Gao Xingjian – LA MONTAGNE DE L’ÂME : « TU » N’EST PAS UN AUTRE

Gao Xingjian
高行健

La Montagne de l’Âme

  La Montagne de l'Âme Photo Jacky Lavauzelle 'TU'est un Autre (1)

 

 

 


« TU »  n’est pas
un autre

Des personnages hantent La Montagne de l’Âme qui sont un peu nous-mêmes, un peu l’auteur. Cette mixité d’abord nous gêne et nous dérange. L’auteur n’est pas seul. Nous non plus. Quelqu’un nous parle et nous habite. Une intrusion dans notre être.

La Montagne de l’Âme qui s’ouvre sur cette phrase : « tu es monté dans un autobus long-courrier », nous fait mettre un pied sur la première marche du bus. Nous sommes à la toute première phrase. Et nous pouvons refermer le tout. C’est une fuite, mais ne nous a-t-on pas dit de ne pas monter avec des inconnus. De faire attention. Nous ne nous connaissons pas.

Le poids du livre est comme un appel. Toutes ces choses, ces voyages enfermés dans cette multitude de chapitres. Ça ne peut pas être que du vent. Nous voulons savoir. Et le bus est là. Qui attend. Notre esprit nous pousse. Toujours lui. Nous montons.

 

La Montagne de l'Âme Photo Jacky Lavauzelle 'TU'est un Autre (2)

LE DESEQUILIBRE DE L’HOMME QUI AVANCE

Déjà nous sommes en déséquilibre. Un pied levé, l’autre en appui. Un rien nous ferait tomber, flancher, mettre à terre. Mais tout tient. C’est plus qu’une invitation. La main est prise. Et quelqu’un nous pousse dans le dos.

C’est un peu aussi comme si nous étions amnésiques, comme si nous avions oublié nos actes et qu’une voix nous rappelle. Comme si une main nous prenait la nôtre. Comme si nous étions un enfant trop jeune ou un être sénile, et que l’on nous aidait à traverser la route. Tu sais bien, souviens-toi, tu étais-là, devant le bus, qui s’est arrêté à ton niveau. Et tu es monté.

EN ROUTE DANS L’ODYSSEE DE GAO

Alors montons dans le bus. Montons dans l’histoire et parcourons l’odyssée de Gao Xingjian et parcourons ensemble les flancs du Yangzi et les montagnes du Sichuan. Parcourons l’histoire de la Chine et le parfum d’une littérature et d’une poésie répandues au fil des pages.

Le « JE », le « TU » et le « ELLE ». Trois pronoms et trois chapitres. Le premier, le vingt-six et le soixante-douze. Trois respirations. Trois explications. Enfin presque. Plutôt qu’une explication, un éclairage, une luminosité dans la pénombre. Une porte entrouverte devant la réalité. Ou dedans. Ou derrière. En face, un moment. Peut-être. Mais si on veut. Pas d’obligation. Le roman se laisse porter sans. C’est un plus. Est-ce réellement un plus ? Gao Xingjian nous le dit à la fin du vingt-sixième chapitre, oui mais alors, à quoi bon : « Ce chapitre on peut le lire, on peut ne pas le lire, mais puisque c’est fait, autant le lire. »

T’ACQUITTER SANS TE PRESSER DE TA TÂCHE

La Montagne de l'Âme Photo Jacky Lavauzelle 'TU'est un Autre (3)

« Tu retournes », « tu arrives », « tu finis », « tu sors à reculons », «tu descends la moustiquaire ». Comme si on nous donnait des ordres. Comme si nous étions une marionnette. Voilà ce que tu dois faire. N’oublie pas ! « Arrivé à l’âge mûr, ne devrais-tu pas vivre tranquillement, t’acquitter sans te presser de ta tâche à un poste ni trop bas, ni trop élevé, jouer ton rôle de mari et de père, t’installer un nid douillet, garder à la banque un peu d’argent qui fructifierait au fil des mois et qui te laisserait un peu de bien une fois retirés les frais pour la retraite » (Chapitre 1)

Nous, lecteurs, sommes-nous un autre ? Et le « Tu » une médiation entre l’auteur et le lecteur ? Nous nous retrouvons à mi-chemin dans ce tutoiement.  Et c’est justement par ce « mi-chemin » que s’ouvre le deuxième chapitre entre les hauts plateaux et le bassin du Sichuan. Un mi-chemin aussi entre l’action de notre écrivain à la recherche de la Montagne de l’Âme et la réflexion du lecteur assis dans son salon à la recherche de l’Âme chinoise.

Et les chapitres, deux par deux, alternent avec le « Je » et le « Tu ». D’abord le  « Tu » occupe les chapitres impairs. Logique, puisqu’il a investi le tout premier d’entre eux. Les 1, 3, 5, 7, etc.

CETTE CHOSE ETRANGE QU’EST LE MOI

Arrive le chapitre 26, et un changement s’opère. Le « Tu » migre sur les chapitres pairs jusqu’à la fin. Et ce chapitre commence par : «  Je ne sais pas si tu as déjà réfléchi à cette chose étrange qu’est le moi. Il change au fur et à mesure qu’on l’observe, comme lorsque tu fixes ton regard sur les nuages dans le ciel, couché dans l’herbe. Au début, ils ressemblent à un chameau, puis à une femme, enfin ils se transforment en vieillard à longue barbe. Rien n’est fixe cependant, puisqu’en un clin d’œil ils changent encore de forme. »

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Le « Tu » migre vers le « Je » qui change. Poussé par « Elle« . Et inversement. Nous sommes dans les nuages. Un océan de nuages où se perdent les pronoms. Ou ils s’interpénètrent. Au gré du vent. De sa force. Comme il en est de la force des sentiments.

Et nous arrivons au chapitre suivant, le vingt-sept, le chapitre du passage, à la litanie des « Elle ». Comme un mantra, une psalmodie qui répéterait le même couplet. « Elle dit qu’elle », « elle dit que », « elle dit encore »

Le vingt-huitième sera celui du « Il ». « Il a dit », « il a grimpé », « il avait commis beaucoup de crimes, dit-elle ».

Et le « Il » et le « Elle » se conjuguent. Sans pudeur aucune.

DES PRONOMS PERSONNELS COMME DES PERSONNAGES ?

L’auteur nous parle de tous ces personnages, parsemés dans le livre. Il faut se reporter au chapitre soixante-douze. A la question : « – « Je », « tu, « elle » et « il » dans mon livre ne sont-ils pas des personnages ? demande-t-il. – Mais ce ne sont que des pronoms personnels. Utiliser différentes approches de description ne dispense pas de faire le portrait des personnages eux-mêmes.  Même si vous considérer ces pronoms personnels comme des personnages, votre livre ne comporte aucune figure nette. Et l’on ne peut pas parler de descriptions non plus. »

Photo Jacky Lavauzelle

Pas de figure nette et pas descriptions. Plutôt des impressions. Comme dans une chanson. Comme pour se persuader de notre existence. En répétant. Encore et encore. Comme dans le vingt-huitième chapitre : « toi, tu continues à gravir les montagnes…Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne découvres que le vent solitaire…

Tu t’adaptes à ta solitude…tu racontes …tu racontes…tu racontes… »

Tu n’as pas fini. Mais le bus vient d’arriver. Il te ramène. Et déjà la porte s’ouvre. Ce pied qui descend la marche n’est pas plus sûr que tout à l’heure. Mais tu ressens le poids. Le poids de ces histoires. De ton être. Mais surtout tu ressens la vie. Sa lourdeur. Et sa fragilité aussi.

Jacky Lavauzelle

(Extraits de La Montagne de l’Âme, Editions du Seuil, traduction de Noël et Liliane Dutrait)
Photos Jacky Lavauzelle