
(1709 à Montauban – 1784 à Pompignan)
ŒUVRE DE LEFRANC DE POMPIGNAN
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Il n’est donc plus, et sa tendresse
Aux derniers jours de ta vieillesse
N’aidera point tes faibles pas !
Ami, ses vertus, ni les tiennes,
Ni ses mœurs douces et chrétiennes,
N’ont pu le sauver du trépas.
Cet objet des vœux les plus tendres
N’ira point déposer tes cendres
Sous ce marbre rongé des ans,
Où son aïeul et ton modèle
Attend la dépouille mortelle
De l’héritier de ses talents.
Loin de tes yeux, loin de sa mère,
Au sein d’une plage étrangère,
Son corps est le jouet des flots ;
Mais son âme du Ciel chérie,
N’en doute point, dans sa patrie
Jouit d’un éternel repos.
Quand l’infortune suit tes traces,
Autant que mes propres disgrâces
Mon amitié sent tes malheurs.
Mais que pourrait son assistance ?
Dieu te donnera la constance.
Tu n’auras de moi que des pleurs.
Tu sais trop qu’un chrétien fidèle,
Du sang et de la chair rebelle
Brave en héros l’assaut cruel.
Il étouffe, leur triste guerre,
Et tout ce qu’il perd sur la terre,
Il le regagne pour le Ciel.
Mais vous, dont l’orgueilleuse vie,
De l’humaine philosophie
Tire sa force et son secours :
Si dans ce monde périssable
Un revers soudain vous accable,
Parlez, quel est votre recours ?
Qui vous soutiendra dans vos pertes?
Quelles ressources sont offertes
À votre audace de géant ?
Point d’avenir qui vous console ;
Un système impie et frivole,
Et l’espérance du néant.
Croyons, c’est là notre partage.
Que la foi dissipe ou soulage
Nos chagrins, nos ennuis mortels ;
Et n’attendons dans cette vie
Qu’une fin qui sera suivie
De biens ou de maux éternels.
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Élu en 1759 à l’Académie Française au fauteuil 8.
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« Didon, tragédie qu’il donna à l’âge de vingt-cinq ans, fit concevoir des espérances qu’il n’a pas réalisées, car une petite comédie en vers libres représentée l’année suivante (1735) et quelques opéras qui n’ont pas été joués sont les seuls ouvrages qu’il ait composés ensuite pour la scène. Reçu à l’Académie française, Lefranc, dans son discours de réception, attaqua sans aucun ménagement tous les philosophes. Cette déclaration de guerre lancée contre ceux aux suffrages desquels il devait l’honneur de siéger à l’Académie lui fut fatale : pendant deux années on lui fit expier par les plus amers chagrins sa malencontreuse attaque : ce fut contre lui comme une conspiration générale. On ne se contenta pas de faire la satire du poète, on fit encore celle de l’homme et du chrétien. On le représenta comme un hypocrite qui s’affublait du manteau de la religion dans des vues d’intérêt purement humain. Lefranc, forcé de quitter Paris où il n’osait plus se présenter nulle part, alla ensevelir ses jours au fond d’une campagne ; il tomba dans un tel état de tristesse qu’il devint fou. Il était âgé de soixante-quinze ans lorsqu’il mourut. Dans ses odes et ses poésies sacrées se trouve de l’élévation, une hardiesse souvent poétique, et quelquefois même cette chaleur qui manque dans toutes ses autres compositions. La Harpe lui a rendu justice en disant que comme poète il méritait en plus d’un genre l’estime de postérité.
(Petits Poëtes Français depuis Malherbe jusqu’à nos jours –
Par Prosper Poitevin – Tome 1 – Paris –
Chez Firmin Didot Frères, fils et Cie, Libraires –
1870)