était vrai, comme si les changements qu’Anne apportait à notre vie me rendaient heureuse aussi. » Enfin par la révolte : « Mon père peut me donner des ordres. Pas vous ! »

    ENTOUREE PAR UN MUR INVISIBLE DE SOUVENIRS

    Des enceintes apparaissent Déjà le poids d’un passé « Je suis entourée  par un mur, un mur invisible fait de souvenirs que je ne puis oublier »Le lent cheminement vers cette fin d’enfance. Le paradis perdu qui jamais ne se retrouvera. Uniquement par intermittence. Les limbes de l’enfer apparaissent. « Tu sais où j’habite ? En enfer, avec mon père. »

    SEPT, UN CHIFFRE PORTE-BONHEUR

    L’accident d’Anne est le septième à cet endroit de la route depuis le début de l’année. « Sept, mon chiffre porte-bonheur…Anne nous faisait à tous deux ce cadeau somptueux. Elle nous laissait croire que sa mort était un accident… Mon père et moi, nous partageons toujours cet appartement, nos soirées, nos amis. Cet été, nous passerons encore nos vacances dans le sud. Mais cette fois, sur la côté italienne. ‘Pour changer’ nous disons nous. Mais nous ne disons pas pourquoi nous voulons changer.» Rien n’est changé, mais plus rien n’est comme avant. Le temps est là. Les êtres sont fatigués. La relation avec le père perdure. Mais l’innocence est partie. A jamais. Les êtres continuent à vivre…

    « Si tu veux comprendre le mot bonheur, il faut l’entendre comme récompense et non comme but. »  (Antoine de Saint-Exupéry) On n’atteint pas le bonheur. Le bonheur n’est pas au bout du chemin. Il vient et il va. Délicatement il se pose sur nous. Nous ressentons parfois le velouté de ses ailes. C’est déjà ça !

    Mais Cécile pleure en ce moment devant sa glace. Elle a retrouvé son père. Mais elle sait qu’elle a perdu sa fraîcheur, sa jeunesse. Alors, elle pleure. Elle voit cette fille en face qui n’est plus tout à fait la même, ni tout à fait une autre, comme le dirait le poète. Elle est devenue adulte. Enfin! Mais à quel prix ? Elle n’a pas seulement perdu Anne. Elle dit bye-bye à ces anciens rêves. Elle dit adieu Jeunesse. Elle dit adieu Insouciance.

     

    Jacky Lavauzelle

LE SANG à LA TÊTE (Grangier) LE BONHEUR SE PAIE COMPTANT !

Gilles Grangier
Le sang à la tête
(1956)

Le Sang à la tête Gilles Grangier Artgitato
Le bonheur se paie
comptant !

Cardinaud est un homme respectable.  Respecté au-dehors, pas tout-à-fait, mais envié. Non par ce qu’il pense ou ce qu’il dit. François Cardinaud  (Jean Gabin) parle peu et n’aime pas discourir pour rien. Il s’est construit lentement avec ses mains et avec sa tête. Il vient du bas de l’échelle, débardeur à La Rochelle, aujourd’hui on dirait docker, à cette époque encore où l’ascenseur social n’était pas en panne. Toute la ville de La Rochelle le sait. Mais il en a un peu trop. L’homme est ainsi fait qu’il n’aime ni ceux qui ne sortent pas du lot, ni ceux qui en sortent.

C’est un homme simple avant tout. Avec des épaules comme ça.  Il n’a pas des solutions pour tout. Il essaie de faire au mieux. De vivre au jour le jour le moins mal possible. Quand la gouvernante lui demande ce qu’il fera quand Madame rentrera de son escapade à Niort, Cardinaud respire à fond. Les épaules se rabaissent : « je ferai mon possible. » Il sort. Fondu au noir.  

LE LOUP SE LEVE A SIX HEURES

Les Rochelais, il les connaît tous et toutes. Il connaît toutes ces vies. Mais reste encore étonné de cette méchanceté gratuite et implacable.  Son pouvoir n’a pas été construit arbitrairement lors d’une élection provinciale avec distribution de tracts le dimanche après la messe ou le samedi sur la place du marché, avec le sourire de connivence. Ni par héritage. Ni par des tractations occultes. Mais en se levant le matin et en prenant les moins mauvaises décisions. « C’est pas le tout, mais le loup se lève à six heures. Il faut que j’aille à Lapalisse et il y a un chalutier qui a pété son arbre, il faut que j’aille chercher l’expert … Je déposerai le gosse à l’école, c’est sur mon chemin.»

PERSONNE NE SE GÊNE, ALLEZ-Y DONC !

Certes, il habite une maison un peu plus cossue, sans être un château, il a des domestiques et une Mademoiselle comme gouvernante pour ses enfants. Mais il arpente toujours les mêmes rues, les mêmes cafés, la même église, les mêmes boutiques. Tout le monde lui parle directement. « – Voulez-vous que je vous parle franchement ? – Personne ne se gêne, allez-y donc ! »

SANS LA DECOUVERTE DES SULFAMIDES, ELLE VEROLAIT LA CHARENTE !

Les Rochelais sont comme les autres, ils sont jaloux des réussites trop belles. Cardinaud par ci, Cardinaud par là. Pour cet homme qui n’a pas de défaut, qui n’a pas de vices, le savoir cocu, rend un peu plus gai leur quotidien. Il faut bien s’amuser un peu. Quand Cardinaud se demande où il en est, il a la réponse sur les marchés aux poissons de la ville : « à la halle, ce matin, on m’a traité de cocu, tout simplement.  Je me demandais justement où j’en étais ; Madame Babin (Georgette Anys) a trouvé le mot. Madame Babin, c’est Titine, vous ne la connaissez pas, mais c’est un drôle de personnage. Sans la découverte des sulfamides, elle vérolait toute la Charente. »

ON VOUS CRAINT, ON VOUS DETESTE !

Plus que jaloux, les rochelais ont l’air satisfait de ce qui se passe chez les Cardinaud. C’est une manière  de redescendre à leur niveau. « Ils sont ravis ! – Et vous vous trouvez ça normal ?- On dit qu’il y a vingt ans, vous étiez débardeur sur le port. – Et alors ? – Aujourd’hui, ce même port vous appartient ou presque. On vous craint. On vous déteste.  On dit que vous n’avez réussi qu’à coup de crocs et de griffes, un peu à la manière des loups… 

Vous devriez être ravi d’être exécré, c’est ça la réussite !

…On exagère sans doute, mais savez-vous ce qu’on dit encore ? Que de la gare maritime à l’écluse, il n’y a que l’eau qui ne vous appartient pas ! Parce qu’elle n’est à personne. Sans ça, vous l’auriez prise. – J’y ai pensé ! Qu’est-ce  qu’ils disent encore ? … ils m’en veulent salement, mais de quoi, bon dieu ? – Mais de tout. Comment voulez-vous que ceux qui vous ont connu débardeur et qui le sont restés vous pardonnent de ne plus l’être. Et ceux qui vous ont employé et dont aujourd’hui vous êtes le patron, vous voudriez qu’ils vous adorent. Vous êtes insatiable ! Vous devriez être ravi d’être exécré, c’est ça la réussite ! »

Toute la longue scène est dite alors que Cardinaud pèle d’un seul trait sa pomme, sans lever les yeux. Cardinaud reste sur son chemin, il ne dévie pas. Il reste concentré.

LE TEMPS EST DOUTEUX

Cardinaud est respecté tout autant dans sa maison, par sa femme Marthe (Monique Mélinand) qui le cocufie avec un ancien ami de jeunnesse, petit truand à la semaine, le jeune Mimile Badin (José Quaglio) revenu avec ses problèmes et sa poisse ordinaire de Port-Gentil au Gabon.

Même Mademoiselle (Renée Faure) aime prendre ses aises avec Cardinaud, elle sent la place chaude à prendre.
« Le temps est douteux ! » c’est Mademoiselle qui le dit » et aime à commander et à régenter la maison. «Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, Jeannot dînera dans sa chambre, il est rentré avec un zéro de conduite, il est puni. »   Depuis le départ de Madame avec son amant,  Mademoiselle prend ses aises. Se moule dans une belle robe claire échancrée à souhait. Et habille François avec soin et volupté. C’est Cardinaud qui recadre. Toujours avec courtoisie, comme l’aurait dit Lino (L’homme de la Pampa…dans les Tontons Flingueurs).

QUAND JE DIS NIORT, C’EST NIORT !

Mais Cardinaud n’est pas un faible. Il en est tout le contraire. Il en impose. Naturellement. « Mademoiselle, ma mère a ses idées et vous vous avez les vôtres ! Mes vos idées, je m’en fous ! Quand je dis Niort, ça veut dire Niort ! C’est comme ça ! En tout cas, ici, ce sera comme ça. C’est compris ?»

Quand son fils a un zéro de conduite, il va voir son fils tranquillement. S’assoit à côté  : « est-ce que tu ne pourrais pas copiner avec des moins voyous de temps en temps ? » et ça finit par une aide sur les devoirs.

La femme de ton frère a épousé un imbécile, elle s’est retrouvée avec un crétin !

Cardinaud se fout des racontars et des bobards. Il veut récupérer sa femme. Les baffes, ils les réservent pour son vieil ami Drouin (Paul Frankeur) attiré par la vengeance et le sang. Il comprend par son père  (Paul Faivre) que Marthe n’est pas réellement heureuse avec son Mimile. « -Il me semble que j’ai tout fait  tout de même ! – Tu en as peut-être trop fait !  – Trop fait, trop fait. Qu’est-ce que ça veut dire ça ? – ça veut dire que tu t’es jamais demandé si ça amusait ta femme de te regarder grandir. La femme de ton frère a épousé un imbécile, elle s’est retrouvée avec un crétin. Ça ne l’a pas dépaysée. Mais Marthe a épousé François, tu es devenu Cardinaud. Alors, c’est un peu comme si tu l’avais quitté après un ou deux ans de mariage. – Alors comme ça, c’est moi qui ai  quitté Marthe… – Elles aiment bien nous soigner les femmes. Es-tu déjà tombé une seule fois malade ? – On peut pas penser à tout ! – Elle avait épousé un petit gars des Minimes, voilà qu’elle se retrouve avec une compagnie de chalutiers. C’est bien gentil de grimper haut, mais y’a des gens à qui ça fout le tournis. Qu’est-ce que tu veux, elle a trouvé quelqu’un qui a besoin d’elle. Elle ne l’aime pas, elle ne l’aimera jamais, mais il a besoin d’elle»

LE TABLEAU DANS LE CADRE ET VOUS DANS VOTRE BLOUSE

Cardinaud se retourne. Il connaît un autre jeu qui se joue à deux, comme le couple, c’est la bataille. Tout va reprendre sa place. La première à être au courant, c’est Mademoiselle. « Quand je reviendrai, je veux tout trouver à sa place. Le tableau dans son cadre et vous dans votre blouse. Pourquoi croyez-vous donc que je vous paie ? – Pour m’occuper des enfants ! – Nous sommes d’accord et pas pour vous en faire un ! »

ON VA REFAIRE LE PARCOURS ENSEMBLE

Cardinaud met les points sur les i. Il peut partir récupérer Marthe. Sans effusion. « Le bonheur ça  se paye comptant. Pendant douze ans, on a fait chambre commune et rêves à part. C’est de ma faute. J’ai tout loupé. Je t’ai laissé en chemin. Maintenant qu’on connaît le parcours, on va le refaire ensemble. Mais peinard, comme si on avait passé le permis.»

Jacky Lavauzelle

Man’s Castle : SPENCER TRACY MET DES VOILES DANS LES YEUX DE LORETTA YOUNG (Man’s Castle 1933)

Frank Borzage

 Ceux de la zone
(Man’s Castle – 1933)

Man's Castle Frank Borzage Artgitato 2

 SPENCER TRACY
met des voiles
dans les yeux de
LORETTA YOUNG

 LES PIGEONS NON PLUS, MAIS ILS MANGENT !

L’Amérique compte 12 millions de chômeurs. Spencer Tracy, un brin racaille, dans le rôle de Bill, balade sa superbe dans un New-York en crise. Il nourrit les pigeons.
Regardez les pigeons qui volent autour des deux corps qui se rapprochent. « Je n’ai pas d’argent ! » « Les pigeons non plus mais ils mangent ! », et invite la belle Trina (Loretta Young) dans un des plus chics restaurants de la ville. Sans un sou en poche. Ce qui le sauve : son bagou. Il n’hésite pas une seconde à prendre de face le patron du restaurant et d’improviser un speech grandiloquent sur la crise. Ils sortiront en seigneur et maître sans n’avoir rien payé.

Bill utilise la force de ces mots, plus que ces poings. Il nomme chacun des pigeons, « c’est Oliver Twist, il en redemande toujours. »

Trina, plus apeurée qu’un pigeon, affamée,  esseulée, se laisse conduire par les mots convaincants de Bill.

ALORS, C’EST VOUS QUI REGALEZ !

Quand il appelle ce patron, c’est avec nœud papillon blanc et cigare au bec. Ecoutez la diatribe de Bill, en avocat des plus malheureux : « Prenez cette jeune femme, il y a une heure, elle mourait de faim, alors je l’ai emmenée ici. Elle dit qu’elle n’a jamais aussi bien mangé. Le plus drôle, c’est qu’elle n’a pas un sou. Et moi non plus. Alors, c’est vous qui régalez ! Alors, il y a plusieurs solutions. Vous pouvez appeler les flics et on ira en taule. On sera nourris par l’Etat pendant trente jours minimum. Plus on sera nourris, plus vous paierez d’impôts. J’ai pas fini ! Ce restaurant jette en une semaine de quoi nourrir mille personnes. Alors vous pouvez régaler de temps en temps. J’ai tort ? »

POURRIR, VOILA CE QUI ARRIVE QUAND ON SE POSE !

  • Regardez ! Le toit s’ouvre. Les nuages s’effilent dans le sifflement d’un train. Les yeux de Loretta Young attendent la bouche de Spencer Tracy. Rien n’est ce qu’il paraît. Regardez les bateaux. Regardez-les là bas, flottants. Loretta voit des bateaux majestueux et paisibles, une entrée dans le bonheur, quand Spencer lui découvre la mort et la pourriture. « Ils sont là depuis des années à pourrir ! Voilà ce qui arrive quand on se pose ! ».

  QUAND ON EST VIVANT, ON VEUT UN BOUT DE CIEL !

  • Spencer monte à toucher le ciel aux prix de gigantesques échasses. Il monte. Il est libre. Libre dans les yeux de Loretta. Libre dans nos yeux. Attaché à la paillasse. Rivé à la mansarde. « Pourquoi tu regardes toujours ce trou ? » « Quand on est vivant, on veut un bout de ciel. C’est tout ce que j’ai dans la vie, ce ciel bleu ! » « Il ne peut y avoir de plus beau paradis qu’ici, quand on est calmes et qu’on est proches ! » « Je n’avais jamais remarqué, mais t’as les yeux couleurs ciel ! T’as du bleu dans les yeux ! »

 L’HOMME EST IMPREVISIBLE

Regardez ! C’est le vent contre le fourneau. Pas en opposition. Non, tout contre. Il se tient chaud le vent ! Il bouge, nos narines frémissent. Il passe dans le dos. Au fond de nos corps. Regardez, les deux qui se tiennent. Elle le maîtrise. Elle l’adopte. Elle le domestique. Elle n’a plus peur. Ni peur de ses folies. Ni de son rugissement. « L’homme est imprévisible. Il se réveille un matin et met les voiles ».

  • Regardez, comme elle l’aime !Un plus un égal trois. « Et maintenant, on est trois ! Tu ne pourras jamais me quitter. Même si tu pars, je te tiens. Où que tu ailles, je te tiens. Tu es prisonnier ! »

Regardez comme ils se tiennent. Il part pour mieux revenir. Ils se sont emprisonnés dans un nouvel amour, dans un cœur neuf, dans le vent, dans le rameau qui tangue, dans le long sifflement du wagon où ils ne font plus qu’un.

Mais un en mouvement, jamais en arrêt. Toujours dans la vie. Plus grande et plus forte que tout. L’essentiel reste l’espoir. Et de l’espoir Bill en a pour trois, et pour bien plus encore.

Il vaut mieux partir gonflé à bloc. La crise n’est pas finie.

 

Jacky Lavauzelle

LA NOTTE BRAVA: LA BALADE DES OMBRES (MAURO BOLOGNINI 1959 LES GARCONS)

MAURO BOLOGNINI

 LES GARCONS
(LA NOTTE BRAVA 1959)

 LA BALADE DES OMBRES
Bolognini Artgitato La Balade des ombres la notte brava Les Garçons

La Notte brava. La nuit sauvage, animale. Les loups sont lâchés. Mais des bêtes blessées, abîmées. « Tous ces malheurs, maladies, vols, souffrances, morts… » (Scintillone -Jean-Claude Brialy).  Les êtres sont jeunes. Les corps pleins de soleil courent dans la ville. Les acteurs sont  nés entre 1930 et 1935. Ils sont tous dans la vingtaine triomphante. Ils se ressemblent même. Ils pourraient tous être frères et sœurs. Elsa Martinelli, Rosanna Schiaffino, Antonella Lualdi, Mylène Demongeot malgré sa blondeur, sont tellement semblables. Les garçons ont les mêmes coupes de cheveux, les mêmes manches remontées, la même veste sur l’épaule.

T’EN FAIS PAS, UNE AUTRE GUERRE VA ECLATER !

L’été est là. La chaleur aussi. La vie est là. Sans but. Ils ont tous grandi dans la même guerre et dans le manque. « T’en fais pas, une autre guerre va éclater ! » (Gino La Belle – Franco Interlenghi). Comme si celle-ci apportait des solutions et des espoirs qu’ils n’aperçoivent plus. L’horizon est bouché. L’avenir n’existe pas.

Ce sont les enfants de la guerre. Ils vivent au jour le jour. L’argent du jour sera dépensé le jour même. Alors ils courent et se battent, mais sans se battre réellement.  Ils volent mais sans voler véritablement. Ils vivent sans vivre. Tout le monde est sérieux. Personne ne l’est. « – Des gens sérieux ? (Rugeretto – Laurent Terzieff – Bien sûr ! (Gino la Belle)»

Et ils se volent entre eux. Ils se dépouillent à longueur de journée. Ils se tuent sans se tuer. « Je vais te tuer ! Croque-mort ! » (Scintillone à Gino La Belle) L’argent volé est dilapidé dans la soirée pour une danse, pour un repas dans un endroit chic. Ils se mêlent de tout. « Bravo ! Si t’en est pas capable, pourquoi tu t’en mêles ? (Rugerettp à Gino La Belle). Mais rien n’est réalisé.

DES ELECTRONS LIBRES HORS DE LA CITE

Ils courent à la périphérie de la ville, dans des prés, des rocades, des zones désaffectées, des HLM de banlieues. Ils n’entrent pas dans la ville, comme des électrons libres autour du noyau.  L’introjection n’existe pas. C’est ce  processus qui met en évidence le passage du dehors au dedans. Le centre n’est pas pour eux.

ON N’A PAS DE TEMPS A PERDRE ! VITE !

Alors, ils tournent dans la ville, comme ces atomes. Ils sont atomisés. Dans une fausse urgence. Celle de la journée. Comme ces papillons nycthémères qui mourront la nuit passé. « On n’a pas de temps à perdre ! » (Laurent Terzieff), « On a perdu du temps. On fait quoi, maintenant. » (Laurent Terzieff) « Dépêche-toi. Fais le plus vite possible. Vite – Calmez-vous, j’ai pas des ailes »  « Si ça rate, on vous jette à la mer ! »

C’EST DEVENU PLUS FACILE DE VOLER QUE DE VENDRE !

En boucle, ils passent et repassent aux mêmes endroits. Dans la nuit ou dans la journée. C’est une ronde où l’ennui règne. A quoi bon ? De menus larcins en menus larcins, le temps avance, en cercle, en boucle. Et la boucle se referme. « C’est devenu plus facile de voler que de vendre. » (Gino La Belle)

La première image et la dernière sont les mêmes, un billet froissé jeté dans la nature, dans une décharge.

LA LIBERTE : LA REGLE DU JEU

Les êtres se croient libres comme est libre la prostituée pour ses clients : « – Tu es libre ? Vive la liberté ! » … « Je travaille ici, crie une prostituée, et je vais avec qui je veux. C’est la règle du jeu. »

UN JOUR, ON ME METTRA DANS UNE BROUETTE

Ce monde est cette infinie décharge qui charrie des corps lascifs et insouciants. La mort ne fait pas peur. C’est une évidence. A la décharge, nous retournerons. « C’est la vie. Un jour ou l’autre, je viendrai te chercher. Ta mère me dira : « il est mort. » (Rugeretto) – Personne ne pleurera. (Scintillone) – Le jour où je mourrai, on me mettra dans une brouette. Même mort, je les emmerderai. En puant.  – Une croix de bois et terminé. Finis les tracas pour trouver du fric. – On va s’amuser, si on peut pas vendre la marchandise ! – je suis fauché. – Faut qu’ils raquent. » Le film commence par l’attente sur le trottoir des prostituées de la ville et par le combat de deux d’entre elles. Quelques minutes plus tard, elles seront les meilleures amies du monde. « On doit être là pour couvrir un truc louche. »

Comme une désespérance de corps magnifiés par le soleil de Rome. Les êtres ne se font pas confiance. Les jeunes hommes se trahissent tout au long de leur périple. Les femmes passent d’un homme à l’autre, l’argent aussi. Rien n’appartient à personne. Pas même leur corps.

Tout peut s’échanger, se changer. La nuit se prolonge magnifiée par le sésame du billet sur le piano. L’enfant chante contre quelques milliers de lires.

Des corps lascifs, fatigués. « –T’as rien à faire alors ? – Si, m’assommer ! » C’est l’ennui qui règne. Librement. La nuit est passée et l’aube arrive. Les bêtes vont pouvoir rentrer dormir dans leur tanière.

Jacky Lavauzelle

"podrá no haber poetas; pero siempre habrá poesía" Gustavo Adolfo Bécquer