HENRY DE MONTHERLANT : LA ROUTE VERS L’OUBLI

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LITTÉRATURE FRANÇAISE

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HENRY DE MONTHERLANT
20 avril 1895 Paris – 21 septembre 1972 Paris

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HENRY DE MONTHERLANT 
LA ROUTE VERS L’OUBLI

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Déformation à partir du tableau de
par Jacques-Émile Blanche (1922),
au musée des beaux-arts de Rouen.

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« A votre égard, je peux le plus et ne peux pas le moins. Je vous l’ai dit : je n’éprouve plus rien pour vous, rien de vivant, rien qui bouge. » disait Andrée Hacquebaut à Pierre Costals dans une de ses nombreuses lettres du roman Les Jeunes Filles. Phrase pour le moins prémonitoire.

L’impression d’une œuvre morte est si forte que l’alchimie qui œuvrait farouchement, diablement, semble s’être depuis peu éventée.
L’œuvre est ici, posée bien tranquillement dans le fond d’une bibliothèque avec une valeur au mieux historique. Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la littérature ou au culte des vertus antiques !
La question reste la suivante : qui peut aujourd’hui s’enflammer pour Montherlant ?
Que fait-il brûler dans notre for intérieur ?
Que fait-il tout simplement vibrer ?

Henry de Montherlant fait partie de ces auteurs qui se lisent avec un impression de caste !
Sauf que cette communauté semble bien avoir disparu sur terre ! Du moins sur le territoire vivant.

Resterons les inconditionnels !
Mais comme il y en a pour la formule monoplan à aile basse cantilever des Messerschmitt ou pour une collection de rivets de la tour Eiffel.

Nous savons qu’il fit le bonheur des éditeurs et des salons de lecture pendant un demi siècle. Pour autant, la chute déjà annoncée semble inéluctable.

Il s’étiole ! Il s’évanouit !

Il s’étiole comme s’étiolent certaines plantes dès la venue des premiers signes de l’automne ! Ne parlons même pas de l’hiver.

L’œuvre est là ! Conséquente et massive.
Mais cela suffit-il ?

L’œuvre est là !
Chargée d’honneur et de titres ! Chargée de la gloire de l’Académie française ! Rien que ça !
Des honneurs d’auteurs eux-mêmes non lus aujourd’hui : « Le plus grand peut-être de nos écrivains vivants », soulignait Bernanos en 1939. « Quand sera retrouvée cette vérité banale qu’il existe un art littéraire comme il existe un art pictural et un art musical ; quand les écrivains – les seuls à le faire – cesseront de traiter de haut la « littérature », qui parfois le leur rend bien, l’œuvre de Montherlant montrera que l’art de notre temps connut, lui aussi, l’union fort rare de l’ironie avec une écriture royale ». ajoutait Malraux en 1952.
Des décorations par paquet et des honneurs par vague.

Des signes du désamour pour l’auteur sont peut-être déjà là avec cette écriture royale. Il y a dans son écriture une hauteur qui est moins due à son talent qu’à sa caste. Ce n’est pas une écriture bourgeoise, non, mais plutôt une écriture aristocratique qui manie l’humour comme un administratif manierait le concept.
Il n’y a jamais trace de cet humour qui plane dans les ouvrages « qui restent », comme ceux de Céline ou d’Albert Cohen par exemple.
Il y a de l’ironie, mais de cette époque et trempée dans ce temps que les moins de soixante dix ne peuvent plus connaître.

Tous les grands auteurs ne manient pas l’humour à la manière du Voyage au bout de la nuit ou de Belle du Seigneur. La Recherche du Temps Perdu n’en regorge pas et elle restera un des rares livres de référence du siècle passé.
Oui ! Mais…
Oui mais dans cet œuvre passe un grand vent, un éclair si long que nos neurones se court-circuitent, dans cet oeuvre passent tant de puissances et de maîtrise, le style et l’épopée, même s’il s’agit d’une épopée de l’être et du moi. Peu importe ! Nous sommes tourneboulés et la moindre phrase prise au hasard nous met sens dessus dessous ! Même sans comprendre l’histoire ni connaître les personnages !
Époustouflant !!

Dans Montherlant, nada !

Il a tant écrit pourtant.
Jacques Chancel le loue en montrant qu’il a touché au théâtre et au roman avec la même dextérité.
C’est vrai !
Mais il n’a jamais excellé, il n’ a jamais perforé, éclaté le système ou la langue. Il est resté tranquillement dans sa zone de confort, fort bien, mais en bon père de famille qui gère sa langue comme un portefeuille d’actions.

Il manque une œuvre.
Un titre !
Il manque un titre ! Un seul !
Comme Lautréamont avec Chants de Maldoror ou Roger Nimier avec son Hussard Bleu.

Il manque une fulgurance !

Il manque un éclair !

une rayure dans l’ère du temps ou dans l’air du narratif ! Il manque de l’insolence !

Il manque cet ambition !
Il manque un réveil ! et si « la meilleure façon de réaliser ses rêves et de se réveiller » (Paul Valéry), Montherlant est resté en sommeil.

Il manque une œuvre !

S’il devait en rester une, de l’avis de tous les spécialistes de l’auteur, il ne s’agirait pas de la Reine Morte, mais des Jeunes Filles.
Mais comme l’écriture et l’histoire entre Pierre Costals et Andrée Hacqueraut, Thérèse Pantevin et Solange Dandillot semblent vieillottes et surannées.
Il y a bien les expressions qui semblent vouloir fleurter avec la prise d’infini : « Je connais bien l’amour ; c’est un sentiment pour lequel je n’ai pas d’estime. » OK et alors … » Et j’ai aidé assez de femmes à se damner pour que j’en aide une dans l’aventure contraire. » OK et alors… »Si je n’avais pas d’égoïsme, je n’aurais pas d’œuvre ; il a fallu choisir. Vous expérimenterez un jour cet égoïsme, si Dieu veut…« 
…Et alors ?
Je passe les passages misogynes et datés
… un peu facile ! Non ?

Juste un alors : « Mais toi tu prendras les mille francs. Parce que tu es Française. Parce que tu es femme. Et parce que tu n’as aucune raison de refuser… » (Les jeunes filles)…
Une autre ? allez !
dans le même roman : « D’ailleurs il [l’Amour] n’existe pas dans la nature ; il est une invention des femmes. »
… Un petit dernier :
« Rien à faire contre cette équation : femme = chichis. » Ah bon !

Il manque, en dehors du souffle, en dehors du style, en dehors de l’onirique, en dehors de l’humour, l’intérêt.
Comme c’est ennuyant ! Comme c’est ampoulé !

Comme à la fin du roman, nous voudrions nous écrier nous aussi : « Je n’en peux plus, et je n’en peux plus ! » (Les Jeunes filles)

Et comme on se fiche de ces caprices d’écrivain qui croit dominer et le monde et les lettres.

Montherlant a pris la route chargée, que les éditeurs surtout ont bigrement chargé, des auteurs oubliés, de ceux-là qui faisaient salon et briller la France, du moins le croyaient-ils, autrefois grandioses et, parfois, souvent, grandiloquant : André Gide, Malraux et tant d’autres ! Qui ont fait le bonheur de tant d’éditeurs et des auteurs eux-mêmes.

C’est déjà ça !

« Le temple est en ruine au haut du promontoire.
Et la Mort a mêlé, dans ce fauve terrain,
Les Déesses de marbre et les Héros d’airain
Dont l’herbe solitaire ensevelit la gloire.
« 
L’oubli de José-Maria De Heredia

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Jacky Lavauzelle