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Prince Alexandre Chakhovskoy : Le Cosaque poète – Traduction française

Alexandre Chakhovskoy trad Jacky LavauzelleThéâtre Russe
Vaudeville
комедии, водевили

Alexandre Chakhovskoy (chakhovskoï)
Александр Александрович Шаховской
1777-1846

LE COSAQUE POèTE
Казак-стихотворец

DIT LE PREMIER VAUDEVILLE RUSSE
признается первым русским водевилем

Shachovskoy Alexandre Alexandrovich Prince Alexandre Chakovskoy Le Cosaque poète Traduction Française Artgitato

Première à Saint-Pétersbourg
Премьера: Петербург

Le 15 mai 1812  -15 мая 1812
«Казаку-стихотворцу» принадлежит заметное место в истории украинского и русского театра
«Le Cosaque poète » tient une place de choix dans l’histoire du théâtre ukrainien et russe

VAUDEVILLE EN SEIZE SCENES

Extraits

***

SCENE 1

ANNETTE
(elle sort de sa maison. Elle observe la route et se met à chanter)
« Un jeune cosaque s’en va en guerre

Les adieux à sa belle, il ne se lasse
Ma belle ! Toi qui m’es si chère
Ne pleure plus tes si doux yeux.

Un jour je serai plein de gloire
Et alors, je reviendrai
Ma monture me mènera à la victoire
Allons ! Ma belle ! Adieu !

Mon bel amant ! Mes larmes ne s’arrêtent plus
Mon aimé ! Ne m’abandonnes pas !
Pense, mon bien aimé, combien le bruit des armes
Vont me transpercer !

Tu parles de gloire, tu parles de conquêtes
Cela m’est bien égal. Il ne m’importe que toi
Va ! Pense à ton Annette
Va ! Tout le reste n’est rien pour moi ! »

Tout le reste n’est rien pour moi…Comment chanter cette chanson sans fondre en larmes ? Mon Klimofski l’a composée pour moi seule. Maintenant, il est parti. Et ce triste Prodius qui cherche toujours à me fiancer. Oui il est riche, mais…

« Mon ami. Il ne m’importe que toi
Va ! Pense à ton Annette
Va ! Tout le reste n’est rien pour moi ! »

****

SCENE 2
ANNETTE, LE PRINCE et DAMIEN
(le Prince en soldat a son bras en écharpe)

DAMIEN
Prince, entendez-vous cet oiseau ? Son chant est si mélancolique.

LE PRINCE
Je n’aperçois qu’une jeune fille.
(Il s’approche d’Annette)
Bonjour, mademoiselle.

ANNETTE
Bonjour à vous, soldat.

DAMIEN
Est-ce toi qui chantais ainsi ?

LE PRINCE
Qui pleurait.

ANNETTE
Je suis si triste.

LE PRINCE
Pourquoi donc ?

ANNETTE
C’est mon bien aimé ! Mais n’allez pas le crier sur les toits !

DAMIEN
Sois sans crainte. Nous sommes des soldats guidés par l’honneur. Nous serons tenir le secret.

ANNETTE
Mais vous-mêmes, revenez bien de la guerre ?

LE PRINCE
Nous revenons blessés et rentrons chez nous.

ANNETTE
Blessés ! … Vous avez dû vous battre courageusement !

DAMIEN
Evidemment ! Nous sommes les soldats de la garde !

ANNETTE
De la garde ! Vous suivez donc les pas du Tsar ?

LE PRINCE
C’est le Tsar lui-même qui nous guide !

DAMIEN
Le Tsar est partout ! Et la victoire le suit à ses trousses !

« Les musulmans et les suédois
seront les témoins de notre avenir glorieux
Mille fois le tsar en personne
A la victoire nous a conduits.
C’est notre guide, notre Père
Pour nous il est le protecteur
Se battre devant lui et mourir pour lui
Sera notre plus cher désir. »

ANNETTE
Vous avez quitté Pultava ?

DAMIEN
Oui nous revenons de la quitter ! Et nous ne sommes pas prêts de l’oublier !

ANNETTE
Et les cosaques ? Vous les avez vus ?

LE PRINCE
Il y avait bien le régiment d’Iskra et celui de Kotchoubey.

ANNETTE
Avez-vous rencontré ou entendu un certain Klimofsky ?

LE PRINCE
Klimofsky ? ça me dit quelque chose. Ne serait pas ce cosaque qui compose des ritournelles ?

ANNETTE
Oui ! C’est lui ! Tout à fait lui !

LE PRINCE
Et la chanson que tu chantais, était-elle de lui ?

ANNETTE
Il l’a faite pour moi.

LE PRINCE
Vous êtes fiancés ?

ANNETTE
Oui. Je suis la fille de la veuve Dobrenko. Nous devions nous épouser. L’auriez-vous aperçu ?

LE PRINCE
Malheureusement, non.

ANNETTE
Et d’où le connaissez-vous donc ?

LE PRINCE
Par ses chansons !

ANNETTE
On les chante dans les troupes ?

LE PRINCE
Oui. Ainsi que le Tsar lui-même qui aime à les entendre.

ANNETTE
Le Tsar lui-même ! Le Tsar écoute les chansons de mon Klimofski !
(Tout à coup, elle devient triste)
Et moi qui ne deviendrai jamais son épouse.

DAMIEN
Et pourquoi diable ?

ANNETTE
La cause au seigneur Prodius qui habite plus loin dans sa riche demeure. Il m’aime. Ma mère, une pauvre veuve. Mon amoureux est parti à la guerre. Il n’est toujours pas revenu. Et ce Prodius est le seul à aider ma pauvre mère. J’ai fait la promesse de l’épouser. Pouvais-je faire autrement. Ma mère me suppliait : aie pitié de moi, me disait-elle. Devant ma réticence, elle pleura. Et je lui céda.

LE PRINCE
Oui tu as réagi courageusement. Mais, peut-être, pourrait-on trouver un remède.

ANNETTE
Un remède ? Comment…

LE PRINCE
Nous ne sommes que des humbles combattants. Personne à cette heure ne nous a offert un gîte.

ANNETTE
Attendez! Ma pauvre mère a beau être malade, c’est avec joie que nous partagerons le souper. Attendez, je reviens !

****

SCENE 3
LE PRINCE ET DAMIEN

LE PRINCE
Quelle brave jeune fille ! Je suis ravi de tomber sur le village de notre Klimofski. Notre Tsar en personne apprécie ses chansons pleines de vigueur et de verve patriotique. Il souhaite rencontrer le poète cosaque.

DAMIEN
Monsieur ! Et pour ce Prodius qui veut obtenir les faveurs de notre Annette. Ce coquin doit faire parti de ces pendards qui spolient les biens du Tzar et tout ça pendant que nous nous battons !

LE PRINCE
C’est tout à fait possible. C’est le Tsar qui m’envoie ici afin d’examiner si ses ordres sont bien exécutés et si on s’est bien comporté. Je vais me déguisé en soldat et je passerai alors totalement inaperçu. Je verrai bien la vérité dans cette contrée.

DAMIEN
Diable donc !  Qu’est-ce qui sort de cette demeure ?

****

SCENE 4
LE PRINCE, DAMIEN, PRODIUS et GREGOIRE

PRODIUS
(Fort)
Eh ! Que l’on prépare le pot-au-feu… et les tartes…et les entrées. Allez ! Allez ! Maître Grégoire dort encore !
(Il se dirige vers la maison de Grégoire et frappe)
Grégoire ! Grégoire !

GREGOIRE
Quel bazar ! Que se passe t-il donc ?

PRODIUS
Grégoire ! Grégoire !

GREGOIRE
Je suis là, monsieur. Je suis là.

PRODIUS
Tu es là, mais tu te fais attendre. Viens, il faut que nous parlions.

GREGOIRE
Doucement, monsieur, doucement.

PRODIUS
Je te dire de faire au plus vite.

GREGOIRE
ça y est. Me voici.

DAMIEN
(au Prince)
Quel triste sire !

GREGOIRE
Sieur Prodius, comment allez-vous ?

LE PRINCE
C’est donc lui, ce Prodius !

PRODIUS
Maître Grégoire, il me faut votre conseil. Mes nuits sont des enfers et le jour l’appétit m’a abandonné. Je ne pense plus qu’à notre Annette.
(Il chante)
« Je suis inquiet
De jour comme de nuit,
Mon Annette, mon amour
Me poursuit toujours
Ses si beaux yeux
M’ont enchanté
Je n’ai plus le cœur à boire
Ni à rire, ni à chanter.

Seul je suis
Avec mes cheveux gris
Et sans joie
Je regarde mon bétail
Et j’en ai oublié
De compter mes deniers
Ah! Ce que j’aime !
Voilà tout mon malheur. »

LE PRINCE
Le bougre est emballé !

GREGOIRE
Pas d’inquiète ! Diantre ! La mère en est d’accord. Les choses suivent leur chemin.

PRODIUS
Alors, je vais de ce pas chez elle.

LE PRINCE
Suivons ces gaillards et nous apprendrons à mieux les connaître.

GREGOIRE
(Il aperçoit Damien et le Prince)
Monsieur.

PRODIUS
Qu’y a-t-il ?

GREGOIRE
Ce sont les soldats du Tsar.

PRODIUS
(il se met à trembler)
Et alors !

GREGOIRE
Ils doivent savoir ce que vous avez fait aux cosaques et peut-être sont-ils au courant des quelques malversations des deniers de l’Etat.

PRODIUS
(à part)
Je pourrais, il est vrai, passer un mauvais moment… Ces coquins-là ont l’œil partout. Ils vont sentir la chose .

(Le Prince le salue)
Grégoire, ces soldats nous saluent.

GREGOIRE
Oui et bien bas

Traduction Jacky Lavauzelle

Antonio MACHADO : trad. Française de CAMINOS – Les Chemins

ANTONIO MACHADO
CAMINOS
Les Chemins

De la ciudad moruna
De la ville mauresque
tras las murallas viejas,
par-delà les vieux murs,
yo contemplo la tarde silenciosa,
je contemple l’après-midi tranquille,
 a solas con mi sombra y con mi pena.
seul avec mon ombre et ma peine.

*

 El río va corriendo,
La rivière court
entre sombrías huertas
au milieu des jardins ombragés
 y grises olivares,
et des oliviers gris,
por los alegres campos de Baeza
par les champs  joyeux de Baeza.

 Tienen las vides pámpanos dorados
Ils abritent les vignes aux branches dorées
 sobre las rojas cepas.
sur des cépages rouges.
Guadalquivir, como un alfanje roto
Guadalquivir, comme un coutelas cassé
 y disperso, reluce y espejea.
et dispersé, brille et miroite.

 Lejos, los montes duermen
Ailleurs, les montagnes ensommeillées
envueltos en la niebla,
enveloppées dans la brume,
niebla de otoño, maternal; descansan
dans le brouillard de l’automne, maternelle; reste
las rudas moles de su ser de piedra
les masses grossières des êtres de pierre
en esta tibia tarde de noviembre,
en ce chaleureux après-midi de novembre,
tarde piadosa, cárdena y violeta.
après-midi contemplatif, livide et violet.

*

 El viento ha sacudido
Le vent a secoué
los mustios olmos de la carretera,
la route des ormes,
levantando en rosados torbellinos
dans des remous tourbillonnent
 el polvo de la tierra.
la poussière de la terre.
 La luna está subiendo
la lune se lève
amoratada, jadeante y llena.
meurtrie, haletante et pleine.

*

 Los caminitos blancos
Les chemins blancs
se cruzan y se alejan,
se coupent et se fuient,
buscando los dispersos caseríos
à la recherche des hameaux disséminés
del valle y de la sierra.
de la vallée et de la montagne.
Caminos de los campos…
Les chemins du camp ….
¡Ay, ya, no puedo caminar con ella!
Oh non ! Je ne peux marcher avec elle !

Traduction Jacky Lavauzelle
Artgitato

Ján Kollár – Slávy dcera – La Fille de Slava

LITTERATURE TCHEQUE
Ján Kollár
(1793-1852)
Idéologue slovaque du Panslavisme

Český-Francouzský
Texte Tchèque et Traduction Française

Traduction Jacky Lavauzelle – artgitato

Un chevalier à la croisée des chemins par Victor Vasnetsov Jan Kollar Artgitato La Fille de Slava

Slávy dcera

LA FILLE DE SLAVA

Traduction Jacky Lavauzelle

(extraits du Prologue)

Předzpěv
Prologue

Ai, zde leží zem ta, před okem mým selzy ronícím,
Ah, ici se trouve cette terre et je ne peux maîtriser mes larmes,
někdy kolébka, nyní národu mého rakev.
Autrefois berceau, devenue maintenant tombeau de ma race.
Stůj noho! posvátná místa jsou, kamkoli kráčíš,
Attention ! Les lieux sont sacrés partout où vous marchez,
k obloze, Tatry synu, vznes se, vyvýše pohled.
Vers le ciel, fils de Tatras,  ton regard devient exalté.
Neb raději k velikému přichyl tomu tam se dubisku,
Là-bas tes yeux s’inclineront devant l’ancien et puissant chêne,
jenž vzdoruje zhoubným až dosaváde časům.
qui résiste à la perfidie du temps jusqu’ici destructeur.
 Však času ten horší je člověk, jenž berlu železnou
Pire que le temps, se tient l’homme au sceptre de fer,
 v těchto krajích na tvou, Slávie, šíji chopil.
Slavia, tords-lui le cou, sur ces terres qui nous ont été volées ;
 Horší nežli divé války, hromu, ohně divější,
Pire que la férocité et la sauvagerie des guerres, plus que la foudre, plus que le feu
 zaslepenec na své když zlobu plémě kydá.
celui qui, aveuglé de colère, recouvre sa descendance de honte.
 O, věkové dávní, jako noc vůkol mne ležící,
Ô! Jadis ! Combien de nuits se sont couchées avec moi,
 o, krajino, všeliké slávy i hanby obraz!
Ô ! mon pays ! chaque paysage reflète et la gloire et la honte !
Od Labe zrádného k rovinám až Visly nevěrné,
De l’Elbe perfide à la plaine de l’infidèle Vistule,
od Dunaje k heltným Baltu celého pěnám:
du Danube jusqu’à l’écume de la Baltique :
krásnohlasý zmužilých Slavianů kde se někdy ozýval,
Où la mélodie de la langue des vaillants et robustes Slaves de jadis retentit.
  ai, oněmělť už, byv k ourazu zášti, jazyk.
Maintenant, hélas! elle se trouve désormais réduite au silence.
A kdo se loupeže té, volající vzhůru, dopustil?
Qui est l’auteur de ce vol, qui demande une vengeance du ciel ?
  kdo zhanobil v jednom národu lidstvo celé?
Qui en humiliant une nation a déshonorée  l’humanité toute entière ?
Zardi se, závistná Teutonie, sousedo Slávy,
Rougis de honte, glouton Teuton, voisin de Sláva,
 tvé vin těchto počet zpáchali někdy ruky.
Nombre de ces méfaits ont été l’œuvre de tes mains
 Neb kreve nikde tolik nevylil černidlaže žádný
Jamais aucun autre ennemi n’a fait verser tant de sang
 nepřítel, co vylil k záhubě Slávy Němec.
que l’Allemand pour faire disparaître le Slave.
Sám svobody kdo hoden, svobodu zná vážiti každou,
N’est digne d’être libre que celui qui respecte la liberté de tous,
ten, kdo do pout jímá otroky, sám je otrok.
Celui qui menotte son esclave, reste lui aussi un esclave.
 Nechť ruky, nechťby jazyk v okovy své vázal otrocké,
Qu’ainsi il se lie et les mains et la langue,
jedno to, neb nezná šetřiti práva jiných.
 Peu m’importe, car il ne respecte aucune autre loi que la sienne.
Ten, kdo trůny bořil, lidskou krev darmo vyléval,
 Celui qui a renversé les trônes, et versé en vain le sang humain,
po světě nešťastnou války pochodmi nosil:
 et porté les malheurs de la guerre tout autour de lui :
  Ten porobu slušnou, buď Goth, buď Skýta, zasloužil,
ne kdo divé chválil příkladem ordě pokoj.

Kde ste se octli, milé zde bydlivších národy Slávů,
Qu’êtes-vous advenus ,ici,  chers peuples Slaves
národy, jenž Pomoří tam, tuto Sálu pili?
peuples, se désaltérant là sur les rivages de la Poméranie, là sur les rives de la Saale ?

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traduction Artgitato
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Otokar Březina : Jarní noc – Nuit printanière (trad. française)

Otokar Březina
(1868-1929)

Brezina otokar Jarni Noc Poète écrivain Tchèque Artgitato Traduction Otokar Brezina

Český-Francouzský
Texte Tchèque et Traduction Française
Jacky Lavauzelle – artgitato

 

Jarní noc

Nuit Printanière

Traduction Jacky Lavauzelle

Noc tiše zpívala, šum prvních zelení a jarních vod
Le chant de la nuit, doucement ; le premier bruit ; le bruissement des eaux vertes du printemps
byl její melancholické písně doprovod; 
s’écoulait sur ce chant mélodieux ;
ve výši hvězdy, světelné kalichy nesmírné,
Là-haut, les étoiles dans d’infinies coupes de lumière,
  dýchaly těžkou vůni nadzemských vegetací;
respiraient les lourdes fragrances de la végétation céleste ;
a ruce bratří mých, jak při smrti na prsou zkřížené,
Et ici les mains de mes frères, comme crucifiées sur leur poitrine,
ležely tiché a zklamané a jako kámen ztížené,
silencieuses, meurtries, inertes comme une pierre,
zlomeny prací.
brisés par le travail.

Však jejich ruce duchové k hvězdám se rozepjaly,
Mais leurs mains spirituelles reliaient les étoiles,
miliony duší na zemi a ve všech světech objaly
embrassant des millions d’âmes dans l’étendue du monde
a dlouhý oddech radostných procitnutí,
un réveil joyeux les attendait,
sváteční vření věčného města,
une fête solennelle dans la Ville Eternelle,
duchových křídel šumění, hra větrů v mystickém osení,
le bruissement des ailes de l’Esprit, le vent serpentant les plants mystiques
orchestrů neviditelných zapění
Des airs d’orchestres évanescents
zdvíhlo se v taktu jejích tajuplného gesta
suivaient les courbes célestes de leurs gestes mystérieux

Adolf Heyduk Mélodies Tsiganes -Cigánské melodie -Traductions & Poèmes

Adolf Heyduk
(1835-1923)
Cigánské melodie
Mélodies Tsiganes

Adolf Heyduk Artgitato Mélodie Tsiganes Cigánské melodie Český-Francouzský
Texte Tchèque & Traduction Française

Široké rukávy a široké gatě

Široké rukávy a široké gatě
Manches larges et larges culottes
volnější cigánu nežli dolman v zlatě.
des tsiganes sont plus libres que des tenues d’or.
Dolman a to zlato bujná prsa svírá;
 Des tenues d’or qui étreindraient ces poitrines fougueuses
pod ním volná píseň násilně umírá.
Des tenues qui consumeraient la chanson violemment.
A kdo raduješ se, tvá kdy píseň v květě,
Tu es heureux lorsque la chanson se transforme en bouquet,
přej si, aby zašlo zlato v celém světě!
En espérant que l’or disparaisse du monde!
*******

Dejte klec jestřábu ze zlata ryzého

Dejte klec jestřábu ze zlata ryzého;
Donnez au faucon une cage d’or,
nezmění on za ni hnízda trněného.
il ne la changera pas contre un nid d’épines.
Komoni bujnému, jenž se pustou žene,
Sur un cheval débridé au milieu des troupeaux,
zřídka kdy připnete uzdy a třemene.
sans toucher ni aux rênes ni aux brides.
A tak i cigánu příroda cos dala:
En effet, la nature a donné au tsigane cette chose singulière :
k volnosti ho věčným poutem, k volnosti ho upoutala.
la liberté de ce lien éternel, cette liberté d’être libre.

************

 Má píseň zas mi láskou zní

Má píseň zas mi láskou zní,
Dans tout le pays, s’exprime à nouveau mon amour,
když starý den umirá,
quand la journée s’achève,
a chudý mech kdy na šat svůj
et quand la pauvre mousse sur sa robe
si tajně perle sbíra.
collecte secrètement des perles.

*

Má píseň v kraj tak toužně zní,
Mon chant est plein mon pays,
když svetem noha bloudí;
Quand sur monde erre mon être ;
jen rodné pusty dálinou
Trop loin de mes natives plaines
zpěv volně z ňader proudí.
le chant librement coule dans mes veines.

*

Má píseň hlučně láskou zní,
Ma chanson se remplit des sons forts de l’amour,
když bouře běží plání;
quand la tempête caresse la plaine ;
když těším se, že bídy prost
Je suis impatient de voir cette misère
dlí bratr v umírání.
quitter mon frère mourant.

******

život – Vie
(Parnasie)

Náš život od prvního vzlyku
Notre vie depuis le premier sanglot
až k hrobu jest jen náhod slet  ;
jusqu’à la tombe est un festival de coïncidences;
špet’ radostnych v něm okamžiků
des moments de joie sommeillent en son sein
a žalu, strasti za sto let.
et des malheurs, des chagrins pour une centaine d’années.

**************************
TRADUCTION Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
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český básník

 

DCEŘINA KLETBA – La fille maudite – Karel Jaromir ERBEN

Karel Erben
Karel Erben práce

Traduction – Texte Bilingue

LITTERATURE TCHEQUE
POESIE Tchèque

Česká literatura
Česká poezie

 Karel Jaromir ERBEN
(1811-1870)

Jan Vilímek Karel Jaromír Erben DCERINA KLETBA Artgitato La fIlle Maudite

Český-Francouzský
Texte Tchèque & Traduction Française

DCEŘINA KLETBA
LA FILLE MAUDITE
(Extrait de Kytice)

Traduction Jacky Lavauzelle

Což jsi se tak zasmušila,
Pourquoi es tu si triste,
dcero má?
ma fille ?
což jsi se tak zasmušila?
pourquoi es tu si triste ?
Vesela jsi jindy byla,
Ainsi tu n’as jamais été,
nyní přestal tobě smích!
maintenant ton rire s’est envolé !

*

„Zabila jsem holoubátko,
« J’ai tué le pigeon,
matko má!
ma mère !
zabila jsem holoubátko —
j’ai tué le pigeon
opuštěné jediňátko —
je l’ai abandonné
bílé bylo jako sníh!“
il était blanc comme neige ! « 
*

Holoubátko to nebylo,
Ce n’était pas un pigeon,
dcero má!
ma fille !
holoubátko to nebylo —
ce n’était pas un pigeon,
líčko se ti proměnilo,
tes joues sont métamorphosées,
a potrhán je tvůj zhled!
Ravagées, elles sont devenues !

*

„Oh! zabila jsem děťátko,
«Oh! J’ai tué le bébé,
matko má!
ma mère!
oh! zabila jsem děťátko,
oh! J’ai tué le bébé,
své ubohé zrozeňátko —
mon pauvre enfant
žalostí bych pošla hned!“
le chagrin est là maintenant! « 

*

A co míníš učiniti,
Et que vas tu faire,
dcero má?
ma fille ?
a co míníš učiniti?
et que vas tu faire?
kterak vinu napraviti
comment laver cette culpabilité
a smířiti boží hněv?
et ménager la colère divine ?

*

„Půjdu hledat květu toho,
«Je vais chercher cette fleur,
matko má!
ma mère !
půjdu hledat květu toho,
Je vais chercher cette fleur,
kterýž snímá viny mnoho
qui ôte royalement la culpabilité
a zbouřenou chladí krev.“
et refroidit le sang. « 

*

A kde najdeš toho květu,
Et où trouveras-tu la fleur,
dcero má?
ma fille ?
a kde najdeš toho květu
et où trouveras-tu la fleur,
po všem široširém světu?
dans l’infinité du monde entier ?
v které roste zahrádce?
dans quel jardin pousse t-elle ?

*

„Tam za branou nad vršíkem,
« A côté de la porte, sur un monticule,
matko má!
ma mère !
tam za branou nad vršíkem,
à côté de la porte, sur un monticule,
na tom sloupu se hřebíkem,
 sur le mât avec un clou,
na konopné oprátce!“
sur la corde de chanvre ! « 

*

A co vzkážeš hochu tomu,
Et que vas-tu donner à ce garçon,
dcero má,
ma fille,
a co vzkážeš hochu tomu,
et que vas-tu donner à ce garçon,
jenž chodíval k nám do domu
qui est venu dans notre maison
a s tebou se těšíval?
et a trouvé son bonheur ?

*

„Vzkazuji mu požehnání,
« Il a ma bénédiction,
matko má !
ma mère !
vzkazuji mu požehnání —
il a ma bénédiction,
červa v duši do skonání,
un ver dans son âme jusqu’à la fin,
že ml zrádně mluvíval!
pour le punir de sa traitrise !

*

A co necháš svojí matce,
Et que laisses-tu à ta mère,
dcero má?
ma fille ?
a co necháš svojí matce,
et que laisses-tu à ta mère,
jež tě milovala sladce
qui t’aimait doucement
a draze tě chovala ?
et t’a soignée tendrement ?

„Kletbu zůstavuji tobě,
«Je te laisse la malédiction,
matko má!
ma mère !
kletbu zůstavuji tobě,
je te laisse la malédiction,
bys nenašla místa v hrobě,
tu ne trouveras pas la paix dans la tombe,
žes mi zvůli dávala!“
pour ce cœur que tu m’as donnée ! « 

**********************
Traduction Jacky Lavauzelle
ARTGITATO
**********************
Karel Erben
český básník

Poésie Tchèque : KYTICE Karel Poème de Jaromir Erben ERBEN

*
Poésie TchèquePoésie Tchèque : KYTICE Karel Poème de Jaromir Erben ERBEN - JACKY LAVAUZELLE




 

Traduction Jacky Lavauzelle

*
Karel Jaromir Erben
1811-1870


****
KYTICE 
***

**

 

Poésie Tchèque : KYTICE Karel Poème de Jaromir Erben ERBEN Jan Vilímek Karel Jaromír Erben Kytice Artgitato

Český-Francouzský
Texte Tchèque & Traduction Française

******************

Zemřela matka a do hrobu dána,
 La mère est morte ; dans sa tombe on la déposa –
siroty po ní zůstaly ;
Restent des orphelins après son séjour sur terre ;
i přicházely každičkého rána
 Ils sont venus chaque matin 
a matičku svou hledaly.
A la recherche de leur mère.

I zželelo se matce milých dítek ;
La mère si affligée pour ses chers garçons 
duše její se vrátila
Que son âme s’est retournée
a vtělila se v drobnolistý kvítek,
Et s’est réincarnée en fleur,
jímž mohylu svou pokryla.
En recouvrant son monticule de terre.

Poznaly dítky matičku po dechu,
Les enfants reconnurent leur mère et eurent le souffle coupé,
poznaly ji a plesaly ;
Ils savaient et ils chantèrent ;
a prostý kvítek, v něm majíc útěchu,
Une simple fleur porte en elle tant de consolation
mateří-douškou nazvaly. –
Ils l’appelèrent : « l’âme maternelle« .

Mateří-douško vlasti naší milé,
« 
L’âme maternelle« , chère à notre patrie bien-aimée,
  vy prosté naše pověsti !
Votre récit simple est le nôtre !
  Natrhal jsem tě na dávné mohyle –
Tirerez-je de cet ancien tumulus
 komu mám tebe přinésti ?
Ce
que je dois vous apporter ?

Ve skrovnou já tě kytici zavážu,
Un modeste bouquet je vous livre,
ozdobně stužkou ovinu ;
Décoré d’un ruban;
do šírých zemí cestu ti ukážu,
Dans ces vastes pays, il vous montre un chemin,
kde příbuznou máš rodinu.
Où vous trouverez une famille.

Snad že se najde dcera mateřina,
Vous trouverez peut-être une fille ,
jíž mile dech tvůj zavoní ;
Attirée agréablement par votre souffle ;
snad že i najdeš některého syna,
Peut-être trouverez-vous un fils,
jenž k tobě srdce nakloní !
Qui se penche sur votre cœur!

***********************

Traduction française Jacky Lavauzelle
Artgitato

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« Dissiper la nuit qui enveloppait le sort des paysans
et des classes asservies »

Après s’être prodigué durant plus de cinquante ans au service de l’histoire, Palacky tâcha d’en dégager la vérité pour la faire pénétrer dans l’âme du peuple, qui avait besoin d’un tel appui moral dans la lutte engagée pour reconquérir son autonomie d’autrefois. Le vrai but que Palacky poursuivit en écrivant son histoire fut de donner aux aspirations nationales une base solide : le droit historique.

Les historiens tchèques venus après lui, Tomek, Gindelly, Erben, Emler, Kalousek, Goll, s’attachèrent à faire mieux connaître, d’une part, les institutions urbaines et les tendances de la bourgeoisie, — telle fut l’œuvre de Celakovsky, qui écrivit le Corpus juris municipalis regni bohemiæ, de Winter, etc., — et d’autre part, ils s’efforcèrent de dissiper la nuit qui enveloppait le sort des paysans et des classes asservies. Parmi ces derniers historiens prennent rang Kalousek et Pekar. Palacky, ayant été nommé historiographe par les Etats, donna une place peut-être trop large, dans son histoire, aux classes privilégiées, laissant dans L’ombre la bourgeoisie et les ruraux.

François Palacky, historien de la Bohême (1798-1876)
Henri Hantich
Revue des Deux Mondes
Tome 10, 1912

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Poésie TchèquePoésie Tchèque : KYTICE Karel Poème de Jaromir Erben ERBEN - JACKY LAVAUZELLE

 

Les Affaires sont les affaires Octave Mirbeau & Dreville

LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES Octave Mirbeau
Pièce de 1903




Film de Jean DREVILLE
(Film de 1942)

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 Les affaires sont
les affaires




LA MANIE DE LA DESTRUCTION

La pièce d’Octave Mirbeau est montée en 1903.
Jean Dréville reprend la pièce en 1942 sans l’appauvrir. Lechat restera à jamais l’archétype de l’affairiste sans peur et sans scrupule.

LES NOUVEAUX RICHES AU POUVOIR !

Lechat décrit par sa femme : «  Ton père est vaniteux, gaspilleur, menteur. C’est entendu, il renie souvent sa parole, même à tromper les gens. Dame ! Dans les affaires ! Mais c’est un honnête homme entends-tu ? Quand bien même il ne le serait pas, ce n’est pas à toi d’en juger.  Sache que, sa fortune, il ne la doit à personne. Il l’a gagnée en travaillant. S’il a fait deux fois faillite, n’a-t-il pas eu son concordat ? S’il a été en prison, ne l’a-t-on pas acquitté ? Alors ? Regarde où il en est. Il a fondé un grand journal ; lui qui savait à peine écrire ».

  • « J’AURAI DETRUIT TOUS LES OISEAUX DE FRANCE »

M Lechat ne veut pas d’enfant, pas d’oiseaux, plus d’agriculture à l’ancienne.

 « Trois moineaux, une mésange et un rouge-gorge : 3 francs. Alors Monsieur Isidore Lechat s’est mis dans la tête de détruire tous les oiseaux – Monsieur Lechat protège l’agriculture. Au printemps prochain, il paiera cinq francs n’importe quel nid avec les œufs dedans  – Pour les détruire tous ! Il n’est pas le bon dieu ! »



LES OISEAUX, LES PIRES ENNEMIS DE L’AGRICULTURE

M Lechat inaugure l’ère des techniciens, l’ère des pesticides, avant que n’apparaissent certains cancers,  l’infertilité galopante, des abeilles déboussolées. « Il ne parle que de révolutionner l’agriculture, maintenant…Plus de blé, plus d’avoine, plus de betteraves,…Il prétend que c’est usé…Que ce n’est plus moderne ». Il veut initier « sa grande réforme agronomique ». La pièce de Mirbeau est encore plus précise : « Tu ne sais pas que les oiseaux sont les pires ennemis de l’agriculture ? Des vandales…Mais je suis plus malin qu’eux…Je les fais tous tuer. Je paye deux sous le moineau mort, trois sous le rouge-gorge et le verdier…cinq sous la fauvette…six sous le chardonneret et le rossignol…car ils sont très rares…Au printemps, je donne vingt sous d’un nid avec ses œufs…Ils m’arrivent de plus de dix lieues…à la ronde…Si cela se propage…dans quelques années, j’aurai détruit tous les oiseaux de France…(Il se frotte les mains) Vous allez en voir des choses, mes gaillards. » Isidore quand il ne s’enrichit pas, détruit. Il détruit pour produire. Après moi, le déluge !

AGRONOME, ECONOMISTE ET SOCIALISTE

L’agriculture ne nourrit plus, elle rapporte d’abord. Les besoins sont secondaires, prime d’abord le cours de bourse. On peut donc concentrer l’élevage, le rationaliser, l’optimiser. On doit donc mécaniser. Grossir et faire grossir notre consommateur. Peu importe si un milliard d’hommes et de femmes ont faim, il est nécessaire de faire progresser le bénéfice. Tant pis pour la surproduction. A l’époque d’Octave Mirbeau, où le mot même d’écologie n’existait pas, nous étions déjà dans cette logique du toujours plus jusqu’à l’entropie de notre système. Une crise, puis deux. Dans l’attente d’une troisième à venir.

Il ne veut plus de relatif. Il domine, exige de l’absolu.



Dans la pièce, il se dit même socialiste : « Le progrès marche, sapristi ! Les besoins augmentent et se transforment…Et ce n’est pas une raison parce que le monde est arriéré et routinier, pour que moi, Isidore Lechat, agronome socialiste…économiste révolutionnaire…Je le sois aussi… » 

  • DES ENFANTS COMME VALEUR CHANGEANTE DE SPECULATION

Le jardinier est licencié parce que sa femme est enceinte : « monsieur ne veut pas d’enfants chez lui…Toutes réflexions faites, qu’il m’a dit, ce matin…, pas d’enfants…pas d’enfants dans la maison…ça abîme les pelouses…ça salit les allées… » . L’enfant n’a pas d’utilité immédiate. Il perturbe les rouages du système. Il est incontrôlable. Il crie, pleure, casse des carreaux. Bref, il ne produit rien et détruit beaucoup. Notre société doit optimiser l’ensemble de nos actes, elle rend insupportable les enfants, surtout ceux des autres. Les nôtres sont notre continuité et à ce titre sont forcément plus supportables. « Avec sa manie de toujours me marier. Pour lui, je suis devenue une valeur changeante de spéculation, mieux que cela, une prime, quelquefois »(Germaine). 

  • PAS DE PRINCIPES DANS LES AFFAIRES

Il faut aller droit au but. Pas de forfanteries. Le tutoiement est de rigueur. Le film ne parle pas de la valeur directe du tutoiement contrairement à la pièce : « J’aime qu’on se tutoie…Nous ne sommes pas des gens de l’ancien régime…nous autres…des contes…des ducs…Nous sommes de francs démocrates…pas vrai ?…des travailleurs…J’ai cinquante millions…moi…Et le duc ? …A peine s’il en a deux…Un pouilleux…Ah ! Elle en voit de dures avec moi, la noblesse. » Tout se vaut.

Pourvu que l’argent rentre. La bourgeoise se substitue à la noblesse, les principes en moins. « Vous êtes un homme à grand principe, vous êtes attaché à des préjugés qui n’ont plus cours aujourd’hui. C’est bien dommage ! Chevaleresque, mais pas pratique ! » (Isidore Lechat) – « Être resté peu pratique dans une société qui l’est devenue beaucoup trop, c’est la raison de la noblesse, Monsieur Lechat, et c’est aussi sa gloire ! » (Le marquis de Porcellet) –« C’est sa mort ! » – « Tant pis ! Chez nous, l’honneur passe devant l’intérêt…Non pas que je condamne toute espèce de progrès… » 

  • « SALAUD DE PAUVRE ! » (Jean Gabin dans la Traversée de Paris)

Le pauvre est pauvre parce qu’il le veut bien. « Les pauvres ? Je n’ai jamais vu un pays où il y avait autant de pauvres ! Nous n’y pouvons rien. S’ils travaillaient ils le seraient moins ! »

Il se veut moderne en opposition au marquis : « vous êtes un homme à principes…à grands principes…Vous n’êtes pas, du tout, dans le mouvement moderne…Vous restez attaché aux vieilles idées du passé.» 

  • MADAME LECHAT, UNE DECROISSANTE ?

L’ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR : GERMAINE S’ENNUIE ET SA MERE RÊVE D’UN BONHEUR BEAUCOUP PLUS SIMPLE

Les médias (le journal, Le Chant du Coq), l’immobilier (le château de Vauperdu), la technologie, Mme Lechat (Germaine Charley) est mal à l’aise devant ces portraits immenses qui semblent la transpercer de part en part. Elle ne se plaît pas dans ce grand château, dans cette grande voiture : « Toute seule dans cette grande auto, je ne me sens pas à mon aise. J’ai honte ! »

 QUAND ON A UN COEUR COMME LE VÔTRE !

Germaine Lechat s’ennuie. « Pourquoi ne parles-tu pas ? – C’est sans doute que je n’ai rien à dire. – Tu as assez lu… – Je ne lis pas. – Tu rêves ? – Je ne rêve pas…-Alors…, qu’est-ce que tu fais ? – Rien…, je m’ennuie… ». Le jardinier qui quitte le château le voit bien :« Mademoiselle Germaine…, vous non plus…vous n’êtes guère heureuse…Je vous connais bien,…quand on a un cœur comme le vôtre…on ne peut pas être heureux ici »  



Elle se retrouve à la fin seule, son fils est mort et sa fille a quitté le domaine pour vivre avec Lucien.  Cette maison qui lui semblait trop grande, lui fait maintenant peur. Elle regrette le temps de la simplicité : « Qu’est ce que tu veux que je devienne dans cette maison, toute seule ? Si nous avions vécu dans une petite maison, rien de tout cela ne serait arrivé. Ce château, ce luxe, tout cet argent… Tu ne vas pas me laisser ? »

Jacky Lavauzelle

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Les affaires sont les affaires Octave Mirbeau

LA DUCHESSE DE LANGEAIS VS NE TOUCHEZ PAS A LA HACHE – L’Energie Balzacienne découpée à la hache de Rivette

BALZAC  &  Jacques RIVETTE

LA DUCHESSE DE LANGEAIS
& NE TOUCHEZ PAS A LA HACHE  (2007)

BALZAC RIVETTE La Duchesse de Langeais Artgitato peinture-ingres-la-grande-odalisque

L’ENERGIE BALZACIENNE
DECAPITEE PAR LA HACHE DE RIVETTE

Ne Touchez pas à la Hache de Rivette reprend le livre de Balzac paru d’abord sous ce titre en 1833 dans l’Echo de la Jeune France.

Comment Rivette a t-il pu faire d’un des plus beaux romans d’amour un film pesant et ennuyeux ?

Essayons de comprendre pourquoi les ingrédients prennent chez Balzac et pourquoi la sauce semble si lourde dans l’autre cas.

  • LA FRAGILITE ET L’INVULNERABILITE

Ce qui marque d’abord dans la Duchesse de Langeais c’est cette impression d’équilibre. La présentation du couvent de l’île de Majorque : «  Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc devant ce rocher…Une rigidité conventuelle que rien n’avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde catholique …Nul couvent n’était d’ailleurs plus favorable au détachement complet des choses d’ici-bas exigé par la vie religieuse». « Nous sommes dans le lieu hors d’atteinte, hors du temps, hors des hommes, « ce roc est protégé de toute atteinte »

Ce qui marque d’abord dans le film de Rivette, c’est sa faille, sa fragilité (que l’on retrouve après dans Balzac), son déséquilibre, marqué par la jambe en bois du Général Arnaud de Montriveau (Guillaume Depardieu) ; alors que la voix du chœur pendant la messe le submerge, il sort, claudiquant, le bruit de la jambe sur le dallage, et se remet face à la mer. Je pense que c’est le meilleur moment du film.

  • L’ENERGIE DU CONTRASTE BALZACIEN CONTRE LA SIMILITUDE MOLLE DE RIVETTE

Balzac agrémente son récit d’oppositions et de différences constantes.  Ce sont celles-ci qui dynamisent le récit : « de la femme, il savait tout ; mais de l’amour, il ne savait rien », « A Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n’y veut de ce dont aucune n’a voulu », « Semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son parler », « Il voyait d’un côté l’enfer des sables, et de l’autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fut en ces déserts », « Cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse, ses sentiments froids et ces élans chaleureux », « Et se voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs », « Leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette et l’autre est la dépense. De là des mœurs diamétralement opposées ». Reprendre la Duchesse de Langeais sans reprendre ces oppositions, c’est ne pas reprendre la vie du texte, c’est un peu l’amoindrir.

Dans le film, les deux acteurs qui jouent la duchesse et le Général se ressemblent. Ils ont l’air frère et sœur. Nous sommes dans le drame bourgeois triste. Ce qui fait la force des personnages balzaciens c’est déjà de les inscrire dans une histoire, pour le Général, celle des guerres napoléoniennes, la Restauration, la disgrâce, le retour en grâce et pour la duchesse, son histoire familiale, celle du faubourg Saint-Germain, de la mode. La rencontre est toute dans ces oppositions. C’est ce qui en fait la force.

Qui est le général ? Comment est-il ? « Il était petit, large de buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait et quelque chose de despotique ». Tout le contraire de la duchesse, plongée dans la frénésie de la mode et des bals et de l’apparence. « Elle vivait dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui l’étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait à la surface du cœur ». « Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu’à la fin de la fête, du bal » Comment un tel animal et une beauté coquette, comment cette Belle et cette Bête ont pu tomber amoureux ? Certainement pas comme dans le film de Rivette, avec la discussion sur le canapé et le rendez-vous à son domicile, ce qui n’est pas réellement passionnant. Dans la Belle et la Bête, comme dans Balzac, nous sommes dans l’effroi : « Elle sentit en le voyant une émotion assez semblable à celle de la peur ».

La rencontre pour la duchesse est préparée, anticipée. Dans le film, une rencontre, un récit à l’écart, des séries de rendez-vous, je t’aime mais tu ne m’aimes pas, renversement des rôles…

  • LA STRUCTURE DES TRIANGLES DANS BALZAC

Des triangles structurants de Balzac, un seul est cité au début du film et le cinéaste ne jouera que de celui-ci. Le récit n’a plus de force, ni de présence. Il devient plat.

LE TRIANGLE DIVIN
C’est celui qui est repris chez Rivette : « La religion, l’amour et la musique ne sont-ils pas la triple expression d’un même fait, le besoin d’expansion dont est travaillée toute âme noble ? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres. Ainsi cette sainte trinité humaine participe-t-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans l’entourer des feux de l’amour, des sistres d’or de la musique, de lumière et d’harmonie. N’est-il pas le principe et la fin de nos œuvres ? »

LE TRIANGLE SOCIAL
Ce triangle, qui donne du fond à la lecture et du corps aux personnages. « L’art, la science et l’argent forment le triangle social où s’inscrit l’écu du pouvoir, et d’où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom. Les Rothschild, ces Fugger modernes, sont princes de fait. Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un siècle, et devient presque toujours une loi »

LE TRIANGLE MORAL DU GENERAL
«  Quel homme, en quelque rang que le sort l’ait placé, n’a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable, en rencontrant chez une femme qu’il choisit, même rêveusement, pour sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis ? Si ce n’est pas une cause d’amour, cette flatteuse réunion est sans contredit un des plus grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un profond moraliste, l’amour est un convalescent. »

LE TRIANGLE DU PARAÎTRE DE LA DUCHESSE

La coquetterie de la mode (« Une coquetterie naturelle »), le jeu de la représentation (« Elle paraissait devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et l’attirail de sa représentation » ; « Sans qu’elle n’est eût l’air de jouer » ; « Elle déploya cette chatterie de paroles, cette fine envie de plaire » ; « N’était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage d’amusement » ; « La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette »  et le bal (« Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée »)

La rencontre se fait sur une base guerrière et stratégique. Sur la base du jeu et du paraître pour la duchesse.

« Il y eût un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l’esprit pussent être universellement reconnus » ; « Un amant est le constant programme de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu’une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l’amour, sans l’approuver, sans le contenter autrement que par les plus maigres redevances de l’amour, et plus d’une sainte-nitouche lui révéla les moyens de jouer ces dangereuses comédies » Lui, le général, est aussi dans la conquête guerrière, plus naturelle pour lui, quoique « de l’amour, il ne savait rien ». « Cette difficile, cette illustre conquête… Ces niaiseries flattèrent, à son insu, le général… » « J’aurai pour maîtresse madame de Langeais »

La suite, la rencontre, les jeux, les feux et les dangers de l’amour, c’est en reprenant le livre que vous aurez des émotions réelles.

Dans Rivette, j’ai senti l’ennui, la lourdeur, la nuit. Ce que je ressens en reprenant Balzac, c’est ce regard sur la vie, cette analyse dans le temps donc hors du temps, intemporelle et toujours belle. Dire vite ce que la vie met longtemps à nous dire. Chaque page est belle. Et il y a quelque chose dans chaque phrase, dans chaque respiration de la phrase. Il y a une pensée en action, qui regarde, qui analyse, qui structure.

Il faudrait reprendre le cheminement de la voix de la Duchesse dans le couvent et le jeu, toujours le jeu, entre les ombres et les lumières, entre l’intérieur et l’extérieur, entre ce qui s’entend et ce qui se laisse voir, pour devenir certitude. La certitude que c’est elle, bien elle, uniquement elle. « Cette voix, légèrement altérée par un tremblement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux filles leur timidité pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d’une prima donna sur l’harmonie d’un final ». Comment filmer cette impression dite en une phrase : « La musique, passant du majeur au mineur, sut instruire son auditeur de la situation présente ».

« Il n’y a que le dernier amour d’une femme qui satisfasse le premier amour d’un homme »

Jacky Lavauzelle

André MAUROIS La Fragmentation du moi

 André MAUROIS

André Maurois & La fragmentation du moi Artgitato
LA FRAGMENTATION DU MOI
&
LA DERIVE DU TEMPS et DES ÊTRES

1/ LES THEMES MAJEURS d’André Maurois

A l’image de Mme Fontanes qui a « démonté toutes les pièces du mécanisme intellectuel de son mari » (Les Roses de septembre),  nous tenterons de démonter et de remonter une partie des  rouages et des pièces de l’œuvre d’André Maurois.

Les thèmes majeurs dans l’œuvre de Maurois se dessinent évidemment : une fragmentation, une métamorphose, une dérive de l’être dans le temps, une description d’une société monadique, de castes, l’importance des femmes, de la nature ou encore l’importance de la musique, de la simple voix flûtée à la symphonie endiablée, dans de nombreux descriptifs, l’importance apportée aux paysages dans la structuration d’une pensée ou dans la naissance d’une émotion, dans l’amour de certains lieux qui reviennent en boucle : la Normandie, l’Angleterre ou l’Italie.

2/ DE LA SOUDAINE JEUNESSE AUX SOLEILS DEFUNTS

Un des thèmes revenant constamment dans son œuvre : le temps, la durée, la mémoire, en somme, l’être ou l’âme, le moi dans le temps, et sa transformation dans ce passé mystérieux.

Déjà la seule maîtrise de notre être présent semble complexe. Notre être présent, là, que nous voyons à travers le miroir, nous étonne, nous déstabilise et nous questionne. Nous rajeunissons, nous vieillissons parce que ce que nous vivons dans l’instant est gai ou douloureux. En une fulgurance, le temps se joue de nous : « Fontane, dans une glace accrochée au mur, aperçut leurs deux visages et fut frappé par la soudaine jeunesse du sien. Ses yeux brillaient  et un air de sérénité semblait effacer les deux plis profonds de sa bouche. » (Les Roses de septembre)

Pour que, peu de temps après, Fontane retrouve son âge réel, peut-être même encore un peu plus vieux, avachi, cassé, déformé et abattu par la foudre des sentiments qui retombe : « En remontant l’escalier du Granada, Fontane sentit soudain qu’il était de nouveau un vieil homme. Son humeur avait changé brusquement, comme ces places de village qu’a transfigurées, un instant l’éblouissement d’une fête et qui se retrouvent, après les dernières fusées, sombres et pauvres, parmi les carcasses des soleils défunts. Il éprouvait de l’humiliation, de la honte et de la fureur. « La même phrase ! pensait-il, et sur le même ton…Ah ! Comédienne !… » (Les Roses de septembre)

3/ UNE RECOMPOSITION DES TRAITS
ORIGINAUX DE MON MOI

Ce passé, ni imprévisible, ni aléatoire, puisque succession de moments vécus ou d’impressions, s’organise, se restructure et se recombine pour devenir autre, pour finir dans l’oubli, ou devenir obsessionnel. Cette recombinaison en tout cas bouleverse totalement notre moi, voire finalement le change, à devenir à terme un autre moi.

A chaque moment, nous penserons à Proust. Cette dissolution et cette recomposition rapide de l’être, comme dans un Amour de Swann : « il suffisait que…mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement…le sentiment de mon existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore le lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être- venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi»  (A la Recherche du temps perdu, I).

UN PROUST CHIRURGIEN ET UN MAUROIS ARCHEOLOGUE

Dans Proust, le temps du changement est un temps court, celui d’une nuit, de la seconde. Proust opère en chirurgien. Maurois en observateur astronome, loin ; en regardant les grands bouleversements, tel un géologue. L’être, au fil du temps, se niche tout au long de sa vie écoulée, au fil d’un passé qui grandit, comme un arbre, cumulant ses cernes et ses anneaux ou comme une tortue portant  une carapace de plus en plus lourde, il souhaite parfois vouloir s’en débarrasser. Heureux sont les homards…

« Voyez-vous, mon ami, nous sécrétons, en cinquante ou soixante ans, une carapace d’obligations, d’engagements, de contraintes si lourde que nous ne pouvons vraiment plus la porter…Moi, j’en suis accablé…Les homards, eux, se réfugient de temps à autre dans un trou du rocher et font cuirasse neuve. Sans doute est-ce d’une métamorphose, ou d’une mue dont j’aurais besoin… » (Les Roses de septembre)

4/ UN COMPOSITEUR MYSTERIEUX
QUI ORCHESTRE NOTRE EXISTENCE

Les lignes, les cernes et les anneaux du temps ne sont, pour autant, ni linéaires ni égales dans leurs tailles. Les plus vieilles ne sont pas nécessairement les plus vite oubliées. Nos souvenirs et nos êtres sont entre les mains de ce « compositeur mystérieux qui orchestre notre existence »(Climats).

La densité du temps. Certaines secondes valent des années. Des existences se concentrent dans la force d’une émotion. Un temps qui se contracte ou se dilate, se remplit ou se vide comme une outre de tout ce qui l’entoure, comme le décrit Proust : « Une heure n’est pas une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément » (A la Recherche du temps perdu, III) ou encore « les mesures du temps lui-même peuvent être pour certaines personnes accélérées ou ralenties. » (III). Amnésie, hypermnésie, paramnésie,… fausse mémoire, vraie reconnaissance, distraction de l’être, cheminement :

DES JOURS QUI VALENT DES ANNEES

« En ces quelques semaines, j’ai plus vécu là-bas qu’en ma vie toute entière. Comment mesurer la longueur d’un temps aboli sinon par la quantité d’images laissés par lui en notre esprit ? Chacun des jours passés avec Dolorès vaut, dans ma mémoire, une année. » (Les Roses de septembre). Comme si le plaisir se détournait du temps, s’en soustrayait. Ce passage nous rappelle celui de la Recherche : « c’était peut-être bien des fragments d’existence soustraite au temps, mais cette contemplation, quoique d’éternité, était fugitive. Et pourtant, je sentais que le plaisir qu’elle m’avait…donné dans ma vie était le seul qui fût fécond et véritable » (A la Recherche du temps perdu, III)

5/ NOS EMOTIONS LES PLUS FORTES
SONT-ELLES LES PLUS RESISTANTES ?

Nous sommes néanmoins aujourd’hui, la somme, plus ou moins,  des expériences de notre passé. Pour ne plus être, il suffirait d’oublier dans sa totalité ce temps, peut-être en s’enfonçant dans le bleu d’un verger.

« J’ai l’impression que si nous nous enfoncions dans ce verger bleuâtre, vous et moi, nous y oublierions le passé et ne reviendrions jamais sur terre. Le Léthé doit couler tout près d’ici. » (Les Roses de septembre)

D’abord le naître et l’être ; un être puis un autre lié à la défragmentation du précédent, et ensuite un être différent, un plus d’être, jusqu’au plus d’être du tout dans un dernier final. Quel est notre moi fondamental ? Qu’est ce qui fait que nous sommes toujours un peu le même ? Le jeune homme que nous étions et l’homme que nous sommes sont-ils encore un peu les mêmes ?

« Or l’homme que vous rencontrez dix ans, vingt ans plus tard, est celui d’un temps M’, M’’ ; il n’y a plus en commun, avec l’auteur de votre livre bien-aimé, que des souvenirs d’enfance, et encore… » (Les Roses de septembre)

« Nos émotions les plus fortes meurent, ne trouvez-vous pas ? Et on regarde la femme qu’on était il y a trois ans avec la même curiosité et la même indifférence que si elle était une autre. » (Climats)

« Peut-être parce que je suis devenue, pour ma fille, trop différente de la femme que font renaître ces souvenirs… » (L’Instinct du bonheur)

6/ ET QUE MEUVENT NOS HUMEURS

Des êtres morcelés en puzzles irréguliers, donc inconstants et changeants, et infidèles. L’être qui parle qui pense n’est fidèle qu’à cet être là, le temps du présent. Comme le disait Montaigne : « Chaque jour nouvelle fantaisie et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps »

« Je ne comprends pas du tout qu’elle importance à la fidélité, avait-elle dit avec une diction martelée qui donnait toujours à ces idées un air abstrait et métallique. Il faut vivre dans le présent. Ce qui est important, c’est de tirer de chaque moment ce qu’il peut contenir d’intensité. On y arrive que de trois manières : par le pouvoir, le danger ou par le désir » (Climats)

7/ UN MOI PRESENT ET UN MOI DISPARU

En fait, cette métamorphose engendre des actions qui ne sont, peut-être, plus les nôtres et donc rend possible le pardon de l’autre pour ses actions répréhensibles.
Tout devient possible. « Supposez que demain, je chasse théâtralement de Preyssac Valentine que j’aime et qui m’aime, Valentine qui peut-être, il y a vingt ans, a été coupable et imprudente, mais qui n’est plus la même femme, qui se souvient à peine de ses actions de ce temps-là et de leurs causes réelles… » (L’Instinct du bonheur)

« L’homme qui regrette n’est plus l’homme qui a été coupable. Et ce n’est certes pas moi qui reprocherai à votre Moi présent et purifié les erreurs de votre Moi disparu. » (Ariel ou la vie de Shelley)

Le passé n’est plus. Il n’est déjà plus réel. Sans être encore un rien du tout. Il se réveille, comme dans la madeleine proustienne, où parfois-même se révèle dans une profondeur encore insoupçonné. Il suffit parfois de rencontrer un espace familier, une odeur particulière ; il nous renverra immédiatement dans un autre temps oublié, en rendant présent ce qui est, pour l’heure absent. Comment s’opère ce choix dans notre cerveau entre les images et les impressions qui resteront et les autres. Pourquoi des périodes entières meurent pour renaître et souvent meurent à jamais dans un total oubli. Rappelons-nous l’image proustienne des portes : « si nos souvenirs sont bien à nous, c’est à la façon de ces propriétés qui ont des petites portes cachées que nous-mêmes souvent ne connaissons pas. » (A la Recherche du temps perdu)

« Pourquoi certaines images demeurent-elles pour nous aussi nettes qu’au moment de la vision, alors que d’autres en apparence plus importantes, s’estompent puis s’effacent si vite ?» (Climats).

« Voyez mon cas : oui, il y a eu dans ma vie une affreuse tragédie, mais parce qu’elle est toujours restée muette, elle est maintenant comme étrangère…Et il faudrait la réveiller ? Commencer entre Valentine et moi, un dialogue douloureux qui ne finirait plus qu’avec notre mort ? » (L’Instinct du bonheur)

8/ « NOUS RECONNAISSONS LEUR VERITE
PASSE A LA FORCE PRESENTE
DE LEURS EFFETS »

Il n’y a pas, nous le savons bien, une chronologie des événements. Un autre ordonnancement s’opère, mystérieux, magique.

« Les souvenirs de l’enfance ne sont pas, comme ceux de l’âge mûr, classés dans le cadre du temps. Ce sont des images isolées, de tous côtés entourées d’oubli, et le personnage qui nous y représente est si différent de nous-mêmes que beaucoup d’entre elles nous paraissent étrangères à notre vie. Mais d’autres ont laissé sur notre caractère des traces à ce point ineffaçables que nous reconnaissons leur vérité passée à la force présente de leurs effets. » (Le Cercle de Famille).

Cette jeunesse nous paraissais interminablement longue et monotone, souvent ennuyeuse ; et pourtant, il ne reste que quelques images, quelques photographies, rochers dans un océan immense informe.

« Quand je relis mon journal de jeune fille, j’ai l’impression de voler dans un avion très lent au-dessus d’un désert d’ennui. Il me semblait que je n’en finirais jamais d’avoir quinze ans, seize ans, dix-sept ans. « (Climats)

9/ CREER UN PASSE QUI NE FUT POINT

L’être du passé n’est plus, n’est pas, l’être présent. Rien n’interdit alors de faire de cet être, un être inventé, changeant, au gré des désirs et de notre volonté, ou d’une cristallisation amoureuse : « – Comme je suis bien ! dit-elle…Il me semble que je t’ai toujours connu…-L’amour, dit-il, créé, comme par magie, les souvenirs d’un passé merveilleux qui ne fut point. »(les Roses de septembre)

 « Je vous ai dit qu’elle vivait surtout dans l’instant présent. Elle inventait le passé et l’avenir au moment où elle en avait besoin puis oubliait ce qu’elle avait inventé. Si elle avait cherché à tromper, elle se serait efforcée de coordonner ses propos, de leur donner au moins un air de vérité ; et je n’ai jamais vu qu’elle s’en donnât la peine. Elle se contredisait dans la même phrase » (Climats)

Invention ou failles dans la mémoire, les failles sont parfois si nombreuses, que l’être sans trouve chamboulé. Qu’est ce qui est vrai ? Quelles sont les images, les sensations que nous possédons vraiment en les ayant vécus totalement. Quelle part pour le rêve ?

« Oublier le passé…Que cela paraît difficile, impossible, et que c’est facile si le décor de la vie change entièrement !…A partir de 1919, nous sommes venus vivre dans ce pays, où notre histoire était ignorée. Je vous assure que souvent, au cours de ces dernières années, je mes suis demandé si cette histoire était vraie. Qu’étais Martin-Buissière ? Un fantôme, le souvenir d’un rêve. » (L’Instinct du bonheur)

10/ AU MOINS UN AIR DE VERITE,
JUSTE UN AIR

Cette lecture de notre mémoire n’est, bien entendu, pas nécessairement mytho-maniaque, mais en tout cas elle permet aussi d’éviter le vulgaire, le commun  donc l’ennui :

« Elle disait : « Qu’est-ce que c’est que la vie ? Quarante années que nous passons sur une goutte de boue. Et vous voudriez qu’on perdît une seule minute à s’ennuyer inutilement » (Climats)

« Je vous ai dit qu’elle vivait surtout dans l’instant présent. Elle inventait le passé et l’avenir au moment où elle en avait besoin puis oubliait ce qu’elle avait inventé. Si elle avait cherché à tromper, elle se serait efforcée de coordonner ses propos, de leur donner au moins un air de vérité ; et je n’ai jamais vu qu’elle s’en donnât la peine. Elle se contredisait dans la même phrase » (Climats)

Tout s’opère, se mélange, le vrai, l’avoué, le passé décoré, les images qui s’imposent, et partent aussi rapidement, dans des rythmes différents. Mais au final, tout va si vite.  

«En marchant, je vois passer ma vie, comme les personnages des films. Elle me semble une toute petite chose. Je pense que ma vraie jeunesse, celle où l’on croit encore à la réalité d’un univers féérique, est finie. Comme cela a été vite. » (Le Cercle de Famille).

« -Ah ! Monsieur Schmitt, vous autres incrédules, vous êtes comme les éphémères qui dansent au soleil et ne pensent pas qu’ils seront morts le soir ». (Le Cercle de Famille)

11/TIRER DE CHAQUE MOMENT
CE QU’IL PEUT CONTENIR D’INTENSITE

Une  possibilité pour stopper ces mouvements virevoltants du temps c’est s’ancrer très fort dans l’immédiateté du présent, sans imagination, ni création, presque dans une vie animale. 

« Ce jour-là, pour Odile, la vie c’était une tasse de thé, des toasts bien beurrés, de la crème fraîche, c’est peut-être que les uns vivent surtout dans le passé et les autres seulement dans la minute présente » (Climats)

 « Je ne comprends pas du tout qu’elle importance à la fidélité, avait-elle dit avec une diction martelée qui donnait toujours à ces idées un air abstrait et métallique. Il faut vivre dans le présent. Ce qui est important, c’est de tirer de chaque moment ce qu’il peut contenir d’intensité. On y arrive que de trois manières : par le pouvoir, le danger ou par le désir » (Climats)

L’être dans cette dérive du temps, de fait tout en se défaisant. Comme une petite pièce de notre présent qui pourrait à elle-seule transformer radicalement l’ensemble de notre être sur lequel elle se pose. Nous voguons dans le mystère des choses et,

O mysterio das cousas, onde esta elle ?
Onde esta elle que nao aparece
Pelo menos a mostrar-nos que é misterio?
(Fernando Pessoa, Poèmes de Alberto Caeiro, XXXIX)

Jacky Lavauzelle