HENRY KISTEMAECKERS (Le Roi des Palaces, 1919) : LE PORTIER DU MONDE

Henry Kistemaeckers




Le Roi des Palaces (1919)
Le Portier du Monde

Le monde se réduit à l’Italie, puis à Florence, pour ne garder qu’un hôtel. Mais pas un hôtel ordinaire, un Palace. Pas n’importe quel Palace, le Palace des Palaces, le « Palace Français ». Le Monde se retrouve sur ce rocher, au-delà des rires et des tempêtes. Tel un navire, qui toujours se trouve gouverné d’une main de maître, ce Palace garde sa trajectoire. Et le grand maître à bord, c’est Claude, le Portier. Les êtres qui accostent sur cette rive, lui donnent la main, comme s’ils cherchaient une bouée de sauvetage, dans ce monde inquiétant. Et Claude, noble et généreux, la tend à ceux qu’il choisit de sauver. Il est le nouvel Atlas, celui qui porte le monde, le Porteur de l’Univers. Germaine, à l’instar d’Héraclès, lui fera quitter son poste et le monde vacillera…

L’ARAIGNEE AU CENTRE DE SA TOILE



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« Régis Gignoux, dans le Figaro, et le nom même de ce journal oblige à le citer d’abord, puisqu’on put dire, dorénavant, le Portier de Florence comme on dit le Barbier de Séville : « Dans les villes, le palace contient le monde entier comme un transatlantique sur la mer. Le portier est le commissaire du bord. Il voit tout, il entend tout, il sait tout. C’est un souverain absolu qui est son propre chef de police, son propre ministre des Finances et des Affaires Etrangères. Il vous attend au détour de la porte à quatre tambours dans laquelle on roule comme une bête prise au piège. Il vous toise, vous ausculte, vous jauge, vous catalogue. C’est l’araignée au centre de sa toile ; c’est Briarée aux cent bras ; c’est Antée qui, chaque fois qu’il se courbe à terre, reprend des forces. M. Henry Kistemaeckers, qui a toujours aimé la mécanique, démonte aujourd’hui cet automate. Il lève la livrée comme un capot et nous découvre le moteur. O merveille ! Ce monstre fabriqué par la civilisation est encore un homme. » » (Robert de Beauplan, La Petite Illustration n°153, 14 juillet 1923)

CA M’A PRIS TRENTE ANS

Nous nous retrouvons au Palace Français, à Florence, où « les verrières laissent apercevoir les rives de l’Arno et les coteaux florentins ensoleillés. » Dans ce microcosme, où toutes les catégories sociales se retrouvent, bourgeois, nobles, servants, chasseurs, détectives, et où toutes les nationalités se mélangent, trône Claude, le Portier du Palace. C’est son royaume, il y règne avec tous les pouvoirs.

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Claude a fait ses dures classes dans l’ensemble des corps de métiers ; il n’a hérité de rien, mais acquit grâce à son travail et à sa sueur. Il est ainsi monté en grade petit à petit pour, enfin, détenir le grade suprême de Portier. « Ainsi, j’ai pris mes grades, vagabond de première classe, boy de grill-room, racoleur de gares, chasseur de restaurant, garçon de jeu, interprète extra, sous-portier de palaces, Portier ! …Je vous dis ça en trente secondes, mais ça m’a pris trente ans ! »

LE PORTIER, C’EST LE BON DIEU

Une fois Portier, il est devenu le maître incontesté. Il est capable de reconnaître la moindre variation d’accent ; Il connaît six langues. « Le portier est international. » Il sait qu’il a tous les pouvoirs, plus encore que le gérant ou le président. « J’ai celui d’avoir été, pendant trente ans, un des hommes les plus indépendants du monde entier (Claude)… Le portier, ici, c’est le bon Dieu (Le Maître d’Hôtel)…Quand je suis dans un Palace, il n’y a pas de gérant. Le gérant, c’est moi. Un portier qui, dans son hôtel, n’est pas maître après Dieu, ce n’est pas un portier !…C’est un concierge ! (Claude)…C’est un homme de bon vouloir (Pitalugue)…Votre couronne ! Car, décidément, vous vous croyez le roi des Palaces ! (Rochereau)»

LE CONSEILLER, LE CONFESSEUR, LE TYRAN OU L’AMI

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Il est plus que le roi de ce Palace, « C’est M. Rochereau qui l’a dit : je suis le roi des Palaces ! »,  il est la somme, la totalité des connaissances, l’intégralité des informations. Il sait tout et se doit de tout savoir, car il personnifie l’hôtel ; il en est la figure de proue, le grand mât, la coque, la structure flottante et l’ensemble des voiles. « Ce n’est pas l’homme qui parle, c’est l’hôtel. » Ernest Charles, dans l’Opinion, disait aussi que « le portier de grand hôtel observe et juge la société bariolée qui circule dans le hall. Il est le conseiller et souvent le confesseur. Il est le tyran ou l’ami. Il porte la livrée. Mais il est un  potentat. Il sait sa puissance et, s’il n’en abuse pas, c’est parce qu’il est maître de lui comme de son univers. Le roi des palaces n’est pas seulement une silhouette, une figure, il est un caractère. Dans le cosmopolitisme moderne, il a sa place, il joue son rôle. Il est clairvoyant, partant désabusé. Il est intelligent de tout et de tous. » (La Petite illustration n°153)

AVANT D’ÊTRE MEGALOMANE, J’ETAIS LECTOMANE



Il sait tout aussi des petits travers de chacun, d’un accent qui révèle la véritable identité d’un client. Il sait ce que chacun montre, ce qu’il évite de dire, ce qu’il cache. Il sait tout dès que l’on franchit la porte à tambours. Claude le clame haut et fort, notamment à Victoire : « Vous ne connaissez rien à la nature humaine. » Mais, par extension, il connaît tout ce qui touche de près ou de loin le Palace, la mondanité internationale ou la ville de Florence, « je connais tous les pendentifs de Florence. (Claude) » ; Vous cherchez des primitifs authentiques ? Demandez à Claude ! « Comment donc, monsieur !…Chez Giotto, monsieur ! Tout ce qu’il y a de plus authentique ! »  Depuis trente ans, Claude a appris, il a lu, beaucoup lu, jusqu’à se comparer à une bibliothèque ambulante. «Avant d’être mégalomane, j’étais lectomane…Simple groom, on m’appelait la Bibliothèque, parce que j’avais des bouquins plein les poches… »

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IL POURRAIT ÊTRE GRAND SEIGNEUR
Il possède aussi les êtres, surtout les femmes ; « j’en ai eu à la pelle ! Des veuves…Dans ma position, c’est le courant. » Et s’il sait les posséder, c’est qu’il sait être disponible, être à l’écoute du moindre besoin et apporter une attention particulière au plus petit souhait et au plus ténu désir. « Il protège…Je vous assure, pour une femme seule…Il prévient vos moindres désirs…Quand vous ne savez pas où aller, il vous donne une idée ; quand il pleut, il vous donne un parapluie ; quand la poste est fermée, il vous donne un timbre… (Germaine)» Ernest Charles, dans l’Opinion citée ci-dessus, il ajoutait que dans sa compréhension de la gente féminine, il se montrait toujours un grand seigneur : « Les femmes ne laissent pas de l’intéresser. Il leur est pitoyable. Il est clément à leurs caprices, indulgent à leurs folies. L’indulgence n’est-elle pas au fond de son âme de critique satiriste ! L’indulgence et la résignation. Il se hâte de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. Et il se contente d’être un portier, parce qu’il pourrait être un grand seigneur… »

Les femmes, Claude les connaît « à fond » : « ça ne m’a pas pris longtemps. Il y a des gens à qui ça prend toute une vie…Moi, ça m’a pris un quart d’heure…J’ai compris pour toujours. Ce qu’il faut à la femme, c’est de la violence dans la mesure. »

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE ENGUIRLANDE, VOILA LA QUESTION

C’est donc sur cette toute-puissance qu’un défi sera lancé à Claude. C’est Victoire qui s’y colle. Même deux défis ! Qui peut le plus, …Il faudra d’abord séduire Mme Berlingaux et ensuite Victoire elle-même, « Votre numéro, c’est le numéro 2. »

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Claude a des atouts en plus de sa divinité et de sa toute-puissance. Il est philosophe. Il pose des questions qui, sans être existentielles, restent fondamentales. Il se pose la problématique, comme tout philosophe, de la cause première et donc de la question : « Être ou ne pas être enguirlandé, voilà la question » ou encore « la question, c’est d’être calme. »

LE SECRET DU BONHEUR

Mais la recherche dernière reste celle du bonheur. Claude reprend, questionne, s’interpose, ajoute, finalise, mais toujours avec la bonne humeur, tout en sifflotant des airs. « Avec du calme et de la bonne humeur, on se rend sympathique à la vie ; elle vous aide…Tandis qu’un esclandre n’a jamais fait retrouver des perles dans un Palace. Au contraire, ça fait fuir les perles et, ce qui est plus grave, les clients…Il y a Claude, le secret du bonheur. »

Car bien plus qu’un métaphysicien, Claude est un moraliste. « Je parle au moral. Caractère ambitieux, tempérament de feu, préjugés absurdes, idées fausses, idées fixes… »

JE SUIS LE PRÊTRE, LE MEDECIN, LE PORTIER

Plus qu’un roi philosophe, Claude est le factotum, manager, confesseur, psychologue ou médecin. « Laissez-moi faire, je suis le prêtre, le médecin, le portier…D’où souffrez-vous ? De la tête, de l’estomac, du cœur ? Non, vous souffrez de votre nom. Votre maladie, c’est Berlingaux…J’ausculte, madame, je suis un ‘psychologue’. Et j’ausculte. Votre appendicite, c’est Berlingaux… » Claude est le médecin de cette petite société qui parcourt les couloirs, les chambres et le hall du Palace.

Mais loin d’être un dieu tutélaire et absolu, il aime que le hasard se glisse dans la vie du palace. Comme s’il ne se concevait véritablement maître qu’avec des sujets conscients de leur libre-arbitre. « Moi, j’aime l’imprévu, je ne suis pas comme vous, je ne veux rien me figurer d’avance. » (Claude à Germaine)

DE L’INDEPENDANCE A L’ESLAVAGE

Puis vient le moment où Claude, héritier d’un titre de noblesse ancien, accepte un mariage avec Germaine, et une contrepartie de quarante millions de francs. Il se retrouvera Prince de Luçange, dans un gros château. Mais, loin de son ancien prestige, il déclinera car il se retrouvera déconsidéré par tous, y compris par les domestiques. « Les larbins me traitaient comme un pédezouille !…Les jardiniers aussi, tout le monde me traitait comme un pédezouille ! Moi ! Moi, Claude de Coucy, qui avais été pendant trente ans l’homme le plus indépendant de l’univers, mon seul maître et maître des palaces, c’est-à-dire de toute la vie moderne, depuis qu’on m’avait foutu six cents ans de noblesse, je devais obéir à tout le monde, à mes ancêtres, à mes titres, aux lois de l’honneur, à la tradition, aux convenances, aux quarante millions de ma femme !…Et j’étais devenu un esclave, l’esclave de tout ça, moi qui n’ai même jamais pu consentir à être seulement l’esclave de ma parole ! »

En réalité, Claude, sans son statut de portier, n’est plus rien, comme un tigre sans dents. Il a besoin de sa liberté comme d’un soleil, comme de son oxygène. Il a besoin de gouverner, de commander. « Roi je suis, prince ne daigne, je suis le Portier !…Et, sur ce, j’ai marché vers le grand soleil de la liberté !…J’aime trop le pouvoir. »

Le pouvoir de Claude n’est pas triste et ne corrompt rien ; il n’en profite pas non plus. Ce pouvoir lui permet d’exister pleinement. Car Claude sait « être grand seigneur. »

 Jacky Lavauzelle

(Texte et photos sont parus dans la Petite Illustration n°153 du 14 juillet 1923)

Le Roi des Palaces a été représenté pour la première fois au Théâtre de Paris, le 12 avril 1919

Dans le rôle de Claude : Max Dearly ; dans celui de Germaine : Madame Cassive ; dans le rôle de Victoire : Alice Clairville

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