Tous les articles par artgitato

HATUFIM : LUMIERES INTERDITES !

HATUFIM

חטופים

 HATUFIM Série TV







 

 

 

LUMIERES INTERDITES !

Dans Hatufim,חטופים, les kidnappés, tous les personnages se retrouvent prisonniers de quelque chose ou de quelqu’un, prisonnier des terroristes, d’un rôle, prisonnier d’une image, ou d’une faiblesse. Chacun essaie de vivre avec, au mieux, dans un pays lui aussi prisonnier, entre fils barbelés et psychose de l’autre. L’autre c’est aussi le fils, le frère ou la fille, la famille proche. Cette famille que l’on ne reconnaît plus. Ces enfants, ces conjoints qui vivent à nos côtés et que l’on ne reconnait plus. Tous prisonniers, comme dans cette chambre fermée et sombre, à Francfort, ou à travers un long couloir, se joue la libération des otages dans les premières images du premier épisode. Le couloir sera long et sombre. La libération sera-t-elle au bout du tunnel ? Quelle libération ?

Nous retrouvons les deux rescapés d’un kidnapping qui a duré dix-sept ans et le cercueil du troisième, à leur arrivée à Tel-Aviv.



Les trois captifs (שבוי)

Yoram Toledano HATUFIM Nimrod Klein

Nimrod Klein (נמרוד קליין) joué par Yoram Toledano ( יורם טולדנו). Il est l’un des deux rescapés. Le plus fort dans sa tête, celui qui a soutenu dans les moments les plus difficiles, Uri. C’est le meneur du groupe qui sera tenté par une carrière politique. Hanté par les cauchemars, il n’arrive plus à dormir sans donner des coups à sa femme Talia, totalement meurtrie. La mort d’Amiel le hante, comme elle obsède Uri.

Uri Zach (אורי זך) joué par Ishai Golan (ישי גולן). Le plus fragile des deux rescapés. Il sait que sa femme, Nurit,  s’est remariée avec son frère, Yaki. Il a appris la nouvelle lors de sa captivité. Il en a pleuré pendant quinze jours. A son retour, il cherche à savoir si elle est encore amoureuse de lui.



Ishai Golan HATUFIM Uri Zach

« Serais-tu prête à le quitter pour moi ? » Devant le silence de Nurit, il comprend que c’est fini. « Tu as fait ton choix. Trop de temps s’est écouléRentre donc, il n’y a ici plus rien pour toi ! Celui que tu as aimé avant, n’existe plus, il est mort, il est mort il a déjà si longtemps.» Il succombera bientôt à la belle Iris, l’espionne envoyée par le docteur Haim Cohen, qu’ilrencontrera au cimetière où est enterrée sa mère. Cette mère qui, elle,ne l’a jamais oublié en lui écrivant de longues lettres jusque sur le lit de l’hôpital, jusqu’à son dernier souffle.





Assi Cohen HATUFIM Amiel Ben-Horin

 

C’est enfin cette mère qui lui demande de ne pas avoir de haine, de rancœur et de jalousie contre son frère et contre Nurit : «Si jamais je ne suis pas là, quand tu reviendras, ne leur en veux pas. Elle était si désespérée qu’elle restait toujours avec nous. Tu dois leur pardonner. C’est ta mère qui te parle et qui te le demande. Comprends que ça été compliqué pour eux aussi

Tu as déjà perdu trop de temps, pour en perdre encore à haïr.»

  Amiel Ben-Horin (עמיאל בן-חורין) joué par Assi Cohen  (אסי כהן). Mort pendant sa captivité, il hante à présent la maison de sa sœur, Yael. Il a été frappé par Nimrod et Uri, eux-mêmes contraints par les ravisseurs.



La famille KLEIN (קליין)     

Yael Abecassis HATUFIM Talia Klein

Talia Klein (טליה קליין), l’épouse jouée par Yael Abecassis (יעל אבקסיס),  l’épouse qui a attendu dix-sept ans et combattu pendant toutes ses années au travers des médias et de différents collectifs pour sa libération. C’est la Sainte, la Femme idéale dans tout le pays, celle qui n’a « pas arrêté de se battre pour qu’on ramène son mari, on la voyait tout le temps à la télé, dans les journaux. » Mais elle n’a donc jamais eu le droit de vivre sa vie pendant ces dix-sept ans, comme elle le dira à Nurit. « Nous devions attendre et nous battre ! Nous ne devions pas renoncer ainsi !  Moi, tous les jours, je me suis battue ! Toute seule !» Sa famille est disloquée. Chacun fait sa vie, mange quand il le souhaite, sa fille cherche désespérément un père de substitution par le sexe, et son fils a du mal à gérer la glorieuse résistance et renommée de son père.

Yael Eitan HATUFIM Dana Klein

Dana Klein (דנה קליין), la fille, jouée par Yael Eitan (יעל איתן). Elle cherche des hommes beaucoup plus âgés qu’elle. Elle est envoyée par sa mère chez un psychologue, le docteur  Samuel Ostrovsky (ד »ר שמואל אוסטרובסקי), joué par dalik Velinitz (דליק ווליניץ), qu’elle cherche, par tous les moyens, à séduire. La vie est un jeu pour elle. Elle ne supporte pas le rôle de Sainte qu’a sa mère. Elle est prisonnière de son désir incontrôlable et collectionne les aventures d’un jour.

Hatzav (חצב קליין) le fils, joué par Guy Selnik (גיא סלניק). Hatzav ne peut plus gérer l’image idéal d’un fils de héro. Il joue, ou plutôt cache son mal-être. Il essaie de donner à sa famille et à ses amis, l’image d’un homme responsable, souhaitant intégrer une unité prestigieuse dans l’armée israélienne.



La famille ZACH (זך)

Mili Avital HATUFIM Nurit Halevi-Zach

Nurit Halevi-Zach (נורית הלוי-זך), jouée par  Mili Avital (מילי אביטל), l’ancienne épouse d’Uri, qui a épousé le frère, Yaakov, ‘yaki’. Elle est détestée dans tout le pays. Contrairement à Talia, la sainte, elle est l’infidèle qui n’a pas su maîtriser ses désirs. Elle se culpabilise elle-même. Les autres la traite de dévergondée, de « salope » ou de « pute », « une fois qu’il est plus là, elle se marie avec son frère, elle s’en fout ! Un mois, allez ! Au suivant !» C’est l’ « autre », la honte du pays. Elle voulait vivre, ne pas se laisser mourir, survivre, surpasser sa peine. « Tu m’en veux donc d’avoir voulu vivre ? » dira-t-elle à Talia.

Mickey Leon HATUFIM Yaakov ‘Yaki’ Zach



Yaakov « Yaki » (יקי) Zach (יעקב (יקי) זך), jaloux depuis toujours de son frère. Il a épousé Nurit. Ils ont eu ensemble un fils, Assaf. Yaakov est joué par Mickey Leon   (מיקי לאון). Ce frère immoral qui souhaitait que son frère ne revienne pas de sa captivité tellement il désirait Nurit. Il s’en excuse en pleurant auprès de son frère. « Je priais les nuits afin que tu ne reviennes pas. Mais aussi, je m’en voulais d’être ainsi, sans cœur. Uri, ne me la reprends pas ! Avec mon fils, Assaf, c’est ce que j’ai de plus beau. Ne me la reprends pas ! »

Shmuel Shilo HATUFIM Joseph (Yoske) Zach

Joseph (Yoske) Zach, (יוסף ( יוסק’ה) זך), le père âgé de Uri et de Yaki, joué par Shmuel Shilo (שמוליק שילה). Malheureux d’avoir perdu trop tôt son épouse, qui n’a pas pu avoir la joie de revoir encore une fois son fils Uri. C’est le fils préféré de Joseph. Il en veut toujours à Yaki de lui avoir ‘volé’ une partie de la vie de son frère.



Autour de la famille BEN-HORIN (בן-חורין)

Adi Ezroni HATUFIM Yael Ben-Horin

La soeur, Yael Ben-Horin (יעל בן-חורין), jouée par Adi Ezroni (עדי עזרוני), hantée par ce frère, Amiel, mort pendant sa détention. Elle n’arrive pas à faire le deuil. Amiel est là, toujours présent, pesant sur la conscience de Yael. Elle cherche à voir le corps de son frère mort, juste l’embrasser une dernière fois, « je veux le voir et le prendre dans mes bras et lui dire combien je l’ai attendu durant toutes ces années, je veux lui expliquer que depuis qu’il a été capturé, c’est tout ce que nous avons pu faire, l’attendre, c’est tout ce que nous avons réussi à faire ». A voir le corps, mais à oublier l’âme qui la hante dans la maison, « tu n’existes pas ! Arrête ! Je viens de t’enterrer ! Arrête de me parler ! Qu’est-ce que je fais là ? Tu n’existes pas !». Elle ne sait plus si elle est folle, si elle commence à perdre la raison. Elle ne peut pas le prendre dans ses bras, « le sentir ». Entre le désir de ne pas oublier son frère et de recommencer une vie nouvelle.




Nevo HATUFIM Ilan Feldman

Le contact des familles, Ilan Feldman (אילן פלדמן), joué par Nevo Kimchi (נבו קמחי). Il tombe amoureux de Yaël, sans vivre avec elle. Il est l’homme des messages, l’homme à côté. Celui qui ne rentre pas dans les familles. Celui qui console. Il attend que Yael lui ouvre les portes, afin de combler sa solitude.
La sécurité de l’Etat  

Sandy Bar HATUFIM Iris




Iris (איריס), la belle espionne originaire de Beit Hakerem, au sud-ouest de Jérusalem, qui séduit Uri afin de pouvoir l’approcher et récupérer des informations. Iris est jouée par Sandy Bar (סנדי בר). Elle se retrouve piégée par son devoir et critique rapidement les méthodes utilisées par le docteur Haim Cohen.
Elle aborde Uri en pleurs dans le cimetière.  Elle rentre en osmose, en lui montrant ses failles : « T’inquiète pas je suis aussi larguée que toi. Je ne lis pas la presse, je ne regarde pas les infos à la télé et je suis plus sereine. Tout ça me déprimait. Moins on en sait et mieux c’est ! »

Gal Zaid HATUFIM docteur Haim Cohen

Le psychiatre militaire, le docteur Haim Cohen (ד »ר חיים כהן), qui examine les deux kidnappés survivants et qui, suite à de nombreuses contradictions lors du débriefing a rapidement un doute sur les deux rescapés. « Je n’arrive même pas à imaginer ce que vous avez vécu. » Il est joué par Gal Zaid (גל זייד). Derrière une voix douce et posée, il cache une détermination sans faille. « Notre expérience, avec d’autres  prisonniers ayant vécu une captivité moins traumatisante,  a montré que ce qui les fait tenir, c’est l’espoir. La perspective du retour, l’idée de retrouver  leurs proches.» Il est prisonnier dans sa phobie du risque. Il est obsédé par le mensonge. Il veut connaître la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Mais n’y a-t-il qu’une vérité ? Résister pendant dix-sept ans de torture n’est sûrement pas humain. Ils ont dû livrer des secrets, forcément. « J’imagine que pour survivre, mentir finit par devenir une seconde nature. Non ? … Vous me cachez quelque chose !» Alors, pourquoi ne mentiraient-ils pas à présent ?
Pour le docteur Cohen, « il est vital pour la sécurité du pays que nous sachions ce qui s’est passé, qui vous a interrogés là-bas, ce qu’il voulait savoir au juste ! »




Chacun sort de sa nuit et rentre dans un long tunnel. La lumière n’est pas encore visible au bout. Il faut donc avancer, continuer tout droit.

Jacky Lavauzelle

 Série israélienne de Gideon Raff

Henri DUVERNOIS (Seul 1922) TROMPEUSES APPARENCES

HENRI DUVERNOIS

SEUL
(Comédie en un acte)
Première, le 28 octobre 1922
Au Théâtre du Grand Guignol

 Henri Duvernois SEUL Théâtre

TROMPEUSES

APPARENCES

 La publicité ou la réclame, cette forme achevée de la société du spectacle, dirait les situationnistes, n’est pas naît en 1922, mais elle trouve un essor particulier dans ces années après-guerre, comme ensuite avec la naissance de la télévision ou d’internet. Après les années qui suivent la Grande Guerre, les ouvrages se tapissent de réclames pour le corps et la santé. Il faut jouir du monde, il faut plaire. Il faut oublier cette mort qui, pendant quatre années, a occupé les pensées, les journaux, les conversations. L’apparence prend désormais une place primordiale. Il faut sortir et se montrer. Il faut séduire et paraître.

Henri Duvernois nous propose plus qu’un portrait d’artiste, il nous livre toute une époque en un acte. Cette volonté de jouissance habite notre artiste et son ami, comme il parfume cette riche bourgeoise. La nôtre est jeune, très jeune « on ne dirait pas qu’elle est naît en 1900…pendant l’Exposition…non, ça paraît trop vieux, trop loin…On ne dirait même pas qu’elle est naît d’hier…On croirait qu’elle est née aujourd’hui, pour la rage des dames et la perdition des messieurs… » L’époque va vite, si vite que le temps s’y perd. Il faut donc manger à la table du soir et manger à se faire exploser la pense. L’amour aussi. Les coups de foudre se succèdent, « Au bout de cinq minutes, j’étais follement épris… »

Eugène Bricot, joué par M Gobet lors de la première au Théâtre du Grand Guignol, en octobre 1922, est un poète à fort potentiel. Sa pauvre chambre, avec un  « ameublement à la fois sordide et prétentieux », un « rideau d’une penderie cache des vêtements », décrite en introduction résume déjà la pièce : cacher sa pauvreté, paraître important, savoir se donner des airs afin de pouvoir parcourir les lieux mondains de la ville.

Madame Frutte, jouée par Mme Hellé, la femme de ménage, s’amuse même à faire le rapide et pauvre descriptif de ce qu’elle trouve dans l’appartement : « dans le buffet ! Il a des inventions. Voyons que je marque…Une chemise…il a l’autre sur lui…Un faux-col… il a l’autre sur lui…Et qu’est-ce que c’est encore. (Elle sort un plastron et une paire de manchettes qui tiennent au bout de ficelles.) Ah ! oui…Je vois ce que c’est…Il sera allé au bal…C’est pour l’habit de soirée…Une drôle de mode…Faudrait pas avoir à se déshabiller…Un mouchoir…il a l’autre sur lui…Un point, c’est tout…La vaisselle, maintenant. (Elle met une fourchette, un couteau et une assiette dans une terrine.)…Je mange mieux que lui ! …(Elle tire le rideau et passe un coup de brosse sur les vêtements qui sont pendus.) Faut pas trop les bousculer, ils ne voudraient plus rien savoir… »

Henri Duvernois SEUL Théâtre du Guignol

Et cet Eugène, le poète, martyrise la poésie de la même manière, « je suis poète, mais je n’aime pas les descriptions. »  Sa prétention s’affiche, « je suis malin ! », « je dis ça parce que j’en suis sûr ! », il est comme son ami, joué par M. Scott, qui lui dit : « je suis comme toi, j’aime mieux parler qu’écouter. » La poésie reste un excellent moyen de rentrer et briller dans les soirées mondaines.

RECLAMES (4)

Et la femme du monde, Eugène l’a trouvée, Suzanne Hellas-Dellesponte, jouée par Madame Daurand. Il a sorti le grand jeu : « je crois que j’ai été très éloquent, très…Une éloquence un peu vieux jeu, une éloquence un peu pompier…Que veux-tu ? On a beau être de son temps, il y a des minutes où il faut sortir les petites fleurs et les petits oiseaux…J’ai  trouvé les phrases qu’il fallait dire…si émues, si poétiques !… »

A force de discours pompeux, il ne sait même plus reconnaître le vrai du faux. Dans l’excitation de la soirée, le vin aidant, il en devient « sincère » : « Et, surtout, j’étais sincère ! J’allais ! J’allais !…Elle était comme grisée. Elle murmurait : « Encore ! C’est si bon ! C’est si beau ! C’est si grand ! Monsieur Bricot, parlez-moi encore des étoiles. Personne n’a parlé des étoiles comme vous…On est comme transportée. »

Le poisson rentre dans le filet, seul et heureux. « Si bien qu’à la fin sa tête est tombée sur mon épaule et qu’elle a promis de venir chez moi…Enfin, je ne sais pas si elle a peur de trop m’aimer, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’elle m’admire ! »

RECLAMES (2)

Il est tellement certain de l’avoir hypnotisée, qu’il lui a donnée un rendez-vous dans sa chambre loqueteuse. C’est même désormais un atout. Elle est riche, elle veut de la folie, de la poésie, elle veut sublimer cette réalité. Elle ne recherche pas un parti, elle veut du rêve. « Cette grande dame qui a un hôtel rue de la Faisanderie, des automobiles, des larbins, des perles et des zibelines. C’est la Marchesa d’Amaëgui qui vient rendre visite à son poète. »

Entre temps, les deux amis sortent et Suzanne arrive. Le moindre petit écrit qu’elle trouve la transporte. Elle est aux anges. Tous ces mots transforment le réel en quelque chose de magnifique  et de luxuriant : « Exquis ! Quel mystère ! Magnifique ! Splendide ! La mouche en feu…Et je comprends tout ! C’est un cri qui sent le cuir…en y réfléchissant…l’acajou est si bien ciré que les cols de cygne semblent incendiés quand il y a du soleil…Je comprends tout ! C’est merveilleux ! Merveilleux ! »

RECLAMES (3)

Elle se cache derrière un rideau, avec des petits trous, « il y a des trous pour voir, qu’on dirait faits exprès »,  afin de faire une surprise à son poète. Malheureusement, celui-ci, à son retour, montre sa vraie nature, grossière et intéressé. « Le menu de monsieur : Fromage de tête…Roquefort. (Lisant la bouteille) ‘Château des ducs d’Annonay’, poil au nez ! Mazette ! Tu te soignes, Eugène ! Cher monsieur, mettez –vous donc à votre aise…On transpire chez vous, madame la duchesse ! Ah ! qu’on est bien!…Je tombe la veste ! Je la tombe…Une ! Deux ! Le pantalon…Ne vous gênez pas, je t’en prie…Les bretelles…zou ! Trois, les godasses…la gauche…v’lan ! (Il lance une bottine)  La droite…v’lan ! (Il l’autre et considère son orteil qui passe par la chaussette trouée.) Vous avez là, monsieur, un bien joli orteil…Oh ! le petit coquin qui prend l’air ! (Il l’agite dans la direction du rideau.) Bonjour ! Bonjour ! De toute évidence, la mère Frutte est la dernière des vaches. C’est plus sale ici que quand elle est entrée. (Il se campe devant la petite glace) Joli garçon ! Vieille chanson :  « Elle disait Qu’elle venait De la messe et du sermon. C’était pas vrai, Elle venait, De se fair’ chatouiller l’menton !Ton ton taine, ton ton ton »  (Il s’approche de la glace) Ton, ton, taine…un gros bouton ! Mais tu as de l’acné, mon chéri…  « Lacné, ton doux regard se voile » (Il presse sur le bouton.) Envoyé ! A pu d’bouton, le p’tit coco. (Il prend la pose et annonce successivement : les jambes écartées et croisant les bras.) L’Arlequin du Saint Marceaux. (La main sur la garde d’une épée imaginaire.) Le mignon Henri III. (Sombre et le poing au menton.) Charles-Quint devant le tombeau de Charlemagne ! Je vas me foutre à poils, tonnerre de bonsoir ! »

RECLAMES (5)

Il se met à sa table de travail, Suzanne toujours épiant derrière le rideau, de plus en plus étonnée, effrayée. La poésie sera tout autant martyrisée. « Et maintenant, au travail…Qui c’est qui va fumer une bonne pipe ? C’est kiki ! Au travail !…A moi le système breveté !…Le dictionnaire, le coupe-papier. (Il prend le coupe-papier et l’envoie au hasard dans les feuillets d’un dictionnaire.) P. Pouzzolane ! terre volcanique rougeâtre que l’on rencontre près de Pouzzole, en Italie…Bon ! (Il refait la même opération.) T. Thermal… Ah ! Pouzzolane ! Souvenir thermal….Le gaz de ton tonneau thermal, Pouzzolane ! Et puis, crotte…Crotte…et recrotte ! … « 

Henri Duvernois SEUL Théâtre du Guignol 1922

Quand il voit le rideau bougé, comprenant qu’une personne se trouve chez lui, il se montre peureux et lâche : « Sortez d’ici, s’il vous plaît…Halte ! Hand up ! Je me rends ! Prenez tout ce que vous voudrez ! » C’est Suzanne qui se découvre et qui le rassure, « N’ayez pas peur ! …Ce n’est que moi ! »

Suzanne a donc vu le véritable Eugène, faux et lâche. Suzanne  semble perdue pour lui. Pourra-t-il la récupérer ?  C’est l’enjeu de la pièce. Comment, à ce point de déchéance devant l’être convoité, pourra-t-il remonter la pente ? 

D’abord, il fait le point sur lui, ce qu’il est réellement. Il fait le détail de tous ses défauts. Il prend le parti de la transparence. Il va ainsi l’attendrir. « J’aurais voulu paraître devant vous beau, élégant, idyllique…et je vous ai offert ça ! Mes chansons…ce déshabillé de cocu…de cocu de vaudeville…ma pauvre gueule…la pauvre gueule qu’on fait quand on se croit seul et que tout de même on n’est pas expressément heureux…Vous m’avez vu manger avec mes doigts comme un porc, boire à même le litre, comme  un routier…J’ai démonté devant vous le mécanisme de mon petit métier…Oui…je vous ai fait rentrer dans les coulisses du Guignol…Vous avez vu ce que c’était que l’inspiration : un coupe-papier et un dictionnaire…Par les trous de ce rideau, vous avez pu contempler mon orteil qui vous a fait un petit bonjour…J’ai été grotesque…Mais attendez un peu le bouquet ! Pas seulement grotesque…Lâche aussi… »Hands up ! Je me rends ! Prenez ce que vous voulez !… » Donc, grotesque, lâche,…idiot, grossier, écœurant… »

Il lui propose ensuite de tout oublier. Si lui n’est qu’un homme ordinaire, elle doit être une femme exceptionnelle, une grande âme. Elle seule peut dépasser tout ça. Elle a bien voulu dépasser la misère de l’appartement, la pauvreté de l’artiste. Pourquoi ne ferait-elle pas de même avec son âme. Il n’est pas un grand poète, soit ! Mais elle est une grande Dame. «Jje vous demande de faire l’effort le plus énorme, le plus magnifique qu’une femme déçue ait jamais tenté…Je vous demande l’impossible…Ecoutez, madame, écoutez, Suzanne, je vous demande de considérer tout ça comme nul et non avenu ! »

Suzanne accepte tout, toutes les conditions d’Eugène. Il ne lui reste plus qu’à reconstruire autour de Suzanne le monde qu’elle attend. Il faut tuer cette image précédente, « Ah ! Suzanne, vous êtes-vous jamais demandé pourquoi l’on représentait l’amour avec un arc et des flèches ? …C’est parce qu’il tue le ridicule…simplement… »

Et Eugène hypnotise enfin Suzanne, et comme son Ami, au début de la pièce, il devient le serpent devant le petit mulot ou l’oiselet sans réaction : « vous ne connaissez pas…, vous ne m’entendrez plus…vous ne regarderez plus…vous me verrez beau…vous me trouverez drôle…tu gronderas tout à l’heure la mère Frutte…tu te pencheras…tu me traiteras…reste avec moi et tu verras…Dis, tu veux bien rester ? (Suzanne enlève son chapeau.) Ah ! tu veux bien ! tu veux bien !… » Régis Gignoux dans Comœdia soulignait qu’ « après des fouilles précises, il suffit d’un dernier coup de pioche pour qu’une Vénus sorte de terre, nue comme la Vérité. »

Eugène a réussi. Suzanne tombe dans ses bras comme un fruit mûr. Elle ne s’appartient plus. Eugène a réussi son tour de magicien, rattraper une situation qui semblait totalement perdue, se sauver de la situation la plus ridicule et grotesque. Il a utilisé les grands moyens, mais « qu’importe le flacon… »

Jacky Lavauzelle

Henri Duvernois SEUL Théâtre du Guignol Première le 28 10 1922

Les Rôles et les acteurs lors de la première :
Eugène Bricot est joué par M Gobet
L’Ami par M Scott
Madame Hellas-Dellesponte est jouée par Madame Daurand
Madame Frutte est jouée par Mme Hellé

Texte : La Petite Illustration n°140 du 7 avril 1923

LE MARIAGE DE MINUIT (Piccolo Mondo Antico) SOLDATI (1941) LES SIGNES DU LAC

Mario SOLDATI
Le Mariage de minuit
PICCOLO MONDO ANTICO (1941)

 Le Mariage de minuit de Mario Soldati 1941

 

 

 

 

LES SIGNES DU LAC

L’histoire se déroule entre 1850 et 1860, près de la frontière Suisse, en Italie, dans le Lac de Lugano à Valsolda, dans la province de Côme, dans cette région des lacs aux massifs tourmentés et accidentés. Nous sommes dans cette époque tourmentée aussi de l’histoire italienne que la figure tutélaire du comte de Cavour marquera profondément.







UNE INCROYABLE DETERMINATION

Dans l’histoire que filme Soldati, ce Lac de Lugano a le rôle principal. Il sera plus que la respiration ou l’intermède entre les différents moments de l’histoire. Il sera le marqueur profond et identitaire, il sera la vie et la mort, il sera l’élément essentiel, primordial et fondamental qui marque les hommes et les femmes de ce pays, qui leur donne cette vigueur, cette volonté et cette détermination incroyable et sans failles, autant la marquise, dans sa profondeur noire, que  Franco, dans sa ligne politique, ou Luisa, dans son deuil.

Alida Valli

Mais le lac évoquera, traduira les sentiments des protagonistes de notre histoire. Parfois, le lac préviendra d’un risque ou d’une tragédie, parfois il annoncera une heureuse nouvelle ou un départ plein de promesses. Mais jamais le lac ne mentira.

DES IMBRICATIONS POLITICO-GEOGRAPHIQUES

Nous sommes dans la province de Côme, là où se trouve notamment les grands lacs des Alpes italiennes, les Préalpes : les lacs Majeur, de Côme, de Lugano, de Varèse entre Suisses italienne et Lombardie, dans le Royaume de Lombardie-Vénétie qui dépendait de l’Autriche. Nous sommes dans des imbrications politico-géographiques auxquelles vont se rajouter des complications familiales.

 

Massimo Serato

DES COMPTES QUE VOUS REGLEREZ SANS MOI

Franco Maironi (Massimo Serato), aristocrate à une « bonne éducation et des bons sentiments», issu d’une famille de grands propriétaires fonciers à l’image de la famille Cavour, enflammé par sa passion nationale et par son amour pour Luisa Rigey (Alida Valli), une fille de la petite bourgeoisie. La grand-mère, Madame la marquise Orsola Maironi (Ada Dondini) l’informe que « d’après le testament du grand-père, il ne possède rien ». Et, puisqu’il n’en fait qu’à sa tête, elle pourrait « même le laisser mourir de faim ». Mais Franco est un jeune idéaliste qui, avec un petit groupe d’amis, se rallie à la cause de Cavour. La marquise, impassible dans sa méchanceté, « ce sont des comptes que vous réglerez avec moi ! » lui laisse le choix entre la révolte et la faim ou la soumission et la reconnaissance de la lignée des Maironi. Entre le déshonneur et le bannissement, Franco ne déviera pas de sa ligne.

Ada Dondini

PRIMO INCONTRO CON LUISA

Après une dispute avec sa grand-mère sur une récente arrestation d’un gentilhomme du lac, il explose en plein repas, dans une véritable crise de nerfs. Il quitte la table devant des invités ahuris, éberlués, où les femmes se pâment devant tant de violence éruptive. Juste après, dans sa chambre, il s’apaise en jouant le morceau « Primo Incontro con Luisa » en regardant le Lac, imperturbablement calme et tranquille.

 » Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
 » (Le Lac, Lamartine)




Annibale Betrone

J’AI PEUR, TOUT ME SEMBLE DIFFICILE

Mais dans la tête de Franco, résonnent d’autres vers de Lamartine :

« L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons !
»

Luisa n’a pas l’assurance de Franco, « j’ai peur, tout me semble difficile. » Elle n’a pas de destins politiques. Elle aime sincèrement Franco, mais ne comprend pas tout à fait ce désir d’absolu et de révolte. Elle recherche une vie calme, à côté de ce lac bienfaisant et calme. Elle ne rêve que d’une famille heureuse et épanouie dans ce paysage bucolique et idyllique.

Elvira Bonecchi

UNE LIRE PAR JOUR !

Franco, amoureux, est certain de ne rien posséder comme richesse. En plus, avec ce mariage, réalisé à la sauvette, en catimini,  contre toutes les convenances et contre la volonté de sa grand-mère, il n’a plus rien à attendre d’un quelconque héritage.  Mais un testament existe de son grand-père en deux exemplaires. Le premier a été brûlé par sa grand-mère afin qu’elle conserve tous les biens pour elle-seule. Ce testament faisait de Franco l’héritier universel, ne laissant qu’ « une lire par jour à sa femme », avec une note sarcastique : « assuré qu’elle sera aidée par ses amis et admirateurs. »  Un  second exemplaire existe dans les mains du fidèle professeur Gilardoni  (Giacinto Molteni), ami de Franco. Mais afin de ne pas exposer cette grand-mère à la justice e tous et au déshonneur, ne voulant pas d’un procès retentissant et éclaboussant,  Franco qui l’a dans ses mains et pourrait changer son destin et celui de Luisa, demande à ce qu’il soit brûlé par le professeur.

Enzo Biliotti

Quand la grand-mère découvre que le mariage a eu lieu contre son consentement, Soldati filme les deux amants sur une barque accostée au rivage, barrée par un grillage qui les emprisonne. Les routes sont fermées ; ils se sont emprisonnés eux-mêmes. Ils vont à Canossa demander le pardon de la marquise qui restera intraitable et ne lèvera aucunement son excommunication.

L’oncle Zio Piero (Annibale Betrone)  prend, dans l’attente de jours meilleurs, sous sa coupe le couple an l’aidant financièrement grâce à ses fonctions administratives.

Giacinto Molteni

VIVE LE ROYAUME DE PADANIE !

Les amis, adversaires du régime, cachent leurs activités politiques, grâce à un quatuor.  Les annonces politiques s’enchaînent : « le Piémont vient de conclure un accord : c’est la guerre en Crimée, notre tour viendra ensuite. Cavour envoie 20000 hommes en Crimée…La guerre durera moins d’un an…» Jusqu’à trouver un nom pour le nouveau royaume, « Haute Italie …Piémont…Royaume Cisalpin…Royaume de Padanie»,  les yeux vers le ciel, Franco trouve celui qui les unit : Italie ! Italie…Viva Italia ! »

Cavour, de 1854 à 1856, avec la Sardaigne et le Piémont s’associe à la France de Napoléon III, l’Angleterre et la Turquie afin de combattre la Russie de Nicolas Ier. Cette association lui permet de prendre une véritable envergure et de rentrer dans le jeu des grandes nations. Tous ces jeunes veulent détruire la puissance Russe en, notamment, détruisant Sébastopol, porte d’entrée en mer noire.  

BIENTÔT LA GUERRE…

L’activité d’opposant occupe la journée de ses jeunes gentilshommes, avec notamment la distribution de tracts politiques : « Lombardi sous les drapeaux de la liberté par Cavour… Nous aurons bientôt la guerre contre l’Autriche. »



Mariù PascoliIL Y A TOUJOURS UNE POSSIBILITE DE FRAPPER

Les départs se font par le lac, comme les arrivées. C’est le bruit des barques qui prévient les contestataires de l’urgence d’une descente de la police. Le lac est bienfaiteur. Et si Franco est intouchable de par son nom illustre, la police et la marquise vont les affamer en frappant la seule source de leurs revenus, c’est-à-dire en congédiant l’Oncle de son poste d’ingénieur. « Il y a toujours une possibilité de frapper quand on veut frapper. » La police récupérera les domaines de Monzambano afin de faciliter les manœuvres militaires. Tout a un prix.

Luisa finit par apprendre l’existence du testament et le refus incompréhensible de Franco. Celui-ci reste sur sa ligne et refuse toujours de prendre ce qui peut nuire à sa grand-mère, il ne veut pas nuire à la mère de son père. La faim plutôt que cette bassesse ultime. Franco préfère rester pauvre, mais digne.

CAVOUR COMBAT AVEC LE SOURIRE COMME ARME !

Il retourne à Turin, rejoindre les troupes des fidèles à Cavour. A son arrivée, la gare est en ébullition, les troupes sont en partance pour la Crimée. Des groupes chantent, d’autres crient ou déambulent avec des pancartes à la gloire de Cavour. Embarqué dans la foule, Franco en oublie la recherche de son hôtel et suit le convoi en souriant. L’homme qui lui trouve un emploi de pigiste dans un journal de Turin, est un fervent partisan, « Cavour combat avec le sourire comme arme ! » Il va vite rédiger des articles sur l’activité parlementaire et la chronique de la Chambres des députés et du Sénat. Mais le tout, sans augmentation.

le mariage de minuit affiche française

L’OSTENSOIR EN OR !

Du côté du Lac, les repas sont tristes et frugaux. La soupe reste claire, « sans fromage ». Finis les Bitto, Gorgonzola ou Grana Padano. Ils reçoivent un avis d’expulsion de la mairie ; ils doivent payer le loyer avant le 15 du mois. Vendre les meubles, trouver un travail, sont les dernières solutions. Ils attendent le retour de Franco,  « qu’il revienne avec le Roi Victor-Emmanuel. »

Comme tous les ans, la marquise, très croyante, voire « bigote » pour Luisa, viendra au sanctuaire du lac pour un pèlerinage ; comme tous les ans, elle prendra le même itinéraire et «viendra de Cressogno par bateau. » Cette année, elle offrira un ostensoir en or.  C’est une véritable provocation pour Luisa. Et les récentes nouvelles qui arrivent ne sont pas meilleures. Des lettres interceptées, l’argent aussi, des arrestations, des gardes redoublées, une surveillance renforcée. S’en est trop pour Luisa qui veut avoir une explication avec elle.

La musique sinistre qui annonce l’arrivée de la marquise s’en trouve renforcée par un lac vaporeux et couvert. Comme si le lac réagissait à une pénétration maléfique, comme s’il tentait de se protéger, de rejeter ce corps étranger. Le mal semble s’être introduit dans un espace vierge et paradisiaque. La pluie, suivie de l’orage, plongera toute la petite région dans un déluge qui trouvera son point d’orgue dans la noyade de la petite Ombretta. La jeune fille échappera, en effet,  pour quelques instants seulement, à la vigilance de l’oncle Zio. La musique s’accélérera tout au long de la scène, ponctuée par le cri terrible de Luisa venant d’apprendre le malheur suprême qui venait d’arriver.

UN SIGNE FLAGRANT DE DIEU



Dans son palais, la marquise imperturbable y voit une volonté de Dieu : « pour son père et sa mère, c’est un signe de Dieu, flagrant et évident. » Mais un autre signe de Dieu ne va pas tarder à arriver. Dans la nuit, la marquise suffoque et ressent un vif malaise à tomber du lit. Brûlée par les cauchemars, elle se revoit brûler le testament, elle revoit la petite Ombretta au milieu des eaux. Elle lutte contre une voix qui l’accuse. Elle essaie de cacher sa responsabilité, « ce n’est pas moi ! Ce n’est pas moi ! » ; la voix répond : « c’est toi, la petite le dit que c’est toi ! » ; la marquise prise de panique, recherche son souffle. C’est Dieu, lui-même, qui lui parle. Elle demande à faire venir rapidement le prêtre.

OMBRETTA EST A MOI !

Pendant ce temps, Franco est sur le retour, ne connaissant pas encore le décès de sa fille. Il apprendra la nouvelle, caché, en arrivant au lac, de la bouche des gardes. Les yeux s’ouvrent grands devant l’impossibilité de crier. Il retrouve Luisa profondément affectée, coupée du monde, continuant à parler à son enfant, comme si elle était en vie. Le curé apprend à Franco le revirement de sa grand-mère. Enfin, elle reconnait ses torts et recherche son pardon,  ainsi que celui de de Luisa. Elle abandonne définitivement toutes ses vues sur l’héritage.

Franco continue son combat politique et cherche à repartir. Rester, c’est être sûr d’être arrêté. Mais Luisa ne veut pas partir et laisser seule Ombretta. Franco insiste, Ombretta est, au Paradis, dans les mains attentionnées et bienfaisantes du Seigneur. Les yeux fixés au loin, Luisa lui répond ; « mon pauvre Franco, Ombretta n’est pas au Paradis, elle est à moi ! Le Seigneur n’est pas bon. » Et au curé : «vous avez compris que je ne crois pas au Paradis ? Mon Paradis est ici !»

Une douleur, un mutisme, cette exclusion du monde durera quatre années. Nous sommes en 1859, Luisa remonte du lac. Soldati la filme encore derrière une barrière. Elle monte et ouvre la barrière rouillée. La période de la  réconciliation n’est pas encore arrivée. Le cimetière est baigné d’une belle lumière avec les eaux apaisées du lac. Mais le ciel reste chargé. «  Oui, Ombretta, je suis ici. »

« Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s’asseoir !
 » (Le Lac, Lamartine)

LA GUERRE EXIGE DES SACRIFICES

Mais 1859 est une année décisive pour le Royaume de Lombardie-Vénétie, celle de la seconde guerre d’indépendance italienne où vont s’affronter d’un côté les français et les piémontais contre les troupes de l’Empire autrichien et qui verra finalement l’attachement de la Lombardie à la Sardaigne dont le Premier ministre n’est autre que Cavour.

A la veillée, l’oncle lui lit une lettre de Franco : « je viens de m’engager comme volontaire dans le neuvième régiment d’infanterie. Je suis sûr le la victoire, mais la guerre exige des sacrifices. » Il arrivera le 25, d’Isola Bella, et il veut la voir, encore une fois, avant de partir combattre avec  l’armée sardo-piémontaise, à l’auberge du Dauphin, il désir passer avec elle, une nuit.  Après  un premier refus, elle se ravise ; elle retrouvera bien Franco, devenu sergent,  à l’auberge.

NOTRE PETIT MONDE EST FINI

A l’auberge, l’ambiance reste glaciale. Mais en ouvrant la fenêtre sur le lac, la lumière pénètre la chambre et les cœurs. « Tu te souviens quand je venais te chercher à l’école. Nous n’étions pas non plus d’accord à cette époque.» Elle recommence à l’appeler « mon chéri. » Il arrive même à la faire sourire à nouveau. « Notre petit monde est fini. » Et à nouveau, son regard s’allume : « Et quand nous parlions de la guerre, quand nous parlions de l’Italie… Nous y sommes maintenant ! …Dans quelques jours, la guerre sera déclarée…» Quelque chose de nouveau doit arriver. Ce monde nouveau balayera les anciennes conventions. Une vie nouvelle est possible, avoir de nouveaux projets, de nouvelles ambitions…

VIVA ITALIA ! VIVA ITALIA !







…Il lui rend la rose qu’elle lui avait donné et qu’il avait gardé toutes ces années à Turin. Luisa comprend qu’elle peut le perdre pour de bon,  qu’il s’agit peut-être de leur dernière rencontre. Elle se jette dans ses bras. La musique s’enflamme aussi et s’amplifie. La caméra filme encore le lac. Fondu au noir sur le lac. La caméra repart de l’extérieur pour les filmer par la fenêtre. Elle s’approche. Le couple s’est retrouvé, totalement. Ils sont redevenus complices, comme avant. La caméra se retrouve à l’intérieur pour filmer cette nouvelle intimité. Elle lui parle de son uniforme et de sa belle allure.

 » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons !
 » (Le Lac, Lamartine)

Le lendemain matin, le bateau des volontaires arrive pour récupérer les militaires. C’est le lac encore qui emporte les soldats. La neige virginale sur les sommets embellit encore plus le lac qui semble chanter de toutes ses forces  « Viva Italia ! Viva Italia ! »

 L’adieu joyeux sur le pont n’est pas triste, mais plein d’espoir. Le lac les sépare encore une fois, dans la joie et l’allégresse des chants patriotiques.

La caméra laisse partir le bateau et les chants qui l’accompagnent. Le lac reste là, dans sa grandeur, lui aussi, dans l’attente du retour des héros. Une dernière image de Luisa en pleurs, mais heureuse.

« Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
 » (Le Lac, Lamartine)

 Jacky Lavauzelle

L’ENFER de Henri BARBUSSE : ET LE CHEF D’ŒUVRE A FAILLI…

Henri BARBUSSE

1873-1935
L’Enfer

Henri BARBUSSE L'ENFER (2)

 

 

 

 

 

 

Et le CHEF D’ŒUVRE a failli …

L’Enfer reste une œuvre amputée. Amputée d’un trop plein. Amputée d’une trop grande ambition. Quand Barbusse nous embarque en Enfer, il nous prend, totalement, carrément, dans le premier chapitre, à nous donner l’ivresse, la saoulerie de cette nouveauté artistique, à nous faire oublier le beau et nous faire découvrir le désir, à nous dissimuler les corps pour inventer le corps.

LA PLUME GONFLEE DE DESIR

Nous ne nous y attendons pas, nous partons dans un marathon sprinté de bout en bout, d’une plume qui gonfle et enfle. L’idée, c’est la faille, l’ouverture vaginale, le mur qui ne sépare plus. Le narrateur devient voyeur, tout puissant, divin. Le vide du néant se remplit. Et ce plein envahit la chambre, puis la ville et le monde. Il encercle nos cœurs de lecteurs dans le battement des rideaux et fait battre nos cils par les éclats de lumière de cette chambre d’à côté.

J’AI LE CERVEAU MALADE

Certains ont écrit des chefs d’œuvre inachevés, Barbusse a achevé, dans le sens de tuer, le sien. Partir aussi léger et arriver aussi pataud, presque crotté. Il est passé à côté des œuvres comme celles de Kafka ou de Céline, avec une même puissance, une même envie. Mais c’est un roman de jeunesse, écrit à trente-cinq ans, son premier roman et Barbusse a voulu tout mettre, de la poésie, de la littérature, de la philosophie, des sciences. Et à vouloir composer une œuvre unique, englobant le savoir, ce qu’il a failli faire, il a écrit une œuvre désormais quasiment oubliée. Une volonté de réaliser la somme que réalisera Céline en 1932 avec son Voyage. Il aurait pu créer ce voyage immobile au cœur de la faille. Un style novateur aussi, en cette année 1908, sept ans avant la parution de la Métamorphose de Kafka, avec un style descriptif très similaire. « Je reprends mon équilibre par un effort de volonté…Alors, j’entends un chant murmuré tout près de mon oreille. Il me semble que quelqu’un, penché sur mon épaule, chante pour moi, pour moi seul, confidentiellement. Ah ! une hallucination…Voilà que j’ai le cerveau malade… C’est la punition d’avoir pensé tout à l’heure. Je suis debout, la main crispée sur le bord de la table, étreint par une impression de surnaturel ; je flaire au hasard, la paupière  battante, attentif et soupçonneux. Le chantonnement est là, toujours ; je ne m’en débarrasse pas. Ma tête se tourne…Il vient de la chambre d’à côté…Pourquoi est-il si pur, si étrangement proche… » A la nuance près que Kafka a su donner de la normalité à l’impossible et que Barbusse va donner de l’extraordinaire à la banalité.

Dans le rythme effréné, de ces rencontres visuelles et olfactives du début, nous nous heurtons, au tiers du roman, à une montagne, le chapitre VIII. Une montagne de discours, une suite de raisonnements grandiloquents dans un couple. Le roman continue de plus belle, verbeux et lourd, pesant, indigeste. Notre souffle est coupé. Désarçonnés, nous ne comprenons plus. Nous attendons la suite, grisés par le rythme précédent.

Nous nous pencherons donc sur la première partie du roman, époustouflante, généreuse et novatrice. Un roman à redécouper, à reprendre de fond en comble. Garder les sept premiers chapitres, le dernier, le dix-septième, et des dix chapitres intermédiaires en recomposer un ou deux. Un peu comme certains ont recomposé le Capital de Marx avec un sens de lecture, en précisant les articles les plus indigestes.

L’ANEANTISSEMENT DE LA LEGERETE INITIALE

Le roman entame une introspection qui dénature la volatilité et la légèreté du roman lui-même. « J’irai dans la terre », « je me plonge dans le détail », « je revois des faces dans le de profundis du soir, émerger comme des victoires suprêmes », Les questions aussi légères que : « la science…Qu’est-ce que la science ? Pure, c’est une organisation de la raison par elle-même ; appliquée, c’est une organisation de l’apparence » ; Des propos à base philosophique comme : «  la méditation était la même chose que moi ; elle prouvait la grandeur de la pensée qui la pensait, et pourtant elle disait que l’être pensant n’est rien. Elle m’anéantissait, moi qui la créais ! »

UNE CHUTE INFINIE

L’ensemble dans un moment de chute qui n’en finit pas : « j’ai l’air de marcher ; mais il semble que je tombe. » Et toujours avec de nombreuses discussions interminables : « la conversation des invités se centralise en un petit clan où l’on baisse légèrement la voix ; on parle du maître de maison. » Des discussions irréelles, tellement lourdes  dans le quotidien d’une conversation.

Mais les sept premiers chapitres sont d’une grâce et d’une majesté voluptueusement érotique. Quand nous prenons la barque de l’Enfer, Barbusse ne nous livre rien d’emblée. « L’hôtesse, Madame Mercier, me laissa seul dans ma chambre, après m’avoir rappelé en quelques mots tous les avantages matériels et moraux de la pension de famille Lemercier. » Nous sommes encore dans un roman réaliste du siècle passé. Quand arrive la chambre, la fameuse chambre, théâtre des observations, et nous montons dans notre cage.

LA CHAMBRE EST USEE

Le lieu ordinaire que constitue cette chambre n’a aucun charme, « la chambre est usée, il semble qu’on y soit indéfiniment venu. Depuis la porte jusqu’à la fenêtre, le tapis laisse voir la corde ; il a été piétiné, de jour en jour, par une foule…Cette chambre, on la retrouve à chaque pas. C’est la chambre de tout le monde. On croit qu’elle est fermée, non : elle est ouverte aux quatre vents de l’espace. Elle est perdue au milieu des chambres semblables, comme de la lumière dans le ciel, comme un jour dans les jours, comme moi partout. » Le narrateur va donner de ce lieu presque public une nouvelle dimension, il va découvrir le pouvoir de cet endroit, de sa magie, de sa spiritualité. Un lieu qui va transformer notre narrateur, personnage quelconque, « si chacun était comme moi, tout irait bien»,  en le divinisant. La nouvelle naissance aura lieu prochainement.

AU CONTACT DE L’HOMME, LES CHOSES S’EFFACENT

Le premier chapitre décrit le vide, le néant. Le néant des lieux comme du personnage.  De l’ordinaire au rien. « Tout cela m’était inconnu ; comme je connaissais tout cela, pourtant : ce lit de faux acajou, cette table de toilette, froide, cette disposition inévitable des meubles et ce vide entre ces quatre murs… »

Le lieu s’est effacé, «  au contact des hommes, les choses s’effacent, avec une lenteur désespérante. Elles s’obscurcissent aussi. » Le narrateur, aussi, semble être resté trop souvent, trop longtemps, au contact des hommes, passant du trop-plein de sa jeunesse, qui submerge de son être, au vide du temps présent. « Je me souviens que, du temps où  j’étais enfant, j’avais des illuminations de sentiments, des attendrissements mystiques, un amour maladif à m’enfermer en tête-à-tête avec mon passé. Je m’accordais à moi-même une importance exceptionnelle ; j’en arrivais à penser que j’étais plus qu’un autre ! Mais tout cela s’est peu à peu noyé dans le néant positif des jours. Me voici maintenant… J’aperçois, dans le décor que la pénombre commence à envahir, le modelé de mon front, l’ovale de mon visage et, sous ma paupière clignante, mon regard par lequel j’entre en moi comme dans un tombeau. La fatigue, le temps morne (j’entends de la pluie dans le soir), l’ombre qui augmente ma solitude et m’agrandit malgré tous mes efforts, et puis quelque chose d’autre, je ne sais quoi, m’attristent. Cela m’ennuie d’être triste. Je me secoue. Qu’y a-t-il donc ? Il n’y a rien. Il n’y a que moi.»

REGARDER EN FACE LA DESTINEE

Dans cet effacement, cet appel du vide, la mort règne. La vie s’est enfuie par tous les espaces possibles, entre les lattes du parquet, comme dans les jointures des fenêtres, à chacun des carreaux. «Mourir ! L’idée de la mort est décidément la plus importante de toutes les idées. » Pourtant, le narrateur ne semble pas tenté par le suicide : « Je mourrai un jour. Y ai-je jamais pensé ? Je cherche. Non, je n’y ai jamais pensé. Je ne peux pas. On ne peut plus regarder face à face la destinée que le soleil, et pourtant, elle est grise. »

ME JETER ET ME MULTIPLIER

Ce qui fait résistance, ce qui freine le narrateur dans l’accomplissement d’un acte ultime, c’est l’attente, le désir d’un quelque chose, le rêve d’un amour passionné. Ce quelque chose qui pourrait illuminer la noirceur des lieux, de la vie et du monde. « Je n’ai pas de génie, pas de mission à remplir, de grand cœur à donner. Je n’ai rien et je ne mérite rien. Mais je voudrais, malgré tout, une sorte de récompense…De l’amour ; je rêve d’une idylle inouïe, unique, avec une femme loin de laquelle j’ai jusqu’ici perdu tout mon temps, dont je ne vois pas les traits, mais dont je me figure l’ombre, à côté de la mienne, sur la route. De l’infini, du nouveau ! Un voyage extraordinaire, où me jeter, où me multiplier.»

LA CHAMBRE VOISINE S’OFFRE A MOI, NUE

Le second chapitre sera celui de la découverte, celle de la faille, de la vie, d’un autre monde. Mais celle-ci vient à lui sous la forme d’une voix qui lui caresse l’oreille. Est-ce un rêve ? Est-ce les rêves de l’agitation nocturne ? A l’étonnement, « j’étouffe un cri de surprise », suivra la contemplation de ce nouveau monde. Le narrateur se découvre Christophe Colomb devant la première terre, roi mage rentrant dans la grotte de Bethléem. « En haut, près du plafond, au-dessus de la porte condamnée, il y a une lumière scintillante. Le chant tombe de cette étoile. La cloison est trouée là, et par ce trou, la lumière de la chambre voisine vient dans la nuit de la mienne…Je regarde…je vois…La chambre voisine s’offre à moi, toute nue…Elle s’étend devant moi, cette chambre qui n’est pas à moi…Dans le lointain, la table semble une île. Les meubles bleuâtres, rougeâtres, m’apparaissent de vagues organes, obscurément vivants, disposés là. »

LA DECOUVERTE DE LA TELE-REALITE

Cette simple et banale découverte va transformer sa vie, lui donner un but, un sens. Enfin, il possède quelque chose, il maîtrise. Il peut voir sans être vu. Il peut observer les autres dans leur banalité. Le narrateur vient de découvrir la téléréalité. Et comme la téléréalité, les personnages inintéressants vont prendre une autre dimension, une autre envergure.

QUAND LA MALEDICTION DEVIENT BENEDICTION

La première personne qu’il épie sera la bonne venant s’occuper de son ménage. Il vient de la croiser  dans l’escalier. Plus qu’ordinaire, il la trouvait laide et crasseuse. La fente va changer sa vision. « Tout à l’heure, sur le palier, j’ai entrevu cette fille qui, pliée, frottait la rampe, sa figure enflammée proche de ses grosses mains. Je l’ai trouvée repoussante, à cause de ses mains noires, et des besognes poussiéreuses où elle se penche et s’accroupit…Je l’ai aperçue aussi dans un couloir. Elle allait devant moi, balourde, des cheveux traînants, laissant siller une odeur fade de toute sa personne qu’on sentait grise et empaquetée dans du linge sale. Et maintenant, je la regarde. Le soir écarte doucement la laideur, efface la misère, l’horreur ; change, malgré moi, la poussière en ombre, comme une malédiction en bénédiction. Il ne reste d’elle qu’une couleur, une brume, une forme ; pas même : un frisson et le battement de son cœur. D’elle, il ne reste plus qu’elle. C’est qu’elle est seule. Chose inouïe, un peu divine, elle est vraiment seule. Elle est dans cette innocence, dans cette pureté parfaite : la solitude. Je viole sa solitude, des yeux, mais elle n’en sait rien, et elle n’est pas violée. »

REGARDER SANS VOIR ET AVOIR CE QU’ON N’A PAS

Le pouvoir de la faille s’est d’embellir, de sublimer les choses. Barbusse utilisera donc les contradictions et les oppositions, l’union des contraires, l’inversion des valeurs et des codes dans la description afin de mieux rendre compte du bouleversement qui s’opère. « Cette lettre est dans le crépuscule, la plus blanche des choses qui existent…la lettre blanche pliée dans sa main grise…ils craignent la brusque apparition de quelque divinité, ils sont malheureux et heureux…Il semblait un de ces êtres doux, qui pensent trop, et qui font le mal…Et tout ce qui m’attire m’empêche de m’approcher…Il faut que je sois à la fois un voleur et une victime…leur union apparut plus brisée que s’ils ne s’étaient pas connus…Je passais deux jours vides, à regarder sans voir…Avoir ce qu’on n’a pas…Je comprends que beaucoup de choses que nous situons en dehors de nous, sont en nous, et que c’est là le secret… »

L’ODEUR DE L’AMOUR

Mais la découverte visuelle n’est rien, absolument rien sans la présence olfactive. Les fragrances qui viennent de la chambre amplifie et change la nature des choses observées. Et inversement, les situations ont des correspondances avec des parfums. « D’elle exhalait un parfum qui m’emplissait, non plus le parfum artificiel dont sa toilette est imprégnée, le parfum dont elle s’habille, mais l’odeur profonde d’elle, sauvage, vaste, comparable à celle de la mer – l’odeur de sa solitude, de sa chaleur, de son amour, et le secret de ses entrailles…Demi close, attentive, un peu voluptueuse de ce qui, d’elle, émane déjà de volupté, elle semble une rose qui se respire. On voit jusqu’aux genoux ses jambes fines, aux bas de fil jaune, sous la robe qui enveloppe son corps en le présentant bouquet…La chambre, tout en chaos, est pleine d’un mélange d’odeurs : savon, poudre de riz, senteur aiguë de l’eau de Cologne, dans la lourdeur du matin enfermé… »

RIEN

Mais à l’heure où nous découvrons la faille, le chaos semble reculer, le néant s’anéantir, et la nuit s’effacer. Mais le vide est et restera le plus fort, au bout du bout il sera le vainqueur. « Je crois qu’en face du cœur humain et de la raison humaines, faits d’impérissables appels, il n’y a que le mirage de ce qu’ils appellent. Je crois qu’autour de nous, il n’y a de toutes parts qu’un mot, ce mot immense qui dégage notre solitude et dénude notre rayonnement : Rien. »

Mais juste après ce RIEN, Barbusse termine par une dernière phrase qui illumine, qui ouvre. Mais une  phrase où s’amasse notre existence, notre libre-arbitre, notre liberté et tout le poids de nos responsabilités : « je crois que cela ne signifie pas notre néant ni notre malheur, mais au contraire, notre réalisation et notre divinisation, puisque tout est en nous. »

CE QU’EST UNE FEMME

Revenons donc à notre émerveillement du début et reprenons notre odyssée. La naissance du sublime, la découverte de l’autre, mais surtout de la femme. Car après la bonne, déjà entourée d’un nouvel halo chargé d’étonnement et de merveilleux, arrive une jeune et belle femme. Viens la découverte, le dépouillement de ce corps, sa nudité. « Je reste là, tout enveloppé de sa lumière, tout palpitant d’elle, tout bouleversé par sa présence nue, comme si j’avais ignoré jusque-là ce que c’est qu’une femme. »

Mais avant la découverte de cette nudité, Barbusse décrit l’accouplement des ombres, « c’était plutôt mon ombre qui s’accouplait à la sienne », la découverte lente et enivrante de chacune des parties du corps, la tension sensuelle, sexuelle de l’observateur.

LE VENTRE COMME CRI

Dans le corps, Barbusse se focalise sur le ventre de la femme. « Un cri m’occupait tout entier : Son ventre ! Son ventre ! Que m’importaient son sein, ses jambes ! Je m’en souciais aussi peu que de sa pensée et de sa figure, déjà abandonnées. C’est son ventre que je voulais et que j’essayais d’atteindre comme le salut. »

Mais du ventre au sexe de cette femme, le chemin n’est pas loin et Barbusse, véritable serpent, s’y glisse sournoisement. « Mes regards, que mes mains convulsives chargeaient de leur force, mes regards lourds comme de la chair, avaient besoin de son ventre. Toujours, malgré les lois et les robes, le regard mâle se pousse et rampe vers le sexe des femmes comme un reptile dans son trou. Elle n’était plus, pour moi, que son sexe. Elle n’était plus pour moi que la blessure mystérieuse qui s’ouvre comme une bouche, saigne comme un cœur, et vibre comme une lyre. »

A travers cette faille, Barbusse nous amène dans la sexualité, mais aussi nous ouvre les portes de l’humanité toute entière, sur la piste qui part loin, tout là-bas, vers l’infini et au-delà. Comme cette pluie devenue immobile à force de trop tomber, comme ces êtres qui se regardent dos-à-dos et se comprennent. Mais de l’infini à la divinité, la route n’a pas besoin de raccourci. Nous partons loin, et comme nous l’avons vu, nous reviendrons à nous-mêmes, au cœur du Moi.

 Jacky Lavauzelle

 

 

SULLY PRUDHOMME – POUR L’AMOUR DES COURBES

SULLY PRUDHOMME

Jacky Lavauzelle Pour l'Amour des Courbes Sully Prudhomme
Francisco dos Santos Salomé 1917 Lisbonne

*Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky Lavauzelle




 

 

Sully Prudhomme Trad Italienne Jacky Lavauzelle

*
SULLY PRUDHOMME
1839-1907


****

POUR L’AMOUR DES COURBES
***

**

 

Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky LavauzelleVous ne voyez rien mais la ligne droite se tord peu à peu ; doucement, elle subit  la résistance des forces, comme cherchant à voler vers le cercle qui l’appelle, comme un aigle voulant rejoindre le zénith ou l’infini de toutes ces ailes déployées.  La ligne, comme les nuages, comme le vieux lilas, plane.

 

LES JEUNESSES EVAPOREES

C’est comme ça que la ligne se tord, se plie et sort de sa nature de droite. Le premier effet est planant, rasant l’horizon, qu’il ne quitte pas encore tout à fait, flottant dans une chaleur trop intense. « Tu t’es enfuie aussi là-bas, Jusqu’où planent, évaporées, Les jeunesses des vieux lilas » (Les Vaines Tendresses, Parfums anciens)

MON COEUR N’OSAIT VOLER DROIT

La vie d’abord permet à cette force de tendre et de détendre successivement, cette tension du milieu de journée qui, partout, excède et, surtout, fragilise jusqu’au cœur profond de la ligne. Une respiration, une pression, un effleurement.  Il faut suivre le mouvement de la nature, lentement ou par à-coups, sentir la palpitation de ces cœurs, la fragilité d’une aile, la palpation d’une onde d’une sonorité rare. « Comme à la première visite Faite au rosier, Le papillon sans appuyer Palpite, Et de feuille en feuille, hésitant, S’approche, et n’ose Monter droit au miel que la rose Lui tend, Tremblant de ses premières fièvres Mon cœur n’osait Voler droit des doigts qu’il baisait Aux lèvres. » (Les Vaines tendresses, Enfantillage)

LE PROFIL NOIR DES MONTAGNES ONDULAIT

La naissance de la courbe par des volutes et des voltiges. Les voltiges ne sont jamais droites ; elles sont le jouet des forces d’engagement et des vents  tournoyants « Une âme qu’autour d’eux ils sentent se poser,  Il leur faut une solitude  Où voltige un baiser. » (Les vaines tendresses, Aux amis inconnus) Même la ligne des crêtes de la montagne, une ligne fracturée, cassante, est, à bien y regarder,  plutôt courbe si l’on plonge ses yeux dans la mer. « Cependant glissaient les campagnes Sous les fougueux rouleaux de fer, Et le profil noir des montagnes Ondulait ainsi qu’une mer. »  (Les vaines tendresses, Au bord de l’eau) A moins que le vent, déjà, l’ait déjà élimée au fil des siècles.

La courbe c’est ce temps long, tranquille et puissant qui, toujours, domine de sa caresse et supprime de sa persévérance. Prendre le temps de faire, de limer et de nettoyer, d’aller au plus profond de chaque aspérité, un peu plus à chaque siècle comme pour chaque seconde.

JE CHOISIS UNE FEMME DANS MON SOUVENIR

Et Sully Prudhomme est un épicurien qui reste tard dans son lit, mais qui, après, s’en veut. Il s’en veut souvent, « je sens que je perds mon temps, et je sens que je suis embourbé…Journée nulle…Mes veilles m’accablent ; je me traîne endormi…On se lève tard…Allons ! un peu de courage, il est minuit et demi…écrivons : j’ai été fatigué toute la journée…Je me suis réveillé à six heures et j’ai pensé jusqu’à neuf heures. C’est une de mes voluptés les plus chères de passer quelques heures à rêver dans mon lit le matin. Mais cette habitude est mauvaises…Je choisis une femme dans mon souvenir et je recommence pour la centième fois un vieux roman rompu. » Dans ces rêves éveillés, les courbes s’enchaînent à lui et s’emmêlent inextricablement dans de douces et imparfaites voltiges.

UNE AMPLE HARMONIE

Mais avant les voltiges, dans la puissance et la rafale, nous trouvons l’indompté, le hasard, l’indéterminé. « Si vous saviez ce que fait naître Dans l’âme triste un pur regard, Vous regarderiez ma fenêtre Comme au hasard. » (Les vaines tendresses, Prière) Ce hasard casse la monotonie et rend possible le lien, la rencontre, la fusion des corps et des mots. C’est du hasard seul que naît l’œuvre, le tableau ou le poème. Seul le hasard permet de trouver en un point unique ce que l’artisan essaie de reproduire et tenter imperceptiblement d’atteindre sa perfection. « Ô maître des charmeurs de l’oreille, ô Ronsard, J’admire tes vieux vers, et comment ton génie  Aux lois d’un juste sens et d’une ample harmonie  Sait dans le jeu des mots asservir le hasard. » (Les Vaines tendresses, À  Ronsard) Le hasard qui pousse les vagues, dans des longues et larges ondulations, si hautes, si longues que l’on croirait qu’elles sont ailées et envoûtantes.

LA GLOIRE DE LA FORME

L’onde qui caresse, pousse et épouse les corps de la femme. « Au corps qu’ils aiment à lasser, Mais ceux qui savent l’enlacer Comme une onde où l’on dort sans crainte. » (Les Vaines tendresses, L’Epousée) – « Triomphez pleinement, ô femmes sans vertu, De notre souple hommage à votre empire indigne ! Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne, Tombés autant que vous, nous avons plus perdu : Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme, Il laisse intacte en vous la gloire de la forme, Car, fût-elle sans âme, Aphrodite a son prix ! » (Les vaines tendresses, Les Deux chutes)

L’HOMME D’AFFAIRES EST UNE DROITE, L’ARTISTE UNE COURBE

Il y a des êtres qui ne peuvent contenir cette trop grande fermentation intérieure due à l’effet de  fusion,  ce volcanisme de la pensée. D’un trop plein succède l’explosion, le déversement. Quand la matière en ébullition se projette, elle entame une trajectoire courbe qui la fait fendre l’air. « La poésie est le soupir du cœur qui déborde. La poésie c’est l’univers mis en musique par le cœur. » (Pensées). D’autres préféreront la ligne propre et impeccable, la ligne traversière, coupante et rigide. Les bourgeois, les usuriers, les boursicoteurs se pencheront sur la ligne fracturée du cours de bourse, l’artiste suivra la hanche déployée et dénudée qui s’offre à lui. « L’homme d’affaires est une droite, l’artiste une courbe. » (Journal intime, 13 janvier 1865)

UNE AMIE SOUPLE A LEURS VAINS DESIRS COMME AU VENT LE ROSEAU

Mais revenons à notre explosion créatrice. Il y a d’abord ce vent qui souffle sur ce roseau, indéfiniment. Et se roseau qui ploie, sans haine. C’est la courbe qui gagne toujours sur la ligne des vents.  « Il leur faut une amie à s’attendrir facile, Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau. » (Aux amis inconnus) « Moi qui ne suis roseau ni chêne, Ni souple, ni viril non plus, Je m’en irais finir ma vie Au milieu des mers, sous l’azur, Dans une île, une île assoupie Dont le sol serait vierge et sûr… » (Abdication) Dans l’adversité du monde, la souplesse est nécessaire, qui permet de lutter, de survivre. Et l’art qui raconte la vie va suivre le chemin de cette résistance, en suivant la courbe, pour toujours.

DES COURBES ODIEUSES ET DES DROITES BELLES ?

A chaque règle, il existe un contre-exemple. Il existe des belles droites et des courbes fourbes : « Trois belles droites : le rayon, la frise attique et la loyauté. Trois courbes odieuses : la diplomatie, l’hippodrome et le cercle vicieux » (Journal intime, 13 janvier 1865)

Le 13 janvier 1865, dans son Journal intime, Sully Prudhomme, se laisse aller, « Pensée d’un flâneur »,  à une critique en règle, c’est le cas de le dire, de la ligne droite. La ligne dans sa droiture emporte avec elle ce trop de rectitude, de jusqu’au-boutisme,  de violence. Cette ligne va trop vite et ne laisse pas l’esprit déambuler, se faufiler, se perdre pour, peut-être, avoir l’espoir de trouver. « Je me suis laissé persuader que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, mais je ne trouve personne pour le prouver. Une ligne a-t-elle cette forme quand on la définit la plus courte ? Est-elle la plus courte quand on lui donne cette forme ? J’aime à la chicaner parce que je ne puis la souffrir, non plus que la ligne brisée. Tous les instincts s’y précipitent, toutes les choses tristes s’y complaisent. L’élan du tigre vers sa proie, le fer de l’épée, le sceptre, la colère et l’injure, les colonnes Vendôme et les béquilles, le duel d’honneur qui est le plus court chemin de la vengeance, le cordon de la guillotine, le droit des codes qui va droit au préjugé ; enfin, et par-dessus tout, le boulevard, grande route de la cohue : tout cela fait de la ligne droite. »

J’ASSOUPLIS ET J’ENFLE LES VERS

Surtout à partir de 1864, apparaît nettement la préférence de Sully Prudhomme pour la courbe. « J’ai repris plusieurs de mes anciens sonnets. Je versifie plus facilement, j’assouplis et j’enfle le vers. Je ne mesure plus avec un mètre de charpentier, raide et articulé, je le jette en avant comme un serpent libre et élancé qui retombe toujours sur une courbe. » (vendredi 29 janvier 1864).« Je ne pense pas que si l’on considère deux sourires d’une signification absolument différente, on puisse expliquer cette différence par l’effet physique, purement sensible, de leurs sinuosités sur la rétine ; il y a, certes, une interprétation de ces formes diverses qui serait impossible dans un rapport direct préétabli entre la ligne et le sentiment. Je veux bien que le visage de la femme doive beaucoup de sa douceur à l’absence des angles et à la souplesse des courbes ; on ne concevrait pas, en effet, que des linéaments anguleux et blessants pour l’œil eussent été précisément choisis pour exprimer une âme tendre ; la forme de la ligne convient par sa qualité sensible à ce qu’elle doit dire, je l’accorde…Pour se rendre compte de la vertu d’expression et de son indépendance de la qualité sensible, on n’a qu’à supprimer toute forme gracieuse en elle-même, toute curvité dans des visages schématiques où l’ovale seul et favorable à l’œil et pourrait être supprimé. » (Samedi 6 février 1864)

J’AIME LES COURBES !

C’est dans cette poésie ondulatoire et vagabonde que Sully Prudhomme clame son amour pour la courbe, pour cette rondeur féminine, agile et sauvage. « J’aime la courbe ; écoles buissonnières, vol des hirondelles, ondulations des mers, nuages, vallées, beaux horizons, beaux visages, vous êtes des courbes. »

Puisque toutes les formes sont condamnées à périr, préférons l’allégresse, le bond et le saut, soyons léger et n’ayons pas peur de perdre un peu de temps. « Toute forme est sur terre un vase de souffrances, Qui, s’usant à s’emplir, se brise au moindre heurt ; … Depuis longtemps ta forme est en proie à la terre, Et jusque dans les cœurs elle meurt par lambeaux, … » (Les Vaines tendresses, Sur la mort)

LA FUITE DANS L’INFINI PAR LES BORDS

Dans l’allégresse, la chute n’est pas loin, car la courbe au bord se colle. Par la beauté d’une envolée subtile, l’infini et la ligne se rencontrent. « Quelle grâce, quelle fraîcheur ! il faut estomper cela légèrement, cela doit fuir dans l’infini par les bords.» (Journal intime, Dimanche 31 janvier 1864)

Jacky Lavauzelle

************

TRADUCTION DU SONNET
A VINGT ANS

*

Aos vinte anos -Soneto

Traduction Portugaise

À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :
Aos vinte anos, temos um olhar difícil e orgulhoso:
On ne regarde pas la première venue,
Nós não olhamos para a primeira vinda,

Sully Prudhomme Traduction Jacky Lavauzelle

*

Traduction Italienne
Sonetto

A vent’anni

À vingt ans on a l’œil difficile et très fier :
A vent’anni, abbiamo uno sguardo difficile e orgoglioso:
On ne regarde pas la première venue,
Non guardiamo la prima donna che viene,

Sully Prudhomme Traduction Jacky Lavauzelle

************

SULLY PRUDHOMME

*Sully Prudhomme Pour l'amour des courbes Jacky Lavauzelle

L’HOMME AUX CENT VISAGES (IL MATTATORE de Dino RISI) A LA RECHERCHE DU MENSONGE PARFAIT

Dino  RISI

L’Homme aux cent visages
(Il Mattatore – 1960)

Dino Risi A LA RECHERCHE DU MENSONGE PARFAIT




A la recherche du monde parfait
 *********

*****

Dino Risi, dans Il Mattatore, Le Protagoniste ou L’Homme aux cent visages, filme  la disparition de la vérité ; une vérité qui n’existe pas, nulle part. Il ne dit pas comme Danton, « la vérité, l’âpre vérité », mais le mensonge, le doux et beau mensonge.

LE MAÎTRE DES MENTEURS

Si la vérité effleure les personnages, c’est pour mieux les quitter. Ce qui domine, c’est le mensonge ; mais un mensonge à plusieurs niveaux, avec de multiples caquettes. Qui sera le plus faux, qui jonglera le mieux avec le réel ?  Le maître des menteurs, le roi des fariboles et des balivernes se trouve être notre protagoniste, Gerardo Latini (Vittorio Gassman) du début jusqu’à la fin. Il ment à sa femme (Anna Maria Ferrero)  comme à ses amis, et les autres ne se privent pas non plus de mentir. Sûrement se ment-il à lui-même ; il en est bien capable, le bougre !

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (1)

L’ARROSEUR ARROSE

Et à force de mentir et de gruger son monde, Gerardo va se retrouver dupé, roulé dans la farine ; il se fera avoir dans ce qu’il croit être un simulacre de mariage ; sa future femme, à bonne école, va le duper à son tour. Il se mariera pour de bon. « Mariage = prison« . 

ATTEINDRE LE MENSONGE SUPRÊME

Dino Risi renvoie la traditionnelle question de la vérité,que vaut notre connaissance des choses et des gens ? Pouvons-nous atteindre la vérité ?, à une question moins traditionnelle : Comment peut-on atteindre le mensonge suprême afin de posséder et de voler un peu plus les gens.

GERARDO TROUVE SON MAÎTRE







Donc Gerardo dans sa quête commence, lourdaud, pataud, avec des petits larcins er des coups de pacotilles. Mais déjà il trouve un maître, en prison, bien sûr. Et déjà il élabore des scénarios de plus en plus perfectionnés et imparables. Commence les premiers déguisements, avec les ajouts  qui valorisent le personnage et apportent de la considération et du respect, comme les décorations de guerre et les distinctions aux combats.

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (2)

CONFONDRE LE REEL

Pour que le mensonge marche, il faut qu’il adopte les pas de la vérité. Veritas adœquatio rei et mentis, la conformité du réel à l’esprit. Il faut donc jouer à être plus vrai que la vérité même, à se plaquer au réel, jusqu’à l’évidence de la réalité. Et cette évidence, elle se sent, elle se renifle. Il faut alors une certaine bestialité, une animalité hors du commun que possède Gerardo. Même les policiers, il les flaire et renifle aussitôt ! « Ils sentent la même odeur pourrie que l’on trouve dans un cachot ! »

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (3)

GERARDO L’ACTEUR !

Ce flair, Gerardo s’en sert, constamment. Il joue avec cette énergie animale ; Elle déborde sur l’autre, qui se trouve comme noyé dans ce torrent de gestes et de paroles. Il est fondamentalement acteur ; d’ailleurs, c’est son métier. Ses amis le nomment Gérardo l’acteur. Dans la scène de la prison, il éructe, il explose, il est l’attraction qui sublime le lieu.  Si Socrate se demandait comment il était possible d’atteindre la vérité, Gerardo, lui,  se demande quand et comment il pourra jouer le grand rôle avec un mensonge démesuré, et pourtant, à première vue, si quelconque.

D’où la persévérance dans l’acte, jusqu’à faire pleurer des prisonniers endurcis, à leur faire oublier les visites au parloir.

EN 1953, JE N’AVAIS PAS ENCORE LE FLAIR !

De la persévérance dans son travail ; et cela prend forcément du temps. Mais Gérardo analyse et décortique toutes les évolutions, toutes les acquisitions de compétences. « En 1953, je n’avais pas encore le flair ! »







Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (4)

L’EXPLOSION DU DOUTE

Gerardo n’aurait certainement pas résisté au criticisme kantien. Ce doute remet en cause l’image donnée, celle qui se présente en toute naïveté et innocence devant nos sens ; Gerardo fait exploser le doute dans tous ces coups fourrés. Il les conduit de mains de maître ; des coups parfois énormes ; des opérations qui vont crescendo de plus en plus grosses, jusqu’à la scène finale sur le vol des joyaux de la couronne britannique.

L’ERREUR IMPLIQUE DE LA CONNAISSANCE ET DE L’AFFIRMATION

Et l’erreur, comme le signalait Victor Brochard (De l’erreur, 1879) n’est pas quelque chose de simplement, de purement négatif. L’erreur, dans sa nature, dans son sens le plus précis, implique de la connaissance et de l’affirmation. Et Gerardo apprend et affirme toujours. Il sait tout et ne perd jamais le contrôle, même quand il se fait prendre, il ne cherche pas à fuir.

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (5)

TOUJOURS MODESTE !

Pour cela, il suffit de cacher son jeu, jouer le benêt, le poli, l’aimable ou le maladroit, comme dans le premier plan du film, où il descend du bus après les autres et fait tomber dans la rue les pommes qu’il tenait dans une poche. Les passants honnêtes viennent l’aider et les lui ramassent. « Toujours modeste ! » dira un de ses acolytes.

TU N’AS PAS DE METIER, L’AMI !

Il a fait un pacte avec son épouse. Il ne doit plus voler, « tu dois oublier tout ça ! », lui qui, donnait en un seul pourboire, à l’Excelsior, quinze mille lires, le voilà obligé de prendre le bus aux heures de pointe. « Qu’ai-je fait au bon dieu pour trouver une femme pareille ? » Ce pacte tiendra-t-il longtemps ? L’homme qui sonne à son domicile, veut vendre un candélabre en argent massif. Est-ce un voleur, un policier ? Qui essaie de gruger l’autre ? Pour le moment, nous nous laissons gruger les premiers puisque nous ne connaissons pas encore les talents de notre Gerardo. Mais il décortique les astuces de notre vendeur à la sauvette : «la maman malade, la substitution, de trente mille tu tombes à dix ; tu me prends pour un bambin ? » Puis vient les conseils, « tu n’as pas de métier, l’ami…Tu ignores tout de ce métier, dès que tu bouges on t’attrape. »   Ils se sont connus en prison. Gerardo va lui conter depuis le début ses exploits, comme un maître devant son élève.

Il Mattatore Dino Risi L'homme aux cent visages (8)

TOUT EST EN REGLE !







Savoir se comporter, mais surtout savoir parler. Avoir de la tchatche, du bagout. Et pour cela, Gerardo en a à revendre. Parler pendant que les mains attrapent et subtilisent. Être un magicien, un prestidigitateur, être le roi de l’embrouille. Revoir la scène du café où l’argent de la mallette est subtilisé. Action qui entraînera l’emprisonnement de notre Gerardo, roulé lui-même par son « ami ». « Tout est en règle…le devis…le bilan…Les encaissements de l’année dernière…tout est en règle ! » L’acheteur n’a rien vu ; tous les papiers se passent d’une main à l’autre, de Gerardo à son ami. Et le coup est joué. Ni une ni deux, le protagoniste, « Il mattatore » passera par la case prison. Mais là aussi, il fait son trou, trouve de nouveaux partenaires de jeux, de nouveaux coups sont élaborés.

Et c’est partie remise…

 

Jacky Lavauzelle

*************************************

L’HOMME AUX CENT VISAGES

LES HEURES BLEUES (GERHART HAUPTMANN : DER KETZER VON SOANA – LE MECREANT DE SOANA)

GERHART HAUPTMANN
Le Mécréant de Soana
Der Ketzer von Soana (1918)

LES HEURES BLEUES

Il s’agit d’union. Il s’agit de mort et de vie, de nature à la nature ajoutée. « Comment est-il possible d’être mort, et de vivre ? » De naissances, encore et encore, de nouveaux rendez-vous en nouveaux rendez-vous. A ces instants où les éléments eux-mêmes changent, changent de propriétés et de nature, quand « l’air semblait dépourvu des éléments nécessaires à la respiration. » Il s’agit du manque et du plein. Il parle du Chaos et du vide, du monde, du Ciel et de l’Enfer. Comment savoir ce qui est important, essentiel à la vie ? Que voyons-nous et comment voyons-nous ? « Il regardait de haut les papes, les empereurs, les princes et les évêques, tout le monde en un mot, comme les hommes, d’ordinaire, regardent les fourmis. »

Gerhart Hauptmann

Quand nos yeux ne voyant presque plus, dans les ombres du soir, les bruits du soir s’amplifient. Ce que nous ne voyons plus, nous continuons à le percevoir. Rien ne s’éteint jamais vraiment. «l’« heure bleue » qui arrive lorsque le soleil a disparu à l’horizon, était particulièrement belle ce jour-là. On entendait le bruit de la cascade de Soana. »

Il s’agit d’amour.

UN GLISSEMENT DANS LES SENS

Le roman de Gerhart Hauptmann, ne parle pas d’un «mécréant», Bösewicht, quelqu’un qui n’a pas la foi, un athée, de quelqu’un qui fait le mal, Böse. Il s’agirait plutôt que d’un hérétique, der Ketzer. L’hérésie ne se décrète pas personnellement, ce n’est pas un statut que l’on se donne mais que l’on nous donne, désapprouvant nos attitudes et nos propos, considérant que nos comportements  sortent du dogme.  Les hérétiques sont d’abord des incompris, des rejetés.

Mais continuons de glisser dans le sens, dans tous les sens. Et nous glissons, nous nous décalons, afin que le sens se recompose et se redéfinisse. Notre héros ne va pas se détacher de sa foi, il la vivra différemment, certainement plus intensément. Il s’en trouvera bouleversé, mais ce n’est pas tant lui qui changera, que les éléments qui l’affecteront.

LE ROMAN D’UNE REVOLUTION INTERIEURE

C’est le roman d’une découverte, au sens de Colomb ; découvrant de nouvelles terres. Dans le sens où, après, rien ne fut plus comme avant. En revenant, il n’aura pas réellement changé, mais les autres le verront différemment. Il sait qu’il part vers des contrées nouvelles, mais c’est pour y apporter la foi et la sainteté. Quand il monte dans la montagne, il pénètre dans un désert où les hommes sont à l’état de nature, d’une nature post-religieuse.

L’histoire que rapporte Hauptmann dans le Mécréant de Soana est celle de la fusion ; une fusion qui déchire et qui emporte loin, au niveau des nuages, « à flanc de montagne, au-dessus du Lac de Lugano. » Une histoire, toute en ascension, difficile et rude, qui nous mènera dans un village, « niché,…que l’on peut atteindre par une route en lacets en une heure environ. »

LE RETOUR A L’ETAT SAUVAGE

L’ascension se fera au détriment des valeurs acquises, de la foi, dans un combat contre la raison et l’entendement, afin de rentrer dans le grand bain de la nature et de la jouissance, sans entraves et sans conventions. Comme si nous découvrions un personnage passant d’un pur et roide classicisme à un romantisme exacerbé.  

Gerhart Hauptmann nous entraîne, dans l’ouverture de son récit, par la fin avec la découverte du chevrier dans sa montagne, totalement en osmose avec la nature elle-même. « Avec les longues boucles négligées de ses cheveux et de sa barbe, et ses habits de peaux de bête, le pâtre bronzé, on le sait, donnait une impression de retour à l’état sauvage. Il a été comparé à un saint Jean de Donatello. »

SI QUELQU’UN ENTRE PAR MOI…

Mais dans la seconde partie, Le Récit du pâtre, nous découvrons Francesco, celui qui deviendra le chevrier mais qui n’est encore qu’un jeune prêtre timide, à « l’alpe de Santa Croce ». Il « passa, les yeux baissés, près des laveuses, répondant à leurs bruyants saluts par un mouvement de tête. »

Si Hauptmann nous parle d’un berger guidant ses moutons, il fait référence aux textes bibliques, assurément.  « En vérité, je vous le dis, celui qui entre par la porte est le berger des brebis. Celui qui garde la porte la porte lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix…Lorsqu’il les a toutes fait sortir, il marche à leur tête et elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix…Jésus reprit : « en vérité, je vous le dis, je suis la porte…Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. »…Je suis le bon berger : le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis… » (Jean, 10, la parabole du berger) 

LE SPECTACLE DE LA NATURE

Francesco, sorte de négatif de saint Augustin, va suivre le chemin de l’étude du séminaire et de sa passion pour les Evangiles à sa passion pour la chair et pour la belle Agathe. Il sort de ses études et ne semble pas être attiré par cette voluptueuse nature qui s’offre à ses yeux. «Différent en cela de son saint patron d’Assise, Francesco ne s’enthousiasmait guère au spectacle de la nature ; pourtant les pousses tendres et pleines de sève, la verdure naissante, les fleurs qui s’épanouissaient alentour, ne pouvaient pas rester sans action sur lui. »

La nature va l’absorber, petit à petit, en faisant sauter, un à un, tous les verrous. La nature débridée passe aussi par la voix et le corps des femmes. « Les femmes et les jeunes filles, dont quelques-unes étaient d’une beauté peu commune, l’obsédaient de leur bavardage et de leur rire pendant cet examen, et par moments il avait l’impression d’être aussi entouré de Ménades enivrées. »

LA SYMPHONIE NATURELLE

La vie transforme la nature et les gens comme elle changera Francesco qui vient des bouillonnements internes, des éclosions sensuelles, de tumultueux jaillissements, d’étranges palpitations ; «c’était étrange : tandis qu’il grimpait péniblement, glissant fréquemment sur les pierres aux arêtes vives, à travers les genêts, les hêtres et les buissons de ronces, le matin l’entourait comme une symphonie naturelle, bienheureuse et également puissante, qui parlait plus de création que de choses créées… il toucha le tronc d’un châtaignier, et sentit les sèves nourricières qu’il faisait monter en lui. Il absorbait l’air comme une âme vivante, et savait en même temps que c’était à lui qu’il devait la respiration et les hymnes de son âme. »Le combat, la lutte du sacré et du profane, fait rage autant dans le chevrier que dans le prêtre. Les deux s’interpénètrent. « De l’un il disait : « N’a-t-il pas l’air du Malin en personne ? Regardez donc ses yeux. Quelle force, quelles étincelles de colère, de rage, de méchanceté. Et en même temps quelle lueur sacrée ! » Mais il semblait à l’auteur que dans les yeux de son interlocuteur brillait cette même flamme infernale qu’il avait nommé une lueur sacrée… Jupiter Ammon était représenté sous l’aspect d’un taureau…Tous les peuples vénéraient le taureau, le bouc, le bélier et en répandaient dans les sacrifices le sang sacré…La puissance qui engendre est la puissance suprême qui crée ; engendrer et créer, c’est la même chose. Certes, le culte de cette puissance n’est pas une froide piaillerie de moines et de nonnes…Les prêtres mouraient dans ses embrassements. J’ai eu là une intuition passagère et incomplète de toutes sortes de mystères. Le mystère de l’engendrement noir dans l’herbe verte, de la volupté couleur de nacre, des extases et des évanouissements, du secret des grains jaunes du maïs, de tous les fruits, de tout ce qui gonfle, de toutes les couleurs. J’eus envie de rugir, fou de douleur, lorsque j’aperçus l’impitoyable et toute puissante Sita. Je crus mourir de désir. »

UN NOUVEL ADAM, UN NOUVEAU PARADIS

Mais de l’animalité et de cette emprise, Francesco va recréer un nouveau Paradis, à l’écart du monde et des hommes. « Dans son souvenir, toutes les choses qui jusqu’alors avaient été tout pour lui, étaient détruites et désormais sans valeur. Son père, sa mère, tout comme ses maîtres, étaient restés comme des vermisseaux dans la poussière de l’ancien monde qu’il avait rejeté, tandis que les portes du Paradis avaient été ouvertes de nouveau par le chérubin pour lui, le fils de Dieu, le nouvel Adam. Ce Paradis dans lequel il faisait maintenant, ravi, ses premiers pas, était en dehors du temps. Il ne se sentait plus homme d’une époque ou d’un âge déterminé. Le monde nocturne qui l’entourait était en dehors du temps… »

LE PREMIER COUPLE HUMAIN

L’histoire du monde peut recommencer avec une nouvelle genèse. Le couple engendrera une nouvelle humanité. « Agathe et Francesco, Francesco et Agathe, le prêtre, le jeune homme de bonne famille, et la petite bergère honnie et méprisée, descendant la main dans la main vers la vallée par des sentiers secrets et nocturnes étaient le premier couple humain…C’était le dernier mystère. C’est justement ce pour quoi Dieu avait créé, et la raison pour laquelle il avait mis la mort dans le monde… »

« Les miracles ne sont pas en contradiction avec les lois de la nature, mais avec ce que nous savons de ces lois.» (Saint Augustin)

JL

(Citations Ed Rombaldi -traduction de R. Guignard)

HENRY KISTEMAECKERS (Le Roi des Palaces, 1919) : LE PORTIER DU MONDE

Henry Kistemaeckers




Le Roi des Palaces (1919)
Le Portier du Monde

Le monde se réduit à l’Italie, puis à Florence, pour ne garder qu’un hôtel. Mais pas un hôtel ordinaire, un Palace. Pas n’importe quel Palace, le Palace des Palaces, le « Palace Français ». Le Monde se retrouve sur ce rocher, au-delà des rires et des tempêtes. Tel un navire, qui toujours se trouve gouverné d’une main de maître, ce Palace garde sa trajectoire. Et le grand maître à bord, c’est Claude, le Portier. Les êtres qui accostent sur cette rive, lui donnent la main, comme s’ils cherchaient une bouée de sauvetage, dans ce monde inquiétant. Et Claude, noble et généreux, la tend à ceux qu’il choisit de sauver. Il est le nouvel Atlas, celui qui porte le monde, le Porteur de l’Univers. Germaine, à l’instar d’Héraclès, lui fera quitter son poste et le monde vacillera…

L’ARAIGNEE AU CENTRE DE SA TOILE



Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (1)



« Régis Gignoux, dans le Figaro, et le nom même de ce journal oblige à le citer d’abord, puisqu’on put dire, dorénavant, le Portier de Florence comme on dit le Barbier de Séville : « Dans les villes, le palace contient le monde entier comme un transatlantique sur la mer. Le portier est le commissaire du bord. Il voit tout, il entend tout, il sait tout. C’est un souverain absolu qui est son propre chef de police, son propre ministre des Finances et des Affaires Etrangères. Il vous attend au détour de la porte à quatre tambours dans laquelle on roule comme une bête prise au piège. Il vous toise, vous ausculte, vous jauge, vous catalogue. C’est l’araignée au centre de sa toile ; c’est Briarée aux cent bras ; c’est Antée qui, chaque fois qu’il se courbe à terre, reprend des forces. M. Henry Kistemaeckers, qui a toujours aimé la mécanique, démonte aujourd’hui cet automate. Il lève la livrée comme un capot et nous découvre le moteur. O merveille ! Ce monstre fabriqué par la civilisation est encore un homme. » » (Robert de Beauplan, La Petite Illustration n°153, 14 juillet 1923)

CA M’A PRIS TRENTE ANS

Nous nous retrouvons au Palace Français, à Florence, où « les verrières laissent apercevoir les rives de l’Arno et les coteaux florentins ensoleillés. » Dans ce microcosme, où toutes les catégories sociales se retrouvent, bourgeois, nobles, servants, chasseurs, détectives, et où toutes les nationalités se mélangent, trône Claude, le Portier du Palace. C’est son royaume, il y règne avec tous les pouvoirs.

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (2)



Claude a fait ses dures classes dans l’ensemble des corps de métiers ; il n’a hérité de rien, mais acquit grâce à son travail et à sa sueur. Il est ainsi monté en grade petit à petit pour, enfin, détenir le grade suprême de Portier. « Ainsi, j’ai pris mes grades, vagabond de première classe, boy de grill-room, racoleur de gares, chasseur de restaurant, garçon de jeu, interprète extra, sous-portier de palaces, Portier ! …Je vous dis ça en trente secondes, mais ça m’a pris trente ans ! »

LE PORTIER, C’EST LE BON DIEU

Une fois Portier, il est devenu le maître incontesté. Il est capable de reconnaître la moindre variation d’accent ; Il connaît six langues. « Le portier est international. » Il sait qu’il a tous les pouvoirs, plus encore que le gérant ou le président. « J’ai celui d’avoir été, pendant trente ans, un des hommes les plus indépendants du monde entier (Claude)… Le portier, ici, c’est le bon Dieu (Le Maître d’Hôtel)…Quand je suis dans un Palace, il n’y a pas de gérant. Le gérant, c’est moi. Un portier qui, dans son hôtel, n’est pas maître après Dieu, ce n’est pas un portier !…C’est un concierge ! (Claude)…C’est un homme de bon vouloir (Pitalugue)…Votre couronne ! Car, décidément, vous vous croyez le roi des Palaces ! (Rochereau)»

LE CONSEILLER, LE CONFESSEUR, LE TYRAN OU L’AMI

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (4)

Il est plus que le roi de ce Palace, « C’est M. Rochereau qui l’a dit : je suis le roi des Palaces ! »,  il est la somme, la totalité des connaissances, l’intégralité des informations. Il sait tout et se doit de tout savoir, car il personnifie l’hôtel ; il en est la figure de proue, le grand mât, la coque, la structure flottante et l’ensemble des voiles. « Ce n’est pas l’homme qui parle, c’est l’hôtel. » Ernest Charles, dans l’Opinion, disait aussi que « le portier de grand hôtel observe et juge la société bariolée qui circule dans le hall. Il est le conseiller et souvent le confesseur. Il est le tyran ou l’ami. Il porte la livrée. Mais il est un  potentat. Il sait sa puissance et, s’il n’en abuse pas, c’est parce qu’il est maître de lui comme de son univers. Le roi des palaces n’est pas seulement une silhouette, une figure, il est un caractère. Dans le cosmopolitisme moderne, il a sa place, il joue son rôle. Il est clairvoyant, partant désabusé. Il est intelligent de tout et de tous. » (La Petite illustration n°153)

AVANT D’ÊTRE MEGALOMANE, J’ETAIS LECTOMANE



Il sait tout aussi des petits travers de chacun, d’un accent qui révèle la véritable identité d’un client. Il sait ce que chacun montre, ce qu’il évite de dire, ce qu’il cache. Il sait tout dès que l’on franchit la porte à tambours. Claude le clame haut et fort, notamment à Victoire : « Vous ne connaissez rien à la nature humaine. » Mais, par extension, il connaît tout ce qui touche de près ou de loin le Palace, la mondanité internationale ou la ville de Florence, « je connais tous les pendentifs de Florence. (Claude) » ; Vous cherchez des primitifs authentiques ? Demandez à Claude ! « Comment donc, monsieur !…Chez Giotto, monsieur ! Tout ce qu’il y a de plus authentique ! »  Depuis trente ans, Claude a appris, il a lu, beaucoup lu, jusqu’à se comparer à une bibliothèque ambulante. «Avant d’être mégalomane, j’étais lectomane…Simple groom, on m’appelait la Bibliothèque, parce que j’avais des bouquins plein les poches… »

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (5)

 

IL POURRAIT ÊTRE GRAND SEIGNEUR
Il possède aussi les êtres, surtout les femmes ; « j’en ai eu à la pelle ! Des veuves…Dans ma position, c’est le courant. » Et s’il sait les posséder, c’est qu’il sait être disponible, être à l’écoute du moindre besoin et apporter une attention particulière au plus petit souhait et au plus ténu désir. « Il protège…Je vous assure, pour une femme seule…Il prévient vos moindres désirs…Quand vous ne savez pas où aller, il vous donne une idée ; quand il pleut, il vous donne un parapluie ; quand la poste est fermée, il vous donne un timbre… (Germaine)» Ernest Charles, dans l’Opinion citée ci-dessus, il ajoutait que dans sa compréhension de la gente féminine, il se montrait toujours un grand seigneur : « Les femmes ne laissent pas de l’intéresser. Il leur est pitoyable. Il est clément à leurs caprices, indulgent à leurs folies. L’indulgence n’est-elle pas au fond de son âme de critique satiriste ! L’indulgence et la résignation. Il se hâte de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer. Et il se contente d’être un portier, parce qu’il pourrait être un grand seigneur… »

Les femmes, Claude les connaît « à fond » : « ça ne m’a pas pris longtemps. Il y a des gens à qui ça prend toute une vie…Moi, ça m’a pris un quart d’heure…J’ai compris pour toujours. Ce qu’il faut à la femme, c’est de la violence dans la mesure. »

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE ENGUIRLANDE, VOILA LA QUESTION

C’est donc sur cette toute-puissance qu’un défi sera lancé à Claude. C’est Victoire qui s’y colle. Même deux défis ! Qui peut le plus, …Il faudra d’abord séduire Mme Berlingaux et ensuite Victoire elle-même, « Votre numéro, c’est le numéro 2. »

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (6)

Claude a des atouts en plus de sa divinité et de sa toute-puissance. Il est philosophe. Il pose des questions qui, sans être existentielles, restent fondamentales. Il se pose la problématique, comme tout philosophe, de la cause première et donc de la question : « Être ou ne pas être enguirlandé, voilà la question » ou encore « la question, c’est d’être calme. »

LE SECRET DU BONHEUR

Mais la recherche dernière reste celle du bonheur. Claude reprend, questionne, s’interpose, ajoute, finalise, mais toujours avec la bonne humeur, tout en sifflotant des airs. « Avec du calme et de la bonne humeur, on se rend sympathique à la vie ; elle vous aide…Tandis qu’un esclandre n’a jamais fait retrouver des perles dans un Palace. Au contraire, ça fait fuir les perles et, ce qui est plus grave, les clients…Il y a Claude, le secret du bonheur. »

Car bien plus qu’un métaphysicien, Claude est un moraliste. « Je parle au moral. Caractère ambitieux, tempérament de feu, préjugés absurdes, idées fausses, idées fixes… »

JE SUIS LE PRÊTRE, LE MEDECIN, LE PORTIER

Plus qu’un roi philosophe, Claude est le factotum, manager, confesseur, psychologue ou médecin. « Laissez-moi faire, je suis le prêtre, le médecin, le portier…D’où souffrez-vous ? De la tête, de l’estomac, du cœur ? Non, vous souffrez de votre nom. Votre maladie, c’est Berlingaux…J’ausculte, madame, je suis un ‘psychologue’. Et j’ausculte. Votre appendicite, c’est Berlingaux… » Claude est le médecin de cette petite société qui parcourt les couloirs, les chambres et le hall du Palace.

Mais loin d’être un dieu tutélaire et absolu, il aime que le hasard se glisse dans la vie du palace. Comme s’il ne se concevait véritablement maître qu’avec des sujets conscients de leur libre-arbitre. « Moi, j’aime l’imprévu, je ne suis pas comme vous, je ne veux rien me figurer d’avance. » (Claude à Germaine)

DE L’INDEPENDANCE A L’ESLAVAGE

Puis vient le moment où Claude, héritier d’un titre de noblesse ancien, accepte un mariage avec Germaine, et une contrepartie de quarante millions de francs. Il se retrouvera Prince de Luçange, dans un gros château. Mais, loin de son ancien prestige, il déclinera car il se retrouvera déconsidéré par tous, y compris par les domestiques. « Les larbins me traitaient comme un pédezouille !…Les jardiniers aussi, tout le monde me traitait comme un pédezouille ! Moi ! Moi, Claude de Coucy, qui avais été pendant trente ans l’homme le plus indépendant de l’univers, mon seul maître et maître des palaces, c’est-à-dire de toute la vie moderne, depuis qu’on m’avait foutu six cents ans de noblesse, je devais obéir à tout le monde, à mes ancêtres, à mes titres, aux lois de l’honneur, à la tradition, aux convenances, aux quarante millions de ma femme !…Et j’étais devenu un esclave, l’esclave de tout ça, moi qui n’ai même jamais pu consentir à être seulement l’esclave de ma parole ! »

En réalité, Claude, sans son statut de portier, n’est plus rien, comme un tigre sans dents. Il a besoin de sa liberté comme d’un soleil, comme de son oxygène. Il a besoin de gouverner, de commander. « Roi je suis, prince ne daigne, je suis le Portier !…Et, sur ce, j’ai marché vers le grand soleil de la liberté !…J’aime trop le pouvoir. »

Le pouvoir de Claude n’est pas triste et ne corrompt rien ; il n’en profite pas non plus. Ce pouvoir lui permet d’exister pleinement. Car Claude sait « être grand seigneur. »

 Jacky Lavauzelle

(Texte et photos sont parus dans la Petite Illustration n°153 du 14 juillet 1923)

Le Roi des Palaces a été représenté pour la première fois au Théâtre de Paris, le 12 avril 1919

Dans le rôle de Claude : Max Dearly ; dans celui de Germaine : Madame Cassive ; dans le rôle de Victoire : Alice Clairville

Le Roi des Palaces d'Henry Kistemaeckers (3)

LA DENTELLIERE (Cl. Goretta) LA SOLITUDE AU CARRE

Claude GORETTA
LA DENTELLIERE (1977)
La solitude au carré

La Dentellière - Affiche - Claude Goretta - 1977

LE MYSTERE DE LA SOLITUDE

Le salon de coiffure qui ouvre le film laisse la caméra filer les angles durs des corps des « vieilles rombières, des  vieilles radoteuses » qui se curent, se manucurent, qui se nettoient et se noient dans les silences de la caisse. Coule la caméra. Passe la caméra comme coule l’eau sur des têtes de ces dames.  Nouveaux fonts baptismaux qui relavent encore et encore le poids du monde. Mais les mots qui pourraient s’échapper se calfeutrent, s’inhibent.  Le salon est silencieux du silence des mots qui chutent à l’ombre des vies oubliées. La parole est creuse. Personne ici ne se confesse. Le salon est triste, mécanique. « – Une couple, une mise en pli, une manucure. – Vous êtes précise à une minute près ! » Les gestes sont répétés, toujours identiques, chirurgicaux. Ce n’est pas l’âme que l’on répare. Les âmes se sont perdues, il y a longtemps déjà. Les corps, peut-être. A la surface.

La dentellière Claude Goretta Film 2

 « Il est plus d’un silence, il est plus d’une nuit, car chaque solitude a son propre mystère. » (Sully Prudhomme) Ici, nul mystère. Même pas des solitudes. La solitude. Seule. Générale. La précision a rendez-vous avec la technique, le vide, l’ennui, le néant. L’enfer n’est plus l’autre mais cet espace invraisemblablement vide et froid. L’humain n’est plus au milieu de ces êtres abimés par le rien ; il est ailleurs, peut-être. Rien ne flotte que l’ennui. Les êtres ne sont mêmes pas désespérés. Ils sont là par habitude, sans y prendre garde.

53 KG DE SOLITUDE

Béatrice, Isabelle Huppert, est pudique, timide. Elle travaille pour « mille balles par mois ». C’est « son monde ». Elle « ramasse les touffes de cheveux  et tend la main pour trois  francs de pourboire. » Les restes de ces restes. Par touffes.

Elle a honte de son corps et regarde avec étonnement celui de son amie, impudique et démonstrative. Cette amie de circonstance, si différente, sur le même radeau, Marylène, Florence Giorgetti, la patronne du salon, qui attend encore et toujours le prince charmant. 53 kg ! Depuis plusieurs années ! Elle est disponible. Elle attend. Jouer et faire semblant de s’en offusquer : « Il faudrait qu’on soit toujours prête avec eux ! » Mais elle n’attend que d’être prête. Sa vie s’éclaire de cette attente idéalisée. Dans l’océan, elle voit cette bouée si proche et toujours plus lointaine. Interminablement, presque du bout des doigts. Un cheval blanc et ce Prince charmant qui brille des feux de l’adultère. Le meilleur n’est pas en soi. La terre est tellement devenue aride que rien n’y pousse plus. Faire illusion, encore une fois. Tendre sa toile. Il vient de cet ailleurs que l’on ne connait pas mais auquel on croit aveuglément. De toutes les façons, quoi faire d’autre ?

Béatrice est seule, avec ce corps trop lourd pour elle, qu’elle cache. Béatrice s’ennuie, mais elle est gentille. Elle finit les plats que sa mère lui présente, en faisant bien attention à ne pas tacher son chemisier. Elle écoute son amie. Et elle attend.

QUAND LES ARBRES EUX-MÊMES CHANCELLENT

Une musique passe : « dans la forêt de notre enfance…des étoiles pleins les branches…puis des hommes sont venus…les arbres ont chancelé… » Les étoiles ont disparu et les hommes ne viennent pas. Un ciel sans lumière et sans vie. Si « la tristesse vient de la solitude du cœur » (Montesquieu), elle a dépassé ce stade. L’indifférence. Presque.

Béatrice fête sa dix-neuvième année avec sa mère et Marylène. Un gilet vert comme cadeau. « Il est vraiment très beau… » Une balade en bateau. C’est la fête ! Et le retour à sa chambre. Et de la chambre au salon. Elle attend le lendemain, où elle retrouvera Marylène et ses clientes.

Son amie se retrouve, encore une fois,  « larguée au téléphone. Ça fait trois ans… J’ai perdu trois ans, comme une imbécile…Espèce de salaud, tu as bousillé ma vie…Espèce de salaud, tu veux que je crève…Pauvre con !» Et elle en crève d’être prise ou d’attendre, d’espérer ou de désespérer ? Marylène a des ennuis, alors Béatrice s’occupe d’elle. Elle n’a rien d’autre à faire.

Marylène a de la chance ; dans sa  tristesse, elle vit. Des histoires glauques et médiocres. Mais des histoires quand même. S’énerver c’est se débattre. C’est se savoir en vie. Même si cette vie s’effondre. Béatrice la réconforte, sans y croire. Personne n’y croit plus. « Il va peut-être venir ! Tu veux que j’aille chercher ton ours ! » Béatrice se sent vivre aussi. Un peu.

La dentellière Claude Goretta Film 3

DE CABOURG A BALBEC

Et la mer ! Les corps nus, l’infini, le désir, l’impossible, la liberté, l’horizon si loin que l’espace s’y perd. Cabourg.  Seules, les deux filles sont sur la plage, même « s’il fait meilleur à Paris ».  Une plage infinie, «  elle va jusqu’où la plage ? » Les coquillages que l’on ramasse. Et la chambre triste. Derrière le mur, dans l’autre chambre d’à côté, un couple qui rit. Puis des ébats. Le malaise qui s’installe. Et nos deux filles qui rangent. A la radio, une publicité sur un champoing, pour changer du travail. Et les rires d’à côté qui embarrassent les filles. La chambre ne veut plus d’elles. « Tu viens ! On va prendre quelque chose de chaud. »

Cabourg. Balbec. Béatrice ou Swann. Une longue errance des sentiments introvertis. Swann analyse et décortique. Béatrice cherche sans comprendre. Elle passe. Béatrice est une anti-Swann- Pour Swann le presque-rien devenait un tout infini et complexe. Pour Béatrice, la totalité ne représente rien. Dans le grand restaurant, pas de clients. Elles se retrouvent naufragées sur le rivage normand « Ils sont où les gens ici? – Par ce temps, ils restent dans les villas ! – Et ceux qui n’ont pas de villa? … – Pour s’amuser vraiment, il faut aller jusqu’à Deauville ! C’est plutôt guindé ici, vous savez   !» Elles ne font pas non plus parties des cercles fermés. Elles ne sont d’aucun cercle. En dehors. Bien décalées. Exclues, elles suivent le mouvement des vagues en parcourant la plage. Une seule vaguelette pourrait les emporter loin dans les bas-fonds des océans. Mais elles y sont déjà au fond.

Béatrice apprend à nager. Elle qui déjà, dans le quotidien, se noie, se lance dans les éléments et dans l’infini. Marylène est là qui la supporte. Mais Marylène est fascinée par son obsession des hommes  jouant au ballon.

La boîte de nuit. Marylène danse quand Béatrice reste seule. Elle ne sait pas danser et elle baisse la tête. Béatrice s’agite encore, même quand la musique s’arrête. Il n’y a plus de temps à perdre. Il lui en faut un. Marylène ne voit plus Béatrice. Elle attend son homme. Malgré tout, personne ne veut d’elle. Abandonnée, elle fait sa crise sur la plage.

LE REFOULEMENT DES COEURS

Une autre boîte de nuit. Encore et encore. A la solitude proustienne qui drague la mort et le suicide, la solitude de Béatrice, dans les mains moites et en transe de Mylène, qui se saoule d’un triste divertissement. « N’ayant plus d’univers, plus de chambre, plus de corps que menacé par les ennemis qui m’entouraient, qu’envahi  jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors, ma grand-mère entra ; et à l’impression de mon cœur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis. » (Marcel  Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays)  293

Une musique plus langoureuse. Dans le slow, Marylène attrape enfin un homme dans ses filets. Le lendemain, elle est rayonnante. « – Il a demandé d’habiter chez lui ! – Tu seras mieux ! T’auras plus de place !» Il n’y a déjà plus de copine qui vaille. Son corps est ailleurs. Un autre en a pris possession. Elle vit enfin.

A la plage, le lendemain, Béatrice est seule au milieu des corps. Elle repart, mal à l’aise, dans un café. A manger des glaces, encore. « Je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru s’approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s’être arrêté. » (Marcel  Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays)  Mais là, un autre, un être, un homme s’arrête. Elle ne le voit pas. Elle ne sait pas voir. Mais lui est intrigué par cette étrange créature qui ne ressemble à rien d’autre. Il vient de découvrir une nouvelle espèce. Proche de la sienne.

La dentellière Claude Goretta Film 4

UN ENNUI MONUMENTAL

Le jeune homme qui s’assied à ses côtés, installe sa raquette. C’est François, Yves Beneyton, « brillantes études de lettres à Paris ». C’est le premier homme qui la remarque. Enfin. Il faut briser la glace de cet iceberg. Au chalumeau. « – Beau temps pour manger des glaces ! Vous êtes en vacances ? Vous n’allez pas à la plage ? Vous n’aimez pas ? A cette heure-ci, c’est la fourmilière. La plage, il faut y aller tôt le matin, c’est complétement vide…Je passe mes vacances dans ce trou depuis ma plus tendre enfance, hélas !… Cabourg, perle de la côte normande. Sa digue de 1800 mètres, son casino et ses jardins aux parterres admirables couverts de fleurs. Son avenue de la Mer, son grand hôtel avec sa chambre de Marcel Proust. Ses spécialités de caramel mou. Son garden tennis-Club. Son golf à dix-huit trous. Pour les moins fortunés, son golf miniature. Son cercle hippique. Son marchand de cycles. Sa poste. Sa promenade des Anglais.  Son boulevard des Belges. Et puis surtout, son ennui monumental. »

LA VACANCE DE L’AMOUR

Lui aussi est seul. Riche, mais seul. Il joue au tennis contre un filet. Il se balade seul sur la plage. Et elle le cherche sur les courts de tennis. Et lui, sur la plage. Au café. Mais elle reste dans sa chambre. Et François passe le boulevard de la Mer au peigne fin, à la recherche de l’inconnue, le cœur battant. La rencontre enfin « –ça fait bien plaisir de vous revoir ! C’est vrai ! Si, si, c’est vrai ! » Ce n’est peut-être pas de l’amour mais une méconnaissance du sentiment amoureux à l’écoute de ce cœur qui depuis trop longtemps était devenu si calme. « J’étais dans une de ces périodes de la jeunesse, dépourvues d’un amour particulier, vacantes, où partout – comme un amoureux, la femme dont il est épris – on désire, on cherche, on voit la Beauté. Qu’un seul trait réel – le peu  qu’on distingue d’une femme vue de loin, ou de dos – nous permette de projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l’avoir reconnue, notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi persuadés que c’était elle, pourvu que la femme ait disparu ; ce n’est que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur. » (Marcel  Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, II, Noms de pays : le pays) 

La dentellière Claude Goretta Film 5

IN CASINO FORTUNA

Nos solitaires s’éloignent du monde. « – Ici, il n’y a déjà plus personne. Ils préfèrent s’entasser devant le casino – Vous n’aimez pas quand il y a du monde ? – Vous, non plus, non ? – Non, j’aime pas beaucoup !» Ils se sentent plus vivants et plus forts, ensemble.

In casino fortuna – La Chance est dans cette maison. La chance n’est pas au rendez-vous et le homard se transforme en boîte de conserve. Les corps se rapprochent. Mais ne se touchent pas. « – Vous voulez une pêche ? – Non, merci. Je ne supporte pas la peau. Ça me fait frissonner ! – Je vais vous en épluchez une ! » On pense alors à un vieux couple. « –rien que de vous voir l’éplucher, ça me donne la chair de poule ! » Mais à côté, les amants font du bruit, encore. Les corps du monde inondent la chambre dans un cri de jouissance interminable. Béatrice, mal à l’aise, met la musique. Lui préfère la musique classique. Alors elle cherche la bonne fréquence. Un livre sur les lits. Les contes de Maupassant. Elle sourit. Elle pense se rapprocher de lui. «Juste penchée au-dessus d’un désordre qui les abritait, l’oiseau s’égosillait toujours. Ils ne parlaient pas de peur de le faire fuir… » Elle ne fuira pas. Il y a trop longtemps qu’elle a perdu ses ailes et ses jambes.

ET TA VIE ? C’EST QUOI

Une route. Un cimetière américain. « Il y dix mille rien qu’ici ! Il n’y a pas que des baigneurs sur la plage ! ». Marylène retrouve son amie. « –C’est impressionnant tous ces américains. Qu’est-ce qu’ils étaient jeunes ! »  Au cœur de cette jeunesse abattue en plein vol, Marylène a rencontré John, le bon, peut-être ? Elle se rassure. C’est un américain. Marylène semble étonnée que Béatrice ai pu attraper un homme, elle si prude. «- Dans le fond, vous étiez venues à Cabourg pour draguer ? – On été venues pour voir la mer ! – Tu ne l’avais jamais vu ? – Ben non ! – Tu ne connais rien, alors ! Et ta vie, alors, c’est quoi ? – Le travail, et puis la maison – Et les garçons ? – Non ! – Tu n’en as jamais eu ? – Non, jamais ! – Tu es vierge, alors ? – Oui ! – Et avec Marylène, tu n’as jamais rencontré de garçons ? – Elle n’en connaît pas beaucoup, je crois ! – Et tes parents ? Qu’est-ce qu’ils font ? – Je vis avec ma mère, elle travaille dans un magasin. – Et les gars dans la rue, dans le métro, ils ne te baratinent pas ? – Si, ils essaient. – Ben, alors ? – Ben, rien ! Ils ne m’intéressent pas. Je ne les connais pas. -Et moi ? – Toi, c’est différent. Je ne sais pas, tu es poli ! »

Dans les terres, à la campagne. On dirait un tableau de Renoir. François semble jaloux. Un type semble s’intéresser à Béatrice. C’est un peintre. Il offre les deux dessins. Elle ne sait pas lequel prendre. En voulant déchirer son portrait, elle montre ses premiers sentiments.

La dentellière Claude Goretta Film

 

QUELLE GRÂCE DANS LE TRAVAIL

Dans sa chambre, elle se dénude et positionne sa robe au-dessus du lit. Le jeu de l’aveugle. De la confiance au bord du précipice. « –un quart de tour à gauche…un demi-tour à droite…Tu as peur…un petit pas…Tu peux ouvrir les yeux maintenant…tu as confiance en moi – Bien sûr. » Elle apprend à faire confiance. Elle se donne. La maison des parents. Les draps que l’on tend. Les regrets de ne pas se voir si souvent. « –viens m’aider à plier celui-là, on va voir ce que tu sais faire ! » Le drap se plie « –Quelle grâce dans le travail ! – Ne te moque pas ! » Elle a tant et tant plié, tant tendu et rangé. La grâce n’y est pour rien. Mais lui y trouve de la beauté.

FAIRE DES CHOSES INTERESSANTES

Le désir. L’envie de passer une nuit ensemble. « -si tu ne veux pas…je en veux pas que ça soit pour me faire plaisir…tu as froid. Tu veux ton châle. » Le châle que l’on pose à la nuit tombée.

La chambre. La lumière que l’on éteint. Que l’on rallume. Le désir. L’intimité. La honte. Une lumière glauque. François s’assied au bord du lit et découvre peu à peu Béatrice. Les bras s’enlacent.

La plage. Il fait froid. La visite chez la mère de Béatrice. Les petits gestes du quotidien. Les dessins de jeunesse que l’on feuillette et les photos anciennes que l’on passe.

Nouvel appartement. Nouvelle peinture. Elle a même marqué les livres qui étaient ouverts avant de les refermer pour les ranger. Ce poids devient lourd. Elle doit s’ouvrir. Elle n’est pas que ça. Il faut qu’elle fasse autres choses pour que sauver ce couple qui déjà patine. Il faut « faire des choses plus intéressantes, prendre des cours … – J’aime bien ma vie avec toi. J’apprends plein de choses. » C’est déjà plus qu’elle n’a jamais espéré. Pourquoi plus encore.

DU CARRE AU CARRE, ET TOUJOURS UN PEU PLUS DE SOLITUDE

Les amis. Les intellos. Les conceptuels. Et des mots qui enveloppent. Qui à force de vouloir dire et donner du sens politique, des mots qui restent-là sans ne plus servir à rien. On classifie, structure, range. C’est un nouveau salon de coiffure pour jeunes étudiants en mal d’affirmation. La caméra ne filme plus les corps du salon de coiffure mais les mots anguleux du salon où l’on cause et où l’on refait la vie « – Ça, c’est ta voiture, ça, c’est  ta maison, ton bureau, ton lit, le métro, l’avion, l’ascenseur, le cercueil. T’es toujours dans la boîte ! Regarde ! On n’a pas l’air gai là-dedans !  T’as tout là-dedans ! Le boulot, la bouffe, la baise !…Il y a eu l’âge d’or, l’âge de fer, maintenant l’âge de la boîte. L’âge de la boîte, de la standardisation. Si t’es pas conforme, si t’as pas la dimension, que tu ne rentres pas dans la boîte, t’as qu’à crever ! Sauf la boîte, c’est pourtant évident, l’âge de la boîte est venue…

SIMPLE EFFICACE IMPARABLE

…La boîte c’est 6 cloisons et 24 angles droits, c’est simple, efficace, imparable ! C’est la solution à tous tes problèmes ! Qu’est-ce qu’y reste comme place pour la promenade, plus d’horizon. Parce que  l’horizon, c’est pas droit, c’est fantaisiste. La vie, maintenant, c’est fait pour le rendement. Pas pour vivre ! Tu ne t’en rends même pas compte. Ça vient tout doucement. Un beau matin jour, tu découvres un nouveau feu rouge en bas de chez toi, une interdiction de stationner, un sens unique.  Tout ça, tu te dis, c’est pour faciliter la circulation…alors tu t’arrêts au feu, tu vas dans le bon sens …la boîte se referme sur toi. »

Mais les pensées éloignent les couples et les corps. Les mondes ne se croisent pas. Se sont-ils une fois croisés ? Mais la pensée de Béatrice implose. Elle ne comprend plus. Cet espoir qui est entré dans sa vie finira par la tuer. Sèchement. La raison vacille et flanche. Le corps n’a plus d’envies. Et le temps s’est arrêté. Elle est dans la boîte. Seule.

 Jacky Lavauzelle

La dentellière

JEAN DUBUFFET : DE L’ART BRUT AU BRUT DE L’ART TOTEMIQUE (L’ARBRE BIPLAN)

JEAN DUBUFFET
L’ARBRE BIPLAN 1968
résine de polyester
 Museu Colecção Berardo
(Lisbonne)
 DE BELEM A BETHLEEM
de La Terre à la Transcendance

 Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (3)Passent les œuvres glanées par le monde au rythme des deux saisons portugaises, l’été et ce qui précède l’été. Passent les toiles dans le ciel chaud lisboète de l’art mondial. Filent les sculptures torsadées. Passent les œuvres entre les visiteurs fatigués portant encore dans leur chair le poids de la chaleur, de cette chaleur qui enveloppe Berardo ; des visiteurs lourds du poids de la fatigue de cette marche harassante qu’il a fallu faire en partant du Bairro Alto, de l’Alfama ou de la Praça do Comércio ; longue traversée initiatique où l’on croise encore comme par magie les pas de Vasco de Gama ; interminable tapis où se tiennent entremêlés ces millions de pavés blancs glissants et aveuglants. 

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (7)

 

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (6)Coulent les lignes entre le gothique flamboyant, les courbes mauresques, les façades de béton brut, les azulejos usés et de multiples tags politiques et engagés, plus insistants les uns que les autres. Craquent  les milliards de José Berardo qui reviennent en créations multiples, changeantes et multicolores. Suivent  les incontournables d’une visite, la Tour de Belém, les meilleurs pastéis de la pastéléria de Bélem bondée comme toujours par des flots de touristes armés de tongs et de bermudas, le monastère Mosteiro  dos Jerónimos, le Padrão dos Descobrimentos et encore un pastel pour la route longue où nos pieds s’enflamment. Passent les styles, du manuélin baroque au mauresque éclatant. Passent  les siècles, les époques de Manuel 1er, Afonso de Albuquerque au style post-colonial. Passent les grands mouvements dans les murs du Musée Berardo, Constructivisme, Abstraction, Digitale, Cubisme, Pop Art, Minimaliste, Art Brut, Surréalisme, les Warhol, Braque, Hamilton, Blake, Malevitch, Tinguely, de Kooning, Rodtchenko, Dalí,  Kline ou Ray…

Mais reste l’arbre posé devant l’entrée. Face aux éléments et aux turbulences des époques. Reste là, posé sur son tronc blanc, bigarré comme un platane, tagué lui-aussi, mais tagué  par des lianes noires et épaisses le fixant pour toujours dans la terre de Belém. Dubuffet trône là, dans sa blancheur éclatante. L’arbre, dans le bleu intense du ciel, brille. Et si, comme le souligne Bachelard, « tout ce qui brille voit », alors, nous sommes regardés de toutes parts, transpercés.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (8)

 C’est l’arbre biplan. L’arbre-avion, l’arbre qui plane. Un arbre qui devrait plutôt se nommer arbre sesquiplan au vu des deux parties inégales du branchage supérieur ; les deux hélices semblant se ramasser tel un ressort félicitant l’envol. Mais la terre résiste. L’arbre en fait ne semble pas vraiment vouloir décoler. Les lignes se multiplient sans savoir si elles viennent de l’arbre lui-même ou de la terre. Si la terre a engendré l’arbre ou si l’arbre lui-même n’est autre que le créateur de notre lieu.

Pour l’heure, c’est l’arbre qui trône entre le charme des lieux et les beautés du ventre du Musée. Eclats et beautés à ce point rassemblés. Pour Platon, la beauté est ce qui est le plus éclatant, de plus aimable, aimable parce qu’éclatant.

L’arbre Biplan en est l’Eclat.

Mais revenons à nos torsions et nos lignes, car, pour autant, la torsion s’arrête nette prise dans un espace-temps indéfini. Si en 1966, Jean Dubuffet s’engage dans des réalisations en volume, il passe rapidement au monumental. Les deux monuments, l’arbre et le musée, se regardent, se posent et s’opposent, l’un dans un mouvement figé dans l’élan et l’autre posé dans le gris de la masse. Nous voudrions pouvoir monter sur ses ailes improbables et découvrir le Tage lové dans la frondaison imaginaire.

Dans la cour chaude que frappent les vents venus de l’Atlantique ou du Tage, en fonction des heures de la journée, l’arbre se pose, mais sans offrir l’espace d’un repos, la quiétude de l’ombre dans la douceur de la sieste. Le repos et la fraîcheur sont à l’intérieur, notamment dans le hall large et serein.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (9)

Quand Dubuffet abandonne l’huile pour le marker, il découvre la force et les possibilités du polyester. Et cette force se place en toute modernité acceptée dans l’ouverture ou la clôture d’une visite qui ne sera jamais la dernière.

L’arbre donne une note finale à un parcours devenu initiatique. Une cerise sur le pastel de nata. L’arbre est l’entrée ou la sortie. L’alpha et l’oméga du Musée. Il est l’arbre au bout du champ sous lequel le paysan se repose et examine son travail accompli. Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (10)Il est la vraisemblance de la nature devenue polyester, une vraisemblance qui ouvre sa ramure sur l’entrée. Il est ce temps différent ; celui de la lenteur ; une lenteur qui se répand dans l’être et chasse la chaleur pour en créer une autre, plus douce et intense ; la chaleur d’une pensée au monde. Celle de l’attente et de l’ouverture. Celle de la lumière des pavés à notre éclairage intérieur.

Ce nouveau rayonnement, cette diffusion douce de chaleur se concentre à partir de L’Arbre biplan et se diffusera tout au long de la visite, comme le sachet au fond de la théière. C’est le parfum de l’arbre qui permettra le visible. Même si la visite se termine par la cour intérieure où l’arbre vous attend. Surtout si la visite se termine par là. Le visible rendu possible par l’invisible. La découverte se fera alors brusquement dans l’instantanéité. Alors et dans ce sens seulement, la visite prendra un autre sens. L’arbre permettra alors le dévoilement d’un mystère. Un mystère différent pour chacun.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (11)

Dans l’instant de la rencontre dans le mouvement entre ce blanc et ce noir de la ligne. Conforme au modèle sans modèle. Qui attend le spectateur et lui demande des comptes, dans le silence des quelques tongs qui frappent le pavé là-bas, au fond, au niveau des boutiques où trônent les reproductions indéfinies.

Dans le désordre des lignes du tronc et des branches, ni mélancolie, ni angoisse. De la sérénité d’abord. De la respiration aussi. Quand les yeux suivent les méandres et que le corps tourne autour de l’arbre, la chaleur extérieure aidant, le mouvement peut devenir hypnotique. Quand l’arbre termine la visite, le mouvement peut devenir, s’il n’y prête garde, extatique.Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (12)

L’arbre, devenu Totem, nous entraîne alors dans sa dimension propre. A ce moment seulement, le spectateur se rend compte que c’est l’arbre qui couvre le Musée. Que c’est l’arbre qui envahit la forêt des œuvres. Que c’est l’arbre qui compte et que le Musée n’est plus que ce presque-rien. Que l’Arbre est devenu l’œuvre, complète, totale. Une œuvre de foi.

Jean DUBUFFET Museu Berardo Portugal Lisboa (13)Bélem redevenu Bethléem.

Si la réduction est le « commencement » de la phénoménologie chez Husserl, entendu comme science des phénomènes purs. Nous entrons avec Dubuffet dans l’augmentation, la foi des phénomènes totémiques.

De la terre à la transcendance. Nouvelle célébration.

Comme le soulignait Jean-Louis Chrétien, dans l’Effroi du beau :  » A rester sans célébration, que manquerait-il à la beauté ? …Nul compliment n’est requis à cette plénitude et il n’y a pas de réponse à ce qui ne fait pas question. A la beauté notre chant est superflu. Mais il est de cette beauté le propre superflu et seul l’aveugle qui l’ignore pourrait consoler le muet.« 

Jacky Lavauzelle