LES HEURES BLEUES (GERHART HAUPTMANN : DER KETZER VON SOANA – LE MECREANT DE SOANA)

GERHART HAUPTMANN
Le Mécréant de Soana
Der Ketzer von Soana (1918)

LES HEURES BLEUES

Il s’agit d’union. Il s’agit de mort et de vie, de nature à la nature ajoutée. « Comment est-il possible d’être mort, et de vivre ? » De naissances, encore et encore, de nouveaux rendez-vous en nouveaux rendez-vous. A ces instants où les éléments eux-mêmes changent, changent de propriétés et de nature, quand « l’air semblait dépourvu des éléments nécessaires à la respiration. » Il s’agit du manque et du plein. Il parle du Chaos et du vide, du monde, du Ciel et de l’Enfer. Comment savoir ce qui est important, essentiel à la vie ? Que voyons-nous et comment voyons-nous ? « Il regardait de haut les papes, les empereurs, les princes et les évêques, tout le monde en un mot, comme les hommes, d’ordinaire, regardent les fourmis. »

Gerhart Hauptmann

Quand nos yeux ne voyant presque plus, dans les ombres du soir, les bruits du soir s’amplifient. Ce que nous ne voyons plus, nous continuons à le percevoir. Rien ne s’éteint jamais vraiment. «l’« heure bleue » qui arrive lorsque le soleil a disparu à l’horizon, était particulièrement belle ce jour-là. On entendait le bruit de la cascade de Soana. »

Il s’agit d’amour.

UN GLISSEMENT DANS LES SENS

Le roman de Gerhart Hauptmann, ne parle pas d’un «mécréant», Bösewicht, quelqu’un qui n’a pas la foi, un athée, de quelqu’un qui fait le mal, Böse. Il s’agirait plutôt que d’un hérétique, der Ketzer. L’hérésie ne se décrète pas personnellement, ce n’est pas un statut que l’on se donne mais que l’on nous donne, désapprouvant nos attitudes et nos propos, considérant que nos comportements  sortent du dogme.  Les hérétiques sont d’abord des incompris, des rejetés.

Mais continuons de glisser dans le sens, dans tous les sens. Et nous glissons, nous nous décalons, afin que le sens se recompose et se redéfinisse. Notre héros ne va pas se détacher de sa foi, il la vivra différemment, certainement plus intensément. Il s’en trouvera bouleversé, mais ce n’est pas tant lui qui changera, que les éléments qui l’affecteront.

LE ROMAN D’UNE REVOLUTION INTERIEURE

C’est le roman d’une découverte, au sens de Colomb ; découvrant de nouvelles terres. Dans le sens où, après, rien ne fut plus comme avant. En revenant, il n’aura pas réellement changé, mais les autres le verront différemment. Il sait qu’il part vers des contrées nouvelles, mais c’est pour y apporter la foi et la sainteté. Quand il monte dans la montagne, il pénètre dans un désert où les hommes sont à l’état de nature, d’une nature post-religieuse.

L’histoire que rapporte Hauptmann dans le Mécréant de Soana est celle de la fusion ; une fusion qui déchire et qui emporte loin, au niveau des nuages, « à flanc de montagne, au-dessus du Lac de Lugano. » Une histoire, toute en ascension, difficile et rude, qui nous mènera dans un village, « niché,…que l’on peut atteindre par une route en lacets en une heure environ. »

LE RETOUR A L’ETAT SAUVAGE

L’ascension se fera au détriment des valeurs acquises, de la foi, dans un combat contre la raison et l’entendement, afin de rentrer dans le grand bain de la nature et de la jouissance, sans entraves et sans conventions. Comme si nous découvrions un personnage passant d’un pur et roide classicisme à un romantisme exacerbé.  

Gerhart Hauptmann nous entraîne, dans l’ouverture de son récit, par la fin avec la découverte du chevrier dans sa montagne, totalement en osmose avec la nature elle-même. « Avec les longues boucles négligées de ses cheveux et de sa barbe, et ses habits de peaux de bête, le pâtre bronzé, on le sait, donnait une impression de retour à l’état sauvage. Il a été comparé à un saint Jean de Donatello. »

SI QUELQU’UN ENTRE PAR MOI…

Mais dans la seconde partie, Le Récit du pâtre, nous découvrons Francesco, celui qui deviendra le chevrier mais qui n’est encore qu’un jeune prêtre timide, à « l’alpe de Santa Croce ». Il « passa, les yeux baissés, près des laveuses, répondant à leurs bruyants saluts par un mouvement de tête. »

Si Hauptmann nous parle d’un berger guidant ses moutons, il fait référence aux textes bibliques, assurément.  « En vérité, je vous le dis, celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Celui qui garde la porte la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix…Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix…Jésus reprit : « en vérité, je vous le dis, je suis la porte…Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. »…Je suis le bon berger : le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis… » (Jean, 10, la parabole du berger) 

LE SPECTACLE DE LA NATURE

Francesco, sorte de négatif de saint Augustin, va suivre le chemin de l’étude du séminaire et de sa passion pour les Evangiles à sa passion pour la chair et pour la belle Agathe. Il sort de ses études et ne semble pas être attiré par cette voluptueuse nature qui s’offre à ses yeux. «Différent en cela de son saint patron d’Assise, Francesco ne s’enthousiasmait guère au spectacle de la nature ; pourtant les pousses tendres et pleines de sève, la verdure naissante, les fleurs qui s’épanouissaient alentour, ne pouvaient pas rester sans action sur lui. »

La nature va l’absorber, petit à petit, en faisant sauter, un à un, tous les verrous. La nature débridée passe aussi par la voix et le corps des femmes. « Les femmes et les jeunes filles, dont quelques-unes étaient d’une beauté peu commune, l’obsédaient de leur bavardage et de leur rire pendant cet examen, et par moments il avait l’impression d’être aussi entouré de Ménades enivrées. »

LA SYMPHONIE NATURELLE

La vie transforme la nature et les gens comme elle changera Francesco qui vient des bouillonnements internes, des éclosions sensuelles, de tumultueux jaillissements, d’étranges palpitations ; «c’était étrange : tandis qu’il grimpait péniblement, glissant fréquemment sur les pierres aux arêtes vives, à travers les genêts, les hêtres et les buissons de ronces, le matin l’entourait comme une symphonie naturelle, bienheureuse et également puissante, qui parlait plus de création que de choses créées… il toucha le tronc d’un châtaignier, et sentit les sèves nourricières qu’il faisait monter en lui. Il absorbait l’air comme une âme vivante, et savait en même temps que c’était à lui qu’il devait la respiration et les hymnes de son âme. »Le combat, la lutte du sacré et du profane, fait rage autant dans le chevrier que dans le prêtre. Les deux s’interpénètrent. « De l’un il disait : « N’a-t-il pas l’air du Malin en personne ? Regardez donc ses yeux. Quelle force, quelles étincelles de colère, de rage, de méchanceté. Et en même temps quelle lueur sacrée ! » Mais il semblait à l’auteur que dans les yeux de son interlocuteur brillait cette même flamme infernale qu’il avait nommé une lueur sacrée… Jupiter Ammon était représenté sous l’aspect d’un taureau…Tous les peuples vénéraient le taureau, le bouc, le bélier et en répandaient dans les sacrifices le sang sacré…La puissance qui engendre est la puissance suprême qui crée ; engendrer et créer, c’est la même chose. Certes, le culte de cette puissance n’est pas une froide piaillerie de moines et de nonnes…Les prêtres mouraient dans ses embrassements. J’ai eu là une intuition passagère et incomplète de toutes sortes de mystères. Le mystère de l’engendrement noir dans l’herbe verte, de la volupté couleur de nacre, des extases et des évanouissements, du secret des grains jaunes du maïs, de tous les fruits, de tout ce qui gonfle, de toutes les couleurs. J’eus envie de rugir, fou de douleur, lorsque j’aperçus l’impitoyable et toute puissante Sita. Je crus mourir de désir. »

UN NOUVEL ADAM, UN NOUVEAU PARADIS

Mais de l’animalité et de cette emprise, Francesco va recréer un nouveau Paradis, à l’écart du monde et des hommes. « Dans son souvenir, toutes les choses qui jusqu’alors avaient été tout pour lui, étaient détruites et désormais sans valeur. Son père, sa mère, tout comme ses maîtres, étaient restés comme des vermisseaux dans la poussière de l’ancien monde qu’il avait rejeté, tandis que les portes du Paradis avaient été ouvertes de nouveau par le chérubin pour lui, le fils de Dieu, le nouvel Adam. Ce Paradis dans lequel il faisait maintenant, ravi, ses premiers pas, était en dehors du temps. Il ne se sentait plus homme d’une époque ou d’un âge déterminé. Le monde nocturne qui l’entourait était en dehors du temps… »

LE PREMIER COUPLE HUMAIN

L’histoire du monde peut recommencer avec une nouvelle genèse. Le couple engendrera une nouvelle humanité. « Agathe et Francesco, Francesco et Agathe, le prêtre, le jeune homme de bonne famille, et la petite bergère honnie et méprisée, descendant la main dans la main vers la vallée par des sentiers secrets et nocturnes étaient le premier couple humain…C’était le dernier mystère. C’est justement ce pour quoi Dieu avait créé, et la raison pour laquelle il avait mis la mort dans le monde… »

« Les miracles ne sont pas en contradiction avec les lois de la nature, mais avec ce que nous savons de ces lois.» (Saint Augustin)

JL

(Citations Ed Rombaldi -traduction de R. Guignard)