Archives de catégorie : littérature

William Somerset Maugham – Le Cyclone : Le grand sacrifice

William Somerset Maugham
1874-1965





Le Cyclone W Somerset Maugham Théâtre des Ambassadeurs Argitato

LE CYCLONE
THE SACRED FLAME – 1928
Pièce en trois actes
Adaptation française d’Horace de Carbuccia
Représentée le 1er octobre 1931
Au Théâtre des Ambassadeurs

LE GRAND SACRIFICE





Depuis 2012, des cantons suisses valident la possibilité d’un recours à une aide au suicide. Une association suisse, Exit A.D.M.D. (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) propose son aide aux malades âgées qui ne sont pas nécessairement en phase terminale.

William Somerset Maugham, l’auteur de la Servitude de l’Homme (1915) aborde ici, au théâtre, ce thème difficile du suicide assisté. Le titre original est The Sacred Flame, la Flamme sacrée, 21ème pièce de l’auteur, écrite à 54 ans, et sortie, en Angleterre, en 1928. C’est avec l’adaptation française d’Horace de Corbuccia que la pièce fut présentée trois ans plus tard au Théâtre des Ambassadeurs.



UNE ACTUALITE TOUJOURS PRESSANTE
Etienne Rey disait dans Comoedia, en 1931 : «  c’est un drame volontairement nu et dépouillé, une sorte de tragédie, dont l’action se déroule en vingt-quatre heures, et qui, après avoir côtoyé l’intrigue policière au sujet du meurtre, ne révèle son véritable dessin qu’au dernier acte : l’étude psychologique d’un cas rare et curieux, d’un cas de conscience mis en relief par M. Somerset Maugham, qui sait si bien écrire des pièces d’atmosphère, est aussi capable d’imaginer et de traiter avec sobriété et vigueur des situations qui relèvent des situations qui soulèvent des problèmes moraux assez graves, et d’une actualité toujours pressante. La pièce est assez sévère, et les gens qui aiment rire au théâtre n’y trouveront pas leur compte. Pour moi, je suis enchanté d’entendre un drame bien fait et d’un intérêt aigu. Le champ du théâtre s’était terriblement rétréci en France depuis une quinzaine d’années. Il est excellent qu’une pièce, même étrangère, vienne élargir le champ et que l’intérêt puisse s’attacher de nouveau à des sujets dramatiques ou même tragiques. »




VOUS EPOUSER OU MOURIR DE FAIM
Maugham raconte l’histoire d’un homme, brave aviateur de la première guerre mondiale, qui, un an après son mariage, se retrouve paralysé suite à un accident d’avion. Nous retrouvons, quelques années plus tard, les protagonistes de l’histoire, la famille des proches et des amis.

Le 1er acte présente tous les personnages. Mais comme dans les autres actes, une personne mène la danse. Ici, c’est Maurice, le fils de Madame Tabret, le frère de Fred, le mari de Stella. Il circule en fauteuil suite à son accident d’avion. Il est amoureux fou de Stella, depuis le premier jour : « Nous avions passé la soirée à l’Opéra, puis j’avais proposé à Stella de l’emmener souper ; mais, au lieu de me rendre directement au restaurant, je l’ai conduite autour de Hyde Park, dans une petite voiture à deux places que j’avais alors, et je lui ai juré que je continuerais à tourner en rond jusqu’à ce qu’elle promette de m’épouser. Wagner lui avait donné un tel appétit qu’après un tour et demi elle m’a déclaré : ‘Au diable, s’il me faut choisir entre vous épouser ou mourir de faim, j’aime autant vous épouser ! »

JE VOYAIS A NU SON ÂME TORTUREE
A la fin du premier acte, tous vont se coucher. Maurice ne se réveillera pas. Il sera trouvé mort de bon matin. Le second acte est drivé par Nurse Wayland devenue moins sympathique et avenante qu’à l’acte précédent. Elle est sûre et certaine qu’il s’agit d’un assassinat. Ses propos enflammés révèlent un amour sincère et passionné pour Maurice.  « Je ne lui étais rien. Je n’étais qu’une infirmière qu’il payait. Il ne cherchait pas à me cacher le désespoir qui remplissait son cœur. Avec moi, il n’avait pas à feindre. Il n’avait pas à paraître de bonne humeur, à plaisanter. Il pouvait être triste, car il ne croyait pas me faire de la peine. Il pouvait être désagréable et dire ensuite qu’il le regrettait, car il n’avait pas à me ménager. Sa gaîté n’était qu’un masque qu’il prenait pour vous faire rire. Moi je voyais à nu son âme torturée. »




IL A RÊVE SON RÊVE JUSQU’A LA FIN
Le dernier acte appuie sur la culpabilité de Stella. Madame Tabret avouera qu’elle a commis le meurtre par amour pour son fils. « Il y a des années, quand, pour mes fils, j’ai renoncé à mon grand amour pour ce vieux major ici présent, je croyais qu’on ne pourrait jamais me demander de plus grand sacrifice. Je sais maintenant que ce n’était rien. Car j’aimais mon enfant. Je l’adorais. Je suis si seule maintenant qu’il est mort ! C’est un beau rêve qu’il faisait et je l’aimais trop pour le laisser s’en éveiller. Je lui avais donné la vie. Je lui ai repris la vie. Je suis allée dans la salle de bains, je suis montée sur une chaise et j’ai pris le flacon de chloraline, j’ai pris cinq comprimés, que j’ai fait dissoudre dans un verre d’eau. Je les ai apportés à Maurice et il les a avalés d’un trait. Mais c’était amer. Il m’en a fait la remarque et je suppose que c’est pour cela qu’il en a laissé un peu au fond du verre. Je me suis assise à côté de son lit et j’ai tenu sa main jusqu’à ce qu’il s’endorme et, quand j’ai retiré ma main, je savais qu’il dormait d’un sommeil dont il ne se réveillerait pas. Il a rêvé son rêve jusqu’à la fin. »

LE COUP DE THEÂTRE FINAL
Robert de Beauplan soulignait dans La Petite Illustration n°572 du 9 avril 1932, que « l’intérêt de curiosité est relevé par un cas de conscience pathétique. C’est un problème moral sur lequel on peut discuter longuement que pose le coup de théâtre final. »

Après cette révélation, le polar est terminé. L’accusatrice, la Nurse Wayland, ne souhaite pas continuer dans la voie de l’autopsie et de la justice. Elle propose au docteur Harvester, présent pendant toute la scène, de signer le certificat de décès. Cela signifie qu’aucune enquête judiciaire, ou policière, ne sera diligentée. Madame Tabret est libre, avec le poids de son sacrifice éternellement sur sa conscience.



Laissons le dernier mot à Edmond Sée, qui soulignait dans l’Œuvre :  « ce n’est pas seulement une pièce fertile en surprises, en péripéties, en rebondissements imprévus et quelque chose comme un drame policier ; c’est encore et surtout une « tragédie bourgeoise » aux émouvants, âpres, douloureux prolongements, et qui atteint, à la fin, à une grandeur véritable. »

Jacky Lavauzelle

LA PETITE ILLUSTRATION n°572 du 9 avril 1932
Lors de la première, du 1er octobre 1931, ont joué :

Georges Mauloy (Stevens)
Jean Max (Maurice Tabret)
Pierre de Guingand (Fred Tabret, le frère de Maurice)
Philippe-Richard (le docteur Harvester)
Maurel (Le Maître d’hôtel)
Suzanne Desprès (Madame Tabret, la mère de Maurice et de Fred)
Huguette Ex-Duflos (Stella Tabret, femme de Maurice et amante de Fred)
Sylvie (Nurse Wayland)
Jane Pierville (Une femme de chambre)

PUBLILIUS SYRUS – SENTENCES SUR L’AVARICE, L’AVIDITE et L’ARGENT

PUBLILIUS SYRUS
SENTENCES – SENTENTIAE
Sur l’avarice, l’avidité et l’argent

Publilius Syrus Sentences Sententiae Sur l'argent l'avidité l'avarice Artgitato

Avarus ipse miseriae causa est suae.
L’avare est lui-même la cause de sa misère.

Avarus, nisi quum moritur, nil recte facit.

L’avare, sauf quand il meurt, ne fait rien de bien.

Avidum esse oportet neminem, minime senem.

Personne ne devrait être avide, pas même un vieil homme.

Auro suadente nil potest oratio.

L’or persuade, là où le discours est impuissant.

Avaro quid mali optes, ni ut vivat diu ?

Que souhaiter à l’homme cupide, si ce n’est qu’il vive longtemps ?

Avarum facile capias, ubi non sis idem.

L’avare peut être une proie facile, si vous n’en n’êtes pas un vous-même.

Avarum irritat, non satiat pecunia.

L’argent ne satisfait pas l’avare, il l’irrite.

Avarus damno potius quam sapiens dolet.

L’avare pleure les pertes, pas le sage.

Auferri et illud, quod dari potuit, potest.

Ce qui a été accordé peut être repris.

An dives, omnes quaerimus : nemo, an bonus.

Est-il riche, demandent-ils tous ; personne ne demande : est-il bon ?

Amissum quod nescitur, non amittitur.

Ce qui est perdu sans qu’on le sache, n’est pas perdu.

Alterius damnum, gaudium haud facias tuum.

Ne fais pas ton bonheur sur le malheur des autres.

Alienum aes homini ingenuo acerba servitus.

Une dette pour l’homme libre est un amer esclavage.

Alienum est omne, quicquid optando evenit.

Le bien que nous obtenons par la volonté ne nous appartient pas en propre.

Alienum nobis, nostrum plus aliis placet.

Le bien des autres nous plaît, le nôtre plaît aux autres.

Aes debitorem leve, grave inimicum facit.

Un petit débiteur fait un obligé, un grand débiteur fait un ennemi sérieux.

 

Traduction Jacky Lavauzelle

PLINE L’ANCIEN : Quand le Parfum devient luxe – HISTOIRE NATURELLE

PLINE L’ANCIEN
HISTORIARUM MUNDI

HISTOIRE NATURELLE
NATURALIS HISTORIAE

Pline L'ancien Histoire naturelle Klimt Parfum Luxe Artgitato

Livre XIII

Quanta in unguentis luxuria
Quand le parfum devient luxe

IV-3

Haec est materia luxus e cunctis maxime supervacui.

En matière de luxe, quel est l’élément le plus superflu.

Margaritae enim gemmaeque ad heredem tamen transeunt :

Les perles et les bijoux, au moins, sont hérités,

Vestes prorogant tempus : unguenta illico exspirant,

Les vêtements durent dans le temps: l’huile précieuse, elle, de suite, s’évapore,

ac suis moriuntur horis.

et meure au bout de quelques heures.

Summa commendatio eorum,

Leur grand mérite,

ut transeunte femina odor invitet etiam aliud agentes :

d’être sentie par une passagère, et ainsi d’attirer son intérêt :

exceduntque quadragenos denarios librae.

plus de quarante deniers la livre !

Tanti emitur voluptas aliena :

Tant d’argent pour le plaisir des autres ;

etenim odorem qui gerit, ipse non sentit.

car celui qui la porte, ne la sent pas !

Sed et haec aliqua differentia signanda sunt.

Mais il y a quelques divergences, et plus encore.

In M. Ciceronis monumentis invenitur,

Dans les Mémoires de Cicéron, nous voyons

unguenta gratiora esse, quae terram, quam quae crocum sapiant :

qu’il est plus acceptable, pour les parfums, de sentir la terre, que l’odeur de safran:

quando etiam corruptissimo in genere magis tamen juvat quaedam ipsius vitii severitas.

c’est ainsi que, au cœur de la corruption, la gravité plaît au vice.

Sed quosdam crassitudo maxime delectat, spissum appellantes :

Mais certains apprécient une certaine épaisseur, l’appelant densité :

linique jam, non solum perfundi, unguentis gaudent.

préférant, non seulement être humectés d’essences, mais s’enduire de parfums.

Vidimus etiam vestigia pedum tingui :

Nous avons vu se parfumer les plantes des pieds,

quod M. Othonem monstrasse Neroni principi ferebant.

ce qu’Othon montrât, dit-on, au dernier des Césars.

Quaeso ut qualiter sentiretur, juvaretque, ab ea parte corporis ?

Je vous demande comment a pu être sentie cette partie du corps ?

Nec non aliquem ex privatis audivimus jussisse,

Et nous en avons vu un citoyen inonder,

spargi parietes balinearum unguento :

de parfums les murs d’une salle de bains ;

atque Caium principem, solia temperari :

jusqu’à Caligula lui-même dans son bain ;

ac ne principale videatur hoc bonum,

il semble que ce n’est pas seulement un privilège impérial,

et postea quemdam ex servis Neronis.

puisque c’est arrivé aussi à un des serviteurs de Néron.

Maxime tamen mirum est, hanc gratiam penetrasse et in castra.

Il n’est même plus étrange que ce luxe pénètre dans les camps.

Aquilae certe ac signa, pulverulenta illa,

Les aigles, ces drapeaux poussiéreux,

et custodibus horrida, inunguntur festis diebus :

aux mains de gardes patibulaires, sont parfumés les jours de fête ;

utinamque dicere possemus, quis primus instituisset !

Et si seulement nous pouvions dire, qui a d’abord établi cet usage!

Ita est, nimirum hac mercede corruptae terrarum orbem devicere aquilae.

C’est donc sous la corruption de ces parfums que nos aigles ont conquis le monde.

Ista patrocinia quaerimus vitiis,

Grâce à cette protection qui accompagne nos vices,

ut per hoc jus sumantur sub casside unguenta.

nous sommes autorisés  à nous parfumer sous le casque.

Traduction Jacky Lavauzelle

André Maurois et le Sentiment amoureux

André Maurois
et
la musique du sentiment amoureux

Une vie amoureuse et symphonique
où les thèmes s’entremêlent    

André Maurois et la musique du sentiment amoureux Artgitato Renoir Le Moulin de la Galette                                                                      

LA MUSIQUE DANS LA CRISTALLISATION AMOUREUSE

La musique prend dans l’amour des tintes particulières. Elle participe de la cristallisation stendhalienne (De l’Amour) dans la fabrication et la conception de l’amour :

« Les arts, et particulièrement la musique, aident à la cristallisation en rappelant le souvenir de ce que l’on aime.» (Sept visages de l’amour)

Parfois, la musique en sus comme participant à la réaction chimique, parfois l’amour, lui-même, transformé en musique pure symphonique et harmonieux.

« Cette scène centrale du roman (Madame Bovary) est composée comme une symphonie où deux thèmes se mêlent et se répondent. » (Sept visages de l’amour)

Sauf si le sentiment amoureux s’évapore et laisse entendre quelques fausses notes.

                           DES VOLONTES A CONTRETEMPS

« Je crois, si j’avais pu te garder, que j’aurais su te rendre heureux. Mais nos destinées et nos volontés jouent presque toujours à contretemps. » (Climats)

Les thèmes sont désormais beaucoup plus sérieux, la légèreté de la nature s’est enfuie. Les yeux ne regardent plus, ils se ferment. Nous sommes dans l’être. Au plus profond, dans le noir et l’attention :

« Au concert où, pendant nos fiançailles, je les emmenai tous les dimanches, je remarquai combien Odile écoutait mieux que Misa. Odile, les yeux fermés, laissait la musique couler à travers elle, semblait heureuse et oubliait l’univers. Misa, les yeux curieux, regardait autour d’elle, reconnaissait des gens, ouvrait le programme, lisait et m’irritait par son agitation » (Climats)

Ces thèmes deviennent désormais majeurs, fermes et dignes. Tels des motifs récurrents, ils parsèment l’œuvre régulièrement.  Ils semblent prendre l’armure comme s’ils partaient à la guerre dans la conquête des sentiments.

« J’avais appris à connaître ce que j’appelais son ‘air de conquête’, une gaieté haussée d’un demi-ton au-dessus de sa gaieté normale, des yeux plus brillants, un visage plus beau, et son habituelle langueur vaincue » (Climats)

Une vie amoureuse et symphonique
où les thèmes s’entremêlent                                                                                

« Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ? Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?» (Alfred de Vigny, Le Cor)

« JE LES ENTENDS TOUS ENCORE TRES FORT »

Certains thèmes parfois, « tendres et apaisants » s’immiscent le temps d’une pause, d’un silence, au cœur de la passion.

« Je vous parlais de ma vie comme d’une symphonie où se mêlaient des thèmes ; celui du chevalier, du cynique, celui du rival. Je les entends tous encore très fort. Mais j’entends aussi dans l’orchestre un instrument unique, je ne sais lequel, qui répète avec une douceur ferme un thème de quelques notes, tendre et apaisant. C’est le thème de la sérénité ; il ressemble à celui de la vieillesse. » (Climats)

Outre le thème de la sérénité, des motifs de l’amour courtois ou romantiques parcourent l’œuvre, mais plus particulièrement Climats ; celui qui revient en boucle le plus souvent est celui du Chevalier, bon et puissant, prince charmant, sauveur et conquérant. Il parcourt l’œuvre et peut se transformer en un thème du Rival :

« Ce thème du Chevalier protecteur, tout en moi le reprenait alors. Comme dans un orchestre une flûte isolée, esquissant une courte phrase, semble éveiller de proche en proche les violons, puis les violoncelles, puis les cuivres, jusqu’à ce qu’une énorme vague rythmée vienne déferler sur la salle, ainsi la fleur cueillie, le parfum des glycines, les églises blanches et noires, Botticelli et Michel-Ange, se joignaient tour à tour au chœur formidable qui disait le bonheur d’aimer Odile et de protéger, contre un invisible ennemi, sa parfaite et fragile beauté » (Climats)

« J’ai essayé de vous faire saisir l’entrée, la première exposition à demi couverte par d’autres instruments plus forts, des thèmes autour desquels s’est construite la symphonie inachevée qu’est ma vie. Vous avez noté le Chevalier, le Cynique, et peut-être avez-vous saisi dans cette absurde histoire de tapissier, que, par scrupule, je n’ai pas voulu omettre, le lointain et premier appel de la Jalousie » (Climats)

« Le thème du Rival, si le compositeur mystérieux qui orchestre notre existence nous le faisait entendre isolé, ce serait presque, je crois, le thème du Chevalier, mais ironique et déformé » (Climats)

Sérieux, forts, cyniques : « Cette fois, on applaudit vigoureusement ; la musique de la phrase exigeait l’accord parfait des acclamations. » (Ni Ange ni bête)

« L’armée applaudissait. Le luth du troubadour S’accordait pour chanter les saules de l’Adour » (Alfred de Vigny, Le Cor)

André Maurois et le Sentiment amoureux
Jacky Lavauzelle

 

 

ANATOLE FRANCE : CRAINQUEBILLE ou LA VERITE DU SABRE

Anatole France

CRAINQUEBILLE
(1901)
LA VERITE DU SABRE

 

Crainquebille Anatole France Artgitato 1901 dess Hayet

 

Crainquebille parle d’un homme écrasé et broyé par la société, plus encore que par la justice, pour quelques mots, une phrase,  un juron qu’il ne prononça pas. Pauvre, il finira ivrogne sur le trottoir, rejeté, exclu par tous. Le roman finira ainsi : « Crainquebille, la tête basse et les bras ballants, s’enfonça sous la pluie dans l’ombre. » Le roman reste toutefois une condamnation virulente de cette justice. Une justice pour laquelle il n’est pas souhaitable de juger par les faits. Elle reste portée, quasi métaphysiquement, par une infaillibilité naturelle et intrinsèque qu’elle porte en son sein. Il en va de la stabilité du corps social. « Ceux qui veulent que les arrêts des tribunaux soient fondés sur la recherche méthodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennemis perfides de la justice civile et de la justice militaire. » Nous y reviendrons.

UNE SI BELLE CEREMONIE

L’œuvre reste néanmoins, malgré le sujet, imbibé d’un humour que nous retrouverons plus tard dans Le Brave Soldat Chveïk de Jaroslav Hašek, publié en 1921, ou dans le Voyage au bout de la nuit de Céline, publié en 1932. Et nous sommes en 1901. Un décalage des situations. Un étonnement devant des situations injustes. Une esthétisation de la laideur. Une naïveté enfantine dans un monde d’adultes froid et mécanique. «  On parle bien à un chien. Pourquoi que vous me parlez pas ? Vous ouvrez jamais la bouche ? Vous avez donc pas peur qu’elle pue ? »… « Crainquebille, reconduit en prison, s’assit sur son escabeau enchaîné, plein d’étonnement et d’admiration…il lui était impossible de concevoir que quelque chose clochât dans une si belle cérémonie. Car, n’allant ni à la messe, ni à l’Elysée, il n’avait, de sa vie, rien vu de si beau qu’un jugement en police correctionnelle »…  « A cette heure, il aurait vu le président Bourriche, une auréole au front, descendre, avec des ailes blanches, par le plafond entr’ouvert, qu’il n’aurait pas été surpris de cette nouvelle manifestation de la gloire judiciaire : « Voilà mon affaire qui continue !»…  « Pour ça, on peut dire que ces messieurs ont été bien doux, bien polis ; pas un gros mot. J’aurais pas cru. Et le cipal avait mis des gants blancs. Vous avez pas vu ? »

UNE JUSTICE MAJESTUEUSE

Anatole France place Jérôme Crainquebille, le marchand des quatre-saisons, devant la justice. Avant même la description de ses soi-disant méfaits. « La majesté de la justice » agit par principes. Anatole France met en relief la raideur et l’infaillibilité de cette institution. Elle n’en est plus à une contradiction près pourvue qu’elle se retrouve sous la protection de toutes les autorités tutélaires. Il décrit ainsi l’opposition de deux bustes : celui de la République qui jouxte celui du Christ.

UNE JUSTE TERREUR

En dessous, la tête du malheureux ahuri devant une telle situation. Les mots, les codes, le contexte de l’arrestation lui apparaissent incompréhensibles, « toutes les lois divines et humaines étaient suspendues sur la tête de Crainquebille. Il en conçut une juste terreur. » C’est un homme apeuré, écrasé, que chacun regarde avec les yeux de la curiosité et de la condescendance.

LA VERITE DU SABRE

Les faits dans la justice décrite étant à proscrire, car trop interprétables, confère l’anecdote de sir Walter Raleigh, il convient de s’en référer à des principes intangibles et sûrs. « La méthode qui consiste à examiner les faits selon les règles de la critique est inconciliable avec la bonne administration de la justice. Si le magistrat avait l’imprudence de suivre cette méthode, ses jugements dépendraient de sa sagacité personnelle, qui le plus souvent est petite, et de l’infirmité humaine qui est constante. Quelle en serait l’autorité ? » … « Le président Bourriche s’assure une sorte d’infaillibilité…Quand l’homme qui témoigne est armé d’un sabre, c’est le sabre qu’il faut entendre et non l’homme. L’homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabre ne l’est point et il a toujours raison. »

UNE HAUTE IDEE DE LA JUSTICE

Il est dans « l’étonnement », la stupéfaction, la peur, qui l’inhibe totalement. « Il n’avait pas l’habitude de la discussion, et dans une telle compagnie le respect et l’effroi lui fermaient la bouche. » Il ne comprend pas. Il regarde les yeux grands ouverts ces raideurs et ces hommes endimanchés qui parlent vite.  « Crainquebille ne se livrait à aucune considération historique, politique ou sociale. Il demeurait dans l’étonnement. L’appareil dont il était environné lui faisait concevoir une haute idée de la justice. Pénétré de respect, submergé d’épouvante, il était prêt à s’en rapporter aux juges sur sa propre culpabilité. Dans sa conscience, il ne se croyait pas criminel ; mais il sentait combien c’est peu que la conscience d’un marchand de légumes devant les symboles de la loi et les ministres de la vindicte sociale. Déjà son avocat l’avait à demi persuadé qu’il n’était pas innocent. » Anatole France renverse la culpabilité. Crainquebille, l’innocent devenu coupable, par ignorance. La justice elle-même devient coupable, en campant sur ses fausses certitudes. Il est seul contre tous et contre tous les pouvoirs. Son avocat, sensé le défendre, souhaite qu’il reconnaisse le délit. Il n’est pas de poids à lutter.

Crainquebille Anatole France Artgitato 1901 dess Hayet 3

UN SIMPLE RITUEL LITURGIQUE

La raison de l’arrestation : un « Mort aux vaches ! » qu’aurait lancé Crainquebille l’agent 64. « Mort aux Vaches ! » serait une expression datant de 1870, moins de trente ans avant la parution du livre. Vache pour le mot allemand Wache, le quart, la garde, le poste de police et, par extension, une insulte pour tout ce qui porte l’uniforme. Anatole France nous précise que, pendant l’histoire, cette injure était devenue populaire : « Par ces propos, qui pourtant exprimaient moins la révolte que le désespoir, l’agent 64 se crut insulté. Et comme, pour lui, toute insulte revêtait nécessairement la forme traditionnelle, régulière, consacrée et rituelle, et pour ainsi dire liturgique de « Mort aux vaches ! » c’est sous cette forme que spontanément il recueillit et concréta dans son oreilles les paroles du délinquant : – Ah ! vous avez dit : « Mort aux vaches ! » C’est bon. Suivez-moi. » Même s’il ne se réfère pas à cette origine germanique. « Le sens de cette phrase n’est pas douteux. Si vous feuilletez le Dictionnaire de la langue verte, vous y lirez : « vachard, paresseux, fainéant ; qui s’étend paresseusement comme une vache, au lieu de travailler. – Vache, qui se vend à la police ; mouchard. » Mort aux vaches ! se dit dans un certain monde. »

TESTIS UNUS, TESTIS NULLUS

L’agent de police en cause dans l’Affaire Crainquebille n’est nommé d’abord que par son numéro, comme quelque chose d’informel et d’impersonnel, de mathématique : le représentant de la haute autorité publique éternelle. « Il ne faut pas se fier au témoignage d’un homme : Testis unus, testis nullus. Mais on peut avoir foi dans un numéro. Bastien Matra, de Cinto-Monte, est faillible. Mais l’agent 64, abstraction faite de son humanité, ne se trompe pas. C’est une entité. Une entité n’a rien en elle de ce qui est dans les hommes et les trouble, les corrompt, les abuse. Elle est pure, inaltérable et sans mélange. »

Crainquebille Anatole France Artgitato 1901 dess Hayet 2

CIRCULEZ !

A l’origine de cette méprise, l’agent 64 demande à notre vendeur de quitter les lieux, de « circuler ». Mais notre Crainquebille attend les quatorze sous que lui doit, ce 20 octobre, Rue Montmartre, la cordonnière, Mme Bayard ; cette bourgeoise, prenant tout son temps, met en difficulté notre homme. Il est une double victime ; victime de la force policière alors qu’il n’a commis aucune faute, sinon celle d’être là, victime de l’arrogance et du mépris de cette bourgeoisie montante.

LES INJURES HEROÏQUES DES GARCONS BOUCHERS

Et c’est dans un brouhaha total que la scène se passe. L’agent est au-milieu de quelque chose qui le dépasse et au lieu de gérer la circulation s’acharne sur notre pauvre homme : « l’embarras des voitures était extrême dans la rue Montmartre. Les fiacres, les haquets, les tapissières, les omnibus, les camions, pressés les uns contre les autres, semblaient indissolublement joints et assemblés. Et sur leur immobilité frémissante s’élevaient des jurons et des cris. Les cochers de fiacre échangèrent de loin, et lentement, avec des garçons bouchers des injures héroïques, et les conducteurs d’omnibus, considérant Crainquebille comme la cause de l’embarras, l’appelaient ‘sale poireau’. » Ce capharnaüm de véhicules finit par emprisonner sa charrette et lui interdit le moindre mouvement, « d’ailleurs il lui était impossible maintenant d’avancer ou de reculer. La roue de sa charrette était malheureusement prise dans la roue d’une voiture de laitier. » Crainquebille, victime de l’autorité policière et des a priori des badauds et des commerçants, l’est aussi des circonstances. Même les objets et les choses sont contre lui. Il est seul. Même la bourgeoise qui lui doit les quatorze sous se retire telle une voleuse avec une excuse bien morale : « Mme Bayard, pensant qu’on ne devait rien à un homme conduit au poste, mit les quatorze dans la poche de son tablier. »

UN HOMME A TERRE

Enfin presque. Un homme, un seul, s’avance devant l’agent pour faire sa déclaration. Il a tout entendu. Notre vendeur n’est pas coupable. Il s’agit d’une simple erreur de compréhension. Il y a méprise. Mais l’opinion est contre lui. Il reste un pestiféré. La foule pusillanime, compact contre lui, comme une réaction à un anticorps. Suit la boisson, « moins il gagnait d’argent, plus il buvait d’eau-de-vie »,  l’exclusion, les rancœurs, « le malheur le rendait injuste. Il se revanchait sur ceux qui ne lui voulaient pas de mal et quelquefois sur de plus faible que lui» De sa gargote à la rue.  L’homme pauvre mais debout devient un misérable couché et méprisé, « enfin il était démoralisé. Un homme dans cet état-là, autant dire que c’était un homme par terre et incapable de se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus. »

UNE AUSTERE DOUCEUR

De ce grand malheur, la vision de la prison lui semble alors idyllique. A manger et à boire, à des heures régulières, une couche sèche et changée. Le voilà à rêver d’y retourner et pour cela doit commettre un délit. Crainquebille brave homme n’en connaît pas. Sauf, peut-être, celui pour lequel il fût injustement condamné. Mais le délit se délite, et le stratagème coule dans le ruisseau comme cette pluie qui tombe et qui finit par lui ruiner la santé. « Le sergeot répondit avec une austère douceur : que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n’était pas à dire, parce que quand un homme fait son devoir et qu’il endure bien des souffrances, on ne doit pas l’insulter par des paroles futiles. » Crainquebille n’intéresse plus personne. Il n’est même plus capable de commettre un délit. C’est la fin de sa vie sociale, devenu moins que rien. Moins qu’une chose. Il reste une ombre dans la rue. A peine une ombre.

 Jacky Lavauzelle

 Texte dans Lisez-moi du 25 juin 1906 Dessins de Hayet

Alfred CAPUS – Notre Jeunesse – Comédie en quatre actes – 1904

ALFRED CAPUS

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Jacky Lavauzelle*******

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Alfred CAPUS
NOTRE JEUNESSE
Comédie en quatre actes
Jouée pour la première fois en 1904
Au Théâtre de la Comédie-Française

VERS L’ÂGE  DE LA RESIGNATION

Jacky Lavauzelle Alfred Capus Notre jeunesse Artgitato Baigneurs sur la plage de Trouville Eugène-Louis BOUDIN

 Jules Lemaître dans La Revue des Deux-Mondes souligne sur Alfred Capus que ses « sujets préférés, c’est la chasse à l’argent, mais considérée surtout chez ceux qui n’en ont pas ; c’est très simplement le mal qu’on a à gagner sa propre vie ; c’est la difficulté des débuts pour beaucoup de jeunes gens dans une société tout « industrialisée » et où la concurrence devient de jour en jour plus dure…

LE MONDE DES PROFESSIONS PARASITES
M. Capus connaît très bien le monde des bizarres professions parasites créées par ces nouvelles conditions sociales, le monde des coulissiers, des hommes d’affaires, des agents de publicité…Et il ne connaît pas moins bien la vie de la petite bourgeoisie, parisienne et provinciale. »

Dans Notre Jeunesse, Alfred Capus nous installe dans la grande bourgeoisie en villégiature à Trouville.  Lucien, un des personnages centraux,  a une entreprise qui vient de son père, Monsieur Briant. Il l’a sauvée de la banqueroute. Lucien est placé entre deux fortes personnalités : son père et sa femme Hélène.

NOUS SOMMES A LA VEILLE DE TRES GRAVES EVENEMENTS Dans le premier acte, nous retrouvons un tableau qui pourrait être un tableau de l’économie d’aujourd’hui. Nous sommes à l’orée du XXe siècle. Il parle à son ami Jacques Chartier, un bourgeois rentier : « Tu ne comptes donc pour rien les préoccupations de toutes sortes, l’incertitude du lendemain, tous les risques, tous les dangers de ma situation ? Nous sommes en pleine crise industrielle et commerciale…Oui, oui, ces mots-là ne signifient pas grand’ chose pur toi qui est oisif, qui vit dans un monde d’insouciance et de fantaisie…Tu es un consommateur, je suis un producteur…Pourvu qu’on te fournisse le luxe et le confortable dont tu as besoin, tu es tranquille et tu dis que tout est pour le mieux…Mais, moi, je suis obligé de te les fournir, je ne suis pas aussi rassuré…Je sais par les temps qui court, l’entreprise la plus florissante peut se trouver ruinée du jour au lendemain, par suite d’une grève, d’une catastrophe quelconque ou simplement de la concurrence étrangère…Nous sommes à la veille des très graves événements. »

Alfred Capus Analyse Jacky Lavauzelle

LES GREVES A REPETITION
Les débuts de ce siècle sont, en effet, bouleversés par les mouvements sociaux d’une ampleur exceptionnelle. Sont touchés les usines Schneider au Creusot, les usines de Saône-et-Loire, la Compagnie des Mines de Houilles de Blanzy, la grève des tullistes de Calais…dans l’espoir d’une grève générale. La loi du 30 mars 1900 de Millerand, la réforme du droit du travail, la journée de onze heures, réglemente la durée légale du travail et ouvre la voie à dix ans de modifications sociales et législatives, dix heures par jour et un maximum de soixante heures par semaine avec la loi de 1904…

IL NE MANQUAIT PLUS QU’UNE GREVE !
Dans le troisième acte, Monsieur Briant, le père de Lucien, doit rentrer à cause des mouvements sociaux qui agitent son entreprise : « Partons donc tranquillement et le plus tôt possible. D’autant plus que dans le courrier de ce matin, je trouve d’assez mauvaises nouvelles de là-bas…Bruits de grève…réclamations…Ma présence est nécessaire. En tout cas, moi je pars. – (Lucien) Et je vous accompagne, comme vous pensez…Ah ! il ne manquait plus qu’une grève !… – (M. Briant) Ne nous dissimulons pas que nous l’aurons un jour ou l’autre. – (Lucien) Quelle existence ! Et quel avenir !»

LA LOI FATALE
Mais nous sommes dans cette accélération des fusions des entreprises, des absorptions des petites par les grandes, dans la création des gros groupes, les premiers trusts voient le jour ; dans l’acte II : « – (Serquy) Vous serez absorbés tôt ou tard…Voyez-vous, la petite industrie doit se fondre dans la grande. C’est la loi fatale. Vendez-moi votre maison, je vous garde comme gérants, votre fils et vous. Vous ne risquerez plus rien et vous aurez autant de bénéfices. – (Monsieur Briant) Vous appelez ça un ‘trust’ aujourd’hui, je crois ? »

SE FAIRE DES OPINIONS RASSURANTES
Entre l’inquiétude des affaires, de ce qui deviendra la mondialisation capitaliste, le rentier Chartier oppose la confiance : « Un grand homme a dit : « ce qui émeut les hommes, ce n’est point les choses, mais leur opinion sur les choses. » Je tâche donc de me faire le plus possible des opinions rassurantes. »

Nous sommes dans les années qui suivent les premiers grands scandales politico-financiers. La Libre Parole relève en 1892 la corruption liée au Canal de Panama. Suivront les nombreuses affaires retentissantes, la banqueroute du banquier Oustric en 1929 avec la démission du ministre de la Justice, l’affaire Hanau en 1925, l’affaire Stavisky…

UN CARACTERE DE JEUNESSE
Les deux hommes s’opposent dans les affaires, dans leurs émotions et dans leurs caractères. C’est Lucien qui le précise le mieux : « Tu as toujours ton humeur d’autrefois, ton caractère de jeunesse. C’est ce que je t’envie le plus. Il y a des êtres qui communiquent pour ainsi dire de la frivolité à tous les événements où ils se mêlent. Tu es un de ces êtres-là. Moi, au contraire, tout ce qui m’arrive devient immédiatement grave, presque tragique…Aucune de mes aventures de jeune homme n’a bien fini : aucune ne m’a laissé un souvenir joyeux. »

Lucien ne croit pas si bien dire. Lucienne Gilard, qui arrive du village d’Espeuille à proximité de Limoges, une enfant naturelle, n’est autre que sa fille qu’il a eu dans sa jeunesse. Energique, désintéressée, elle recherche, non pas son père auprès duquel elle n’espère rien, mais l’ami de son père : Jacques Chartier.

Alfred Capus Jacky Lavauzelle

DES MILITANTES PLUS NOMBREUSES
Elle est une figure de l’indépendance féminine de son époque. En ces années 1900, le rôle de la femme commence à être reconnu. Les avancées sont modestes, mais notables. Depuis le rôle joué par Louise Michel en 1871, la création de l’Association pour les droits des femmes en 1870, le journal la Fronde, le Conseil National des Femmes Françaises, les militantes sont de plus en plus nombreuses venues de tous les horizons de la société française.

UN PEU A LA FACON DES HOMMES
Ainsi Lucienne est une femme de son temps et cherche à ne dépendre de personne, à être l’égale des hommes : « Mon rêve eût été à ce moment-là de choisir une de ces professions comme il y en a aujourd’hui pour les femmes qui n’ont pas de fortune. Une de mes camarades de pension, par exemple, est employée dans une imprimerie ; une autre est à la comptabilité d’une maison de banque. Je pensais que je pourrais trouver, moi aussi, une situation analogue, où, à la condition de travailler, on est indépendante un peu à la façon des hommes. Ce rêve-là, je le réaliserai peut-être un jour, je l’espère. » (Acte III)

UNE ECLATANTE REPUTATION D’HEROÏSME ET DE BEAUTE
Bien entendu, Alfred Capus place son histoire et ces héros dans une opposition des générations. C’était mieux avant, quoique. « Si quelqu’un ose insinuer que nos ancêtres ne valaient pas mieux que nous, on le traite de cerveau débile ou de mauvais citoyen ; et il faut aujourd’hui, pour louer ses semblables, plus d’audace qu’autrefois pour les flétrir. Eh bien ! moi, Monsieur Briant, je ne sais pas si notre époque laissera dans l’histoire une éclatante réputation d’héroïsme et de beauté, mais je la trouve, malgré ses tares et ses vices, plus cordiale et plus habitable que la vôtre. Nous n’avons plus certaines vertus que vous aviez, mais nous avons une sensibilité que vous n’aviez pas ; et nous sommes plus émus que vous par la souffrance, l’inégalité et la misère. » (Chartier à Monsieur Briant, Acte IV)… Audace, héroïsme, souffrance, misère ; nous ne sommes qu’à quelques années du début de la seconde guerre mondiale…

L’ÂGE DE LA RESIGNATION
Les générations ne se raccorderont pas complétement, mais Lucienne retrouvera son père in-extremis. Et la dernière vision sera sa découverte de son grand-père en partance sur le seuil de la maison. Il est l’heure de partir. Hélène penchée auparavant lui susurrait : « Nous vivrons précieusement les quelques années de santé et de force qui nous restent, et alors nous arriverons avec moins d’angoisse à l’âge de la résignation. » (Acte IV)

Jacky Lavauzelle

Jacky Lavauzelle Artgitato

SOUMISSION HOUELLEBECQ : EUROPE, ANNEE ZERO

Michel HOUELLEBECQ
CRITIQUE

SOUMISSION
2015

Soumission Michel Houellebecq Artgitato Jacky Lavauzelle

EUROPE,

ANNÉE ZERO

« L‘imagination est une bien belle chose ; elle permet de prêter aux gens des idées encore plus sottes que celles qu’ils ont eues sans doute. » Cette citation que l’on retrouve dans les Croquis Parisiens de Joris-Karl Huysmans éclaire tout-à-fait les énormités que l’on retrouve sur Houellebecq, dans la suite de « Madame Bovary, c’est moi ! » Du moins, auraient-ils de l’imagination. Mais, paraît-il, certains batraciens n’en seraient pas, non plus, totalement dépourvus. Nous les entendons clâmer que le livre va trop loin, eux qui n’ont rien vu arriver, ni le 11 septembre, ni les krachs boursiers, ni la chute du mur… Rien… « Les journalistes avaient une tendance bien naturelle à ignorer les informations qu’ils ne comprennent pas » souligne notre héros dans Soumission. C’est dire.

Il n’y a pas, pour autant, de fumées sans feu. Dans un de ses éditos dans Charlie Hebdo (n°913 du 16 décembre 2009), Bernard Maris rapporte les propos de Yazid Sebag, Commissaire à la Diversité et à l’Egalité des chances, qui « demande « d’accepter qu’elle (la France) est aussi un pays musulman« , qui se positionne « sur le refus d’une loi sur la burqa, et le regret à peine dissimulé de la loi sur le voile. » Et de poursuivre, Bernard Maris, pas Yazid Sebag, « mais qu’on sorte la religion des têtes ! Et le braillard des minarets, dans les pays musulmans, est là pour clouer la religion dans les têtes. »



Il n’y a pas de fumées sans feu, comme le souligne l’ensemble des médias : à Toulouse : « Les plus radicaux des islamistes peuvent se mêler aux musulmans modérés qui pratiquent leur culte à Toulouse, dans les quartiers d’Empalot, Bagatelle, les Izards. «Le quartier du Mirail est plutôt proche des Frères musulmans», estime Boris. Un islam réputé plutôt rigoriste. Chaque vendredi après-midi, le parking de Basso-Cambo se remplit. Les voitures débordent sur les ronds-points avoisinants. Des centaines de fidèles sont là pour la prière. » (La Dépêche du Midi, 24 septembre 2014). Le politologue Gilles Kepel, dans une enquête sur les jeunes de Montfermeil et Clichy-sous-Bois : » le grand récit fondateur de la France moderne selon lequel la nation était toujours capable d’intégrer a été mis à mal. La colère et l’islam se sont développés partout où la République a échoué.« …

C’est le paradoxe de ne nos peuples. Être arrivé à tant de libertés individuelles et risquer tout perdre aussitôt. « Oui, dit Cyprien dans En Ménage de Huysman, c’est amusant d’allumer des paradoxes, mais il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés et ratent ! On ne rit plus alors. » Le voile s’est posé sur les caricatures, sur le rire, sur les femmes, sur la joie de vivre. Tout est devenu trop sérieux !

Mais revenons sur notre livre d’anticipation.

 Mais, avant la polémique, avant les thématiques politico-religieuses, nous sommes dans la littérature. Et, comme pour chaque livre de Houellebecq, il y a d’abord le plaisir. Le plaisir de la lecture fluide. Une lecture de notre époque, comme avec les grands naturalistes. Une lecture qui couvre les siècles en revenant sur cette fin du XIXe. Le curseur se grippe. Une histoire s’achève. Une tentative de comprendre en prenant le recul de l’histoire. De notre littérature. Une autre arrive. Une puissance à la Zola mêlant sciences, politiques, économie, philosophie et toute la prose de notre quotidien. Soumission est une somme. Un tractactus-thélogico-politico-philosophique. Un vrai Houellebecq en somme, avec ce qu’il faut d’érotisme et d’humour. Soumission est un plaisir et un coup de vent dans la nombreuse production soporifique, pléthorique et anesthésiée. Une œuvre qui respire. Un livre qui parle de nous. Enfin.

 Notre héros est un homme soumis. Apolitique, mais soumis. Il est d’abord soumis par les autres, soumis par son corps, soumis par son sexe. Il se soumettra enfin pour retrouver son siège à l’université Paris III en se soumettant au nouveau pouvoir politico-religieux en place en se convertissant à l’Islam, الإسلام, qui désigne une « soumission » volontaire, une allégeance à Dieu.



Il trouve sa vie peu intéressante, « j’aimais prendre le métro un peu avant sept heures, me donner l’illusion fugitive d’appartenir à la ‘France qui se lève tôt… » Plus d’une fois, il voudrait crier, « cette vie est intolérable ! » comme Folantin dans A Vau-l’eau.

 » Le monde qui pendant des siècles avait été en jeu, est devenu une caricature. » (André François)  Mais le jeu est fini. La France aussi. L’Europe se transforme et une mutation s’amorce, la Belgique, des « nouvelles coalitions » en Angleterre, en Allemagne … Le temps des caricatures aussi est fini. Le temps du droit au blasphème aussi…




La grande Europe sera faite, mais dans une autre direction. Plus au sud. Mohammed Ben Abbes s’en occupe. Seuls les pseudos intellectuels parisiens s’en étonnent, n’ayant rien vu venir, pensant si fort que l’Europe c’est la France + l’Allemagne, que la France c’est Paris, et que Paris c’est eux, encore étonnés de la fulgurance des événements, s’associant, en trainant en peu les pieds, afin de s’associer à la Fraternité Musulmane, faisant reculer toutes les idées de laïcités, de liberté, et d’égalité, du droit des femmes plusieurs siècles en arrière. Toutes ces valeurs effacées en une élection. « La contemplation du cul des femmes, minime consolation rêveuse, était elle aussi devenue impossible. »



 En effet, ce nouveau siècle qui débute voit ressurgir des débats sur la religion que connurent nos aînés, fin XIXe, début XXe avec le catholicisme, la place de l’église, la laïcité. A cette époque Charlie Hebdo n’existait pas. Nous avions l’Assiette au beurre, cent fois plus violente et assassine envers les catholiques, le Grelot, le Chambard, le Libertaire ou La Voix du peuple. Rien que çaLe personnage de Houellebecq n’était pas encore converti à l’Islam que Huysmans faisait le pas et entrait en religion Catholique.

Le sujet est digne d’intérêt. Plus que cela, il est pour tout homme, le problème essentiel, celui de nos valeurs. 

Notre héros suit le parcours huysmanien : Marthe, histoire d’une fille (1876) écrit avec du panache et de l’audace correspond à sa thèse sur Huysmans lui-même. Les Croquis parisiens (1880), En ménage (1881), A Vau-l’eau (1882), A Rebours (1884) correspond à sa vie parisienne comme professeur universitaire. La nouvelle Sac à dos dépeint sa vie solitaire et ennuyeuse.  Suivra En Rade, cette évasion qui, pour notre héros, correspond à la fuite vers le Lot, la ville de Martel et le site de Rocamadour. Suivront La Cathédrale (1903) et les Routes de Lourdes (1906), la conversion et l’aboutissement.

Tim disait « un portrait n’est bon que s’il contient une pincée de caricature. Une caricature n’est bonne que si elle contient une pincée de tendresse. » C’est ce que Houellebecq apporte avec cette âme humaine pantelante, presque sans histoires, chancelante dans une existence terne et morne. Apolitique, notre héros suivra le vent de l’histoire. La mort, pensée un instant fait place à la soumission, une autre soumission.



Le vert de l’Islam habille enfin les couleurs de l’Europe aux rythmes des conversions qui s’accélèrent. Nous revoyons Jacques, dans En Rade de Huysmans : « Jacques avançait lentement, écartant les arbustes, enjambant les touffes ; bientôt la route devint impraticable ; des branches basses de pins barraient le sentier, couraient en se retroussant par terre, tuant toute végétation sous elles, semant le sol de milliers d’épingles brunes, tandis que de vieux sarments de vignes sautaient d’un bord de l’allée à l’autre dans le vide et, s’accrochant aux fûts des pins, grimpaient autour d’eux en serpentant jusqu’aux cimes et agitaient tout en haut, dans le ciel, de triomphales grappes de raisin vert. »

Jacky Lavauzelle

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SOUMISSION HOUELLEBECQ