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LU XUN – SOUS LA VOÛTE GLACEE DE LA MORT

LU XUN
鲁迅
Lu Xun Sous la voûte glacée de la mort Artgitato Le Monde illustré 1858 Supplice du lingtchi

 

 

 

 

 

SOUS LA VOÛTE
GLACEE DE LA MORT
Lu Xun la mort

Lu Xun écrit pour le présent. La postérité, il n’y pense pas. Tout au plus  il l’aborde comme quelque chose de tellement  loin. Ce n’est pas son but. Einstein disait que « celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise est pour ainsi dire mort : ses yeux sont éteints. »

MON LANGAGE EST CELUI DES COLPORTEURS ET DES TIREURS DE POUSSE-POUSSE

Lu Xun a les yeux constamment ouverts. Ouverts sur son époque et ses contemporains. Il pose les problèmes et cherche à apporter des solutions. « J’ai longtemps hésité, ce qui prouve que je ne suis pas de ceux qui écrivent pour passer à la postérité. Le pinceau immortel ne travaille que pour un homme immortel, dit-on…Un écrivain célèbre peut se permettre bien des choses que je ne puis me permettre… Mais mon style est grossier, que mon langage est celui des colporteurs et des tireurs de pousse-pousse, je n’osais adopter un titre aussi ronflant. » (La véritable histoire de Ah Q, 阿Q正传, chapitre 1) Son langage marque, frappe. I

UNE FOIS ECRIT, C’EST TERMINE

Lu Xun a donc un regard critique sur son œuvre. Il sait que son style n’est pas des plus précieux et que ces formules ne sont pas des plus recherchées. Mais qu’importe ? Il veut être efficace avant tout. Il est écrivain par nécessité. Il n’en tire nulle gloire. Il écrit et ce qui est écrit tombe comme une chose morte. Mes œuvres, dit-il, dans Non pas du bavardage (1925), « sont donc tout juste des ‘avortements’, ou tout au plus, ‘un chat en fait de prince’. Car, je cesse d’écrire dès que c’est terminé ! Que m’importe de savoir comment les éditeurs piratent mes livres ou ce qu’en disent les lettrés, je ne m’en soucie pas…Cela signifie-t-il que je ne suis pas sérieux quand j’écris ? Certainement pas… Dès que j’ai fini d’écrire, je ne me préoccupe guère de ce que j’ai fait, je ne veux pas ‘prendre mon balai cassé pour un trésor’. Car, je l’ai déjà expliqué, une fois écrit, c’est terminé ! Que m’importe ? Qui tient à perdre son temps avec des choses mortes et enterrées ? »

Lu Xun

Une nuance toutefois sur certains écrits  comme Le cri ou La véritable histoire de Ah Q. Il y reviendra à plusieurs reprises, les expliquant, les commentant et y apportant des conseils pour des adaptations théâtrales.

C’ETAIT UNE NUIT MORNE ET NOIRE

Dans ces nouvelles, Lu Xun décrit ces nuits agitées et cauchemardesques. La fantasmagorie et la poésie illuminent alors le récit. Lu Xun sort de son analyse et de la critique de la société.  C’est souvent du peu, du morne que surgit la beauté et le charme. « C’était une nuit morne, noire…Et c’est dans cet état somnolent que j’entrevis un joli récit. Il était beau, charmant, captivant…Je me souviens encore du joli récit de cette nuit morne et noire… » (Un joli récit) Le voilà parti, se détachant enfin de la réalité, souvent tout aussi morne.

J’AI A ME COLLETER AVEC LA NUIT NOIRE

Mais là, l’homme, le créateur reste dans sa solitude. Entre espoir, désespoir. « Mon cœur est singulièrement seul. Et cependant, il est en paix, sans amour ni haine, sans joie ni tristesse, sans couleur et sans bruit…Seul dans le vide, j’ai à me colleter avec la nuit noire…Le désespoir n’est que vanité, comme l’espoir. » (Espoir)

TOUT ETAIT D’UN FROID DE GLACE, TOUT ETAIT BLAFARD

L’écrivain reste cet homme qui court le long des montagnes de glace. Qui court et qui tombe. La chute est là. « Je rêvais que je courais le long des montagnes de glace. Elle était immense…Et tout était d’un froid de glace, tout était blafard. Soudain, je tombai dans la vallée des glaces. En haut, en bas, autour de moi, tout était d’un froid glacial, tout était blafard. Cependant, par-dessus la glace livide gisaient d’innombrables ombres rouges, entrelacées comme un filet de corail. Je regardai à mes pieds, il y avait un feu. C’était un feu mort. » (Le feu mort)

LES PAUVRES DAMNES ONT PERDU LEUR BEL ENFER

Parfois la mort et la porte de l’enfer. Tout à côté. Quelqu’un est là. A côté. C’est le diable qui nous regarde. « Je rêvais que j’étais allongé sur mon lit dans la solitude, du côté de l’enfer… Un homme se tenait devant moi, grand, beau, l’air bienveillant, et de la lumière rayonnait de tout son être ; mais je savais que c’était le démon. – C’est la fin! La fin de tout ! Les pauvres damnés ont perdu leur bel enfer. » (Le bel enfer perdu)

POUSSIERE, POUSSIERE…DE LA POUSSIERE

L’être est seul, entouré d’autres solitudes. Et l’être se désagrège. Pour finir à la poussière et revenir à la nature. Ce qui se lève ne tardera pas à retomber. « Je longe un haut mur croulant et chemine dans la fine poussière. D’autres vont seuls. La brise se lève et, tout en haut du mur, les branches des grands arbres aux feuilles encore souples remuent au-dessus de ma tête. La bise se lève, la poussière est partout…Le vent se lève, la poussière est partout. D’autres personnes vont seules. Poussière, poussière……….De la poussière… » (Les mendiants)

C’est la mort qui est au bout. « Dans cette plaine sans fin, sous la céleste voûte glacée, cette apparition étincelante et spiralée est comme le spectre de la pluie…Oui, cette neige solitaire est de la pluie morte, le spectre de la pluie… » (Neige)

*******LuXun1930

L’ENFER de Henri BARBUSSE : ET LE CHEF D’ŒUVRE A FAILLI…

Henri BARBUSSE

1873-1935
L’Enfer

Henri BARBUSSE L'ENFER (2)

 

 

 

 

 

 

Et le CHEF D’ŒUVRE a failli …

L’Enfer reste une œuvre amputée. Amputée d’un trop plein. Amputée d’une trop grande ambition. Quand Barbusse nous embarque en Enfer, il nous prend, totalement, carrément, dans le premier chapitre, à nous donner l’ivresse, la saoulerie de cette nouveauté artistique, à nous faire oublier le beau et nous faire découvrir le désir, à nous dissimuler les corps pour inventer le corps.

LA PLUME GONFLEE DE DESIR

Nous ne nous y attendons pas, nous partons dans un marathon sprinté de bout en bout, d’une plume qui gonfle et enfle. L’idée, c’est la faille, l’ouverture vaginale, le mur qui ne sépare plus. Le narrateur devient voyeur, tout puissant, divin. Le vide du néant se remplit. Et ce plein envahit la chambre, puis la ville et le monde. Il encercle nos cœurs de lecteurs dans le battement des rideaux et fait battre nos cils par les éclats de lumière de cette chambre d’à côté.

J’AI LE CERVEAU MALADE

Certains ont écrit des chefs d’œuvre inachevés, Barbusse a achevé, dans le sens de tuer, le sien. Partir aussi léger et arriver aussi pataud, presque crotté. Il est passé à côté des œuvres comme celles de Kafka ou de Céline, avec une même puissance, une même envie. Mais c’est un roman de jeunesse, écrit à trente-cinq ans, son premier roman et Barbusse a voulu tout mettre, de la poésie, de la littérature, de la philosophie, des sciences. Et à vouloir composer une œuvre unique, englobant le savoir, ce qu’il a failli faire, il a écrit une œuvre désormais quasiment oubliée. Une volonté de réaliser la somme que réalisera Céline en 1932 avec son Voyage. Il aurait pu créer ce voyage immobile au cœur de la faille. Un style novateur aussi, en cette année 1908, sept ans avant la parution de la Métamorphose de Kafka, avec un style descriptif très similaire. « Je reprends mon équilibre par un effort de volonté…Alors, j’entends un chant murmuré tout près de mon oreille. Il me semble que quelqu’un, penché sur mon épaule, chante pour moi, pour moi seul, confidentiellement. Ah ! une hallucination…Voilà que j’ai le cerveau malade… C’est la punition d’avoir pensé tout à l’heure. Je suis debout, la main crispée sur le bord de la table, étreint par une impression de surnaturel ; je flaire au hasard, la paupière  battante, attentif et soupçonneux. Le chantonnement est là, toujours ; je ne m’en débarrasse pas. Ma tête se tourne…Il vient de la chambre d’à côté…Pourquoi est-il si pur, si étrangement proche… » A la nuance près que Kafka a su donner de la normalité à l’impossible et que Barbusse va donner de l’extraordinaire à la banalité.

Dans le rythme effréné, de ces rencontres visuelles et olfactives du début, nous nous heurtons, au tiers du roman, à une montagne, le chapitre VIII. Une montagne de discours, une suite de raisonnements grandiloquents dans un couple. Le roman continue de plus belle, verbeux et lourd, pesant, indigeste. Notre souffle est coupé. Désarçonnés, nous ne comprenons plus. Nous attendons la suite, grisés par le rythme précédent.

Nous nous pencherons donc sur la première partie du roman, époustouflante, généreuse et novatrice. Un roman à redécouper, à reprendre de fond en comble. Garder les sept premiers chapitres, le dernier, le dix-septième, et des dix chapitres intermédiaires en recomposer un ou deux. Un peu comme certains ont recomposé le Capital de Marx avec un sens de lecture, en précisant les articles les plus indigestes.

L’ANEANTISSEMENT DE LA LEGERETE INITIALE

Le roman entame une introspection qui dénature la volatilité et la légèreté du roman lui-même. « J’irai dans la terre », « je me plonge dans le détail », « je revois des faces dans le de profundis du soir, émerger comme des victoires suprêmes », Les questions aussi légères que : « la science…Qu’est-ce que la science ? Pure, c’est une organisation de la raison par elle-même ; appliquée, c’est une organisation de l’apparence » ; Des propos à base philosophique comme : «  la méditation était la même chose que moi ; elle prouvait la grandeur de la pensée qui la pensait, et pourtant elle disait que l’être pensant n’est rien. Elle m’anéantissait, moi qui la créais ! »

UNE CHUTE INFINIE

L’ensemble dans un moment de chute qui n’en finit pas : « j’ai l’air de marcher ; mais il semble que je tombe. » Et toujours avec de nombreuses discussions interminables : « la conversation des invités se centralise en un petit clan où l’on baisse légèrement la voix ; on parle du maître de maison. » Des discussions irréelles, tellement lourdes  dans le quotidien d’une conversation.

Mais les sept premiers chapitres sont d’une grâce et d’une majesté voluptueusement érotique. Quand nous prenons la barque de l’Enfer, Barbusse ne nous livre rien d’emblée. « L’hôtesse, Madame Mercier, me laissa seul dans ma chambre, après m’avoir rappelé en quelques mots tous les avantages matériels et moraux de la pension de famille Lemercier. » Nous sommes encore dans un roman réaliste du siècle passé. Quand arrive la chambre, la fameuse chambre, théâtre des observations, et nous montons dans notre cage.

LA CHAMBRE EST USEE

Le lieu ordinaire que constitue cette chambre n’a aucun charme, « la chambre est usée, il semble qu’on y soit indéfiniment venu. Depuis la porte jusqu’à la fenêtre, le tapis laisse voir la corde ; il a été piétiné, de jour en jour, par une foule…Cette chambre, on la retrouve à chaque pas. C’est la chambre de tout le monde. On croit qu’elle est fermée, non : elle est ouverte aux quatre vents de l’espace. Elle est perdue au milieu des chambres semblables, comme de la lumière dans le ciel, comme un jour dans les jours, comme moi partout. » Le narrateur va donner de ce lieu presque public une nouvelle dimension, il va découvrir le pouvoir de cet endroit, de sa magie, de sa spiritualité. Un lieu qui va transformer notre narrateur, personnage quelconque, « si chacun était comme moi, tout irait bien»,  en le divinisant. La nouvelle naissance aura lieu prochainement.

AU CONTACT DE L’HOMME, LES CHOSES S’EFFACENT

Le premier chapitre décrit le vide, le néant. Le néant des lieux comme du personnage.  De l’ordinaire au rien. « Tout cela m’était inconnu ; comme je connaissais tout cela, pourtant : ce lit de faux acajou, cette table de toilette, froide, cette disposition inévitable des meubles et ce vide entre ces quatre murs… »

Le lieu s’est effacé, «  au contact des hommes, les choses s’effacent, avec une lenteur désespérante. Elles s’obscurcissent aussi. » Le narrateur, aussi, semble être resté trop souvent, trop longtemps, au contact des hommes, passant du trop-plein de sa jeunesse, qui submerge de son être, au vide du temps présent. « Je me souviens que, du temps où  j’étais enfant, j’avais des illuminations de sentiments, des attendrissements mystiques, un amour maladif à m’enfermer en tête-à-tête avec mon passé. Je m’accordais à moi-même une importance exceptionnelle ; j’en arrivais à penser que j’étais plus qu’un autre ! Mais tout cela s’est peu à peu noyé dans le néant positif des jours. Me voici maintenant… J’aperçois, dans le décor que la pénombre commence à envahir, le modelé de mon front, l’ovale de mon visage et, sous ma paupière clignante, mon regard par lequel j’entre en moi comme dans un tombeau. La fatigue, le temps morne (j’entends de la pluie dans le soir), l’ombre qui augmente ma solitude et m’agrandit malgré tous mes efforts, et puis quelque chose d’autre, je ne sais quoi, m’attristent. Cela m’ennuie d’être triste. Je me secoue. Qu’y a-t-il donc ? Il n’y a rien. Il n’y a que moi.»

REGARDER EN FACE LA DESTINEE

Dans cet effacement, cet appel du vide, la mort règne. La vie s’est enfuie par tous les espaces possibles, entre les lattes du parquet, comme dans les jointures des fenêtres, à chacun des carreaux. «Mourir ! L’idée de la mort est décidément la plus importante de toutes les idées. » Pourtant, le narrateur ne semble pas tenté par le suicide : « Je mourrai un jour. Y ai-je jamais pensé ? Je cherche. Non, je n’y ai jamais pensé. Je ne peux pas. On ne peut plus regarder face à face la destinée que le soleil, et pourtant, elle est grise. »

ME JETER ET ME MULTIPLIER

Ce qui fait résistance, ce qui freine le narrateur dans l’accomplissement d’un acte ultime, c’est l’attente, le désir d’un quelque chose, le rêve d’un amour passionné. Ce quelque chose qui pourrait illuminer la noirceur des lieux, de la vie et du monde. « Je n’ai pas de génie, pas de mission à remplir, de grand cœur à donner. Je n’ai rien et je ne mérite rien. Mais je voudrais, malgré tout, une sorte de récompense…De l’amour ; je rêve d’une idylle inouïe, unique, avec une femme loin de laquelle j’ai jusqu’ici perdu tout mon temps, dont je ne vois pas les traits, mais dont je me figure l’ombre, à côté de la mienne, sur la route. De l’infini, du nouveau ! Un voyage extraordinaire, où me jeter, où me multiplier.»

LA CHAMBRE VOISINE S’OFFRE A MOI, NUE

Le second chapitre sera celui de la découverte, celle de la faille, de la vie, d’un autre monde. Mais celle-ci vient à lui sous la forme d’une voix qui lui caresse l’oreille. Est-ce un rêve ? Est-ce les rêves de l’agitation nocturne ? A l’étonnement, « j’étouffe un cri de surprise », suivra la contemplation de ce nouveau monde. Le narrateur se découvre Christophe Colomb devant la première terre, roi mage rentrant dans la grotte de Bethléem. « En haut, près du plafond, au-dessus de la porte condamnée, il y a une lumière scintillante. Le chant tombe de cette étoile. La cloison est trouée là, et par ce trou, la lumière de la chambre voisine vient dans la nuit de la mienne…Je regarde…je vois…La chambre voisine s’offre à moi, toute nue…Elle s’étend devant moi, cette chambre qui n’est pas à moi…Dans le lointain, la table semble une île. Les meubles bleuâtres, rougeâtres, m’apparaissent de vagues organes, obscurément vivants, disposés là. »

LA DECOUVERTE DE LA TELE-REALITE

Cette simple et banale découverte va transformer sa vie, lui donner un but, un sens. Enfin, il possède quelque chose, il maîtrise. Il peut voir sans être vu. Il peut observer les autres dans leur banalité. Le narrateur vient de découvrir la téléréalité. Et comme la téléréalité, les personnages inintéressants vont prendre une autre dimension, une autre envergure.

QUAND LA MALEDICTION DEVIENT BENEDICTION

La première personne qu’il épie sera la bonne venant s’occuper de son ménage. Il vient de la croiser  dans l’escalier. Plus qu’ordinaire, il la trouvait laide et crasseuse. La fente va changer sa vision. « Tout à l’heure, sur le palier, j’ai entrevu cette fille qui, pliée, frottait la rampe, sa figure enflammée proche de ses grosses mains. Je l’ai trouvée repoussante, à cause de ses mains noires, et des besognes poussiéreuses où elle se penche et s’accroupit…Je l’ai aperçue aussi dans un couloir. Elle allait devant moi, balourde, des cheveux traînants, laissant siller une odeur fade de toute sa personne qu’on sentait grise et empaquetée dans du linge sale. Et maintenant, je la regarde. Le soir écarte doucement la laideur, efface la misère, l’horreur ; change, malgré moi, la poussière en ombre, comme une malédiction en bénédiction. Il ne reste d’elle qu’une couleur, une brume, une forme ; pas même : un frisson et le battement de son cœur. D’elle, il ne reste plus qu’elle. C’est qu’elle est seule. Chose inouïe, un peu divine, elle est vraiment seule. Elle est dans cette innocence, dans cette pureté parfaite : la solitude. Je viole sa solitude, des yeux, mais elle n’en sait rien, et elle n’est pas violée. »

REGARDER SANS VOIR ET AVOIR CE QU’ON N’A PAS

Le pouvoir de la faille s’est d’embellir, de sublimer les choses. Barbusse utilisera donc les contradictions et les oppositions, l’union des contraires, l’inversion des valeurs et des codes dans la description afin de mieux rendre compte du bouleversement qui s’opère. « Cette lettre est dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent…la lettre blanche pliée dans sa main grise…ils craignent la brusque apparition de quelque divinité, ils sont malheureux et heureux…Il semblait un de ces êtres doux, qui pensent trop, et qui font le mal…Et tout ce qui m’attire m’empêche de m’approcher…Il faut que je sois à la fois un voleur et une victime…leur union apparut plus brisée que s’ils ne s’étaient pas connus…Je passais deux jours vides, à regarder sans voir…Avoir ce qu’on n’a pas…Je comprends que beaucoup de choses que nous situons en dehors de nous, sont en nous, et que c’est là le secret… »

L’ODEUR DE L’AMOUR

Mais la découverte visuelle n’est rien, absolument rien sans la présence olfactive. Les fragrances qui viennent de la chambre amplifie et change la nature des choses observées. Et inversement, les situations ont des correspondances avec des parfums. « D’elle exhalait un parfum qui m’emplissait, non plus le parfum artificiel dont sa toilette est imprégnée, le parfum dont elle s’habille, mais l’odeur profonde d’elle, sauvage, vaste, comparable à celle de la mer – l’odeur de sa solitude, de sa chaleur, de son amour, et le secret de ses entrailles…Demi close, attentive, un peu voluptueuse de ce qui, d’elle, émane déjà de volupté, elle semble une rose qui se respire. On voit jusqu’aux genoux ses jambes fines, aux bas de fil jaune, sous la robe qui enveloppe son corps en le présentant bouquet…La chambre, tout en chaos, est pleine d’un mélange d’odeurs : savon, poudre de riz, senteur aiguë de l’eau de Cologne, dans la lourdeur du matin enfermé… »

RIEN

Mais à l’heure où nous découvrons la faille, le chaos semble reculer, le néant s’anéantir, et la nuit s’effacer. Mais le vide est et restera le plus fort, au bout du bout il sera le vainqueur. « Je crois qu’en face du cœur humain et de la raison humaines, faits d’impérissables appels, il n’y a que le mirage de ce qu’ils appellent. Je crois qu’autour de nous, il n’y a de toutes parts qu’un mot, ce mot immense qui dégage notre solitude et dénude notre rayonnement : Rien. »

Mais juste après ce RIEN, Barbusse termine par une dernière phrase qui illumine, qui ouvre. Mais une  phrase où s’amasse notre existence, notre libre-arbitre, notre liberté et tout le poids de nos responsabilités : « je crois que cela ne signifie pas notre néant ni notre malheur, mais au contraire, notre réalisation et notre divinisation, puisque tout est en nous. »

CE QU’EST UNE FEMME

Revenons donc à notre émerveillement du début et reprenons notre odyssée. La naissance du sublime, la découverte de l’autre, mais surtout de la femme. Car après la bonne, déjà entourée d’un nouvel halo chargé d’étonnement et de merveilleux, arrive une jeune et belle femme. Viens la découverte, le dépouillement de ce corps, sa nudité. « Je reste là, tout enveloppé de sa lumière, tout palpitant d’elle, tout bouleversé par sa présence nue, comme si j’avais ignoré jusque-là ce que c’est qu’une femme. »

Mais avant la découverte de cette nudité, Barbusse décrit l’accouplement des ombres, « c’était plutôt mon ombre qui s’accouplait à la sienne », la découverte lente et enivrante de chacune des parties du corps, la tension sensuelle, sexuelle de l’observateur.

LE VENTRE COMME CRI

Dans le corps, Barbusse se focalise sur le ventre de la femme. « Un cri m’occupait tout entier : Son ventre ! Son ventre ! Que m’importaient son sein, ses jambes ! Je m’en souciais aussi peu que de sa pensée et de sa figure, déjà abandonnées. C’est son ventre que je voulais et que j’essayais d’atteindre comme le salut. »

Mais du ventre au sexe de cette femme, le chemin n’est pas loin et Barbusse, véritable serpent, s’y glisse sournoisement. « Mes regards, que mes mains convulsives chargeaient de leur force, mes regards lourds comme de la chair, avaient besoin de son ventre. Toujours, malgré les lois et les robes, le regard mâle se pousse et rampe vers le sexe des femmes comme un reptile dans son trou. Elle n’était plus, pour moi, que son sexe. Elle n’était plus pour moi que la blessure mystérieuse qui s’ouvre comme une bouche, saigne comme un cœur, et vibre comme une lyre. »

A travers cette faille, Barbusse nous amène dans la sexualité, mais aussi nous ouvre les portes de l’humanité toute entière, sur la piste qui part loin, tout là-bas, vers l’infini et au-delà. Comme cette pluie devenue immobile à force de trop tomber, comme ces êtres qui se regardent dos-à-dos et se comprennent. Mais de l’infini à la divinité, la route n’a pas besoin de raccourci. Nous partons loin, et comme nous l’avons vu, nous reviendrons à nous-mêmes, au cœur du Moi.

 Jacky Lavauzelle

 

 

SULLY PRUDHOMME – POUR L’AMOUR DES COURBES

SULLY PRUDHOMME

Jacky Lavauzelle Pour l'Amour des Courbes Sully Prudhomme
Francisco dos Santos Salomé 1917 Lisbonne

*Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky Lavauzelle




 

 

Sully Prudhomme Trad Italienne Jacky Lavauzelle

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SULLY PRUDHOMME
1839-1907


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POUR L’AMOUR DES COURBES
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Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky LavauzelleVous ne voyez rien mais la ligne droite se tord peu à peu ; doucement, elle subit  la résistance des forces, comme cherchant à voler vers le cercle qui l’appelle, comme un aigle voulant rejoindre le zénith ou l’infini de toutes ces ailes déployées.  La ligne, comme les nuages, comme le vieux lilas, plane.

 

LES JEUNESSES EVAPOREES

C’est comme ça que la ligne se tord, se plie et sort de sa nature de droite. Le premier effet est planant, rasant l’horizon, qu’il ne quitte pas encore tout à fait, flottant dans une chaleur trop intense. « Tu t’es enfuie aussi là-bas, Jusqu’où planent, évaporées, Les jeunesses des vieux lilas » (Les Vaines Tendresses, Parfums anciens)

MON COEUR N’OSAIT VOLER DROIT

La vie d’abord permet à cette force de tendre et de détendre successivement, cette tension du milieu de journée qui, partout, excède et, surtout, fragilise jusqu’au cœur profond de la ligne. Une respiration, une pression, un effleurement.  Il faut suivre le mouvement de la nature, lentement ou par à-coups, sentir la palpitation de ces cœurs, la fragilité d’une aile, la palpation d’une onde d’une sonorité rare. « Comme à la première visite Faite au rosier, Le papillon sans appuyer Palpite, Et de feuille en feuille, hésitant, S’approche, et n’ose Monter droit au miel que la rose Lui tend, Tremblant de ses premières fièvres Mon cœur n’osait Voler droit des doigts qu’il baisait Aux lèvres. » (Les Vaines tendresses, Enfantillage)

LE PROFIL NOIR DES MONTAGNES ONDULAIT

La naissance de la courbe par des volutes et des voltiges. Les voltiges ne sont jamais droites ; elles sont le jouet des forces d’engagement et des vents  tournoyants « Une âme qu’autour d’eux ils sentent se poser,  Il leur faut une solitude  Où voltige un baiser. » (Les vaines tendresses, Aux amis inconnus) Même la ligne des crêtes de la montagne, une ligne fracturée, cassante, est, à bien y regarder,  plutôt courbe si l’on plonge ses yeux dans la mer. « Cependant glissaient les campagnes Sous les fougueux rouleaux de fer, Et le profil noir des montagnes Ondulait ainsi qu’une mer. »  (Les vaines tendresses, Au bord de l’eau) A moins que le vent, déjà, l’ait déjà élimée au fil des siècles.

La courbe c’est ce temps long, tranquille et puissant qui, toujours, domine de sa caresse et supprime de sa persévérance. Prendre le temps de faire, de limer et de nettoyer, d’aller au plus profond de chaque aspérité, un peu plus à chaque siècle comme pour chaque seconde.

JE CHOISIS UNE FEMME DANS MON SOUVENIR

Et Sully Prudhomme est un épicurien qui reste tard dans son lit, mais qui, après, s’en veut. Il s’en veut souvent, « je sens que je perds mon temps, et je sens que je suis embourbé…Journée nulle…Mes veilles m’accablent ; je me traîne endormi…On se lève tard…Allons ! un peu de courage, il est minuit et demi…écrivons : j’ai été fatigué toute la journée…Je me suis réveillé à six heures et j’ai pensé jusqu’à neuf heures. C’est une de mes voluptés les plus chères de passer quelques heures à rêver dans mon lit le matin. Mais cette habitude est mauvaises…Je choisis une femme dans mon souvenir et je recommence pour la centième fois un vieux roman rompu. » Dans ces rêves éveillés, les courbes s’enchaînent à lui et s’emmêlent inextricablement dans de douces et imparfaites voltiges.

UNE AMPLE HARMONIE

Mais avant les voltiges, dans la puissance et la rafale, nous trouvons l’indompté, le hasard, l’indéterminé. « Si vous saviez ce que fait naître Dans l’âme triste un pur regard, Vous regarderiez ma fenêtre Comme au hasard. » (Les vaines tendresses, Prière) Ce hasard casse la monotonie et rend possible le lien, la rencontre, la fusion des corps et des mots. C’est du hasard seul que naît l’œuvre, le tableau ou le poème. Seul le hasard permet de trouver en un point unique ce que l’artisan essaie de reproduire et tenter imperceptiblement d’atteindre sa perfection. « Ô maître des charmeurs de l’oreille, ô Ronsard, J’admire tes vieux vers, et comment ton génie  Aux lois d’un juste sens et d’une ample harmonie  Sait dans le jeu des mots asservir le hasard. » (Les Vaines tendresses, À  Ronsard) Le hasard qui pousse les vagues, dans des longues et larges ondulations, si hautes, si longues que l’on croirait qu’elles sont ailées et envoûtantes.

LA GLOIRE DE LA FORME

L’onde qui caresse, pousse et épouse les corps de la femme. « Au corps qu’ils aiment à lasser, Mais ceux qui savent l’enlacer Comme une onde où l’on dort sans crainte. » (Les Vaines tendresses, L’Epousée) – « Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu, De notre souple hommage à votre empire indigne ! Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne, Tombés autant que vous, nous avons plus perdu : Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme, Il laisse intacte en vous la gloire de la forme, Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix ! » (Les vaines tendresses, Les Deux chutes)

L’HOMME D’AFFAIRES EST UNE DROITE, L’ARTISTE UNE COURBE

Il y a des êtres qui ne peuvent contenir cette trop grande fermentation intérieure due à l’effet de  fusion,  ce volcanisme de la pensée. D’un trop plein succède l’explosion, le déversement. Quand la matière en ébullition se projette, elle entame une trajectoire courbe qui la fait fendre l’air. « La poésie est le soupir du cœur qui déborde. La poésie c’est l’univers mis en musique par le cœur. » (Pensées). D’autres préféreront la ligne propre et impeccable, la ligne traversière, coupante et rigide. Les bourgeois, les usuriers, les boursicoteurs se pencheront sur la ligne fracturée du cours de bourse, l’artiste suivra la hanche déployée et dénudée qui s’offre à lui. « L’homme d’affaires est une droite, l’artiste une courbe. » (Journal intime, 13 janvier 1865)

UNE AMIE SOUPLE A LEURS VAINS DESIRS COMME AU VENT LE ROSEAU

Mais revenons à notre explosion créatrice. Il y a d’abord ce vent qui souffle sur ce roseau, indéfiniment. Et se roseau qui ploie, sans haine. C’est la courbe qui gagne toujours sur la ligne des vents.  « Il leur faut une amie à s’attendrir facile, Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau. » (Aux amis inconnus) « Moi qui ne suis roseau ni chêne, Ni souple, ni viril non plus, Je m’en irais finir ma vie Au milieu des mers, sous l’azur, Dans une île, une île assoupie Dont le sol serait vierge et sûr… » (Abdication) Dans l’adversité du monde, la souplesse est nécessaire, qui permet de lutter, de survivre. Et l’art qui raconte la vie va suivre le chemin de cette résistance, en suivant la courbe, pour toujours.

DES COURBES ODIEUSES ET DES DROITES BELLES ?

A chaque règle, il existe un contre-exemple. Il existe des belles droites et des courbes fourbes : « Trois belles droites : le rayon, la frise attique et la loyauté. Trois courbes odieuses : la diplomatie, l’hippodrome et le cercle vicieux » (Journal intime, 13 janvier 1865)

Le 13 janvier 1865, dans son Journal intime, Sully Prudhomme, se laisse aller, « Pensée d’un flâneur »,  à une critique en règle, c’est le cas de le dire, de la ligne droite. La ligne dans sa droiture emporte avec elle ce trop de rectitude, de jusqu’au-boutisme,  de violence. Cette ligne va trop vite et ne laisse pas l’esprit déambuler, se faufiler, se perdre pour, peut-être, avoir l’espoir de trouver. « Je me suis laissé persuader que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, mais je ne trouve personne pour le prouver. Une ligne a-t-elle cette forme quand on la définit la plus courte ? Est-elle la plus courte quand on lui donne cette forme ? J’aime à la chicaner parce que je ne puis la souffrir, non plus que la ligne brisée. Tous les instincts s’y précipitent, toutes les choses tristes s’y complaisent. L’élan du tigre vers sa proie, le fer de l’épée, le sceptre, la colère et l’injure, les colonnes Vendôme et les béquilles, le duel d’honneur qui est le plus court chemin de la vengeance, le cordon de la guillotine, le droit des codes qui va droit au préjugé ; enfin, et par-dessus tout, le boulevard, grande route de la cohue : tout cela fait de la ligne droite. »

J’ASSOUPLIS ET J’ENFLE LES VERS

Surtout à partir de 1864, apparaît nettement la préférence de Sully Prudhomme pour la courbe. « J’ai repris plusieurs de mes anciens sonnets. Je versifie plus facilement, j’assouplis et j’enfle le vers. Je ne mesure plus avec un mètre de charpentier, raide et articulé, je le jette en avant comme un serpent libre et élancé qui retombe toujours sur une courbe. » (vendredi 29 janvier 1864).« Je ne pense pas que si l’on considère deux sourires d’une signification absolument différente, on puisse expliquer cette différence par l’effet physique, purement sensible, de leurs sinuosités sur la rétine ; il y a, certes, une interprétation de ces formes diverses qui serait impossible dans un rapport direct préétabli entre la ligne et le sentiment. Je veux bien que le visage de la femme doive beaucoup de sa douceur à l’absence des angles et à la souplesse des courbes ; on ne concevrait pas, en effet, que des linéaments anguleux et blessants pour l’œil eussent été précisément choisis pour exprimer une âme tendre ; la forme de la ligne convient par sa qualité sensible à ce qu’elle doit dire, je l’accorde…Pour se rendre compte de la vertu d’expression et de son indépendance de la qualité sensible, on n’a qu’à supprimer toute forme gracieuse en elle-même, toute curvité dans des visages schématiques où l’ovale seul et favorable à l’œil et pourrait être supprimé. » (Samedi 6 février 1864)

J’AIME LES COURBES !

C’est dans cette poésie ondulatoire et vagabonde que Sully Prudhomme clame son amour pour la courbe, pour cette rondeur féminine, agile et sauvage. « J’aime la courbe ; écoles buissonnières, vol des hirondelles, ondulations des mers, nuages, vallées, beaux horizons, beaux visages, vous êtes des courbes. »

Puisque toutes les formes sont condamnées à périr, préférons l’allégresse, le bond et le saut, soyons léger et n’ayons pas peur de perdre un peu de temps. « Toute forme est sur terre un vase de souffrances, Qui, s’usant à s’emplir, se brise au moindre heurt ; … Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, Et jusque dans les cœurs elle meurt par lambeaux, … » (Les Vaines tendresses, Sur la mort)

LA FUITE DANS L’INFINI PAR LES BORDS

Dans l’allégresse, la chute n’est pas loin, car la courbe au bord se colle. Par la beauté d’une envolée subtile, l’infini et la ligne se rencontrent. « Quelle grâce, quelle fraîcheur ! il faut estomper cela légèrement, cela doit fuir dans l’infini par les bords.» (Journal intime, Dimanche 31 janvier 1864)

Jacky Lavauzelle

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TRADUCTION DU SONNET
A VINGT ANS

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Aos vinte anos -Soneto

Traduction Portugaise

À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :
Aos vinte anos, temos um olhar difícil e orgulhoso:
On ne regarde pas la première venue,
Nós não olhamos para a primeira vinda,

Sully Prudhomme Traduction Jacky Lavauzelle

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Traduction Italienne
Sonetto

A vent’anni

À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :
A vent’anni, abbiamo uno sguardo difficile e orgoglioso:
On ne regarde pas la première venue,
Non guardiamo la prima donna che viene,

Sully Prudhomme Traduction Jacky Lavauzelle

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SULLY PRUDHOMME

*Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky Lavauzelle

HENRY KISTEMAECKERS (Le Roi des Palaces, 1919) : LE PORTIER DU MONDE

Henry Kistemaeckers




Le Roi des Palaces (1919)
Le Portier du Monde

Le monde se réduit à l’Italie, puis à Florence, pour ne garder qu’un hôtel. Mais pas un hôtel ordinaire, un Palace. Pas n’importe quel Palace, le Palace des Palaces, le « Palace Français ». Le Monde se retrouve sur ce rocher, au-delà des rires et des tempêtes. Tel un navire, qui toujours se trouve gouverné d’une main de maître, ce Palace garde sa trajectoire. Et le grand maître à bord, c’est Claude, le Portier. Les êtres qui accostent sur cette rive, lui donnent la main, comme s’ils cherchaient une bouée de sauvetage, dans ce monde inquiétant. Et Claude, noble et généreux, la tend à ceux qu’il choisit de sauver. Il est le nouvel Atlas, celui qui porte le monde, le Porteur de l’Univers. Germaine, à l’instar d’Héraclès, lui fera quitter son poste et le monde vacillera…

L’ARAIGNEE AU CENTRE DE SA TOILE



Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (1)



« Régis Gignoux, dans le Figaro, et le nom même de ce journal oblige à le citer d’abord, puisqu’on put dire, dorénavant, le Portier de Florence comme on dit le Barbier de Séville : « Dans les villes, le palace contient le monde entier comme un transatlantique sur la mer. Le portier est le commissaire du bord. Il voit tout, il entend tout, il sait tout. C’est un souverain absolu qui est son propre chef de police, son propre ministre des Finances et des Affaires Etrangères. Il vous attend au détour de la porte à quatre tambours dans laquelle on roule comme une bête prise au piège. Il vous toise, vous ausculte, vous jauge, vous catalogue. C’est l’araignée au centre de sa toile ; c’est Briarée aux cent bras ; c’est Antée qui, chaque fois qu’il se courbe à terre, reprend des forces. M. Henry Kistemaeckers, qui a toujours aimé la mécanique, démonte aujourd’hui cet automate. Il lève la livrée comme un capot et nous découvre le moteur. O merveille ! Ce monstre fabriqué par la civilisation est encore un homme. » » (Robert de Beauplan, La Petite Illustration n°153, 14 juillet 1923)

CA M’A PRIS TRENTE ANS

Nous nous retrouvons au Palace Français, à Florence, où « les verrières laissent apercevoir les rives de l’Arno et les coteaux florentins ensoleillés. » Dans ce microcosme, où toutes les catégories sociales se retrouvent, bourgeois, nobles, servants, chasseurs, détectives, et où toutes les nationalités se mélangent, trône Claude, le Portier du Palace. C’est son royaume, il y règne avec tous les pouvoirs.

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (2)



Claude a fait ses dures classes dans l’ensemble des corps de métiers ; il n’a hérité de rien, mais acquit grâce à son travail et à sa sueur. Il est ainsi monté en grade petit à petit pour, enfin, détenir le grade suprême de Portier. « Ainsi, j’ai pris mes grades, vagabond de première classe, boy de grill-room, racoleur de gares, chasseur de restaurant, garçon de jeu, interprète extra, sous-portier de palaces, Portier ! …Je vous dis ça en trente secondes, mais ça m’a pris trente ans ! »

LE PORTIER, C’EST LE BON DIEU

Une fois Portier, il est devenu le maître incontesté. Il est capable de reconnaître la moindre variation d’accent ; Il connaît six langues. « Le portier est international. » Il sait qu’il a tous les pouvoirs, plus encore que le gérant ou le président. « J’ai celui d’avoir été, pendant trente ans, un des hommes les plus indépendants du monde entier (Claude)… Le portier, ici, c’est le bon Dieu (Le Maître d’Hôtel)…Quand je suis dans un Palace, il n’y a pas de gérant. Le gérant, c’est moi. Un portier qui, dans son hôtel, n’est pas maître après Dieu, ce n’est pas un portier !…C’est un concierge ! (Claude)…C’est un homme de bon vouloir (Pitalugue)…Votre couronne ! Car, décidément, vous vous croyez le roi des Palaces ! (Rochereau)»

LE CONSEILLER, LE CONFESSEUR, LE TYRAN OU L’AMI

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (4)

Il est plus que le roi de ce Palace, « C’est M. Rochereau qui l’a dit : je suis le roi des Palaces ! »,  il est la somme, la totalité des connaissances, l’intégralité des informations. Il sait tout et se doit de tout savoir, car il personnifie l’hôtel ; il en est la figure de proue, le grand mât, la coque, la structure flottante et l’ensemble des voiles. « Ce n’est pas l’homme qui parle, c’est l’hôtel. » Ernest Charles, dans l’Opinion, disait aussi que « le portier de grand hôtel observe et juge la société bariolée qui circule dans le hall. Il est le conseiller et souvent le confesseur. Il est le tyran ou l’ami. Il porte la livrée. Mais il est un  potentat. Il sait sa puissance et, s’il n’en abuse pas, c’est parce qu’il est maître de lui comme de son univers. Le roi des palaces n’est pas seulement une silhouette, une figure, il est un caractère. Dans le cosmopolitisme moderne, il a sa place, il joue son rôle. Il est clairvoyant, partant désabusé. Il est intelligent de tout et de tous. » (La Petite illustration n°153)

AVANT D’ÊTRE MEGALOMANE, J’ETAIS LECTOMANE



Il sait tout aussi des petits travers de chacun, d’un accent qui révèle la véritable identité d’un client. Il sait ce que chacun montre, ce qu’il évite de dire, ce qu’il cache. Il sait tout dès que l’on franchit la porte à tambours. Claude le clame haut et fort, notamment à Victoire : « Vous ne connaissez rien à la nature humaine. » Mais, par extension, il connaît tout ce qui touche de près ou de loin le Palace, la mondanité internationale ou la ville de Florence, « je connais tous les pendentifs de Florence. (Claude) » ; Vous cherchez des primitifs authentiques ? Demandez à Claude ! « Comment donc, monsieur !…Chez Giotto, monsieur ! Tout ce qu’il y a de plus authentique ! »  Depuis trente ans, Claude a appris, il a lu, beaucoup lu, jusqu’à se comparer à une bibliothèque ambulante. «Avant d’être mégalomane, j’étais lectomane…Simple groom, on m’appelait la Bibliothèque, parce que j’avais des bouquins plein les poches… »

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (5)

 

IL POURRAIT ÊTRE GRAND SEIGNEUR
Il possède aussi les êtres, surtout les femmes ; « j’en ai eu à la pelle ! Des veuves…Dans ma position, c’est le courant. » Et s’il sait les posséder, c’est qu’il sait être disponible, être à l’écoute du moindre besoin et apporter une attention particulière au plus petit souhait et au plus ténu désir. « Il protège…Je vous assure, pour une femme seule…Il prévient vos moindres désirs…Quand vous ne savez pas où aller, il vous donne une idée ; quand il pleut, il vous donne un parapluie ; quand la poste est fermée, il vous donne un timbre… (Germaine)» Ernest Charles, dans l’Opinion citée ci-dessus, il ajoutait que dans sa compréhension de la gente féminine, il se montrait toujours un grand seigneur : « Les femmes ne laissent pas de l’intéresser. Il leur est pitoyable. Il est clément à leurs caprices, indulgent à leurs folies. L’indulgence n’est-elle pas au fond de son âme de critique satiriste ! L’indulgence et la résignation. Il se hâte de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. Et il se contente d’être un portier, parce qu’il pourrait être un grand seigneur… »

Les femmes, Claude les connaît « à fond » : « ça ne m’a pas pris longtemps. Il y a des gens à qui ça prend toute une vie…Moi, ça m’a pris un quart d’heure…J’ai compris pour toujours. Ce qu’il faut à la femme, c’est de la violence dans la mesure. »

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE ENGUIRLANDE, VOILA LA QUESTION

C’est donc sur cette toute-puissance qu’un défi sera lancé à Claude. C’est Victoire qui s’y colle. Même deux défis ! Qui peut le plus, …Il faudra d’abord séduire Mme Berlingaux et ensuite Victoire elle-même, « Votre numéro, c’est le numéro 2. »

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (6)

Claude a des atouts en plus de sa divinité et de sa toute-puissance. Il est philosophe. Il pose des questions qui, sans être existentielles, restent fondamentales. Il se pose la problématique, comme tout philosophe, de la cause première et donc de la question : « Être ou ne pas être enguirlandé, voilà la question » ou encore « la question, c’est d’être calme. »

LE SECRET DU BONHEUR

Mais la recherche dernière reste celle du bonheur. Claude reprend, questionne, s’interpose, ajoute, finalise, mais toujours avec la bonne humeur, tout en sifflotant des airs. « Avec du calme et de la bonne humeur, on se rend sympathique à la vie ; elle vous aide…Tandis qu’un esclandre n’a jamais fait retrouver des perles dans un Palace. Au contraire, ça fait fuir les perles et, ce qui est plus grave, les clients…Il y a Claude, le secret du bonheur. »

Car bien plus qu’un métaphysicien, Claude est un moraliste. « Je parle au moral. Caractère ambitieux, tempérament de feu, préjugés absurdes, idées fausses, idées fixes… »

JE SUIS LE PRÊTRE, LE MEDECIN, LE PORTIER

Plus qu’un roi philosophe, Claude est le factotum, manager, confesseur, psychologue ou médecin. « Laissez-moi faire, je suis le prêtre, le médecin, le portier…D’où souffrez-vous ? De la tête, de l’estomac, du cœur ? Non, vous souffrez de votre nom. Votre maladie, c’est Berlingaux…J’ausculte, madame, je suis un ‘psychologue’. Et j’ausculte. Votre appendicite, c’est Berlingaux… » Claude est le médecin de cette petite société qui parcourt les couloirs, les chambres et le hall du Palace.

Mais loin d’être un dieu tutélaire et absolu, il aime que le hasard se glisse dans la vie du palace. Comme s’il ne se concevait véritablement maître qu’avec des sujets conscients de leur libre-arbitre. « Moi, j’aime l’imprévu, je ne suis pas comme vous, je ne veux rien me figurer d’avance. » (Claude à Germaine)

DE L’INDEPENDANCE A L’ESLAVAGE

Puis vient le moment où Claude, héritier d’un titre de noblesse ancien, accepte un mariage avec Germaine, et une contrepartie de quarante millions de francs. Il se retrouvera Prince de Luçange, dans un gros château. Mais, loin de son ancien prestige, il déclinera car il se retrouvera déconsidéré par tous, y compris par les domestiques. « Les larbins me traitaient comme un pédezouille !…Les jardiniers aussi, tout le monde me traitait comme un pédezouille ! Moi ! Moi, Claude de Coucy, qui avais été pendant trente ans l’homme le plus indépendant de l’univers, mon seul maître et maître des palaces, c’est-à-dire de toute la vie moderne, depuis qu’on m’avait foutu six cents ans de noblesse, je devais obéir à tout le monde, à mes ancêtres, à mes titres, aux lois de l’honneur, à la tradition, aux convenances, aux quarante millions de ma femme !…Et j’étais devenu un esclave, l’esclave de tout ça, moi qui n’ai même jamais pu consentir à être seulement l’esclave de ma parole ! »

En réalité, Claude, sans son statut de portier, n’est plus rien, comme un tigre sans dents. Il a besoin de sa liberté comme d’un soleil, comme de son oxygène. Il a besoin de gouverner, de commander. « Roi je suis, prince ne daigne, je suis le Portier !…Et, sur ce, j’ai marché vers le grand soleil de la liberté !…J’aime trop le pouvoir. »

Le pouvoir de Claude n’est pas triste et ne corrompt rien ; il n’en profite pas non plus. Ce pouvoir lui permet d’exister pleinement. Car Claude sait « être grand seigneur. »

 Jacky Lavauzelle

(Texte et photos sont parus dans la Petite Illustration n°153 du 14 juillet 1923)

Le Roi des Palaces a été représenté pour la première fois au Théâtre de Paris, le 12 avril 1919

Dans le rôle de Claude : Max Dearly ; dans celui de Germaine : Madame Cassive ; dans le rôle de Victoire : Alice Clairville

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (3)

Luís de Camões : L’Amour, ce feu qui ardemment nous brûle

Luis de Camões
Tradução – Traduction
texto bilingue

Luís de
Camões

Luís de Camões d'après François Gérard Amor Amour

Amor é fogo que arde sem se ver,
é ferida que dói, e não se sente;
é um contentamento descontente,
é dor que desatina sem doer.

É um não querer mais que bem querer;
é um andar solitário entre a gente;
é nunca contentar-se de contente;
é um cuidar que ganha em se perder.

É querer estar preso por vontade;
é servir a quem vence, o vencedor;
é ter com quem nos mata, lealdade.

Mas como causar pode seu favor
nos corações humanos amizade,
se tão contrário a si é o mesmo Amor? 

L’Amour, ce feu qui ardemment nous brûle sans aucune flamme
Et qui nous enflamme sans qu’on le sente
Qui nous soulage dans des soupirs
L’Amour, cette douleur sans ce mal qui fait souffrir
 
L’Amour ce n’est pas tant vouloir que de bien vouloir
C’est marcher seul au milieu des autres
Ne jamais se satisfaire d’être seulement satisfait
Et ne jamais oublier que tout ce qui est gagné peut tout se perdre à jamais

L’Amour, c’est vouloir s’emprisonner par la seule volonté
C’est servir le vaincu quand nous sommes vainqueur
Et garder la foi en celui qui nous touche.

Mais comment dans nos cœurs
Une amitié sincère peut éclore
D’un Amour à lui-même si contraire ?

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Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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luis de camoes literatura português

LOVECRAFT : LISA BOUDET-VALETTE DANS LES COULISSES DE L’AU-DELA

LOVECRAFT

Récits macabres et fantastiques
(d’après l’oeuvre de Lovecraft)

(Théâtre Le Fil à Plomb – Toulouse)lisa Boudet Valette Hégérie Lovecraftienne Récits Macabres et Fantastiques



LISA BOUDET-VALETTE dans
les coulisses de l’au-delà

 Vous ne viendrez pas voir une pièce de théâtre, quand vous verrez les Récits Macabres et Fantastiques. Vous viendrez, comme pour une initiation ou une invitation au voyage, vivre une expérience unique dans la brume temporelle lovecraftienne, à travers vos peurs et vos désirs les plus enfouis.



NE PLUS VIVRE LE MONDE TEL QU’ON LE CONNAÎT
D’emblée, dans la pièce Récits Macabres et Fantastiques, d’après les romans de Lovecraft, la notion élastique du temps, non linéaire du temps empli autant le spectacle que les spectateurs. Cette notion floue sans les repères habituels et dont les trois éléments, le passé, le présent et le futur, s’interpénètrent sur trois histoires en harmonie. Comme dans le Livre noir, les thématiques temporels sont là : « Le moment présent n’est qu’un point isolé dans une infinité grise et sans forme » (Le Livre noir, Ed. Pocket, trad. ) « Par la suite je ne vis jamais plus le monde tel que je l’avais connu. Mêlés à la scène précédente, il y avait toujours un peu de passé ou un peu de l’avenir ».




recits macabres et fantastiques d'après LOVECRAFT

 

UNE ACTRICE LOVECRAFTIENNE PAR EXCELLENCE
Sûrement de tous les acteurs actuels, Lisa Boudet-Valette est une des rares à pouvoir nous faire monter à bord du vaisseau avec cette ironie et cette harmonie d’interprétation. Une des rares à nous amener dans les coulisses de la mort et de l’au-delà. Le visage blanc, mortuaire. Les trois intrigues, Le Cauchemar d’Innsmouth, La Maison de la sorcière et Les Chats d’Ulthar, nous enveloppent de leurs forces surnaturelles et redoutablement macabres. Chaque cri, chaque pas sont accompagnés par les dysharmonies mélodiques et tranchantes de Simon Kastelnik. Une partition dans l’esprit de l’au-delà qui souligne et renforce les respirations haletantes, craquantes, qui plongent dans le profond de la chair, dans un camaïeu de viscères.

UN SON QUI TRANSPERCE LE REEL
Ce que donne Kastelnik n’est pas du son mais de la forme. Comme des vibrations maléfiques qui épaississaient le noir de la salle et les expressions du plaisir de la délectation macabre de l’actrice. Le son a son histoire ; il emporte en lui l’éternelle malédiction qui saupoudre la pièce.  

Les repères qui initialement sont connus et marqués, une date, une route, un village, glissent, petit à petit, dans une extrême confusion. Nous sommes dans la cassure de la limite. La limite de l’âge, dans le Cauchemar d’Innsmouth, le jeune homme va fêter sa majorité dans la Nouvelle-Angleterre. Notre héros passe les lignes de démarcation et des frontières, du monde humain au monde animal, puis du monde animal au monde végétal pour finir avec le monde aquatique. Une limite entre la raison et la folie. Entre la réalité et les rêves. Une trace de sang pour signifier que le rêve n’était pas qu’une simple illusion.



LA DECOUVERTE TOUJOURS PLUS FORTE DE L’ETRANGE ET DE L’INCONNU
Lisa Boudet-Valette plonge et nous plonge d’un territoire à l’autre. En respiration rapide, en espace clos. Lisa est toujours sur la ligne, sur la corde endiablée et ensorcelée. Sur la frontière. Là où le plaisir de la découverte de l’étrange et de l’inconnu se montre toujours plus fort. Plus vrai. Elle est le lien entre ces personnages abandonnés de tous, recroquevillés dans leur monde. Si différents et pourtant si proches de nous. Parmi ces gens hors monde, notre actrice nous les dépeint réels, vraisemblables. Le lit de l’hôtel, une civière de la morgue, recrée par son regard et sa présence la chambre, l’hôtel, le village et le drame.

Il n’y a nulle immoralité mais une moralité d’un autre monde, d’un autre pays ou d’un autre continent. Il y a juste la voix sobre qui nous conduit au moment présent. Ce sont les autres, les yeux des autres ou de cette glace qui indiquent et soulignent une métamorphose. Un portrait d’un aïeul, étrange et étranger depuis tant d’années, et devenus si familier.

Le retour des expériences fait que le monde connu d’avant s’est lui-même transformé. Car le protagoniste n’est plus le même. Il a pris de cette histoire et en fait partie intégralement. Il est l’histoire vécue dans la chair.

Le Cauchemar d’Innsmouth
Deux lumières, comme deux yeux glauques, sont pendues dans le noir de la salle. La voix qui nous parle vient de derrière nous, d’outre-tombe, aux relents glaciaux, un rien mécanique, inhumaine ; une voix qui vient de loin et qui en a vu, qui a vu maintes et maintes catastrophes. Nous revenons au 16 juillet 1927. Une enquête, une action gouvernementale. La voix nous rappelle l’histoire inquiétante que les percussions soulignent. Un jeune homme fête sa majorité dans la Nouvelle-Angleterre. Une ville attire la répugnance de tous : Innsmouth. Rien de tel pour attirer notre jeune homme à la découverte de la vie et des extrêmes. Le geste est précis, calibré. Impeccable. La voix est devenue velouté quand un sourire plisse les lèvres d’une nouvelle Joconde énigmatique. L’excitation montra crescendo jusqu’à Innsmouth, avec une traversée par bus chaotique au son des cymbales, des scies, du xylophone et des marteaux.




La Maison de la sorcière
« Les rêves de Guillman étaient, en général, des plongées à travers des abîmes infinis de crépuscules indiciblement colorés … des abîmes dont les propriétés physiques et gravitationnelles comme les relations avec sa propre essence échappaient à toute tentative d’explication…»

Les Chats d’Ulthar

« On dit qu’à Ulthar, nul n’a le droit de tuer un chat ; le chat est un animal mystérieux, familier des choses étranges que les hommes ne peuvent pas déceler. Il est l’âme de l’ancienne Egypte, l’héritier de la séculaire et sinistre Afrique… » A Ulthar, un couple âgé prend plaisir à tuer les chats des voisins…

Dans ce triptyque riche d’expériences lovecraftienne, Lisa et les sonorités de Simon nous font vivre la douce et amère beauté du drame dans ces mondes troubles et inquiétants. C’est la curiosité qui pousse nos personnages à nous plonger dans des raccourcis vers l’inquiétude et l’effroi. Mais comme le chat, nous rebondissons de peur en peur, étonné encore que déjà le rideau se lève.

Nous n’aurons plus qu’à revenir …et en attendant relire encore et encore les nouvelles de lovecraft, pour patienter.

Jacky Lavauzelle

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Récits macabres et fantastiques

Mise en scène d’Ivan Herisson, d’après des textes de LOVECRAFT

Création musicale de Simon Kastelnik
avec Lisa Boudet-Valette & Simon Kastelnik

 

PLAUTE – MOSTELLARIA – LE REVENANT (pièce en 5 actes)

PLAUTE

 LE REVENANT – MOSTALLERIA
vers 190 av. J.-C.





Plautus Plaute Artgitato Mostellaria Le Revenant

Traduction Jacky Lavauzelle

ACTE I
Scène 1

GRUMIO – GRUMION
Fermier de la Maison Theuropide
à la porte de la maison de Theuropide

Exi e culina, sis, foras, mastigia,

Sors de ta cuisine, canaille !

Qui mi inter patinas exhibes argutias.

 Qui fait le beau au milieu des casseroles.

 Egredere, erilis permities, ex aedibus.

Sors ! Fléau de ton maître !

Ego, pol,  te ruri, si vivam, ulciscar probe.

 Moi, par Pollux, si je vis, je me vengerai à la ferme !

Exi, inquam, nidor, e culina. quid lates?                  



Sors, te dis-je, des odeurs de ta cuisine ! Que caches-tu donc ?

                                                                                                                              

TRANIO – TRANION
Servant-Esclave- de la maison de Theuropide
Il sort

Quid tibi, malum, hic ante aedis clamitatiost?

 Qu’est-ce que tu as à crier devant notre maison ?

An ruri censes te esse? abscede ab aedibus.

Où crois-tu être ? Fous le camp !

Abi rus, abi,  dierecte, abscede ab janua.

Retourne aux champs !, allez ! Crétin ! Pars !

Hem, hocine volebas?

Tiens ! C’est ça ce que tu veux ?
(il le frappe)

 

GRUMION

Perii ! Cur me verberas?

Aïe ! Je meurs ! Pourquoi me frappes-tu ?

 

TRANION

Quia, tu, vis.

Parce que tu vis encore !

 

GRUMION

Patiar ! Sine modo adveniat senex

Je souffre ! Quand notre vieux maître rentrera



Sine modo venire salvom, quem absentem comes.

Sain et sauf, il verra que tu le dévores pendant son absence !

 

TRANION

 Nec veri simile loquere, nec verum, frutex,

Qu’est-ce que tu racontes ? Frustre ! C’est n’importe quoi !

 Comesse quemquam ut quisquam absentem possiet.

On ne dévore pas quelqu’un qui n’est pas là !



 

GRUMION

Tu urbanus vero scurra, deliciae popli,             

Toi, qui fait le beau, le  sophistiqué de la ville !

Rus mihi tu objectas? sane hoc, credo, Tranio,

Tu te crois supérieur aux paysans ? Tu crois vraiment, Tranion,

Quod te in pistrinum scis actutum tradier.

Tu seras un jour envoyé au moulin !

Cis, hercle, paucas tempestates, Tranio,

Par Hercule ! Dans peu de temps, Tranion,

Augebis ruri numerum, genus ferratile.

Tu rejoindras la populace des champs !

Nunc, dum tibi lubet licetque, pota, perde rem,    

Maintenant,  fais à ta guise, puisque tu veux tout perdre ainsi

Corrumpe herilem filium, adulescentem optumum.

Détruis le fils de notre maître, cet adolescent si prometteur !

Dies noctesque bibite, pergraecamini,

Jours et nuits, vous buvez, vous vivez à la grecque !

Amicas emite, liberate, pascite

Achetez des filles, puis les affranchir, vous gavez

Parasitos, obsonate pollucibiliter.

Les parasites, videz les marchés pour vos orgies !



Haeccine mandavit tibi, quom peregre hinc iit, senex?    

Est-ce ce ça qu’a demandé, avant de partir, notre vieux maître ?

Hoccine modo hic rem, curatam obfendet suam?

Est-ce ainsi qu’il entend que ses biens soient gérés ?

Hoccine boni esse opficium servi existumas,

Est-ce ainsi que l’on sert bien les intérêts de son maître ?

 Ut heri sui conrumpat et rem et filium?

En corrompant ainsi et la fortune et le fils ?

Nam ego illum conruptum duco, quom his factis studet;

Il est désormais corrompu, avec ce qu’il a fait !

Quo nemo adaeque juventute ex omni Attica                

Lui qui n’avait pas son pareil dans toute la jeunesse d’Attique

Antehac est habitus parcus, nec magis continens ;

Jusqu’à présent  qui avait l’habitude d’être économe

Is nunc in aliam partem palmam possidet.

Et qui maintenant c’est dans une autre partie qu’il obtient la palme.

Virtute id factum tua et magisterio tuo.

Et c’est grâce à tes actions et à tes leçons !

 

TRANION

Quid tibi, malum, me aut quid ego agam curatio’st ?

Qu’est-ce que tu as, malheureux, à être curieux ainsi de ce que je fais ?

An ruri quaeso non sunt, quos cures, bovis?                

Ne peux-tu donc pas t’occuper à soigner tes bœufs ?

Lubet potare, amare, scorta ducere.

Et s’il me plaît à moi de boire, d’aimer, et d’être escorter par de belles et jolies filles.

Mei tergi facio haec, non tui, fiducia.

C’est mon dos qui répondra de tout ça, non le tien, fais-moi confiance.

 

GRUMION

Quam confidenter loquitur ! Fue !

Comme tu parles hardiment ! Fi !



 

TRANION
(soudain écœuré, recule)

 At te Jupiter

Que Jupiter,

Dique omneis perduint, fu, oboluisti,  allium.

Et tous les Dieux réunis t’anéantissent, ce que tu pues l’ail !

Germana inluvies, rusticus, hircus, hara suis

Misérable, rustre, bouc, porcherie ambulante !

Canes capro conmista.

Mélange de chien et de bouc !

 

GRUMION

Quid tu vis fieri?

Et alors que veux-tu que j’y fasse ?

Non omneis possunt olere unguenta exotica,

Tout le monde ne peut pas sentir l’odeur des parfums exotiques,

Si tu oles, neque superior adcumbere,

Comme toi, ni occuper la meilleure place à table

Neque tam facetis, quam tu vivis,  victibus.

Ni être aussi spirituel quand tous les aliments à disposition.

Tu tibi istos habeas turtures, pisceis, aveis :          

Tu peux garder tes tourterelles, tes poissons et tes volailles :

Sine me alliato fungi fortunas meas.

Laisse-moi mon ail et vivre ma vie !

Tu fortunatus, ego miser : patiunda sunt.

Tu es un homme heureux et moi un misérable : c’est ainsi.

Meum bonum me, te tuum maneat malum.         

Mais à moi les bonnes choses à venir, et pour toi de grands malheurs.

 

TRANION





Quasi invidere mihi hoc videre, Grumio,         

Mais tu désires vivre comme moi, Grumion,

Quia mihi bene est, et tibi male est ; dignissumum’st.

Pour moi la vie est facile, et toi tu vis chichement.

Decet me amare, et te bubulcitarier ;

Je suis fait pour aimer, et toi conduire les bœufs ;

Me victitare polchre, et te miseris modis.

A moi de vivre agréablement, et à toi de vivre misérablement.

 

GRUMION

O carnuficium cribrum, quod credo fore :

Par mille tortures ! Je crois que ce sera l’inverse :

Ita te forabunt patibulatum per vias

Ils te traîneront dans les rues, le carcan sur ton dos

 Stimulis, si huc reveniat senex.

En te piquant, si notre vieux maître revient.

 

TRANION

Qui scis  an tibi istuc prius evenat quam mihi ?

Comment sais-tu tout ce qui nous arrivera ?

 

GRUMION

Quia numquam merui, tu meruisti et nunc meres.

Parce que je ne le mérite pas et que toi tu l’as mérité et que tu le mérites aussi maintenant.

 

TRANION

Orationis operam compendi face,

Abrège ton discours,

Nisi te mala re magna mactari cupis.

Sauf si tu souhaites une plus grande correction.

 

GRUMION

Ervom daturin’ estis, bubus quod feram?

Est-ce vous qui donnerez le fourrage qu’attendent mes bœufs ?

Date aes, si non estis : agite, porro, pergite

Donnez-moi de l’argent, si vous n’en êtes pas capable : eh bien ! en avant ! continuez !

Quomodo obcoepistis : bibite, pergraecamini,

Comme vous avez commencé : buvez, vivez comme des grecs

Este, ecfercite vos, saginam caedite.     

Bouffez, saoulez-vous, tuez ce qui est gras.               

 

TRANION





Tace, atque rus abi : ego ire in Piraeum volo,

Tais-toi ! Rentre dans ta campagne ! Je veux aller au Pirée

In vesperum parare piscatum mihi.

Acheter du poisson pour ce soir.

Ervom tibi aliquis cras faxo ad villam adferat.

Quelqu’un demain t’apportera du fourrage.

Quid est? quid tu me nunc obtuere, furcifer?

Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi me regardes-tu ainsi, maraud ?

 

GRUMION

Pol, tibi istuc credo nomen actutum fore.    

Par Pollux ! Je crois que ce sera bientôt le nom que tu porteras.

 

TRANION

Dum interea sic sit, istuc actutum sino.

Pourvu que je jouisse maintenant, ce bientôt m’est égal.

 

GRUMION

Ita est : sed unum hoc scito, nimio celerius

Qu’il en soit ainsi : mais sache seulement ceci

Veniet quod molestum’st,  quam id quod cupide petas.

Les ennuis arrivent souvent plus vite que ce nous désirons ardemment..

 

TRANION

Molestus ne sis : nunc jam i rus, teque amove.

Tu m’ennuies. Retourne aux champs et laisse-moi respirer.

Ne tu erres, hercle,  praeterhac mihi non facies moram.

Crois-moi, par Hercule, que je me retiens encore un instant.

 

GRUMION
(enfin seul)

Satin’ abiit, neque quod dixi flocci existumat !

Il est parti, sans tenir compte de ce que j’ai dit !

Pro Di inmortaleis, obsecro vostram fidem ;

Par les Dieux Immortels, je demande votre aide ;

Facite huc ut redeat noster quamprimum senex,

Faîtes donc que notre vieux maître,

Triennium qui jam hinc abest, priusquam omnia

Après trois longues années, revienne bientôt

Periere, et aedis, et ager : qui nisi huc redit,       

Terres et maisons : que tout cela  ne soit pas encore dévoré   



Paucorum mensium sunt relictae reliquiae.

S’il ne revient pas dans les mois à venir,  il n’en restera que des reliques

Nunc rus abibo : nam eccum herilem filium

Maintenant je rentre à la ferme : voici le fils de mon maître

Video  corruptum heic ex adulescente optumo.

Que je vois aujourd’hui corrompu, lui, autrefois, si droit.

 

ACTE I
Scène 2

PHILOLACHES
(Fils du maître Theuropide & amant de Philématie)

 

 

Recordatus multum et diu cogitavi

J’ai beaucoup et longtemps réfléchi

Argumentaque in pectus multa institui

J’ai pris le temps du raisonnement

Ego, atque in meo corde, si est quod mihi cor,

Moi, j’ai questionné mon cœur, si tant est que j’en possède un,

Eam rem volutavi et diu disputavi,

J’ai examiné et j’ai cherché

Hominem quojus rei, quando gnatus esset,

L’homme qui vient de naître, à quoi puis-je le comparer ?

Similem esse arbitrarer simulacrumque habere.

Il ressemble en fait à un bâtiment neuf.

Id reperi jam exemplum.  

J’ai trouvé cette comparaison intéressante ;

Novarum aedium esse arbitror similem ego hominem,

J’aime cette similitude entre le bâtiment et l’homme,

Quando hic gnatus est : ei rei argumenta dicam,

Quand celui-ci vient de naître : vous serez persuadé bientôt de ce que je dis,

Aque hoc haud videtur veri simile vobis :

Et je tiens à vous démontrer ce que j’avance :

At ego id faciam esse ita ut credatis.

Une fois que je vous aurez entendu, vous me croirez.

Profecto ita esse, ut praedico, vera vincam.

Vous serez d’accord avec moi

Atque hoc vosmetipsi, scio,

Vous aussi, j’en suis certain

Proinde uti nunc ego esse autumo, quando

Serez persuadé de la justesse de ma pensée. Quand



Dicta audietis mea, haud aliter id dicetis.

Vous entendrez mes paroles, pas moins vous raconterez.

Auscultate, argumenta dum dico ad hanc rem :

Ecoutez, les arguments que j’expose dans cette affaire;

Simul gnarureis vos volo esse hanc rem mecum.     

Que vous voyiez les choses telles que je les voie.

Aedeis quom extemplo sunt paratae, expolitae,

Le bâtiment est enfin prêt, habitable,                        

Factae probe, examussim,

Bien fait selon les règles de l’art,

Laudant fabrum, atque aedeis probant.

On approuve l’ouvrage et on le couvre de louange.

Inde exemplum expetunt sibi quisque simile,

Si bien que tous veulent en avoir un similaire,

Suo usque sumtu : operae ne parcunt suae.

Quel qu’en soit le prix : rien n’est épargné.

Atque ubi illo immigrat nequam homo, indiligensque,                      

Ensuite qu’arrive un homme sans morale, négligent

Cum pigra familia, immundus, instrenuus,

Avec des esclaves à son image, impurs, sans âme

Heic jam aedibus vitium additur,

A quoi s’ajoutent la négligence et la saleté,

Bonae quom curantur male.

Le bâtiment se détériore de si peu d’entretien.

Atque illud saepe fit, tempestas venit,

Et d’ailleurs, ce qui est souvent le cas, une tempête survient,

Confringit tegulas imbricesque : ibi

Cassant les tuiles de la toiture

Dominus indiligens reddere alias nevolt.

Le maître négligent  n’en remet pas d’autres.

Venit imber, lavit parietes, perpluunt,

La pluie tombe, lave les murs,

Tigna, putrefacit, aer operam fabri.

Les poutres  se putréfient, l’air les pourrit.

Nequior factus jam est usus aedium ;

Il en est fini des beaux travaux de l’architecte

Atque haud est fabri culpa ; sed magna pars

Ce n’est pas la faute de l’architecte ; mais une grande partie

Moram hanc induxerunt, si quid numo sarciri potest,    

Des gens reportent à plus tard, des travaux qui ne coûteraient pas si cher au départ

Usque mantant, neque id faciunt, donicum

Ils attendent et ne font rien

Parietes ruunt: aedificantur aedeis totae denuo.

Les murs sont en ruines : il faut détruire l’édifice et tout rebâtir.

Haec argumenta ego aedificiis dixi : nunc etiam volo

Voici mon argumentation sur les édifices : maintenant je souhaite

Dicere, ut homines aedium esse simileis arbitremini,

Montrer les similitudes entre les gens de sa maison et le bâtiment,

Primumdum, parenteis fabri liberum sunt,     

Premièrement, les parents fabriquent en quelque sorte les enfants,

Et fundamentum, substruunt, liberorum,

Les fondations, la  base,  de leurs enfants,

Extollunt, parant sedulo in firmitatem,

Ils accordent une attention particulière à la solidité de celle-ci,

Ut et in usum boni, et in speciem populo

Et afin qu’ils aient une réelle utilité, et une belle apparence

Sint ; sibique aut materiae non parcunt,

Tous les matériaux sont choisis avec soin,

Nec sumtus sibi sumtui esse ducunt ;         

Aucune dépense n’est jugée extravagante

Expoliunt, docent literas, iura, leges,

Pour les perfectionner, enseigner les lettres, les droits, les lois,

Sumtu suo et labore nituntur, ut

Tous les frais, tout le travail, pour s’efforcer

Alii sibi esse illorum simileis expetant.

Que les autres en souhaitent de semblables.

Ad legionem quom itant, adminiculum eis danunt

Et puis, quand ils partent à la légion, ils se font accompagner

Tum jam aliquem congnatum suum.                               

Par quelqu’un de la famille.

Eatenus abeunt a fabris.

A partir de maintenant l’ouvrier n’est plus maître de son ouvrage.

Unum ubi emeritum ‘st stipendium, igitur tum

Arrive la première campagne militaire, alors

Specimen cernitur, quo eveniat aedificatio.

On juge le spécimen et ce que l’édifice deviendra.

Nam ego ad illud frugi usque et probus fui,

Moi jusqu’à présent, j’étais un honnête homme,

In fabrorum potestate dum fui.

Tant que je restai dans les mains de l’ouvrier.

Posteaquam immigravi in ingenium in meum,          

Plus tard, quand je fus livré à moi-même

Perdidi operam fabrorum inlico oppido.

J’ai perdu ce qu’avait construit l’architecte, immédiatement

Venit ingnavia, ea mihi tempestas fuit,

Je me suis glissé dans la facilité, la tempête sur ma tête,

Ea mihi adventu suo grandinem imbremque adtulit ;

Et a apporté avec elle la grêle ;

Haec verecundiam mihi et virtutis modum

Ainsi, se sont détruits et ma vertu et mes principes

Deturbavit,  texit detexique a me inlico ;                      

J’étais à découvert immédiatement ;

Postilla obtegere eam neglegens fui :

Plus tard, j’ai été négligeant :

Continuo pro imbre amor advenit in cor meum.

L’amour, soudainement, est tombé sur mon cœur comme la pluie sur mon corps.

Is usque in pectus permanavit, permadefecit

Il m’a recouvert la poitrine et m’a pénétré profondément

Cor meum : nunc simul res, fides,  virtus,

Jusqu’au cœur ; maintenant ma raison, ma foi et ma vertu,

Decusque deseruerunt : ego sum in usu

M’ont déserté : je ne suis plus bon à rien

Factus nimio nequior :  atque edepol, ita,

Bien pire encore : pour cet édifice,

Haec tigna humide putent: non videor mihi

Ces poutres humides sont si pourries, que je ne suis plus

Sarcire posse aedeis meas, quin totae

En mesure de réparer la maison dans sa totalité

Perpetuae ruant, quin cum fundamento

L’humidité pénétrant, jusque dans ses fondations

Perierint, nec quisquam esse auxilio queat.

Et périssant, sans que quiconque puisse le sauver.

Cor dolet, quom scio ut nunc sum, atque ut fui :

Mon cœur est douloureux, quand je vois ce que maintenant je suis devenu, et ce que je fus :

Quo neque industrior de iuventute erat             

Lorsque parmi toute cette jeunesse            

Arte gymnastica, disco, hastis, pila,

Dans l’art de la gymnastique, du disque, de la lance, du javelot,

Cursu, armis, equo : victitabam volupe :

De la course, du maniement des armes, de l’équitation :

Parsimonia et duritia discipulinae aliis eram,

Je servais d’exemple pour que les autres endurent ces dures disciplines et la fatigue,

Optumi quique expetebant a me doctrinam sibi.   

Les leaders cherchaient à suivre ma doctrine.      

Nunc, postquam nihili sum, id vero meopte ingenio reperi.

Maintenant, je suis plus rien, et c’est moi qui en suis responsable.

ACTE I

Scène 3

 PHILOLACHES

SCAPHA  (« Ancilla », vieille courtisane au service de Philématie)

PHILEMATIUM – PHILEMATIE (Courtisane affranchie par Philolachès et amante de Philématie)

PHILEMATIE

Jampridem, ecastor, frigida non lavi magis lubenter,

Il y a bien longtemps, par Castor, que je n’ai eu autant de plaisir de me laver à l’eau froide,

Nec quom me melius, mea Scapha, rear esse defoecatam.

 Ni ne m’être, ma chère Scapa, aussi bien lavée.

SCAPHA

 Eventus rebus omnibus, velut horno messis magna

C’est le résultat de toutes choses, comme la moisson de cette année

Fuit.

Fut belle.

PHILEMATIE

Quid ea messis adtinet ad meam lavationem ? 

Quel est le rapport entre la moisson et mon bain ?

SCAPHA

Nihilo plus,  quam lavatio tua ad messim.

Rien de plus que ton bain avec la moisson.              

PHILOLACHES

(Elle voit Philématie – à part)

O Venus venusta !

Ô belle Vénus,

Haec illa est tempestas mea, mihi quae modestiam omnem

 Voici ma tempête, qui a modestement mis à nu

 Detexit, tectus qua fui, quam Amor et Cupido

 Ma couverture ; que l’Amour et Cupidon

In pectus perpluit meum, neque jam umquam optegere possum.

En mon sein, ruissellent, que déjà maintenant je ne puis plus me protéger.

Madent jam in corde parietes : periere hae oppido aedeis.             

Les murs déjà dans le cœur sont détrempés : l’édifice de la maison est en ruine.

 

PHILEMATIE

Contempla, amabo, mea Scapha, satin’ haec me vestis deceat ?

 Contemple, je t’en prie, ma chère Scapha, cette robe me met-elle en valeur ?

 Volo me placere Philolachi, meo ocello, meo patrono.

 Je veux plaire à Philolachès, ma prunelle de mes yeux, mon patron.

 

SCAPHA

Quin tu te exornas moribus lepidis, quom lepida tota es?

 Pourquoi se parer de si beaux ornements, plutôt que d’être soi-même?

 Non vestem amatores mulieris amant, sed vestis fartum.

 Les amants aiment moins le vêtement, que ce qui le remplit.

PHILOLACHES
(à part)

Ita me di ament, lepida est Scapha !  sapit scelesta multum.   

 Par les dieux qui me protègent ! Quelle Scapha ! La coquine a bien du bons sens.

 Ut lepide res omneis tenet, sententiasque amantum !

 Elle connaît toutes les manières et les opinions des amants !

 

PHILEMATIE

Quid nunc?

 Que faire maintenant ?

 

SCAPHA

Quid est?

Qu’est-ce ?

 PHILEMATIE

Quin me adspice et contempla, ut haec me decet.

Regarde et contemple, comme elle me va bien !

 

SCAPHA

Virtute formae id evenit, te ut deceat quidquid habeas.

 Avec de si belles formes, tout te va bien.

 

PHILOLACHES
(Toujours à part)

Ergo hoc ob verbum te, Scapha, donabo ego perfecto hodie aliquî :

 Pour ces bons mots, Scapha, je te ferai don d’un cadeau aujourd’hui :

 Neque patiar te istanc gratiis laudasse, quae placet mihi.  

 Je ne peux pas laisser sans récompense cet éloge à ma belle, qui me plaît.                 

   

PHILEMATIE

Nolo ego te adsentari mihi.

Je ne veux pas que tu me flattes.

 

SCAPHA

Nimis tu quidem stulta es mulier.

 Tu es bien bête !

 Eho mavis vituperari falso, quam vero extolli ?

 Préfères-tu des mensonges, plutôt que des vérités ?

 Equidem, pol, vel falso tamen laudari multo malo,

 En effet, par Pollux, je préfère encore à tort être louée,

 Quam vero culpari, aut alios meam speciem inridere.

 Qu’être justement critiquée,  et que l’on se moque de mon apparence.   

                     

PHILEMATIE

Ego verum amo, verum volo dici mihi, mendacem odi. 

 J’aime la vérité, je veux que la vérité me soit dite, j’ai le mensonge en horreur.

 

 SCAPHA

Ita tu me ames, ita Philolaches tuus te amet, ut venusta es.

 De cette façon, par l’amitié que tu me portes, par l’amour que Philolachès te porte, tu es charmante.

 

 PHILOLACHES

Quid ais, scelesta? Quomodo adjurasti ? Ita ego istam amarem !

 Que dis-tu, méchante ? Qu’as-tu dis ? Par amour pour elle !

 Quid istaec me, id cur non additum ‘st? infecta dona facio.

 Et son amour pour moi, pourquoi vous ne l’as-tu pas ajouté? Je reprends mes cadeaux.

 Periisti ! Quod promiseram, tibi donum, perdidisti.                      

 Perdus ! Ce que je t’avais promis comme cadeaux, tu viens de les perdre.

 

 SCAPHA

Equidem, pol, miror tam catam, tam doctam te, et bene eductam,

En effet, par Pollux, je suis surprise, toi avec autant d’intelligence, et bien éduquée,

Non stultam, stulte facere. 

Qui n’es pas sotte, te conduises comme une sotte.

 

PHILEMATIE

Quin mone, quaeso, si quid erro.

 En outre, dis-moi, je te prie, pourquoi suis-je dans l’erreur.

 

SCAPHA

Tu, ecastor, erras, quae quidem illum exspectes unum, atque illi

 Toi, par ma foi, tu as tort, de ne penser exclusivement qu’à lui, de n’attendre que lui

Morem praecipue sic geras, atque alios asperneris.

Et de négliger les autres, jusqu’à les rejeter.

Matronae, non meretricium ‘st unum inservire amantem.              

Beaucoup de femmes, qui ne se sont pas des courtisanes,  ne sont pas au service d’un seul amant.

 

PHILOLACHES

Pro Juppiter ! Nam quod malum versatur meae domi illud?

Par Jupiter !  Le mal est au cœur de la maison ?

Di deaeque me omnes pessumis exemplis interficiant,

Que les dieux et les déesses, me foudroient,

Nisi ego illam anum interfecero siti fameque atque algu.

Si je ne lui fais pas son compte  à la vieille grue par la soif, la faim ou le froid.

 

PHILEMATIE

 Nolo ego mihi male te, Scapha, praecipere. 

Ne me montre pas de mauvais commandements, Scapha.

 

SCAPHA

Stulta es plane, quae

 Tu es complètement stupide,

Illum tibi aeternum putes fore amicum et benevolentem.  

 De penser qu’il restera pour toujours ton ami bienveillant.  

 Moneo ego te : te deseret ille aetate et satietate.
Je te préviens :  il t’abandonnera avec le temps et l’abondance.

PHILEMATIE

Non spero.
J’espère que non.

SCAPHA

Insperata adcidunt magis saepe quam quae speres.
L’inattendu se produit plus souvent que ce que l’on attendait.

Postremo, si dictis nequis perduci, ut vera haec credas,
Enfin, si mes mots ne te persuadent pas, pour voir la vérité,

Mea dicta ex factis gnosce : rem vides, quae sim, et quae fui ante.
Mes mots ne te renseignent en rien : regarde les choses, comme je suis et comme je fus auparavant.

Nihilo ego quam nunc tu, amata sum, atque uni modo gessi morem,
Je n’étais pas différente de toi maintenant, j’étais aimée, par un seul amant,

Qui, pol, me, ubi aetate hoc caput colorem commutavit,
Lui, par Pollux, dès que sa couleur de cheveux changea,

Reliquit, deseruitque me : tibi idem futurum crede.
Me laissa tomber : je crois que la même chose va t’arriver.

PHILOLACHES

Vix comprimor, quin involem illi in oculos stimulatrici.
Je peine à me retenir ! Mais mes ongles aimeraient arracher les yeux de ce phénomène.

PHILEMATIE

Solam illi me soli censeo esse oportere obsequentem.
C’est à lui seul, que je suis sensée obéir.

Solam ille me soli sibi suo liberavit.
Seulement lui m’a affranchie.

PHILOLACHES

Pro di immortaleis, mulierem lepidam, et pudico ingenio !
Par les dieux immortels, la modeste femme, ce chaste génie !

Bene, hercle,  factum, et gaudeo mihi nihil esse hujus causa.
Je suis heureux, par Hercule,  et je me réjouis avoir tout donné pour une si belle cause.

 

SCAPHA

 Inscita, ecastor, tu quidem es.
Par Castor, tu n’y es vraiment pas.

PHILEMATIE

Quapropter ?
Pourquoi?         

SCAPHA

Quae istuc cures,
Parce que ta seule inquiétude,

Ut te ille amet.
C’est qu’il t’aime.

PHILEMATIE

Cur, obsecro,  non curem?
Pourquoi, je t’en prie,  ne pas m’en inquiéter ?

SCAPHA

Libera es jam.
Tu es libre désormais.

Tu jam quod quaerebas habes ; ille, te nisi amabit ultro,
As-tu ce que tu voulais ; lui, n’aime que lui-même,

Id pro capite tuo quod dedit, perdiderit tantum argenti.
Et sur ta tête ce qu’il a payé, est autant d’argent perdu.

PHILOLACHES

Perii, hercle, ni ego illam pessumis exemplis enicasso.
Je suis fait, par Hercule, si je ne l’a fait pas périr dans d’atroces souffrances.

Illa hanc corrumpit mulierem malesuada  vitilena.
Elle me la corrompt, fieffée maquerelle.

PHILEMATIE

Numquam ego illi possum gratiam referre, ut meritu’st de me.
Je ne pourrai jamais le remercier, de tout ce qu’il m’a donnée.

Scapha, id tu mihi ne suadeas, ut illum minoris pendam.
Scapha, tu ne me persuaderas pas, de moins tenir à lui.

SCAPHA

At hoc unum facito cogites, si illum inservibis solum,
Mais réfléchis bien, tu ne vis seulement que pour lui

Dum tibi nunc haec aetatula’st, in senecta male querere.
Tandis que tu es dans ta tendre jeunesse, viendront les désillusions de la vieillesse.

PHILOLACHES

In anginam ego nunc me velim verti, ut veneficae illi
Je voudrais maintenant me transformer en angine de poitrine, afin de l’étouffer,

Fauceis prehendam, atque enicem scelestam stimulatricem.
La prendre par le cou, jusqu’à l’étouffement de cette scélérate.

PHILEMATIE

Eundem animum oportet nunc mihi esse gratum, ut inpetravi,
Je désire maintenant lui conserver ma gratitude, qu’il a acquise,

Atque olim, priusquam id extudi, quom illi subblandiebar.
Comme dans le passé, lorsque je plaidais avec force, afin de l’adoucir.

PHILOLACHES

Di me faciant quod volunt, ni ob istam orationem
Que les dieux fassent de moi ce qu’ils veulent, si je pouvais pour ce discours

Te liberasso denuo, et nisi Scapham enicasso.
T’affranchir à nouveau, et étrangler Scapha.

SCAPHA

Si tibi sat abceptum ‘st, fore, victum tibi sempiternum,
S’il était certain que tu aies assez de victuailles éternellement,

Atque illum amatorem tibi proprium futurum in vita,
Et que tu doives posséder ton amant pour toute ta vie future, 

Soli gerundum censeo morem, et capiundos crineis.
J’entends alors que tu sois à lui jusqu’à la mort et que tu te fasses pousser les cheveux.

PHILEMATIE

Ut fama est homini, exin solet pecuniam invenire.
Si la réputation d’un homme est bonne, il trouvera facilement de l’argent.

 Ego si bonam famam mihi servasso, sat ero dives.
Si j’ai conservé ma réputation, alors je serai suffisamment riche.

PHILOLACHES

 Siquidem, hercle,  vendundu ’st, pater  vaenibit multo potius,
Je le jure, par Hercule, je vendrais mon père, je le vendrais le plus tôt possible,

 Quam te, me vivo, umquam sinam egere, aut mendicare.
Que de te laisser, moi vivant,  être dans le besoin ou dans la mendicité.                

SCAPHA

Quid illis futurum ‘st caeteris, qui te amant ?
Que deviendront les autres, ceux qui t’aiment ?

PHILEMATIE

Magis amabunt,
Ils m’aimeront davantage,

Quom  videbunt gratiam referri.
Quand ils verront que je me réfère au bien.

PHILOLACHES

Utinam meus nunc mortuus pater ad me nuncietur !
Je voudrais seulement que  dès, maintenant, on m’annonce la mort de mon père !

 Ut ego exhaeredem meis bonis me faciam, atque haec sit haeres.
Pour que je me déshérite, afin qu’elle devienne l’unique bénéficiaire.

SCAPHA

Jam ista quidem absumta res erit : diesque nocteisque estur,
Les ressources seront vite épuisées : nuit et jour, on mange

Bibitur, neque quisquam parsimoniam adhibet : sagina plane ‘st.
On boit, personne ne pense dépenser avec parcimonie : c’est de l’engraissement.

PHILOLACHES

In te, hercle, certum ’st, principium, ut sim parcus, experiri.
Ma foi, par Hercule, il est certain, que la première tu seras à expérimenter notre économie.

Nam neque edes quidquam, neque bibes apud me hisce diebus.
Ne plus rien manger,  ni boire chez moi pendant dix jours.

PHILEMATIE

Si quid tu in illum bene voles loqui, id loqui licebit :
Si tu souhaites parler de lui en bien, je t’autorise à parler:

Nec recte si illi dixeris, jam, ecastor, vapulabis.
Si tel n’est pas le cas, par Castor, tu seras battue.                

PHILOLACHES

Edepol, si summo Jovi vovi argento sacruficassem,
Par Pollux, si j’avais sacrifié l’argent au grand Jupiter,

Pro illius capite quod dedi, numquam aeque id bene conlocassem.
Celui que j’ai mis sur sa tête, que je lui ai donnée, il aurait été moins bien utilisé.

Ut videas eam medullitus me amare ! Oh ! Probus homo sum :
Vous la voyez comme elle m’aime ! Oh ! Je suis un homme heureux :

Quae pro me causam diceret, patronum liberavi.
C’est la raison pour laquelle je dis qu’elle affranchit son maître.

SCAPHA

Video te nihili pendere prae Philolache omneis homines.
Je vois qu’à part Philolachès aucun autre homme ne compte.

Nunc, ne ejus causa vapulem, tibi potius adsentabor,
Et maintenant, de peur d’être battue, je serai d’accord sur tout,

Si abceptum sat habes, tibi fore illum amicum sempiternum.
Si tu as la certitude qu’il sera ton ami pour toujours.

MOLIERE & SON OMBRE (Jacques RICHEPIN) : L’HEURE DU BILAN

Jacques RICHEPIN
20 mars 1880 – 2 septembre 1946

 

 

MOLIERE &
son ombre

 Molière et son Ombre Jean Richepin Pièce en un acte ArtgitatoPièce en un acte




1
ère au Théâtre de la Renaissance, le 9 février 1922

A l’occasion du tricentenaire de la mort de Molière
Mise en scène Cora Laparcerie-Richepin




L’Heure du bilan
 Maison de Molière. Nous sommes le 12 février 1673. C’est l’heure du bilan, à cinq jours de sa mort. L’homme est là, immense ; mais la maladie s’immisce dans ce corps et montre son visage. Déjà. La vie paraît-il défile dans les derniers instants.  Jacques Richepin s’y colle et convoque tous ces personnages devenus de véritables  monstres tutélaires incontournables. Molière, cinquante ans, à peine, évoque ses créations, ses manques, ses plaisirs, expliquent ses choix et le sens de son œuvre.



AU VOLEUR ! A L’ASSASSIN ! AU MEURTRIER !

Jacques Richepin, à travers 10 scènes, nous apporte sur la scène une grande partie de ses créatures ou de ses contemporains comme l’acteur Scaramouche. Les fantômes qui défilent devant lui et qui lui font la réplique : Monsieur Jourdain, le vaniteux et capricieux du Bourgeois gentilhomme, Trissotin, le faux savant pédant des Femmes savantes, Vadius, l’autre pédant ami et rival de Trissotin, Diafoirus et son fils, le médecin pédant et son fils que l’on veut marier à Angélique dans Le Malade imaginaire, Arnolphe, ce bourgeois qui garde Agnès ignorante afin de l’épouser dans l’Ecole des femmes, Sganarelle, bourgeois de Paris et cocu imaginaire, George Dandin le paysan ennoblit en George de la Dandinière, Scaramouche, Madame Pernelle, la mère d’Orgon qui, hypnotisée par Tartuffe, le  trouve formidable et évidemment très respectable, Tartuffe lui-même. Et ceux qui ne se déplacent pas, sont évoqués par l’Ombre de Molière : Harpagon, qui cherche encore et encore sa malheureuse cassette dans l’Avare, Au voleur ! Au voleur ! A l’assassin ! Au meurtrier !, Don Juan et Le Commandeur, Henriette, naturelle et enjouée, amoureuse de Clitandre dans les Femmes savantes, Angélique, l’épouse rebelle de George Dandin, Mariane, aimée d’Harpagon, elle qui préfère le fils  Cléante, Élmire, la discrète et intelligente femme du naïf Orgon dans Tartuffe…



LES PERSONNAGES CONVOQUES

Richepin amène au-devant de la scène d’abord les personnages négatifs, immoraux, pédants et fourbes, le plus souvent des hommes, pour nous apporter enfin les personnages plus positifs, entreprenants et intelligents, généralement des femmes. Celle qui lui fait la réplique pour son introspection est une autre femme, une Ombre, toujours présente, évidemment discrète, rapporteur objectif des actes de l’auteur.

La pièce débute par une Epitre dédicatoire, lettre lue par un orateur devant le rideau, au Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts de l’époque, Léon Bérard, l’homme qui rendit obligatoire l’étude du latin dès la sixième, qui répondit même à Edouard Herriot en latin dans l’hémicycle de la Chambre, pourfendeur aussi de l’esperanto. C’est pour cela que Jacques Richepin le titille dans cette Epitre : « On sait que l’éclat de votre mérite n’est point renfermé dans cette direction experte de notre docte Université, et dans cette Défense et Illustration de la langue française, fille du grec et du latin, à quoi vous vous employez avec tant de constante réussite… »

IL COMPTE SUR SON MOIS LE MOUCHEUR DE CHANDELLE



La première scène met en opposition Molière et La Grange. C’est la question de l’argent qui est au coeur, c’est le nerf de la guerre. « Comme on voit aujourd’hui la recette a baissé ! » Pour La Grange, « un grand poète comme vous, un grand esprit doit mépriser la foule ignare », foule que Molière trouve, lui, « souveraine ». L’art doit-il être au service du peuple ou de la création pure ? L’argent est un moyen, non une fin, « hélas ! l’argent, d’abord l’argent. »  Courir après le temps et peu souvent le temps de la réflexion : « Trente ans…depuis trente ans je cours après la chance ! Rêver une œuvre haute, une œuvre de beauté, travailler pour l’honneur, pour la postérité, je n’ai pas pu…Ce sont des plaisirs de gens riches ! Au jeu, Molière, au jeu ! » Une troupe, ce sont d’abord des responsabilités, des obligations qui ne sont pas seulement liées à la création et à l’inventivité, des obligations bassement matérielles, mais incontournables, il faut faire vivre tout ce monde : « des gens vivent de vous, obscurs, humbles, fidèles…Il compte sur son mois, le moucheur de chandelle ! Au travail ! Le roi dans huit jours veut un ballet. Pour le public, c’est une farce qui lui plaît. Au travail ! Les loyers sont en retard : le peintre veut son argent : il faut des cordes pour le cintre ! Ainsi poussé, traqué, torturé, tiraillé, voilà pendant trente ans comment j’ai travaillé ! » L’urgence est dans sa création. Fait partie de l’oeuvre. L’urgence, ce temps qui nous manque et qui apporte parmi les plus belles des créations de la littérature mondiale. Peut-être aussi cgrâce à cette urgence qui donne ce rythme puissant et rapide, cette vie intemporelle aux personnages.

A L’ASSAUT DES MECHANTS ET DES COQUINS

L’Ombre est ce personnage qui  donne ensuite la réplique à notre écrivain. Nous ne sommes plus dans les questions pécuniaires, mais sur la carte des partenaires. Qui sont les amis et les ennemis ? Mentir ou dire vrai ? Qui sont les victimes ? « Je crois avoir choisi justement mes victimes ; je n’ai cherché querelle et n’ai donné l’assaut qu’aux méchants, qu’aux coquins, qu’aux fourbes et aux sots…Oui, c’est un cauchemar parfois qui me poursuit ; j’entends des cris, j’entends des rires dans la nuit, des grincements de dents, des plaintes, des reproches… »

L’AVEUGLEMENT DE LA NATURE HUMAINE

Vient le temps des confrontations à partir de la scène quatre et c’est Monsieur Jourdain qui ouvre le bal. Ces personnages liés à la plume peuvent enfin avoir la réplique et demander des explications. Un Jourdain avec des œillères, et comme dirait l’Ombre : « Tel est l’aveuglement de la nature humaine ! ». Jourdain ne comprend pas ce qu’on lui reproche. La vanité n’a pas changé de rive : « Je danse à ravir ! …Je suis sublime quand je chante…et très fort, oui, très fort à l’escrime ! J’ai de l’esprit et je m’habille galamment ! Je suis un grand seigneur…un héros…un amant. » Jourdain poursuit sa nature un peu plus dans le ridicule qui depuis bien longtemps ne tue plus.




LES FINS DE MOIS DIFFICILES

Au seul nom de paiement, voici Harpagon qui déboule et occupe la quatrième scène. Toujours surexcité et obsédé par la perte de la trop fameuse cassette. « Tu dois connaître le voleur ! Valère…Mariane ou l’infâme Frosine ? Maître Jacque… ? Il boit mon argent dans ma cuisse ! » et que ces problèmes d’argent, Molière, lui aussi, ne les connaît-il pas ? « Tu te souviens des fins de mois où pour ta paye il te manquait quelques pistoles. » Molière aurait bien fait d’être plus économe, sous-entend-il. Mais l’Ombre vient à son secours : « Molière, avoir souffert par l’argent ! Tu verras que l’on n’en rira pas…Molière, on te plaindra. »

LUI, IL A TOUT APPRIS

Scène V. Arrivent, tels des chiens sur un os, Trissotin et Vadius qui veulent en découdre, « Ah ! Puissions-nous l’étrangler ! » Molière ne sait pas écrire, « il écrit comme il parle… », vulgairement. L’académisme ne peut supporter les écarts de langage. L’Ombre qui règle le jeu. Molière connaît la vraie vie, simplement : «  ce qui vous gêne en lui, c’est qu’il ait osé vivre. Car ce n’est qu’en vivant, lui, qu’il a tout appris. Il a cueilli la joie à la bouche qui rit et surpris la douleur dans les yeux pleins de larmes. La vie avec ses deuils, ses plaisirs, ses alarmes, elle est dans les héros faits de chair et de sang. Il écrit ce qu’il voit ; il écrit ce qu’il sent ; et c’est cela, malgré vos rages dérisoires, qui fera vos remords et qui fera sa gloire. »

PAR LES MOTS, AIDER LES GENS A VIVRE

Il ne manquait que les médecins que Molière a souvent bien traités. Et c’est une vision cauchemardesque pour Molière de voir débouler et Diafoirus et son fils, toujours à l’affût de la moindre saignée et du plus satanique lavement. Si Molière vend des illusions, celles-ci, contrairement à leurs médecines, « aident les gens à vivre » sans les précipiter vers l’au-delà. A Diafoirus, l’Ombre réplique : « Ce que vous leur vendez n’a pas le même prix, puisque lui fait mourir et que toi tu guéris ! »

TAIS-TOI, MOLIERE !

Scène VII, la scène des « cocus » qui demandent si Molière, à leur encontre, n’a pas de remords. L’Ombre dans cette affaire demande à Molière de la retenue : «Tu ne fus sûr de rien…Garde-toi d’en parler !…Tais-toi Molière !… Tais-toi, Molière ! » Mais l’amour est un domaine bien particulier où « quand on aime, on supporte tout, sauf l’abandon. »

JE FUS TON PREMIER MAÎTRE EN COMEDIE

La jeunesse et la formation de Molière constitue le cœur de la scène suivante avec son maître Scaramouche et tout ce qu’il lui doit : « c’est moi qui fus ton premier maître en comédie, qui t’appris comment, nez au vent, mine hardie, on marche, on saute, on danse, on couche, on s’assied, on fait le matamore, on fait le grimacier…Plus d’un tour de bâton que tu pris dans mon sac. » Tout le secret des mouvements, de la dynamique propre à la Commedia dell’arte.

DIEU SEUL RECONNAÎT LES SIENS

Madame Pernelle court derrière le fieffé Tartuffe, le faquin et l’imposteur dès l’entrée de la neuvième scène. L’une séduite et l’autre séducteur. L’un et l’autre n’ont rien à être sauvé : « Tout m’indigne en vous deux, et tout me scandalise, votre vertu bourgeoise…et sa vertu d’église.» Car pire que le jugement des hommes, il y a le jugement de Dieu : (L’Ombre) « Pour les croyants, les vrais, l’Eglise ce n’est rien, et c’est Dieu seul, là-haut, qui reconnaît les siens ! »

APAISER ET CONSOLER MOLIERE

Dans cette scène et après avoir déroulé l’ensemble des tares de sa société comme autant de niveaux dignes de la Divine Comédie, Molière et son Ombre crient : « Assez ! Assez de cet horrible cauchemar ! » Assez de ces laideurs et de ces monstres humains. « Non ! Plus ces yeux mauvais… ces visages hideux…Mon Ombre, puisqu’enfin nous voici seuls tous deux, toi qui m’as vu souffrir, qui me plains et qui m’aimes, ne trouveras-tu rien en cette heure suprême, parmi tout ce passé contre moi rassemblé pour apaiser Molière…et pour le consoler… ! » Viendrons les Henriette, Angélique, Mariane, Elise, Dorine, Toinette ou Elmire.

Le « bonheur s’achève » avec la dernière et dixième scène. De retour avec le La Grange de la première scène. Des sanglots et des rêves.

Jacky Lavauzelle

Texte : LA PETITE ILLUSTRATION n°84 du 11 février 1922
Théâtre – Nouvelle Série – N°61
Spectacle monté à l’occasion du tricentenaire de Molière
Molière était joué par Georges Colin lors de la première & l’Ombre par Cora Laparcerie
Mise en scène par Mme Cora Laparcerie-Richepin

 

 

 

 

 

MAURICE ROSTAND LA MORT DE MOLIERE – LE FEU DE LA TERRE

MAURICE ROSTAND
26 mai 1891- 21 février 1968

 

 

 La Mort de Molière

Théâtre Sarah-Bernhardt
Ecrit à l’occasion du tricentenaire de Molière
Poème Dramatique
En un acte




Molière d'après Nicolas_Mignard (1658) artgitato La Mort de Molière Maurice RostandLE FEU DE LA TERRE
de Maurice Rostand




Nous sommes avec Molière dans son théâtre, au Palais Royal, « vide après le spectacle. On a enlevé le décor. Le moucheur de chandelles éteint les bougies qui demeurent allumées. Molière, entouré d’Armande et de Baron, est assis dans un grand fauteuil. Les toiles un peu partout, les ouvriers qui circulent autour elle-même, tout est gris ! »

Mitterrand ne disait-il pas que la couleur qui correspondait le mieux à la France était le gris, comme Molière est de ces auteurs qui représente le plus la France. Mais qui toujours la dépasse pour plonger dans les racines et les frondaisons de notre humanité.



Molière est là, après le spectacle, le rideau tiré ; Molière est là, affaibli, « se serrant dans son grand manteau » et pourtant colossal. Il nous donne encore les dernières minutes de sa vie sur cette scène qui représente tout et tant pour lui et beaucoup plus que ça ; ce pour quoi il a tout donné et plus encore.

La mort, qui arrive  à travers ce sang qui sort de sa bouche, enlèvera un corps malade. Mais aussi puissante qu’elle est, elle ne prendra que le corps de souffrance et laissera tout le reste. Ces vers, ces âmes. Ce reste qui grandira. Ce reste qui continuera de grandir pour devenir immortel, comme les dieux de jadis, mieux que les dieux. « Il va mourir. Il meurt » clame le chœur des ouvriers. Et La Douleur de répondre simplement : « il ne mourra jamais ! »



Il ne mourra jamais, et plus encore, il vivra pour toujours. L’ombre de Jacques Richepin a laissé place à La Douleur avec Maurice Rostand. Comme une dernière compagne, une intime. Si proche, au-dedans du corps malade, comme au dehors de cette troupe qui souffre de savoir que Le Maître bientôt s’éteindra. Car, comme le disait Pierre-Auguste Renoir, « la douleur passe, la beauté reste ». Et qu’une telle création ne pouvait s’imaginer sans une douleur quotidienne, « la douleur est l’auxiliaire de la création » (Léon Bloy), la douleur celle de l’écriture, celle des fins de mois difficiles, celle de l’urgence, celle des cachets misérables et des tours de France incessants, celles des maladies et des morts.
Et cette douleur sera jouée au Théâtre Sarah-Bernhardt par Sarah Bernhardt elle-même, un an avant sa mort, à soixante-dix-sept ans. Elle donnera la réplique à Jacques Grétillat dans le rôle de Molière.

Un autre parallèle avec la pièce de Richepin mis en relief par Gaston Sorbets, dans la Petite Illustration du 11 février 1922 ; Maurice Rostand nous montre aussi « en Molière un esprit généreux, un cœur douloureux. Chacun de ces trois écrivains (avec Emmanuel Denarié) a mis à son insu beaucoup, sinon le meilleur de soi, dans cette pieuse évocation. Et c’est ainsi que M. Maurice Rostand a dégagé surtout de Molière à l’agonie, en même temps que le poète et le noble esprit, l’être charitable, pitoyable aux petits, le sociologue qu’il fut, non pas sans le savoir, mais alors que le mot n’était pas employé. »



La douleur en effet est sans cesse accompagnée par ce rire qui la rend plus supportable. « Oui…j’ai craché du sang, peut-être, mais j’ai ri…Oui, j’ai craché du sang…Mais j’ai su rire jusqu’à la fin. Quelle trouvaille !…Quel martyre ! On disait, chez les Grecs, que le rire était Dieu. » Et le rire se gagne au quotidien, à chaque représentation, à chaque réplique et à chaque mot. Et de ce rire dépend la recette du jour, « mes cinquante ouvriers, qu’auraient-ils fait sans moi ? …J’ai gagné leur journée. », de ce rire dépend la satisfaction et la récompense de tout le travail accompli de création et par la troupe toute entière. Qu’est-ce que la mort par rapport à tout ça ? Qu’est-ce que ce léger dérèglement des sens dans cette féérie de musique et de joie. A Broadway on dit  : « the show must go on ! », Molière, lui, dit : « c’était beau d’être encor nécessaire au moment du tombeau. Ma dernière imprudence est pour eux, je l’espère. Les ouvriers c’était mon public ordinaire ! »



Un public peut-être ordinaire, mais comme le disait Pierre Pérès, le directeur du théâtre des Funambules, dans les Enfants du Paradis : « Oui, mais quel public ! »

Jacky Lavauzelle

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La Mort de Molière de Maurice Rostand

Edmond Sée UN AMI DE JEUNESSE : Une amitié étrangère

Edmond Sée
1875 – 1959




Un Ami de jeunesse




Drame
en un acte
Représenté pour la première fois
A la Comédie-Française

Le 14 décembre 1921

Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Portrait Raphael

UNE AMITIE

ETRANGERE

Dans un Ami de jeunesse, Edmond Sée parle de l’être. Presque dans un sens philosophique. Des questions sur le temps qui passe, la véritable amitié, l’opportunisme, le mensonge et la sincérité, ce qui lie ensemble les êtres, sommes-nous le même à vingt ans et à quarante ans, ou un autre ?, Qu’est-ce qui fait notre identité ? … Rien que ça, mais un peu de tout ça.



 

 

Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Roger Monteaux & de Féraudy 2

LE FEU DE L’AMITIE
Notre auteur lie l’amitié à la notion d’opportunité, voire l’opportunisme, et la pense à travers l’usure du temps. Chez Aristote, la philia participe pleinement à notre perfection et à notre satisfaction, en un mot au bonheur. Nos protagonistes ont ces images de bonheur dans les yeux. C’était si bien avant ! Mais l’amitié est moins liée à la personne qu’à ses activités, aux relations humaines. Nous ne sommes pas amis par nature. La vie commune de nos deux amis est constitutive de leur amitié. Aristote distingue ainsi la philia et l’homonia, relative à la vie commune. La philia qui en est issue ne se conjugue pas,  dans le temps, avec une longue absence. Elle ne peut croître que dans le temps présent. Comme un feu à besoin d’être alimenté. Nos deux amis vivaient dans ce que les grecs appelaient la prôtè philia, l’amitié première, et non dans la téleia philia, l’amitié achevée.

UN AGREABLE PARFUM DE PHILOSOPHIE
Une œuvre de réflexion. Les critiques de l’époque en sont convaincus, déjà. Alphonse Brisson remarque aussi que l’œuvre « exhale un agréable parfum de philosophie. Il ne s’agit point d’intrigue sentimentale, de querelle amoureuse…L’auteur trace deux portraits d’hommes, oppose plaisamment des âmes qui, tout d’abord pareilles, mais façonnées différemment par la vie sont arrivées à l’antagonisme complet. » La portée philosophique de cette pièce est aussi relevée par Paul Ginesty dans Le Petit Parisien : « ainsi en est-il pour Un Ami de jeunesse, dont on aimerait pouvoir parler plus longuement. Cet acte est riche en idées et en mots d’une philosophie bien humaine. »Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Roger Monteaux & de Féraudy



DE L’HUMANITE DANS LA SIMPLICITE
Mais cette œuvre de réflexion n’est pas un bloc insipide et lourd. L’émotion est loin d’être absente. La force de l’œuvre est de nous plonger dans une amitié qui fut sincère. Charles Méré, dans l’Excelsior : «il y a plus d’humanité et de sens dans cette pièce si simple, si vraie, et qui, jamais, ne s’écarte du ton de la vie quotidienne, que dans beaucoup d’œuvres prétentieuses. » Robert Dieudonné, dans l’Œuvre : «rarement les auditeurs eurent l’impression d’entendre un dialogue d’un ton aussi juste, de voir vivre devant eux des personnages aussi humains, d’être touchés aux larmes par des sentiments aussi simples, mais aussi profonds. C’est un miracle de réaliser une situation si ordinaire et d’en tirer une telle émotion. »

LA TAVERNE, RUE SOUFFLOT
Deux êtres, jeunes, étudiants, avec une vie commune fusionnelle, indissociable. Des amis communs, des pensées communes et des projets identiques. Même si l’un faisait du droit et l’autre une licence ès lettres. Rien ne les oppose et la poésie cimente le tout. Des grands désirs et des propos enflammés au fond des tavernes parisiennes, rue Soufflot. Puis, les années passent.

HUMBLES ET DEVOUES
Edmond Sée nous installe confortablement, socialement, dans le bureau d’un sous-secrétaire d’Etat dans un des nombreux ministères de l’époque. C’est Le Blumel, joué lors de la première par Roger Monteaux, qui occupe les lieux. Une santé fragile toutefois. On ne peut pas tout avoir. Conscient d’une responsabilité importante, même si elle reste critiquée : « Enfin, par bonheur, nous sommes là, nous autres, humbles et dévoués sous-secrétaires d’Etat. Parce qu’on a beau médire de nous à chaque occasion et même contester souvent notre utilité… » Le Blumel est dans l’amour de soi. Il est son modèle, sa vitrine. Il est désormais son meilleur ami. Il n’a plus d’amis.

Une vingtaine d’années ont passé. Le Blumel est dans l’antichambre des Ministères que tous les sous-secrétaires attendent. Il a quarante ans. Il est fier d’un parcours aussi rapide et fulgurant.




DEUX INSEPARABLES, DEUX FRERES
Quand Le Blumel se rappelle de son amitié, il en a la larme à l’œil. L’espace d’un instant, le voici redevenu l’étudiant rêveur et idéaliste : «Tous les soirs, après les cours, on se retrouvait à l’heure des repas dans un petit café…Rue Soufflot…Je le revois encore…Oh ! Un petit café bien modeste, parce que, dans ce temps-là, on ne roulait pas sur l’or…ça ne fait rien, on vivait, gais, jeunes, insouciants !…On s’amusait…Et puis on travaillait, et pas seulement en vue des examens, non, pour soi-même… On écrivait, on faisait des vers !… Moi aussi… Je crois même qu’à ce moment-là j’ai publié un volume…Vous ne saviez pas ?…Parfaitement ! …Les Ondes sonores, ça s’appelait…Hein ! Quels titres ! Croyez-vous qu’il faut être jeune pour trouver un titre comme celui-là…Ah ! si mes collègues de la Chambre le savaient, et les journaux, qu’est-ce que je prendrais !…Enfin…Lambruche et moi, nous vivions comme deux inséparables, deux frères ; et ça a duré jusqu’au jour où le destin nous a forcés à suivre une route différente. » Puis, la descente en Haute-Garonne, le cabinet d’avocat de papa, le mariage, la politique, les élections réussies, la montée vers Paris, les premiers postes au cabinet d’un ministre.

SAISI, COURBE ET BROYE
Pour son ancien ami Lambruche, une vie différente l’attendait : le manque d’argent, une infirmité auditive, des enfants tyrans, un mariage avec la Lulu, et tout qui part en queue de poisson, « malheureusement, il y a la vie, et quand celle-là commence à vous saisir, à vous courber, à vous broyer sous elle ! », les petits boulots, la naissance de l’enfant, suivie de sa maladie, puis de sa mort, le piano-bar, les cafés concerts, la boisson, l’alcoolisme, les soirées à écrire des poèmes qui ne seront jamais lus, « je m’asseyais devant ma table et j’écrivais…sans arrêt…jusqu’au matin ! ».

LA DELIVRANCE DE L’ÂME
Mais malgré tous les maux de la terre qui s’abattent sur lui, Lambruche est resté le même, presque le même. Une âme d’écrivain bohème. Une espérance dans la beauté des vers. Une émotion. Une vie à fleur de peau. « C’est pendant cette période-là que j’ai fait mes plus beaux vers…tout mon poème : la Délivrance de l’âme ! »

UN BONHOMME A DRÔLE DE MINE
Lambruche n’a pas changé. Physiquement, il est détruit. Mais dans ses rêves, dans ses envies, il est toujours le même. Mais les autres voient cette masse informe et sans âge. Ainsi l’accueil par le domestique est sans appel : « quelqu’un de pas très…enfin…un drôle de bonhomme…avec un chapeau…et puis un cache-nez…l’air bizarre, autant dire… », il rejoint celui de Mme Le Blumel, « il n’est même pas très poli, entre parenthèses, c’est à peine s’il a touché le bord de son chapeau quand je suis passée…Et je suis de l’avis de Pierre, il a une drôle de mine…moi, il m’a presque fait peur. »

JE NE SUIS PAS MECHANT !
Mais il a quelque chose en lui qui fait encore plus peur : il dit ce qu’il pense. La vérité sort de sa bouche. Elle ne lui attire pas que des sympathies, loin de là ! Cette spontanéité est la source de ses malheurs. « Mais, moi…je suis comme ça ! …Je ne sais pas dissimuler, mentir…J’ai horreur des courbettes, de l’aplatissement. Tant pis, tant pis si ça me fait du tort ! (avec mélancolie) Oh ! ça m’en a déjà fait…et aux mieux aussi ! Je devrais me surveiller mieux, me dominer davantage. Ma pauvre petite femme me le répète assez souvent…Elle sait bien, elle, que je ne suis pas méchant…mais elle prétend que je le parais…et puis aigri ! …Et il y a peut-être aussi un peu de tout ça, tout de même ! C’est vrai, à force d’avoir lutté, souffert…on finit par rendre les autres responsables de ce qui vous arrive…et ils s’en aperçoivent…ils  vous en veulent…Et, alors…quelquefois, ça les décourage de vous faire du bien…(un long silence) Enfin ! si je t’ai dit des choses qui t’ont offusqué…ou blessé…il ne faut pas trop m’en garder rancune. »

QUAND TU CHERCHERAS UNE TRIBUNE PLUS NOBLE
Lambruche, l’exclu, veut, lui, pouvoir aider Le Blumel, mais autrement que par l’argent, bien sûr. C’est lui, le plus déshérité de la vie qui propose son aide au sous-secrétaire, il y a toujours quelque chose à donner afin d’aider l’autre, avec de réelles bonnes intentions :  « quand tu deviendras un homme comme les autres…un homme libre de penser, d’exprimer ses idées et que tu chercheras une autre tribune plus noble…Eh bien, ce jour-là, viens me trouver, viens nous trouver à la Revue…Nous y sommes au complet, et entre nous : mais ça ne fait rien, pour toi, on se serrera les coudes…on te fera une petite place, ou une grande…Celui qui a écrit les Ondes sonores ne sera jamais un étranger pour nous…On l’accueillera comme un enfant prodigue. »

QUELQUE CHOSE DE SOURNOIS
Avec la vérité, Lambruche sait que cette entrevue sera la dernière. Il observe les réactions de Le Blumel et il comprend. Il lui dit adieu. « Au commencement, oui, au début de notre rencontre, j’ai eu l’impression que tu m’accueillais sans déplaisir…avec sympathie…Et puis après…au fur et à mesure qu’on causait, peu à peu, il m’a semblé que quelque chose de sournois…de mauvais, d’hostile s’élevait entre nous, t’éloignait, te détachais de moi…que tu ressentais comme un malaise…une déception à m’écouter. » Le Blumel reste fourbe jusqu’à la fin. Il est trop différent de cet hurluberlu. Plus que cela, il peut lui nuire dans la progression fulgurante de sa carrière. Le « je vais tâcher de trouver quelque chose… » n’est fait que pour se donner une contenance. Le Blumel en fait son parti : il ne verra plus. Il n’a pas le cran d’en parler à Lambruche, mais à Dautier son collaborateur : « s’il revient…vous le recevrez…Mais après, sans me déranger. Vous entendez, sous aucun prétexte…Ah ! vous aviez raison, tout à l’heure, oui, les amis de jeunesse ! Dites que le ministre reçoit !… »

Edmond See Un Ami de jeunesse Artgitato Roger Monteaux & Fresnay

IL FAUT SORTIR LES ENFANTS DES MAINS DES FEMMES
Même la venue de Lambruche était intéressée pour notre sous-secrétaire. Le Blumel voulait faire de son fils un homme. « Il est bien jeune ! Pour elle il le sera toujours ! N’empêche que quand un gamin va sur ses sept ans ! …Sans compter que rien n’est mauvais pour lui comme l’oisiveté ; or, depuis quinze jours que son institutrice est malade et qu’il est livré à lui-même, la vie devient intenable. Heureusement que tout ça va changer…Parce qu’à un moment donné il faut sortir les enfants des mains des femmes, si l’on veut qu’ils deviennent des hommes à leur tour… » Et dans cette idée, afin d’élever son fils, de le rendre autonome, masculin, de n’être pas dérangé par les cris de son fils, il en arrive à penser à Lambruche en précepteur ! Pas pour faire un brin de discussion et parler du bon vieux temps …

Mais la pièce se lit sur le regard de Le Blumel qui se décompose au fil des révélations de Lambruche sur le cours de sa vie – « nerveusement », « gêné », « protestant », « très ennuyé », « contraint », « crispé », « vaincu ».

Les deux hommes se sont séparés. A jamais. Les amis ne se sont pas retrouvés. Même les souvenirs partagés ont volé en fumée. Il est loin le temps de la rue Soufflot. Il reste un livre de Le Blumel dans la bibliothèque de Lambruche. Les ondes sonores se sont perdues dans un recoin temporel.

Jacky Lavauzelle

 

Edmond Sée reste d’abord reconnu pour les critiques théâtrales qu’il a réalisées pendant une vingtaine d’années, de 1920 à 1940. L’Ami de jeunesse qui a été représenté en 1921 à la Comédie-Française n’est pas une première pour cet auteur habitué dans les pièces ramassées et courtes. Nous lui devons son excellent Théâtre français contemporain, paru en 1928.

 

Texte paru dans la Petite Illustration n°57
du 31 décembre 1921
Photos de Clair-Guyot pour la représentation à la Comédie-Française
Photo d’Edmond Sée par Harlingue
Composition affiche Artgitato

Pour la première les personnages étaient joués par :
M. de Féraudy (Lambruche)
Roger Monteaux (Le Blumel)
Madame de Chauveron (Mme Le Blumel)
M. Fresnay (Secrétaire de Le Blumel)
M. Chaize (un domestique)