KARL & ANNA (Leonhard Frank) : LA RAVE ET LA CUISSE

LEONHARD FRANK

  KARL ET ANNA
(Version française de Jean-Richard Bloch)
Première représentation le 10 avril 1929
au Théâtre de l’Avenue

  Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato d'après Merci! Dessin L Sabattier

LA RAVE &
L
A CUISSE
Le 20 mars 1929, le Maréchal de France, Ferdinand Foch meurt à Paris et, le 26 mars, Paris accueille sa dépouille par des obsèques nationales. 2 semaines plus tard, au théâtre de l’Avenue, la pièce Karl et Anna de l’allemand Leonhard Frank est représentée pour la première fois. Les critiques de l’époque, sensibles encore à la proximité de la guerre, et loin d’un rapprochement franco-germanique, en font l’écho tout en modérant les réactions extrêmes. Comment parler de la guerre quand les plaies dans chaque village et dans chaque famille ne se sont pas encore refermées.
Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato affiche
LE DOMAINE DE L’ESPRIT
En montrant que l’histoire qui se déroule sur les planches reste universelle, intemporelle. Joseph Kessel en parlait en ces termes dans Gringoire : « voilà dix ans que nous sommes en paix ; voilà longtemps déjà que des œuvres françaises sont jouées sur toutes les scènes d’Allemagne. Allons-nous être plus susceptibles à Paris qu’on ne l’est à Berlin et maintenir ici, dans le domaine de l’esprit, un état de guerre que l’on semble avoir oublié là-bas ? Sans doute, des uniformes allemands habillent les personnages de Karl et Anna, mais ils ne représentent aucune idée qui nous puisse blesser. Ils recouvrent une commune misère et la souffrance fraternelle de tous les combattants. Et puisque, dans une question de cette sorte, il faut procéder par analogie, comment ne rappellerais-je point que le film tiré de l’Equipage a été donné en Allemagne, ce film qui exalte nos aviateurs et leurs combats ? Il serait humiliant que ceux à qui on a reproché tant de fois leur étroitesse de vues en montrassent soudain moins que nous. » Et en effet, dans la pièce, aucun nationalisme ni relents guerriers, mais l’histoire du triangle, une femme et deux hommes, qui rappelle de nombreuses œuvres ou faits divers de toutes les époques, notamment le retour de Martin Guerre.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Georges Vitray Théâtre de l'AvenueUN IMAGINAIRE FECOND ET INFINI
Mais plus que de la guerre, la pièce parle des ruptures, des rencontres et des retrouvailles des couples déchirés. Des attentes et des rencontres. Des drames des annonces des morts sur le champ d’honneur et des drames des retours parfois avec des naissances inattendues et des nouveaux mariages. Les désirs, les manques, la fidélité, la jalousie, sont les thèmes de la pièce qui pourrait être contemporaine. Mais avant tout, Karl et Anna parle de la force des mots sur des âmes en attente, sur des cœurs éprouvés. Karl est le personnage principal, une force de la nature par son imaginaire fécond et infini.

UN IDEALISME DESPOTIQUE OU UN REALISME EFFICACE
Une autre polémique en cette année 1929 fait rage dans le rang des critiques. Cette pièce est-elle réaliste ou idéaliste ? Georges Pioch dans La Volonté souligne : « un drame fort, âpre, singulier, dont certains diront, parce qu’il rend souvent un son cruel, qu’il est d’un réalisme féroce. Il est surtout d’un idéalisme forcené, despotique, implacable… » Maurice Rostand, dans Le Soir, va dans le même sens : « œuvre réaliste diront certains. Je n’en connais pas de plus idéaliste ! Le rêve même y devient plus fort et plus vivant que la vie, et l’amour impérissable de Karl est né non seulement du premier regard, mais comme de la première pensée échangée. » Alors que Pierre Brisson dans Le Temps soutient l’autre facette : « la pièce de M. Leonhard Frank agit donc par son réalisme qui témoigne d’un art sinon très neuf du moins très sûr, très net et hostiles aux effets trop vulgaires. »

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Georges VitrayTOUT SE BROUILLE
Reprenons la pièce et nous verrons que chacun avait raison suivant si l’on suit tel ou tel personnage. Le premier acte pose dans un camp de prisonnier russe, en juillet 1917, deux soldats allemands prisonniers, Karl (Lucien Nat en 1929 au Théâtre de l’Avenue) et Richard (Georges Vitray en 1929), deux amis. Ils sont ensemble depuis trois ans, et depuis tout ce temps, depuis le tout début de guerre, depuis septembre 1914, ils parlent d’eux et de leurs passés. C’est surtout Richard qui partage les souvenirs qu’il a de sa femme, Anne, jouée par Marguerite Jamois lors de la première. Richard est dans la réalité, dans le présent de cette jambe qui le fait souffrir, qui pourrait être opérée, et dans le passé de l’image de sa femme qui s’estompe. « Il y a maintenant trois ans de passés…Souvent, je ne me rappelle plus à quoi elle ressemble, Anna. Je ne vois pas sa figure. Je ne la vois pas du tout ! Tu sais, tout se brouille. » Il envie Karl et son imaginaire : « ce que tu en voies toujours des choses, toi ! Tu en as de la chance ! Quand tu bouffes une rave, tu peux toujours t’imaginer que c’est de la cuisse d’oie. »

UN CHAPEAU COMME VOITURE
Les images du passé ont transité de Richard à Karl qui l’a phagocyté littéralement, qui l’a vidé. Karl est plein de ce passé et de ce futur qu’il envisage avec de plus en plus de force et de désirs. Karl n’est « pas ordinaire », c’est Richard qui le dit. D’un rien il fait un tout, d’une pointe une maison, d’une pierre un pays. « Quand j’avais trois ans, une fois, ma mère s’est acheté un chapeau neuf, une espèce de capote, avec des rubans longs. Alors, de ce chapeau-là, je m’en suis fait une voiture. Je me suis attelé entre les rubans et je traînais le chapeau derrière moi, dans les flaques de la cour. »

Cette vampirisation est complète : «  Je sais déjà tout d’elle. Bien plus que tu ne m’en as raconté et surtout que tu pourrais en raconter. » Il a remplacé son ami. Karl est devenu Richard. Mais un Richard augmenté, avec des nouveaux désirs et une imagination débordante. Anna n’a qu’à bien se tenir.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat & Marguerite JamoisThéâtre de l'AvenueVOUS N’ÊTES PAS MON MARI !
Viendra la fuite de Karl qui nous conduira, un an plus tard, en juillet 1918, dans l’appartement d’Anna. C’est la rencontre. Anna et son amie Marie, jouée par Suzanne Demars, ne sont pas dupes, « qui êtes-vous ? …Bonté du ciel ! Vous n’êtes pourtant pas mon mari. Mon mari…Mon mari est … ». Anna ne sait plus comment est son mari. Qui est-il ce mari qui n’est plus là depuis tant d’années ?  Karl utilise les phrases qui touchent avec de multiples petits détails qui sont autant d’harpons : la peinture des chaises, le gaz qui siffle, la vieille fourchette… Anna vacille mais ne flanche pas.

IL N’Y A PAS DE MENSONGES !
Mais Karl sent bien le désir qui habite Anna, et sait qu’elle est à sa portée. Déjà pour Anna, il n’est déjà plus si déroutant : « Pour moi…Non, vous n’êtes pas un étranger pour moi, et je n’y comprends rien. Après tout, ce ne serait pas si grave, de loin pas si grave, si seulement vous vouliez bien ne pas dire que vous êtes mon mari ! » Mais Karl insiste et l’amène dans ses filets : « Tu le sens bien toi-même ! Tu le sens, que nous sommes l’un à l’autre, toi et moi. Anna, tu le sens bien ? » Après avoir vampirisé son ami, il hypnotise sa femme. Et Karl répète comme un mantra que c’est la vérité, « il n’y a pas de mensonge ! »

Dans un dernier mouvement, Karl montre qu’elle ne pourra jamais s’échapper, qu’elle est conquise à jamais, la gazelle est coincée dans la mâchoire du lion affamé : « d’une certaine façon, tu es, tu es absolument en moi. Il n’y a pas moyen d’expliquer ça…mais mon sang à ta forme…Quand, petite fille, tu revenais de l’école avec ta gibecière, tu poussais la porte de ta maison, comme ça, avec ton épaule, et tu restais encore un moment à regarder la rue. »

Elle passe en deux mouvements au tutoiement et à l’abandon, en l’embrassant dans un « Richard ! » tonitruant.

Karl et Anna Leonhard Frank 1929 artgitato Lucien Nat et Marguerite JamoisThéâtre de l'Avenue

 ET ALORS LUI DIRE TOUT
Le troisième acte fait un nouveau saut temporel de cinq mois et nous retrouvons Anna enceinte de Karl. C’est l’acte de la vérité. Karl lit la lettre qu’a envoyée Richard, qui, libéré, devrait arriver bientôt. Les jeux sont faits. Anna redit son amour pour Karl, en le nommant « Mon mari ». Elle est prête à le recevoir et envisage même le pire : « S’il ne consent pas à me quitter, je ne peux plus continuer à vivre. Il faut qu’il accepte ce qu’il faut…Il n’y a qu’à attendre. Attendre jusqu’à ce qu’il arrive. Et alors lui dire tout. Dire tout, tout de suite. Je ne me déroberai pas. Alors il ne lui restera plus qu’à me tuer. Je ne peux plus ne pas vivre sans toi. »

Pas de temps mort avec le dernier acte qui glisse sur le troisième avec l’arrivée de Richard. La presque totalité de l’acte se déroule dans le quiproquo. Richard n’est pas plus étonné que ça de voir Karl chez lui, de travailler là où il travaillait, chez Grieb et Stein, et le remercie encore de lui avoir sauvé la vie quand ils étaient prisonniers.

LES AMANTS ET LE CHOCOLAT
La vérité est avancée alors brutalement et Karl prend les devants : « C’est une question de vie ou de mort, voilà. » Richard découvre la maternité d’Anna. Mais la découverte du véritable amour qu’elle pour Karl finit par l’effondrer, « alors, plus jamais ? Plus jamais maintenant ? » Et il en perd ses mots et son envie de vivre, « Bon. Alors, il ne reste qu’à …alors, il ne me reste plus qu’à… »

Les amants se retirent et laisse seul un Richard cassé par la guerre et par cette récente découverte devant la malheureuse tablette de chocolat qui devait émerveiller Anna.

Karl n’a jamais menti. Il a accompli son désir le plus profond. Tout son être s’est réalisé. « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination » soulignait Sade. Karl a trouvé le bonheur dans l’imagination, qui lui a permis de mieux vivre son incarcération,  de subjuguer Anna et le bonheur dans la réalité de son amour qui les accompagne dans cette histoire allemande qui n’en finira pas de bouger.

Jacky Lavauzelle

Texte : La Petite Illustration N°437 – Théâtre n°2346 juillet 1929
1ère le 10 avril 1929 au Théâtre de l’Avenue – Compagnie Gaston Baty
Version française de Jean-Richard Bloch
Mise en scène en 1929 de Gaston Baty
Photographies Achay et G.-L. Manuel frères
Affiche réalisée à partir du dessin « Merci! » de L. Sabattier