LOULOU de Pabst – Louise Brooks,une libellule dans l’épaisseur du monde

Georg Wilhelm Pabst
LOULOU
Die Büchse der Pandora
1929

Loulou Pabst Artgitato  Louise Brook,
Une libellule
dans l’épaisseur
du monde

Le film Loulou, de Pabst, est filmé comme s’il s’agissait d’un film parlant, mais c’est un film volant, avec  un OVTI, un objet volant totalement identifié, Louise Brooks, qui se passe bien de parler. Un papillon, une abeille ne parlent pas. Il vole ou il butine. Louise Brooks n’en fait pas davantage. Ces yeux sont d’une telle détermination, son sourire surtout, et le silence qui plane après son passage semble sortir d’une expérience d’hypnose et d’envoûtement ; moment de calme suivi par un tsunami de réactions, de passions et de drames.

Capable de transformer n’importe quel homme en statue, en meurtrier, et de transformer en agneau les plus grands des criminels. L’ermite peut bien avoir beaucoup de maîtrise sur lui-même, se posant en deçà de sa pensée, qu’il deviendrait chèvre ou haricot sauteur rien qu’en regardant passer ce phénomène. Le flot menaçant inonde le vide. Les hommes, désarçonnés, cherchent alors à briser le sort, en la vendant, la tuant, la menaçant. Le Jack l’éventreur devra attendre le temps du sommeil, pour que se réveillent ses angoisses, sa menace et l’accomplissement de son sombre destin.

Les êtres traversés rentrent en catatonie : une première étape de passivité, laissons passer l’orage, que m’arrive-t-il ? Rêve-je ? La première phase tout à fait normale en somme d’une acceptation passive ; c’est le non-réel qui s’affiche et se présente à moi, d’accord et je n’ai donc plus qu’à l’accepter ou à  fuir ! Les raideurs sont généralisées en l’absence totale de réactions. Des accès d’agitation débridée ne sont alors plus maîtrisables et contrôlables…

Wedekind, écrivain à l’origine du personnage, Die Büchse der Pandora, repris par Pabst et Berg,  écrit à propos de Lulu : « J’ai cherché à présenter un superbe spécimen de femme, un de ceux qui naissent lorsqu’une créature richement dotée par la nature, même sortie du ruisseau, accède à un épanouissement sans limites au milieu d’hommes qu’elle surpasse largement... » Brooks est ce spécimen incarné.

Elle, la séductrice destructrice, est d’une légèreté telle qu’elle semble, pour reprendre les mots de Wedekind, surpasser  ces hommes si lourds, pris dans leurs jeux de pouvoirs et d’argent, de muscles et de représentations. Loulou n’est jamais en représentation, elle est Loulou. Elle virevolte autour des humains, les faisant tomber un à un, homme comme femme. Elle empreinte la grâce et l’allure féline, déstabilise le réel, et les apporte là, au point de rupture, à une feuille du précipice, aux portes mêmes de l’enfer.

Marlène Dietrich, prévue aussi pour ce rôle, n’aurait jamais pu apporter une telle finesse de jeu et cette fluidité. Rien n’est ici exagéré dans son jeu. Elle bouillonne et brille comme une pépite. Les mouvements des yeux, des épaules, des cheveux sont fluides. Ils n’appuient jamais. Ne viennent jamais renforcer un effet. Mais apporte à chaque fois de la profondeur.

Car la grâce de Loulou ne vient ni de sa coupe, très masculine, ni de ses formes trop plates. La grâce vient de la légèreté. Elle arrive, comme rarement dans une œuvre, à en devenir, plus que l’icône, la réussite. Elle dépasse l’œuvre qu’elle a, année après année, complétement finie par dévorer. Oubliée Pandore, soufflé Pabst. C’est Brooks qui gagne, à chaque vision un peu plus. Sans elle, le film ne serait pas rien, mais beaucoup moins, un presque rien, une curiosité.

Tout ce qu’elle touche se détruit, jusqu’à la détruire elle-même. Personne ne peut la posséder, « personne ne peut épouser une fille comme ça, c’est du suicide » avoue de docteur Schön.  « Mais, si tu veux te libérer de moi tu devras me tuer »  lui répond-elle. La relation ne peut que mal se terminer. Elle brûle les hommes. Elle brûle aussi son auteur et pulvérise Wedeking. La créature a survécu à son premier et à son second créateur. Elle est rentrée dans l’histoire.

La première apparition de Loulou :  elle marche la tête baissée, les yeux dans le porte-monnaie. Le rapport à l’argent est immédiat. Loulou sans l’argent, n’est rien. C’est aussi ce qui l’a fait avancer dans la vie. Mais quand elle lève la tête, ses dents resplendissent. Elle commence déjà à dévorer la pellicule.

Jacky Lavauzelle