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The Star Witness (WELLMAN) – La Loi Morale au-dessus de nous

WILLIAM A. WELLMAN
The Star Witness
(1931)

La Loi Morale
au-dessus de nous

Charles Chic Sale

William A. Wellman aborde en 1931,

comme il le fera l’année suivante avec Frisco Jenny, en profondeur, mais avec l’œil de l’américain moyen, dans une ville moyenne, les marqueurs qui constituent l’âme, l’histoire, la construction des Etats-Unis. En 1931, il filme, dans The Star Witness, une famille aux prises avec la mafia, l’année suivante, il filmera, dans Jenny Frisco, la pègre de l’intérieur. Entre les deux, le 19 octobre 1931, la condamnation d’Al Capone à Chicago pour fraude fiscale.

UN CHOIX CORNELIEN

L’histoire de la famille Leed s’ouvre sur un double choix cornélien : la préservation de la cellule familiale ou la lutte contre la tyrannie des gangs et de la mafia.  Le dilemme aborde le choix de l’intégrité de la famille dans sa globalité, la conservation de tous ces membres, et celui de l’intégrité de tous, l’obligation morale au-dessus de tous et qui permet de vivre ensemble, qui permet de choisir le modèle sociétal dans lequel nous voulons vivre, le droit du plus fort ou le droit au service de tous.

LE CHOIX D’UN RENONCEMENT

L’option retenue sera nécessairement un renoncement. Dire non à la justice ou non à la vie d’un des leurs, Donny. La solution que chacun prend fracture fortement la famille en deux, décapiter un des gangs et favoriser la justice, la douleur de la perte d’un des membres.

Edward J Nugent

A la première, l’argument du fils, « – Et qu’est-ce que ça nous apporte ? »… « –   Toi et tes idées de vieux ! », » – J’ai entendu un autre mot : ‘foutaises’ », ceux de la mère et de la fille, sur l’amour filial avant tout, « – Danny est en danger ! », « – Tu n’aimes pas Donny ? »,  « – Nous te mettrons à la rue ! »

Frances Starr

LE MOT « DEVOIR »

A ces réponses du cœur, le procureur et les policiers, répondent par le devoir et la justice : «  il faut courber l’échine et tenir. », « Vous n’avez jamais entendu le mot ‘devoir’. »  « Ensuite, ça sera la guerre. Personne ne peut abandonner. C’est une bataille d’homme digne. Nous luttons contre Campo, mais aussi contre tous les gangs. Ils se sont unis pour sauver leur peau. Je vous protégerai, même s’il faut tous les policiers du service. J’enverrai Campo sur la chaise électrique, même si je dois y rester. »

LE MOMENT EST VENU DE SE LEVER

Mais les arguments qui pèsent sont ceux du grand-père, structure vertébrale du film. Il apporte son expérience de combattant lors la lutte pour son pays lors de la guerre de Sécession. Il apporte les raisons de son combat et sa raison d’espérer dans ce monde qu’il a rendu possible. Il explique les enjeux et l’importance du choix. En substance, il rappelle ce qu’il a semé, et l’on peut entendre, dans la fierté d’être américain, de rendre possible un certain avenir, des propos d’aujourd’hui. Mitt Romney dans son discours à la convention républicaine de Tampa : «Le moment est de venu de nous lever et de dire: je suis un Américain. Je contrôle mon destin. Nous méritons mieux».

GARDER SA DIGNITE !

Charles ‘Chic’ Sale, dans son rôle du Grandpa, ne dit pas autre chose : « Si c’est la canaille qui dirige, c’est fini. Si un policier qui te protège est abattu devant chez toi et qu’on t’empêche de témoigner au tribunal, ce n’est pas ton pays, mais celui des criminels et tu n’es qu’un lâche !… « Vieux ? Imagine que Maxey Campo s’en prenne à ta sœur, imagine qu’il frappe ta mère, tu le laisserais faire ? Pas si tu as une goutte de mon sang dans les veines ! Espèce de blanc-bec ! Tu me rends malade ! »  …Qu’est-ce que ça nous apporte ? Tes ancêtres pensaient-ils ça quand ils erraient dans

Grant Mitchell

Valley Forge ? Et nous sur les champs de bataille de Bull Run ? Ce que ça nous apporte ? Une balle dans cette jambe. Mais j’ai gardé ma dignité. Et nous avons sauvé ce pays pour une bande de vauriens comme toi, qui ne savent que fumer

Nat Pendleton

en répétant : ‘Qu’est-ce que ça nous apporte ?’ Quand je te regarde, je regrette d’avoir fait tout ça. Mais nous l’avons fait ! Nous avons planté le drapeau pour toi et tu peux le hisser ou t’affaler parce que tu as peur d’une bande de criminels sans honneur. Alors que vas-tu faire, sale morveux ?… En danger, nous le sommes tous quand une bande de gangsters peut tuer impunément dans la rue… Si je n’aime pas Donny ? Si justement ! Bien sûr que j’aime Donny ! Mais je ne veux pas qu’il grandisse gouverné par des assassins !… Nous devons faire arrêter tout ça et je dirai la vérité comme Donny voudrait que je le fasse. »

Dickie Moore

SE CONSTRUIRE SOI-MÊME ET AIDER SON PAYS

GrandPa rappelle en fait que se construire soi-même, c’est aider son pays et inversement. Il n’y a pas d’antinomie, du moins

Ralph Ince

aux Etats-Unis, entre le lien social et l’individu. Il associe la conviction du cœur et l’existence fondamentale et indispensable d’une justice. On ne peut pas se laisser gouverner par la force. L’action est désintéressée, ou plutôt intéressée par quelque chose qui dépasse l’individu : l’amour maternelle, la justice, la nation. Dans Frisco Jenny, le premier, dans The Star Witness, le droit.

Russell Hopton

LE COMMANDEMENT DE LA LOI MORALE

Nous sommes dans la traduction de ce que Kant nomme le commandement de la loi morale. L’action est accomplie uniquement par devoir. Nous ne regardons pas ce qui est accompli, par quelque secrète impulsion de l’amour propre (Fondation de la métaphysique des mœurs, seconde section), mais ce qui doit être fait, impérativement.

Kant souligne que cette voie n’est pas semée de rose, et qu’il faut se faire violence, « Du fait qu’elle porte préjudice à tous nos penchants, elle doit produire un sentiment qu’on peut bien appeler de la douleur » (Kant, Critique de la raison pratique) ;  dès lors, « assurer son propre bonheur est un devoir » (Fondation de la métaphysique des mœurs, 1ère section) : « en effet, l’insatisfaction de son propre état, sous la pression d’innombrables soucis et de besoins impossibles à satisfaire, pourrait facilement devenir une grande tentation d’enfreindre son devoir. » Dans la morale kantienne, la solution d’un tel conflit est donnée par la pure forme universelle de l’obligation. C’est cette obligation que porte GrandPa a bout de bras.

MEPRISER LA FORCE &
S’INCLINER DEVANT LA JUSTICE

Sally Blane

 

 

 

 

 

 

Une anti-pensée pascalienne, qui, elle, se complaît à tout ce qui désespère : elle se réjouit des humiliations de la raison (Pensée 52 L), et méprise la justice et l’incline devant la force au nom des exigences de la paix sociale. Car pour Pascal, les lois civiles doivent être respectées parce qu’elles sont, avant tout, des lois. Surtout si leur origine vient de la force, elles n’en sont que mieux, puisque, de ce fait, limitent le désordre.

OBEIR A LA LOI MORALE

Pour obéir à cette loi morale, rien ne vaut un moral en béton. L’union du bonheur et de la vertu est une exigence de la conscience morale. Une énergie impulse les personnages, et cette société. Les Etats-Unis ont subi la crise majeure deux ans avant.

Walter Huston

ON A PERDU …C’EST DRÔLEMENT BIEN!

Pourtant, l’essentiel est d’y croire. Rien n’apparaît impossible. Chaque américain a comme gravé dans son ADN, la maxime de Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile. »
Quand le match est perdu, l’énergie est toujours là, qui redouble pour gagner le prochain match. Rien n’est jamais perdu. Et celui qui a perdu semble être le vainqueur : « – Non, on a perdu, mais le match était très serré.  – Quel est le score ? -On a marqué 8 points ! -C’est drôlement bien ! – Et l’autre équipe ? -Seulement 18. – Ce n’est pas beaucoup ! … » 

Suivent les conseils et la stratégie de GrandPa : « le lanceur ne doit jamais lancer la balle très fort, quand il y a deux coureurs sur les bases, c’est trop risqué ! Il faut les lancer vers l’intérieur, en courbe, c’est mieux. Si la balle est frappée, elle ira dans le champ intérieur. – On gagnera le match retour, samedi ! – Je vais apprendre à Donny un lancer dont j’ai le secret ! »

 Jacky Lavauzelle

BARABBAS de LAGERKVIST, LA SOLITUDE DE L’ÊTRE DANS LA RAISON

Pär LAGERKVIST
BARABBAS

Barabbas de Lagerkvist Artgitato

LE MALHEUR
DE L’ÂME

 DES YEUX AU-DEDANS
& LE GLISSEMENT DU MONDE

 Le visage de Barabbas se singularise

des autres parce que ses yeux ne disent rien, n’expriment rien, ne ‘parlent’ pas. Il ne parle pas comme ceux de l’apôtre Pierre le Galiléen, « la couleur bleue de ses yeux avait quelque chose de singulièrement naïf », ou comme ceux de Marie, « celle-ci s’arrêta et le regarda d’un air si plein de désespoir et de reproche qu’il ne pourrait jamais songé à l’oublier ». Ces yeux, à lui, sont à l’intérieur comme introspectifs. Ils sont plongés dans son être. Il ne regarde pas comme les autres. Personne ne sait donc ce qu’il pense, ce qu’il ressent. « De ses yeux, si enfoncés qu’on n’arrivait pas bien à les voir… Les yeux d’un autre auraient avec ravissement reflété tout cela. Mais ceux de Barabbas ne reflétaient rien, peut-être étaient-ils trop enfoncés. Ce qu’ils voyaient glissait devant eux comme ne le concernant pas. Non, il ne s’intéressait plus à ce monde. Il lui était devenu indifférent. Du moins le croyait-il. »

LA CICATRICE ROUGE SANG

En fait, le visage de Barabbas n’exprimerait rien s’il n’avait une cicatrice béante et rouge faite par son père. Elle parle, elle, par l’intensité du rouge et par l’ouverture qui l’accompagne et laisse apparaître cette chair à vif. Elle parle de son origine, de son malheur. Barabbas est tout entier dans cette faille, dans ce manque. Elle parle de lui. Elle se substitue à lui. Il n’est plus quand ce trou, aspiré : « La cicatrice du coup de couteau que cet Eliahu lui avait donné était la seule tache colorée dans son visage pâle aux joues creuses… Après avoir été longtemps décoloré, la cicatrice au-dessous de l’œil creusait de nouveau dans la barbe grise un sillon rouge sang… La cicatrice devenue rouge sang et le regard tremblant comme une flèche au fond de ses yeux cachés et sauvages… Son visage était inerte et n’exprimait rien, mais la cicatrice sous l’œil était devenue plus rouge. »

SORTIR DE SOI

D’où cette difficulté à communiquer, de rentrer en contact. Barabbas n’arrive jamais à s’extérioriser qu’autrement par la violence ou la haine. Il n’arrive pas à sortir de lui-même, à projeter hors de lui ces états de conscience. C’est la pénétration de ce monde en nous qui nous construit, qui manque, notamment, à Barabbas. Il n’arrivera jamais à intérioriser ce regard cognitif.

Barabbas n’est pas une bête, un ignare, un assassin sanguinaire. Il a certaines qualités, « son courage, son esprit inventif », il est « apte à commander ; il n’était guère apte à autre chose. » Mais surtout, au-delà de ces ‘compétences’, et avant tout, il est un homme de recherche, en quête.

LE DOUTE EN PREMIER LIEU

Il court derrière le Christ pour voir, il attend la résurrection. Il cherche à comprendre auprès de Pierre, auprès des apôtres et des chrétiens. Il voudrait intégrer cette nouvelle communauté, qui le rejette. On le rejette parce qu’on ne le comprend pas, parce qu’il a vu de ses yeux le Fils de l’Homme, le Fils de Dieu, parce qu’il a vu la fragilité, parce qu’il se pose beaucoup trop de questions, parce qu’il n’adhère pas aux miracles qu’il a partiellement vus et qu’il ne comprend pas. Il est l’homme du questionnement permanent : «néanmoins il les recherchait », « Comment est-ce ? », « Qu’est-ce que c’est que ce lieu par lequel tu as passé ? », « Crois-tu que le fils de Dieu descende sur la terre ? » Barabbas, se pose la question fondamentale et première, que tout métaphysicien, que tout penseur, que tout homme, se pose : «  Pourquoi donc y a-t-il de l’étant et non pas rien. Telle est la question. Et il y a lieu de croire que ce n’est pas une question arbitraire. Telle est manifestement la première de toutes les questions. » (Heidegger, Introduction à la métaphysique, I).

« QUELS SONT LES FOUS QUI CROIENT A CA ? »

Dans son questionnement, Barabbas se révèle dans son humanité pleine et entière. Il ne lui manque que la foi. La raison, dans ces balbutiements, ne l’aidera pas. Il sera seul, désespérément. Son questionnement s’atténuera au fil du temps. Devant l’incompréhension de tous, il se mettra en mode veille dans la mine et ressortira en mode haine ou soumission dès sa sortie. Il n’est pas l’athée qui nie la vérité de Dieu, il ne comprend pas la globalité de ce qui irradie les croyants, car il y a de la folie dans cette foi : « Quels sont les fous qui croient à ça ? »

Né seul au monde

Il est donc seul, totalement en-dehors des groupes et des hommes. Seul, d’abord comme orphelin, sans père, Eliahu qu’il tuera sans savoir qu’il était son père, et sans mère, qui mourra en enfantant Barabbas, « Personne ne savait à qui appartenait l’enfant, et la mère n’aurait pas pu le dire elle-même, mais elle l’avait maudit dans ses entrailles et l’avait mis au monde en haïssant le ciel et la terre, ainsi que le Créateur du ciel et de la terre. » Il est de cette solitude qui forge une vie, un caractère. Il a forgé son indépendance, mais celle-ci a virée à la solitude extrême. Barabbas est seul au monde.

QUI NE S’ATTACHE A PERSONNE ET A RIEN

Il ne s’attache à personne : « Il y avait cela de bien chez Barabbas que s’il ne tenait pas à vous, il ne tenait pas non plus à une autre, on pouvait en être sûre. Il ne tenait à personne. Il avait toujours était comme ça… Que lui importait l’opinion des autres ? Il n’y avait jamais attaché d’importance… La seule pensée de se lier aux autres de cette façon le heurtait. Il ne voulait qu’être lui-même et voilà tout…Et brusquement Sahak comprenait qu’en somme il ne savait rien de Barabbas, absolument rien, bien qu’il fût enchaîné à lui. Quelquefois il avait l’impression que l’homme bizarre à son côté lui était à certains points complétement étranger…Si quelqu’un ne semblait pas destiné à être accouplé avec un autre, c’était bien Barabbas… Quand il se réveilla et à tâtons chercha la chaîne par terre, elle n’y était point, non plus que l’esclave. Il n’était donc lié à personne. Personne dans le monde entier. »

ET SANS PERSONNE AVEC LUI

Mais personne ne s’attache à lui : « Barabbas, regagnant la ville dans la nuit par la Via Appia, se sentit très seul. Non parce que personne ne marchait à côté de lui, que personne ne venait à sa rencontre, mais parce qu’il était seul dans la nuit infinie qui couvrait toute la terre, seul, parmi les vivants et les morts. Il l’avait toujours été, mais il ne s’en était jamais rendu compte comme en ce moment. Il allait comme enfoui dans la nuit, son vieux visage solitaire marqué de la cicatrice que li avait infligé son père… Oui, il était seul au ciel et sur la terre. »

SEUL JUSQU’AU DERNIER SOUFFLE

Il sera seul, totalement seul, jusqu’à son dernier jour, le jour de sa crucifixion, à Rome : « Barabbas resta de nouveau seul. Tous les jours de son emprisonnement il fut seul, à l’écart, séparé d’eux…Et il se trouva qu’il était tout seul au bout de la rangée des croix…Avec Barabbas personne ne parlait…Seul Barabbas vivait encore… il dit dans les ténèbres, comme s’il s’adressait à la nuit : à toi je remets mon âme. »

Sans les hommes, il est aussi sans dieux : « Nous n’avons pas le droit de condamner un homme parce qu’il n’a pas de dieu…Je n’ai pas de dieu, répondit enfin Barabbas. »»

BARABBAS, LE MESSIE ?

Pourtant, dans son effort pour comprendre, dans son questionnement, il cherche à bien faire. Il reste logique, mais les autres refuse la logique et la raison. Comment le Fils de Dieu avec une telle puissance ne peut-il pas régler les problèmes d’ici-bas d’un coup de baguettes magiques ; est-il donc réellement ce Messie tant attendu : « Le Messie ? Non, il ne l’était pas…Il serait descendu de la croix et les aurait tous abattus d’un seul coup. »  On lui annonce la prochaine époque où le Fils de l’Homme régnera sur terre, une nouvelle ère ; il faut donc aider les chrétiens à tout nettoyer, à aider ce Messie : « Barabbas avait mis le feu à Rome : il avait voulu les aider et aider leur Sauveur à consumer ce monde. »

Et si Barabbas était le Messie, l’Elu de Dieu. L’opération aurait pu se passer, sans douleurs. « Lui, Barabbas, était en réalité plus proche de cet homme que n’importe qui, il faisait corps avec le « Maître » d’une toute autre manière. Bien que repoussé par eux ! Il était l’élu, pouvait-on dire- il n’avait pas eu à souffrir ; il avait échappé aux tourments ! Il était le véritable élu, celui qui avait été relâché à la place du fils de Dieu, parce que le fils de Dieu le désirait, l’avait ordonné ! Et les autres n’en avaient pas le moindre soupçon ! …L’esprit d’un autre ! De celui qui avait vraiment crucifié ! Pensez donc, si ce « sauveur », au moment de rendre l’esprit, l’avait insufflé en Barabbas, pour ne pas mourir et pour se venger de l’injustice dont il avait été victime. »

UN MESSIE ASSOIFFE DE VENGEANCE

Mais un Messie vengeur, œil pour œil et dent pour dent. « Barabbas s’approcha d’un demi pas, souleva un peu son manteau et porta au vieillard un coup de couteau qui dénotait une grande expérience…Lui, Barabbas, avait du moins tué celui qui avait jeté la première pierre. Evidemment cela ne servait à rien. Cela n’avait aucun sens. La pierre était lancée et l’avait atteinte. Mais en tout cas il avait abattu cet homme. »

Vengeur avec une pointe de haine, tout au fond de l’œil. « Non, Barabbas n’aimait pas le crucifié. Il le haïssait. C’était lui qui avait tué cette femme. Lui qui avait exigé son sacrifice et avait à ce qu’elle  veillé ne pût y échapper…Il avait ensuite insulté leurs cadavres et s’était conduit d’une façon si anormale que ses compagnons, trouvant qu’il allait trop loin, s’étaient écartés de lui…La profanation dont ils étaient témoins leur causait un certain effroi…Barabbas lui jeta un coup d’œil rapide et le Romain s’aperçut que cet homme avait vraiment un regard, mais un regard inoffensif. La haine y vibrait comme la pointe d’une flèche qui ne serait jamais tirée. »

QUEL HOMME POUR JUGER BARABBAS ?

Pourtant, les chrétiens auraient dû l’aimer. L’aimer pour cette fragilité d’homme. Quelques yeux bienveillants se sont penchés sur lui. La femme au bec-de-lièvre, Sahac, l’’ami’ enchaîné dans la mine. L’aimer ou comprendre son importance dans la destinée du Christ. Le vieillard chrétien, qui attend sa crucifixion, dans la prison, accepte cette dimension, et sa faille : « c’est un homme malheureux, que nous n’avons pas le droit de juger. Nous sommes tous pleins de défauts, et ce n’est pas à cause de notre mérite que le Seigneur a eu pitié de nous. »

Barabbas n’est pas responsable du choix de la crucifixion de Jésus, mais la foule, qui l’a abandonné : « la foule entière hurla d’une seule voix ; « supprime-le ! Relâche-nous Barabbas. Pilate désireux de relâcher Jésus, voulut leur parler encore ; mais ils couvrirent sa voix par ces cris : «  Crucifie-le ! Crucifie-le ! » » (L’Evangile selon Luc, 23) ; ceux qui voulurent le lapider.  Ces hommes qui en crucifiant Jésus rejette ensuite la faute sur Barabbas. Barabbas dont la faute est d’avoir ouvert la porte des brebis sans y trouver de pâture. (Jean, 10)

Jacky Lavauzelle

(traduction de Marguerite Gay & Gerd de Mautort – Ed Rombaldi)

ATSUSHI Nakajima – CONFUSION & DISLOCATION

Nakajima Atsushi

中島敦
Atolls – Le Mal du Loup
Paysage avec agent de police

Nakajima Atsushi Les Etres disloqués Artgitato
La Confusion
des êtres disloqués

Une douleur dans l’explosion.

L’être d’Atsushi se répand, s’étale et se morcelle. Il ouvre une gueule béante dans le savoir du monde. Il est submergé, par Voltaire ou par Montaigne, même si les ouvrages «prennent tristement la poussière», il aime se référer à l’Ethique de Spinoza, souhaitant « faire un traité de géométrie en réunissant les théorèmes cyniques assortis de corollaires sur le comportement des étudiantes », il évoque les Guanacos d’Amérique du Sud à la recherche de cet indispensable refuge, il invoque les vomissements de Vitellius dans son désir insatiable de nourritures terrestres, il écoute les derniers quatuors de Beethoven « au complet ».

Ces références le noient, l’entraînent dans le flux interminables des questions, tout au fond de la pensée des hommes, dans les nimbes des intrications des peuples, et des histoires de conquête et de force de ce Japon dominateur et sûr de lui-même.

L’être d’Atsushi est un être de passion, de dévouement et de compréhension. Mais dans son désir d’atteindre l’autre dans sa différence, il éclate. Comme il aurait été incapable de vivre là, dans ce lieu précis, japonais, à géographie fixe, limitée et bornée.

UN LENT ET LONG GLISSEMENT

L’être se froisse ;  il glisse. Le froissement et le glissement du sable de Palaos sur le dos de l’auteur d’Atolls se transforme en un glissement de l’être, en un lent et long effritement. L’être devient sable. Il en prend sa complète consistance. Enfermé dans un semblant de sablier, à filer entre les doigts, à filer vers son extinction, à se lover vers son inéluctable implosion.

Ils sont apparemment structurés, en éveil, pleins des cultures coréennes, chinoises, japonaises bien entendu, mais aussi européenne, et surtout classique. Comme Vitellius, les personnages gloutons avalent et ingurgitent. Ils vomissent aussi. L’ensemble s’entremêle. Ils n’ont pas appris à se contenter d’une finitude. Ils dévorent sans savoir encore que ces molécules s’entrechoqueront et se briseront comme des atomes en fusion.

TOUTES SORTES DE TYPES BIZARRES
COHABITENT EN MOI

Tous ces êtres se retrouvent dans Atsushi, à se répondre, à se parler. Mais la parole est rapidement inaudible qui laisse vaciller l’être dans sa fondation. La guerre n’est plus très loin. L’incompréhension y règne, voire la haine. « On dirait en tout cas que toutes sortes de types bizarres cohabitent en moi, entremêlées les uns aux autres. Des types ignobles aussi, qui ne méritent même pas qu’on leur crache dessus. » (Atolls).Les êtres sont présents, tels des japonais dans une Corée occupée. Un rien peut allumer la mèche. Un être s’oppose à un autre dans le même personnage. Au mieux, ils se narguent : «Or voici que pour une fois, tandis qu’il marche le long de la rive, le petit maigrichon sensé que Sanzô abritait en lui se moque de toutes ces sottises qui vont contre le sens commun. Il lui fait la leçon : « Non mais sans blague, à ton âge tu en es encore là ? » (Le  mal du loup)

Mais si ce n’est pas la multitude qui vient troubler la quiétude de l’unité, c’est l’incertitude. La non maîtrise de la vie et la force du hasard finissent par désagréger ce qui reste des miettes de l’être. Ballotés, sans repères, les êtres sont désaxés. « Sanzô a senti une mystérieuse angoisse longtemps oubliée, qui soudain s’était de nouveau insinuée en lui, pendant qu’il regardait. Elle venait de très loin…Il se demandait s’il n’aurait pas pu naître parmi eux. Et ces derniers temps, il pensait : certainement, oui… Ces pensées sur l’incertitude du destin angoissaient  étrangement Sanzô… Qui peut dire que cela ne me serait pas arrivé, si cette chose que nous appelons HASARD , avec un sentiment de terreur parce que nous ne savons pas trop ce qu’elle est, avait dévié d’un pouce, rien que d’un pouce ? Et combien d’objets invisibles, inaudibles ou impensables à présent aurais-je pu voir alors, et entendre, et penser, si j’étais né dans ces  autres existences (Le  mal du loup)…« Les pensées de Sanzô retournent à « l’incertitude de l’être ». Il était encore collégien quand il avait ressenti pour la première fois cette angoisse. Justement, les signes écrits commençaient à lui paraître bizarres… «  (Le mal du loup)

LES PRODUCTIONS INFINIES DU HASARD

L’être d’Atsushi n’a peut-être pas assez écouté Valéry qui soulignait à propos du pouvoir infernal de ce hasard : « il ne faut pas oublier que les hommes ne savent pas ce qu’ils font, pas plus qu’ils ne savent ni ne peuvent savoir ce qu’ils sont, et qu’il suffit de regarder les développements de l’acte le plus réfléchi, et même le plus heureux, pour pouvoir et devoir le ranger parmi les productions du « hasard » (Paul Valéry – Mauvaises pensées et autres)

 L’être d’Atsushi ne se pose ni dans sa relation à autrui, ni dans ses recherches, ni dans ses voyages aux confins de l’Océan. La confusion de la période dans Le Mal du Loup, ressurgit dans Paysage avec agent de police se mêle à la confusion des climats, comme dans Atolls « On sentait réellement dans cette ville de Koror – c’est là que j’ai séjourné le plus longtemps- une sorte de confusion des valeurs : on était en zone tropicale et cependant s’imposaient des critères de zone tempérée. Cela ne m’avait pas frappé au premier abord, mais plus tard… »

LE RETOUR DANS LA CONFUSION

Pour finir avec un Atsushi, désorienté, qui ne comprend plus tout à fait sa propre culture japonaise dans son dernier écrit : « Après plusieurs mois je suis reparti pour Tokyo. Tout était si différent d’un seul coup, le climat, l’air ambiant, j’étais totalement désorienté…j’ignorais le jargon et les quelques mots clés qu’il faut évidemment connaître…je parvenais à saisir confusément. »

Le centre se décentre et l’être a comme racines quelques particules en flottement. Proche du néant et des chaos infernaux. L’être comme saoul, désarticulé marche dans la peur et l’effroi. La compréhension du monde devient l’incompréhension de soi. La dérive des formes, sans fonds, sans être même une idée. Une presque négation.

Le salut viendra surement des choses simples, des bruits de tous les jours, d’une simple odeur, assurément d’une lumière. « Tout périt, tout gèle, rien n’a de sens », pensée véritablement effroyable qui lui donnait des sueurs froides et le forçait à s’arrêter un instant. Et il se ressaisissait tout à coup, autour de lui les gens allaient et venaient, bien sûr les lumières scintillaient, les trains fonctionnaient, les automobiles roulaient. Tant mieux ! Il était soulagé. Tout était comme d’habitude. (Le mal du loup)

 

Jacky Lavauzelle

 (trad des textes d’Atsushi : Véronique Perrin, coll. Allia)

L’HOMME A BONNES FORTUNES (M. BARON -1686) – LA SECONDE &LES ETERNITES

Michel BARON
L’Homme à Bonnes Fortunes
(1686)

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La Seconde
&
Les éternités
Ou
La dictature de l’instant

« La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l’autre misérable » (La Bruyère -Les Caractères, De l’homme, 102). Cela  pourrait s’appliquer sur Moncade, personnage central de L’Homme à Bonnes Fortunes, avec la nuance suivante : un homme qui emploie chaque seconde vécue à rendre misérable chaque seconde écoulée.

BIEN PARLER ET AVOIR DE L’ESPRIT

Ce n’est pas un homme solide et engagé que ce Moncade-là. D’ailleurs qui en voudrait d’un homme massif et vertueux ? L’esprit et la répartie sont bien plus loués : « c’est une grande misère  de n’avoir pas assez d’esprit pour bien parler » (La Bruyère, Les Caractères, De la société et de la conversation, 18). Moncade, lui, est versatile, totalement. Le portrait de Marton, suivante de Lucinde, cette dernière amoureuse de Moncade, est justement brossé à la quatrième scène du premier acte : « un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais content, amoureux aujourd’hui, demain perfide…n’aimez-vous pas Moncade ? C’est son portrait que je viens de faire. »

UN MONCADE PRÊT A SE DONNER AU DIABLE

Quand Moncade est amoureux, il l’est en effet réellement, totalement. Quand il doute, c’est aussi, bien entendu, complétement. Ce n’est pas un Don Juan, étudiant et planifiant des stratégies de conquête. Ce pourrait-être même un anti-Casanova.  Il ne se moque pas quand il dit qu’il aime. « Je crois que je suis amoureux…oui, te dis-je, amoureux…Veux-tu que je me donne au diable pour te le faire croire. » (Acte I, scène 9). Et c’est à Pasquin qu’il livre ses pensées secrètes, son valet fidèle. Il ne ment pas. Du moins à l’instant où il s’émerveille. Et même si la seconde suivante contredit cet infernal engagement.

Moncade personnifie  l’apparence et le dictat de la mode. Il est le jouet du temps présent. La Bruyère dans ses Caractères, qui sortira deux ans plus tard soulignait l’importance des « beaux traits et de la taille belle pour être adoré de bien des femmes. » (Les Caractères, Des femmes).Et Moncade a la taille belle …

…Il est beau, il porte haut cette prestance qui ne laisse pas insensible la gente féminine. Du moins le pense t-il : « il est si prévenu de son mérite, qu’il croit qu’on est forcé de l’aimer dès qu’on le voit. » (Marton, Acte III, scène 2)

LA VERITE, LE TEMPS D’UNE SECONDE

Mais Moncade vit dans l’instant. Sa pensée ne vaut que dans le moment où elle est prononcée. Dans ce fragment-là, elle est dite dans sa vérité entière, sans faux-fuyant ou déguisement. Le problème, c’est qu’à l’instant suivant tout est remis en cause.

Balloté dans le temps, il ne prendra jamais une seule décision qu’il sera en mesure d’honnorer. « Je ne sais ce que je ferai. J’ai bien envie de passer ma journée ici. Non, il faut que je sorte. » (Acte I, scène 8) « Rien ; se taire, et commencer dès à présent. » (Acte I, scène 10)

C’est en offrant ces moments d’intensité, qu’il foudroie le cœur de ces dames : « tant qu’il n’a eu dessein que de vous plaire, et d’être aimé de vous, le plus joli homme du monde était Moncade ; mais dès qu’il a vu que vous le vouliez toujours fidèle et toujours amoureux, a-t-il seulement pu se résoudre à conserver les moindres égards pour vous ? » (Marton -Acte I, scène 4)

LES FEMMES SONT EXTRÊMES

« Les femmes sont extrêmes : elles sont meilleures et pires que les hommes » et « la plupart des femmes n’ont guère de principes ; elles se conduisent par le cœur, et dépendent pour leurs mœurs de ceux qu’elles aiment » (La Bruyère, Les Caractères, 53 & 54). A aimer l’instant de la passion, elles ne supporteront plus d’être ballotées l’instant suivant et remisées, déposées. Les femmes souffriront alors terriblement de ces inconstances. Moncade en est conscient, même malheureux : « il y a des moments où je voudrais n’être point fait comme je suis, et où je donnerais toutes choses au monde pour être fait comme toi. » Moncade (Acte I, scène 8). Mais il suffit qu’il passe devant une dame, une coquette ou une marchande et son esprit prend une autre direction en oubliant tout ce qu’il vient de dire : « Je te le pardonne ; mais si de ta vie… Je vais passer un moment chez cette petite marchande, ici près, en attendant l’heure. » (Moncade- Acte IV, scène 10)

DE MON SANG S’IL LE FAUT !

Car dans l’instant de la passion, son assurance est telle, qu’il se sent capable de donner toutes les preuves du monde, y compris en signant un pacte avec son propre sang, comme précédemment se livrer au diable. (Acte III, scène 3) : – Léonor : « Mais, Moncade, que me demandez-vous ? »  Moncade : « Que vous m’aimiez, que vous le pensiez, et que vous le disiez sans cesse. »  – Léonor : « Vous me trahirez ? »  – Moncade : « Non, madame, jamais. » – Léonor : « Me le signerez-vous ? » – Moncade : « De mon sang s’il le faut. » – Léonor : «  Vous n’aimez point Lucinde ; et vous vivrez éternellement pour moi : vous me le promettez, et votre main est prête, dites-vous, à m’en signer l’aveu ? » – Moncade : « A l’instant même : commandez. »
Au dernier acte Moncade s’engage sur sa vie (Acte V, scène 8) : « Oui, j’aime, madame, et d’un amour qui ne finira qu’avec ma vie. » Le souci c’est que sa vie est multiple et que celle sur laquelle il s’engage ne compte que quelques secondes.

LES MORALITES M’ENDORMENT

Il n’est pas amoral ou immoral par goût. Il le dit même, il « aime les moralités », le souci, c’est qu’elles « l’endorment » (Acte I, scène 10). La moralité se déroule dans le temps, avec des lois et des principes. Rien que puisse retenir Moncade bien longtemps.

Un an après la représentation de L’Homme à Bonnes Fortunes paraîtra la pièce de Dancourt, en 1687, Le Chevalier à la Mode. Et c’est de cette mode dont parle Moncade. Il est le galant à la mode. Et de nombreuses femmes sont attirées par ce brillant qu’elles pensent pouvoir posséder et placer dans leur écrin. Lucinde l’aborde au deuxième acte (scène 11) : « Que sais-je ? Pour entasser conquête sur conquête, pour satisfaire une vanité ridicule dont tous les jeunes gens se piquent aujourd’hui. Les choses si aisées ne font point d’honneur, Moncade» ;  ou encore Pasquin, dans ce même acte, scène 13 : «Toutes s’empressent à lui plaire, l’une par un véritablement entêtement, l’autre par jalousie de sa beauté ; celle-ci, pour se venger d’un amant qui l’aura quittée, celle-là, pour réveiller les ardeurs d’un amant languissant ; toutes enfin pour suivre la mode, car il y a de la mode, oui, en ceci comme en autre chose… »

SE DISTINGUER PAR DE VAINES CHOSES

L’apparence de Moncade est celle de son temps, de cette fin du XVIIème. Il est tel un habit étincelant, une magnifique monture. Comme la onzième scène du premier acte, où les propos de Marton, sont entrecoupés par l’habillement de Moncade : – « Mon justeaucorps ? … – Ma montre…- Mon épée… – Ma bourse… – Ma perruque…- Suis-je bien, Marton ? – Mes gants, mon chapeau. Adieu Marton.» Le tout sans l’écouter une seule fois. Il se fond dans cette attente et cette recherche. Il ne se résume plus qu’à ça. 

Bossuet, huit ans après la pièce de Baron sortira son Traité de la Concupiscence (1694) où il critiquera cette légèreté et ces inconstances. Nous le lisons au regard du personnage de Moncade : « vous étalez vos riches habits… Comme vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder ; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation et désir de se distinguer par des choses vaines ? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce qui vous marque en vous de la petitesse. »

Jacky Lavauzelle

DANCOURT (1687) LE CHEVALIER A LA MODE, TRADER DE L’AMOUR

Florent Carton
DANCOURT

Le Chevalier à la Mode
(1687)

Dancourt Artgitato

Le Trader de
l’amour

Le chevalier est un trader : « je ne suis pas en argent comptant, et je veux que mes deux vieilles m’en fournissent à l’envi l’une de l’autre. »(Acte IV, scène 1) Il nous place hors du champ de la morale, dans la sphère purement financière, dans celle de l’intérêt.

Il est l’homme représentatif de cette fin de XVIIème siècle parcourant les salons et courant la bonne affaire. Le rapporteur de la Baronne, M Nigaud, lui aussi, ne dit rien d’autre en parlant à Madame Patin : « Vous avez l’âme parfaitement belle ; vous êtes la personne du monde la plus magnifique…Votre magnificence est soutenue d’un fort gros bien, que mille gens enragent de vous voir posséder si tranquillement. » (Acte III, scène 2)

SONGEONS AU SOLIDE !

Mais notre Chevalier, lui, est un professionnel. « Songeons au solide, mon ami ; nous donnerons ensuite dans la bagatelle » (Acte I, scène 7). A ce titre, l’occupation unique du Chevalier est d’établir des stratégies financières avec  l’étude de prises de risques et opportunités : « si certain dessein que j’ai dans la tête pouvait servir, je te donnerais à choisir d’elle ou de madame Patin. »(Acte IV, scène 1)

ETUDE DE RATIOS ET D’OPPORTUNITE

 Le ratio Rentes / âge  lui permet de visualiser les potentiels à marier et les actions à privilégier à moyen et long terme. « Si la baronne avait gagné ses procès, je la préférerais à madame Patin ; et quoiqu’elle ait quinze ou vingt années davantage, ses procès gagnés lui donneraient quinze ou vingt mille livres de rente plus que n’a madame Patin. » (Acte I, scène 7) Lorsque la courbe monte, c’est que soit la rente est plus qu’appréciable et l’âge n’est plus alors un problème, soit elle descend et il faut savoir être vigilant sur la durée de la relation en évitant le mariage à tout prix. En tout cas, « Je me déterminerai pour celle qui accommodera le mieux mes affaires »(Acte I, scène 7)

UNE BONNE CONNAISSANCE DU MARCHE AMOUREUX

Il faut donc de la rigueur dans l’analyse et surtout savoir écouter et juger de l’affaire rapidement. Le chevalier a cet œil aiguisé, autant pour la taille d’une rente que celle d’une demoiselle : « elle a de l’esprit au-delà de l’imagination. Une vivacité…la charmante petite créature ! » (Acte I, scène 7)

 La technique pour reconnaitre une femme à marier : d’abord savoir comment éviter les mauvais partis qui représentent 98% du marché et comment reconnaitre les 2% qui méritent de figurer dans votre portefeuille ? L’investissement du bon père de famille restant la veuve bourgeoise. 

Il doit donc visualiser l’ensemble de ses conquêtes. L’état de ses comptes. Connaître leurs évolutions dans son portefeuille d’actif : « Parbleu ! C’est une conquête aussi difficile que j’en connaisse. Je ne suis pourtant pas mal auprès d’elle. » (Acte I, scène 7)

SAVOIR TROUVER LA BONNE AFFAIRE !

Et surtout attendre le bon moment pour acheter ou vendre. Savoir être patient. Savoir laisser passer une affaire pour en attraper une plus grosse. Le Chevalier ne s’en cache pas et présente aussi une partie de ses cartes à l’une de ses affaires, madame Patin : « depuis deux mois entiers, je me refuse à toutes les parties de plaisir qu’on me propose…je renonce à toutes les compagnies ; je romps vingt commerces des plus agréables ; je désespère peut-être les plus aimables personnes de France. » (Acte III, scène 3). Toujours dans l’espoir de trouver LA bonne affaire. Celle qui fait rêver tous nos traders du XVIIème : « Mais, monsieur le fat, taisez-vous, encore une fois ; et ne venez point gâter une affaire qui est peut-être la meilleure qui me puisse arriver. » (Acte I, scène 7)

LE TEMPS C’EST DE L’ARGENT

Patient certes, mais toujours en éveil. Être patient ne veut pas dire être immobile et en attente. C’est aussi regarder, épier, prendre des informations, être à l’endroit idéal, au bon salon, au bal où tout se passe, être à l’écoute des rumeurs. « Bon ! Madame, est-ce que les gens comme monsieur le chevalier sont faits pour attendre ; et peuvent-ils demeurer en  place ? Cela est bon pour des gens raisonnables. » (Lisette à l’acte III, scène 2)

Car en affaire, le temps c’est toujours et encore de l’argent : « en quatre jours ! Voilà une conquête bien difficile, vous avez raison » (Acte I, scène 7)

Il joue, comme un trader jouerait avec de la pure finance. Son être tout entier est concentré dans cette matière. Il ne peut rien faire d’autre. Il ne peut s’empêcher de jouer : « tu vas voir le manège que je vais faire avec celle-ci. Ah ! Palsambleu !  Laisse-moi rire, Crispin, laisse-moi rire ; quand j’en devrais être malade, il m’est impossible de m’en empêcher. » (Acte IV, scène 1)

METTEZ-VOUS A MA PLACE, DE GRÂCE !

Il ne se cache pas. Dans le cinquième acte, celui des mises à nu, des contradictions révélées, du tribunal,  le Chevalier ne panique pas devant l’évidence de son amoralité et de sa duplicité ; il s’explique, simplement. Il explique cette évidence qui s’offre à lui et que tous doivent voir : « mettez-vous à ma place, de grâce, et voyez si j’ai tort. J’ai de la qualité, de l’ambition, et peu de bien. Une veuve des plus aimables, et qui m’aime tendrement, me tend les bras. Irai-je faire le héros de roman, et refuserai-je quarante mille livres de rente qu’elle me jette à la tête. » (Acte V, scène 6)

Au pire est-il une victime de la beauté et de cet argent qui s’offre à lui. Quel homme, saint d’esprit, pourrait ne pas y succomber ? « Je trouve en mon chemin une jeune personne, toute des plus belles et des mieux faites. Je ne le suis pas indifférent. Peut-on être insensible, madame, et se trouve-t-il des cœurs dans le monde qui puissent résister à tant de charmes ? » (Acte V, scène 6)

IL EST BON QUELQUEFOIS DE FAIRE LE FIER AVEC LES DAMES !

Il possède donc une batterie de réponses, une large palette de sentiments et d’émotions, quand il est pris au dépourvu, ou pour faire avancer son affaire. Soit se présenter, comme au-dessus, en victime innocente et trop sensible aux beautés qui hantent les salons, soit crier plus fort et montrer son émoi : « il n’a pas fallu grande habileté pour cela. Elle criait comme une enragée, et j’ai crié cent fois plus haut qu’elle ; car il est bon quelquefois de faire le fier avec  les dames » (Acte IV, scène 1), soit en feignant le mépris : « elle s’est emportée plus fort que jamais, et je n’ai trouvé d’autre moyen de la réduire, que de prendre un air de mépris pour elle, qui l’a piquée jusqu’au vif. » (Acte IV, scène 1)

UN USAGE UNIVERSEL

Le Chevalier est donc un affairiste, un trader, un homme du XVIIème comme d’aujourd’hui. Rien que de l’universel, de l’intemporel. « Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose qu’elle est d’un usage universel : on la reconnaît dans toutes les langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe : il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue. » (La Bruyère, Les Caractères, Des biens de fortune, 36)

Jacky Lavauzelle

Władysław Stanisław REYMONT – L’APOSTOLAT DU KNOUT : LA SAUVAGE ENERGIE DU DESESPOIR

Littérature Polonaise –
Literatura Polska

Władysław Stanisław REYMONT
1867-1925

L’APOSTOLAT DU KNOUT 

La Sauvage énergie
du désespoir

Wladyslaw-Stanislaw REYMONT - L'APOSTOLAT DU KNOUT Artgitato

L’apostolat qu’envoie l’église orthodoxe au pays de Chełm, à quelques kilomètres de l’actuelle frontière avec l’Ukraine, est un ministère de force et de sang. Un ministère ne portant pas en son sein l’amour du prochain, ni dans sa langue la compassion que l’on devrait attendre d’une religion, encore moins le désir de comprendre et d’aider. Celui-ci montre ses bottes, et fait entendre dans cet horizon fermé le son du fouet russe, le claquant du knout. Le poing plutôt que la main tendue.

IL FAUT DECATHOLICISER LA PODLACHIE

Il faut décatholiciser la Podlachie, récemment annexée par la Russie, en remplaçant le curé par le pope, un baptême par un autre, redonner des nouveaux sacrements orthodoxes, dans la douleur et le désespoir des familles. Cette russification de cette nouvelle province russe c’est l’enfance qu’a vécu Stanislas Reymont et c’est l’histoire qu’il conte avec dans la bouche le goût de l’amertume et de la peine, « afin que vous ayez un tableau plus complet de la vie  des Uniates avant l’Acte de tolérance. »


FAIRE DISPARAÎTRE LEUR RELIGION ET LEUR LANGUE

Nous sommes vers 1875, dans une des plus violentes répressions de ce siècle. Une oppression jusqu’au-boutiste, intransigeante, infernale. C’est un rouleau compresseur organisé qui s’abat sur de pauvres paysans démunis. Systématiquement. Ces polonais, décharnés, humiliés, oubliés ne pourront compter que sur leur solidarité et sur leur foi.

DES OMBRES MUETTES D’UNE INCONSOLABLE TRISTESSE

1875, sept ans après la naissance de Stanislas Reymont. Dans sa jeunesse, il subit cette domination russe dans une famille de douze enfants. Toute sa famille, sa mère et ses oncles, dont l’un d’entre eux fut condamné aux travaux forcés en Sibérie, prendra part à l’insurrection de  1863 contre la Russie. Et c’est dans une totale et profonde ferveur catholique que le jeune Stanislas sera élevé. Dans cet esprit de résistance, Stanislas vivra sa foi dans une Pologne rurale, russifiée, où il lui était interdit de parler sa langue natale, le polonais. Il aidera son père dans les offices religieux et devient l’organiste de sa paroisse. Il apprend la musique, le latin, les textes sacrés. Il étudie et regarde ces paysans et leur quotidien. Dans chacune de ses phrases, un énorme respect et une complice compassion devant la rudesse de ces vies ; « Les gens travaillent aux champs comme des ombres muettes. Nulle part d’appels joyeux, de rires ou de chansons. Une inconsolable tristesse enveloppe ces plaines infinies. »

LA DANSE DES KNOUTS

A travers ce combat, de la douleur et de la souffrance, à travers la perte de leur intégrité physique, « La moitié des gens y perdirent bras et jambes, mais pas un ne renia sa foi », mais toujours dans l’espérance de la foi. A chaque solution des catholiques polonais, un autre acharnement des nouveaux conquérants : «  alors ils trouvèrent autre chose. Ils nous défendirent de nourrir nos bestiaux. Et pendant une semaine, nuit et jour on n’entendit plus dans le village que des cris et des hurlements. Ces bêtes enrageaient de faim, rongeaient leurs râteliers, se jetaient contre les murs et finissaient par crever. Défense de leur porter un seau d’eau, une poignée de paille, sinon les knouts entraient en danse. » Et toujours cette dignité au-delà du supportable.

JUSQU’A L’OUBLI DES FORMES HUMAINES

L’âme noircit mais ne se perd pas, « leur âme s’enténébra comme une nuit d’hiver, et quand les derniers beuglements se furent tus dans le lointain, la chaumière ressemblait à une tombe déserte sur laquelle planerait le spectre du désespoir. La femme pleurait, inconsolable. L’homme accroupi devant la cheminée, se consumait de chagrin comme le misérable feu qu’il fixait d’un air hébété »

DANS L’ESPOIR D’UN AVENIR MEILLEUR

A chaque vague de répression, nous pensons que le groupe va imploser, que cette solidarité va s’effriter, que des miettes seront ramassées par des popes arrogants. « Eux, restaient là sans mouvement, anéantis sous le malheur. Des voisins vinrent jeter un coup d’œil, mais apercevant ces visages qui n’avaient plus forme humaine, ils s’enfuirent épouvantés. Enfin, tard dans la nuit, les cris de leurs enfants affamés les tirèrent de leur torpeur.» A chaque nouvel assaut, plus rude et violent que le précédent, la résistance humaine, déjà mise à rude épreuve, semble ne plus pouvoir tenir. Mêmes prostrés et disloqués,  ils tiennent. Tel un bout de bois arraché d’un vaisseau flottant, avec encore le nom du navire sur son côté. Une force plus grande, invisible, permet de supporter l’insupportable, de rester debout, et de continuer à vivre, sans se laisser glisser et s’abandonner. «Vous avez cependant résisté tant d’années – c’est vrai, mais Dieu seul sait ce que nous avons enduré. Tout ! C’est qu’on espérait toujours des temps meilleurs ».

UNE SEMENCE DE CROIX DANS UNE TERRE INCULTE

Mais si la force est invisible, elle est matérialisée partout, sur chaque flanc de colline, de nombreuses croix. La croix qui rappelle la foi, la résistance et toutes les peines subies, le sang versé. La croix qui rentre dans cette terre et qui parle d’un futur de combat. « Aux flancs dénudés et sablonneux des collines, les croix du cimetière ressemblent à des bataillons en déroute, qui tendraient vers les maisons leurs bras désespérés…- Là aussi je vois beaucoup de nouvelles croix, 

dis-je, en en montrant une fraîchement érigée et encore à peindre. – Eh ! Ils en ont tant mis que s’il fallait y faire attention on devrait toujours avoir la toque à la main… Je crus d’abord que c’était la tombe d’un suicidé, mais plus tard, au cours de mes pérégrinations, j’en vis d’autres semblables, à  travers les champs et les bois, sur des landes incultes. »

LES GENS GLISSENT, PÂLES ET DEFAITS

La présence de la mort plane constamment. Sans être une amie, elle reste familière. Elle ne les effraie pas. Toutefois, elle fait peser une lourde chape. Finie la joie. Finies les fêtes. « Le village ressemblait à un cimetière ; plus de chants, plus de danses, on ne savait même plus rire. Les gens glissaient comme des ombres, pâles, défaits, mortellement tristes, rongés de misère et de tristesse… Le village en deuil ne résonnait plus que de chants funèbres. Chaque soir on allumait des cierges, on récitait les prières des agonisants, et toute la nuit des supplications éplorées montaient vers des «étoiles… Tout le village, comme un seul homme, se jeta à travers la lisière que, des profondeurs obscures, une apparition terrible de spectres venaient à leur rencontre. C’étaient-elles ! Tordues jusqu’à terre, s’appuyant à des branches, presque nues, décharnées comme des squelettes… Les gens pleuraient devant cette détresse sans nom ; sur ces visages creusés par la souffrance, les larmes ruisselaient comme la pluie qui fouettait les arbres de la place. » 

LA VICTOIRE SUR LA MORT

C’est dans cette proximité avec les morts et la mort, que ces femmes semblent avoir passées cette retraite inimaginable, dans la forêt, seules avec leurs enfants, elles sont devenues telles des mortes, des squelettes ou des morts-vivants errants dans le plus profond du bois. La mort a dû passer à de nombreuses reprises sans les voir ou sans penser, un seul instant, qu’il puisse s’agir d’un semblant d’humain.

Mais au-delà de la souffrance, c’est une  inhumaine résistance  qui défie à chaque fois la mort aux portes de chaque chaumière. «Mais aussi radieuses que le soleil et le printemps, victorieuses comme la vie même ! Elles avaient vaincu la faim, la peur, l’abandon, le froid, les maladies ; elles avaient vaincu la mort et sauvé leurs enfants et voici qu’elles revenaient, ces grandes, ces saintes âmes, à leurs foyers, à leurs maisons, aux labeurs, aux luttes de chaque jour… Des semaines durant, je parcourus ces plaines voilées de mélancolie, où chaque village était depuis des années, une citadelle imprenable combattant de la sainte cause… Et je sentis aussi toute la grandiose horreur de ce martyrologe de vivants et de morts, martyrologe unique au monde, écrit avec le sang et les larmes d’un peuple…Toujours prêts à de nouvelles souffrances et à de nouveaux sacrifices pour la cause. »

 LE SOUFFLE D’AMERTUME DES CAMPAGNES

Le temps lui-même est de la partie. Sinistre, il est contre ces hommes, il les aspire, les use. Mais la pluie ne trouve que des rochers humains, des rocs. La continuité des flots et l’agression incessante des éléments, qu’il s’agisse de ce froid humide et glacial, ou de cette chaleur brulante et terrible de ces étés de feu, ne font que lustrer cette peau tannée et quasi-insensible de ces femmes et de ces hommes. « Un jour terne, pluvieux, passa sur les paupières flétries de la pauvre femme… Je compris alors pourquoi ces campagnes exhalent comme un souffle d’amertume, pourquoi des pleurs s’élèvent la nuit, aux croisements des chemins ; pourquoi le grondement des bois y est plus lugubre qu’ailleurs, le chant des oiseaux plus triste, le gémissement du vent plus déchirant ; et pourquoi, sous ce ciel toujours bas, les gens se font petits, silencieux, recueillis, cachant sous leurs paupières de furtives lueurs, pleins de force héroïque et têtue de l’endurance… 

UN CREPUSCULE VERDÂTRE
ENVELOPPAIT LA TERRE

Le jour tombait, un crépuscule verdâtre enveloppait la terre, dans le village des lumières s’allumaient… Chaque jour des pluies interminables tombaient, chaque jour des ouragans furibonds se déchaînaient sur le village, roulaient à travers champs et s’en allaient frapper la lisière du bois qui renvoyait des hurlements si farouches et des clameurs si poignantes que les gens croyaient entendre dans le sifflement de la tempête des plaintes de femmes, des pleurs d’enfants et des râles d’agonie… Le vent soufflait fort, la poussière dansait sur la route, le tonnerre grondait et le ciel, devenait de plus en plus noir…Mais l’orage tenait toujours bon. Le temps était si noir qu’il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. La forêt se couchait sous le vent, les coups de tonnerre partaient l’un après l’autre. Les gros sapins craquaient comme des allumettes et les éclairs déchiraient le ciel en deux. »

Jacky Lavauzelle

( trad. P Cazin ed Rombaldi)

LA FEMME AU GARDENIA (F. Lang) – La Chasse des prédateurs est ouverte

Fritz LANG

LA FEMME AU GARDENIA
(The Blue Gardenia – 1953)

La Femme au gardénia The Blue Gardenia Fritz Lang Artgitato
La Chasse des prédateurs est ouverte !

  Le loup est là, le loup est là, mais l’oiseau ne le voit pas.
Le loup observe dès le début, attablé et scrutateur devant toutes ces opératrices attablées comme dans un poulailler, occupées  à pailler et à caqueter.

UN LOUP DANS LE POULAILLER

Elles sont en rang, de dos, à remuer légèrement, juste ce qu’il faut, travaillant comme dans une ruche,  et le loup, Harry (Raymond Burr),  s’amuse avec ces crayons et ses dessins pour mieux les croquer, au sens premier comme au figuré. Il les surveille sous toutes les coutures pour savoir laquelle sera sa prochaine victime, son prochain plat. Laquelle tombera dans ses filets. Laquelle donnera le blanc-seing : leur numéro de téléphone. Un pied posé dans leur intimité.

Norah (Anne Baxter), passe à côté de ce prédateur. Sa colocataire, pourtant, la met en garde.

SEULE AU COEUR DES COMMUNICATIONS DE LOS ANGELES

Elle s’en moque, elle a la tête ailleurs. Elle se laissera prendre toutefois la main. Norah est amoureuse, totalement. Elle sera donc sauvée. Norah, est une de ces standardistes du central téléphonique de l’interurbain de Los Angeles, qui passe sa vie à mettre en relation des hommes et des femmes. A faciliter des contacts. A permettre les rencontres. Sauf que Norah, ce soir, restera seule. Plus que seule dans quelques heures.

GRANITE 1466

Abandonnée, désespérée. Elle se retrouvera seule devant la photo de son Prince parti sauver le monde libre, entourée de deux locataires qui attendent elles aussi de tomber sur la perle rare. Un seul numéro, le Granite 1466, pour trois âmes seules. Une lettre, un abandon et des larmes. Un coup de fil qui tombe. Elle accepte l’invitation. Bien entendu, elle ne souhaite que se changer les idées. L’agneau se prépare à son propre sacrifice. Ravie.

DES PÊCHEURS DE PERLES POLYNESIENNES AU CHASSEUR D’ÂMES EGAREES

Il a préparé le piège. Le repas est commandé, ainsi que les Pêcheurs de Perles Polynésienne, « vous ne lésinerez pas sur le rhum.» Table 14, côté corail.

Il pensait recevoir Crystal, la colocataire, mais c’est Norah qui se présente. Ça ne le trouble pas. Peu importe. Une proie reste une proie, et l’animal a faim. Elle aussi  a faim, mais elle ne sait pas qu’elle s’apprête à  être dévorée. Les boissons sont servies enroulées d’une poésie romantique appropriée. Le filet se resserre. « La croix du Sud reflétée dans les coraux. De belles naïades se baignant dans une cascade. » Il lui annonce pourtant la couleur. Mais elle en rit. Elle a tort. Il s’amuse même à lui dire que c’est elle qui le saoule. « J’aurai été navré que vous ayez bu un verre de trop ».  « C’est le problème avec les hommes modernes, c’est que vous ne tenez pas l’alcool. »

IL FAUT QU’UNE FILLE SOUHAITE SON ANNIVERSAIRE !

Quand il lui attrape la main, c’est d’abord en riant. Elle ne le sent pas encore, mais ce sont ses crocs qui se sont refermés. « Il faut qu’une fille fête le jour de son anniversaire ! » Harry n’est pas contre. Loin de là. Il sait qu’il sera de la fête.

MEILLEURS VOEUX POUR TON FUTUR !

Nat King Cole enroule de sa voix suave et fleurie les amoureux qui se retrouvent au Blue Gardenia. Parmi eux, ce couple mal assorti. Les fragrances du gardénia bleu déjà enivrent l’innocente Norah comme ces cocktails polynésiens fortement charpentés de rhum. Petit oiseau désappointée à la suite de sa rupture avec son soldat, loin là-bas, dans une Corée où il a trouvé refuge auprès d’une infirmière à Tokyo. « Meilleurs vœux pour ton futur ». Elle se livre, comme pour rattraper son retard, comme soulagée de pouvoir plaire encore, à l’avide appétit d’Harry le dessinateur. A l’instant même où la proie se livre, l’œil du fauve s’entrouvre exorbitant, démesuré, comme si à lui seul, il allait la dévorer. A ce moment-là, il avale la chanson, Nat King Cole, le restaurant tout entier, jusqu’à la caméra.

 « Gardénia Bleu
Nous voilà seuls tous les deux
Et je suis si désolé
Qu’elle nous ait rejetés
Comme toi, Gardénia
J’ai été dans son cœur et ses pensées
Quand mes larmes ont séché
Où pouvaient-elles aller ?
Que puis-je dire de plus
L’amour s’est épanoui comme une fleur
Mais ses pétales sont se sont répandus
Gardénia bleu
Happés par une brise passagère
Je les conserve dans mon livre
De souvenirs éphémères.
Je n’ai vécu qu’une heure
 »

« La soirée commence maintenant. »

IDEALEMENT ! VRAIMENT ?

La caméra glisse sur l’un puis sur l’autre, comme s’entoure le velouté incandescent du crooner autour des tourtereaux. Elle trouve la soirée magnifique. Elle a réussi à oublier sa rupture. Elle trouve la soirée merveilleuse. Alcool, poème, lagunes, crooner, décapotable. « Idéalement »

Norah a tant attendu, tant espéré de son chevalier. Non contente de se faire inviter à sa table, comme pour être cannibalisée, elle se laisse conduire dans la tanière du grand fauve, qui continue à la saouler un peu plus, jusque dans ce dernier café. Le disque qu’il trouve doit marquer le début de leur relation et elle, s’installe dans le canapé. Le disque doit  continuer le faux rêve du restaurant. L’alcool doit gommer les craintes, jusqu’à l’ultime danse pour atteindre le tant attendu relâchement et le dernier abandon face à la bête.  

 « Bon anniversaire Norah »

Jacky Lavauzelle

Johannès V. Jensen – INTERFERENCES ET ANGOISSES AU COEUR DU JUTLAND – interferens og angst i hjertet af Jylland

Johannès V Jensen
Les Histoires de Himmerland

Johannès V. Jensen Artgitato Jutland

INTERFERENCES
&
ANGOISSES
AU COEUR DU JUTLAND

( interferens og angst  i hjertet af Jylland)

La meilleure manière de lire Jensen, c’est de prendre son temps.

LE TEMPS NE COMPTE PLUS

Prendre  celui de ces saisons qui passent, on ne sait pas trop quand, avec quelques contretemps,  et attendre l’hiver, en choisissant le temps le plus dur. En choisissant le cœur de l’hiver. Le centre le moins tendre et le plus saisissant. Et si l’année ne s’y prête pas, car beaucoup trop clémente, pensez à reposer le livre sur son étagère et attendre le prochain hiver. Jensen est à ce prix. Le prix de l’attente. Comme dans la lande, où le temps ne se compte ni en seconde ni en minute. Le temps ne compte plus.

Né à GRAABOELLE, mort à GRAABOELLE…

Le temps s’arrête. « Né à Graaboelle, mort à Graaboelle. » Sur la route de Graaboelle, entre les arbres de Graaboelle. Sous les feuilles de Graaboelle… Si le temps s’est arrêté, l’espace s’est contraint, pour se lover dans un simple dé à coudre.

Vilhelm Hammershøi, deux âmes frères

On peut se préparer, je pense même que c’est une nécessité,  les sens en ayant au préalable regardé intensément les tableaux de Vilhelm Hammershøi. Jensen est né neuf ans après Hammershøi. Ce sont deux frères. Du moins en pensée.  L’un est né à  Farsø, l’autre à Copenhague. L’un de la ville, l’autre dans la lande. Ils parlent des mêmes âmes. Rien n’est plus saisissant que cette ressemblance métaphysique entre les deux artistes.  

Une fois les toiles en tête, (en garder toujours une à proximité, on ne sait jamais), choisir un bon fauteuil, bien chaud, bien moelleux et se placer devant sa cheminée.

D’abord écouter le crépitement du bois et attendre, encore… attendre longtemps si possible, attendre les premiers flocons ou le bruit de la pluie verglaçante sur les rebords des fenêtres, attendre simplement que le feu soit à son maximum d’énergie, quand les flammes ne dansent plus et que le bois est ardent, jaune brutal.

Remonter son plaid qui tombe légèrement sur des chaussons trop larges, afin qu’ils laissent toute leur place aux hautes et épaisses chaussettes de montagne, qui ne verront jamais un col. Et enfin, seulement, entrouvrir le livre. Les déblayeurs de neige ne passeront plus. Elle bloque la porte. Nous sommes livrés aux rencontres de ce Jutland, jonché par des saillies improbables de la neige. Je vous déconseille d’avoir comme Christen Soerensen recours à la bouteille, vous pourriez vous perdre.

UN VOYAGE IMMOBILE

Nous allons poursuivre un de ces voyages immobiles. Le moindre mouvement et le simple tremblement sont à eux-mêmes une longue histoire. Nous passons dans cette dimension infinie des âmes travailleuses et silencieuses. Le cri d’un oiseau peut, à lui seul, fracturer cette fausse paix. Une branche qui tombe et c’est un Etna jutlandais qui vibre.

Il faut s’introduire comme un voleur dans ce pays du silence ou avec fracas comme la ménagerie Wombwell et saisir les habitants de la lande, « sans avoir averti ». Alors, ils se retrouvent pétrifiés, sonnés, KO. « La patronne de l’auberge, elle n’en pouvait plus, non elle n’en pouvait plus…elle finit par s’asseoir en pleurant et se mit à prier son Sauveur. » (Wombwell)

Doucement, afin de découvrir les froideurs du  Jutland, ses larges landes inhospitalières, ses paysans rugueux et craintifs, ses tavernes où la chaleur épuise aussi bien que l’alcool. Des nuits d’équinoxes sans lune, dans ce nord que beaucoup ignore. Dans ce nord, qui ne se dévoile que lentement. Dans cette partie du monde et dans cette fin du XIXème où, encore démunie, la survie se pense chaque jour, à chaque instant. Chaque mouvement est pensé, réfléchi comme l’alpiniste qui gravit l’Annapurna sans gaspiller son oxygène.

QUAND LES PORTES DU JUTLAND S’OUVRENT

Le livre vous fait prendre la route du nord, parcourir les plaines allemandes, par les portes de Hambourg ou de Lübeck, et monter toujours au nord. Parfois, d’ailleurs, vous y verrez passer un gendarme de Hambourg, « qui baragouine du  danois, ayant ordre de poursuivre un homme mort ou vif » dans les grandes plaines du Jutland (La Demoiselle).

Arriver enfin. Attendre que le rideau ne s’ouvre sur le Jutland, et choisir la route de l’Himmerland, les chemins mènent à  des noms, pour nous, presqu’imprononçable : Salling, Kolding, Melbjaerg, Kourum, Torrild, Stenbaek…

DANS LA RIGUEUR EXTRÊME,
UNE INFINIE DOUCEUR

Ce sont les premières lignes, les premiers mots qui vous y plongent, avec une tendresse infinie même s’ils décrivent une rigueur extrême. Le rouge est flamboyant dans Wombwell. La force du pasteur  Jesper de Ulbjerg est prodigieuse. Les bottes d’Anders Eriksen, le menuisier, dans le Chercheur d’Or « envoyaient d’abord une vague pensée vers le vaste monde et, en particulier, vers ces régions lointaines où l’on extrait de l’or et où les gens convenables se gardent bien d’aller… »

(Plus de citations vous conduiront au cœur dans la pensée de Jensen, avant d’aborder la lecture des œuvres… )

L’ÂME DES DEMOISELLES INFORTUNEES

Une lande déserte et plate, si plate qu’une grosse pierre à elle-seule peut écraser le reste du paysage et devenir une montagne himalayenne. « Tout autour le paysage est absolument désert. Et ce montant gigantesque, isolé, fantastique, se voit à des lieux à la ronde sur la bruyère, comme le dernier vestige d’une construction commencée, puis abandonnées. Le ciel au-dessus de ce pays est silencieux et semble encore plus solitaire quand une hirondelle de mer le traverse et crie dans les hauteurs. L’hirondelle de mer vole toujours seule. On dit qu’elle est l’âme des demoiselles infortunées. »  (La Demoiselle)

L’OBSURITE AU-DESSUS DES CHEMINS ET DES LOINTAINS VIDES

Un pays isolé. Des landes isolées aux maisons éparses. Le ciel est bas, comme le toit qui tente de sauver la moindre parcelle de chaleur, le plafond aussi, pas mieux pour l’avenir ou les projets :  « La musique rare dans cette pauvre contrée ; du fond des fermes écartées…éparses à une grande distance l’une de l’autre, on voyait des lumières isolées, rougeâtres, sans rayons, qui venaient de quelque  chandelle allumée dans une chambre au plafond bas. »  (Trente-trois ans) Des landes entourées du noir et du plein de la nuit. La nuit est là, totale. Aux nuits lourdes, infranchissables. « C’était il y a bien longtemps, par une nuit d’équinoxe sans lune. L’obscurité était épaisse et complète, elle emplissait l’air au-dessus des chemins et des lointains vides. »  (Trente-trois ans)

LA PEINE QUOTIDIENNE DE CHACUN

Des nuits et des espaces interminables. Et l’on comprend comment, quelques années plus tôt, Søren Kierkegaard, écrivait en préambule à son Concept d’Angoisse : « Chaque génération a sa tâche à remplir et n’a pas besoin de se tracasser  tellement pour être tout au regard des générations antérieures et à venir. Tout homme d’une génération a pour ainsi dire sa peine quotidienne ; il a assez à s’occuper de lui-même sans se mêler d’embrasser ses contemporains dans une sollicitude digne d’un souverain. » (Avant-propos, traduction Paul-Henri Tisseau)

Des ouvriers à l’ouvrage, constamment. «Anders battait le fer du matin au soir, rivait, forgeait des clous à sabots et raccommodait les horloges, de plus il cultivait son morceau de terre. » (Trente-trois ans).

DANS L’ATTENTE DE LA DELIVRANCE

Des paysans, rudes, durs au mal, qui savent attendre, vivant sur de petits lopins de terre. Simplement seuls. « Il fallait aller vite, vite, ce qui semble de la perversité aux paysans, habitués, quand une chose n’est pas faite, à se consoler en se disant qu’elle se fera plus tard » Des gens éparpillés dans la lande qui « depuis longtemps s’étaient retirés du monde et n’attendaient plus que la délivrance. »(Wombwell)

LA VOIX RETENTISSANTE
AU-DESSUS DES ÂME SOURDES

Des pasteurs  d’une puissance naturelle afin de guider leur troupeau quasi sourd, « d’une force prodigieuse et d’une voix retentissante. » (Le Pasteur Jesper)

Des êtres de peine et de souffrance, que le temps courbe un peu plus chaque jour. Le dos se plie. « Christine revint courbée, silencieuse, épuisée par les chagrins, comme quelqu’un qui aurait voyagé pendant trente-trois ans, aurait beaucoup pâti en route et rentre seul chez lui sans avoir reçu quoi que ce soit en compensation. » (Trente-trois ans)  « Il en venait des fermes millénaires aux noms païens où une seule et même famille avait résidée en silence depuis l’aube des temps, sans souvenirs et sans histoire, uniquement courbée sur le travail de chaque jour…comme s’ils voulaient enfin, tous ensemble, s’évader pour une fois de leur vie quotidienne. » » (Wombwell) « Au loin, dans la lande, vivait un pauvre diable qui, mal vu et d’ailleurs presque oublié, travaillait depuis trente ans à défricher son misérable lopin de bruyère… Son visage envahi par le poil grimaçait, comme s’il était ébloui de voir ces richesses sans fin dont il ne parvenait pas pourtant à se faire une idée. » (Wombwell)

UNE INEXPRIMABLE GRAVITE

Ils ont tous un point commun : leur gravité, sans être lourd. « Le culte dont Ajes était l’objet dans sa famille lui donnait, quand il se trouvait parmi les étrangers, une dignité compassée. Son maintien et ses mouvements avaient une inexprimable gravité, sa mine était grosse d’évènements comme si le mouvement des sphères eût dépendu de ce qu’il portait en lui. »  (Ajes-le-Rémouleur)

« Sobres de paroles » (Ajes-le-Rémouleur), les mots sont rares, pesés. Ils sortent au compte-gouttes. « Grand, courbé, maigre comme un clou, Anders parlait peu. » (Trente-trois ans) « Il prit peu à peu un air distant et renfermé. Il lui arrivait rarement de dire un bon mot et alors il était le plus souvent blessant. » (Trente-trois ans)

LA PAROLE COMME SUPERFLU

La parole est parfois si rare, qu’elle se résume aussi à quelques mots. Le paysan alors, n’est même plus compris par les siens. « Il essaya de dire quelque chose, mais on ne le comprit pas : il avait perdu l’habitude de la parole. » (La Demoiselle) « Je ne dirai pas non plus qu’il était ombrageux, mais c’était un être silencieux que Mogens. Oui, il l’était, et pour la raison qu’il était incapable de rien dire. Je vous dirai que dans la jeunesse, il y avait de ces fermes où l’on n’échangeait pas deux mots dans la sainte journée, où l’on faisait sa besogne en silence… Ce n’était pas mauvaise humeur, mais quoi, il n’y avait pas raison de parler et cela ne leur manquait pas. » (Mogens le silencieux)

L’ISOLEMENT DANS
UNE TERRE ECARTEE

Ce sont des êtres asociaux et introvertis. « Les maîtres de Strandholm avaient toujours étaient insociables, ce qui tenait à leur isolement sur cette terre écartée. Comme extérieur et comme habitudes, ils ne différaient pas beaucoup des autres campagnards.» (La Demoiselle)

C’est même dans ce retrait et dans cette solitude que se construit parfois une prospérité. « La situation extérieure était maintenant celle-ci : Berthe dirigeait sa ferme avec succès et vivait de plus en plus retirée tandis qu’au contraire le chevalier Mathias n’était presque jamais chez lui et que sa propriété était scandaleusement négligée. » (La Demoiselle) La prospérité ne peut se gagner qu’avec le temps. En ne comptant pas son temps et sa douleur. La terre ne rend qu’à ce prix.

UN PAYS SANS CHEMINS

Le retrait devient parfois évanescence et évaporation. La lande pauvre, avec ce temps, parvient même à effacer la trace humaine qui a tant donnée pour exister et vivre. « Les chemins qui conduisaient à la ferme disparurent sous la végétation de sorte qu’elle s’élevait maintenant, comme une tombe dans un cimetière, au milieu d’un fouillis impraticables d’herbes et de plantes sauvages. » (La Demoiselle)

Mais, mieux que la fougère et les plantes sauvages, il y a la neige. Présence qui dure. Qui efface. Elle unifie et elle cache. Elle écrase jusqu’à ces maisons qui mobilisent chaque poutre pour résister. Les chemins ont disparu complétement. Les paysans qui déjà ne se voyaient que peu, s’isolent et s’enferment. « Il maniait avec adresse et douceur cette chose morte qu’il avait ramenée au village dans la tempête d’hiver et le froid dévorant, à travers un pays sans chemins, au prix des dernières réserves de sa rude force. » (Le Dernier voyage de Christine)

L’ODEUR FRAÎCHE ET AMERE DE LA CAMARINE

Sans paroles et sans musique. « La musique était rare dans cette pauvre contrée. » (Trente-trois ans) La seule musique, celle du vent, de la pluie, ou de la neige. Dans une brume épaisse, les bruits s’habillent de teintes particulières.

La lande est  informelle, s’habillant de feu l’été ou de vagues de neige, sans son. Elle s’habille d’odeurs. Elle les renvoie aux paysans, les enivre pour chaque saison. Parfum de neige, parfum de peine, parfum d’herbes séchées, fragrance de bruyère. «Elle amenait le parfum de la lande, l’odeur fraîche et amère de la camarine et l’haleine aigrelette de la bruyère. » (Trente-trois ans)

Le geste est rare, aussi. Certains, avec le temps, sont comme un mobilier commun. Ils sont là. Posés. Au coin d’une pièce. Ils sont là. C’est tout. « Depuis vingt ans vivait dans une ferme une vieille femme qui, de tout ce temps, n’avait pas changé. Elle était là comme un vieux meuble. »  (Trente-trois ans)

LA VIE INTERIEURE COMME DETERMINATION
DE L’ETERNEL DE L’HOMME

En fait, il s’agit d’un langage intérieur. Les êtres se parlent à eux-mêmes. « Le sérieux, c’est la certitude, la vie intérieure. Cette définition semble miséreuse… La vie intérieure fait-elle défaut, l’esprit est livré au fini. Aussi la vie intérieure est-elle l’éternité, ou la détermination de l’éternel dans l’homme. » (Kierkegaard, Le Concept d’Angoisse)

Parfois, ils craquent et recherchent la compagnie afin de ne pas tomber trop rapidement dans la folie.  Ce besoin se fait sentir autant pour les humains que pour leurs bêtes : « A la foire de Hvalpsund, elle s’était mise à l’écart avec son unique vache, peut-être par modestie, peut-être afin de mieux attirer l’attention… Elle est toujours toute seule. Elle est tellement seule ! Je n’ai qu’elle de vache dans ma petite ferme, et elle voit si rarement d’autres bêtes ! C’est que j’habite très à l’écart, aussi » (Anne et sa vache)

ET LE TEMPS QUI GLISSE

Et le temps dure. Rien ne semble bouger et tout devient interminable. « Le pendule allait et venait, hachant exactement le temps…Anders l’écoutait pendant ses nuits d’insomnie et cependant elles lui paraissaient interminables. » (Trente-trois ans)   « Le temps glissait si mollement. Il n’y avait rien qui permît de le mesurer. » (Trente-trois ans)  « Demoiselle Berthe vivait seule. Et les années passèrent sur elle. » (La Demoiselle)

AU BOUT : LA FOLIE

Parfois, le tout, le paysage, le travail, la peine, semble finir dans la pente naturelle du néant ou de la folie. À partir de ce moment elle fut bizarre. Elle en avait « trop vu ». « Ses vingt dernières années s’écoulèrent dans la nuit sans fin de la folie. » (Trente-trois ans) Dans la folie ou en enfer : « Par bravade, il se donna au diable, il ne revint pas, il ne revint jamais. »

C’est ainsi que l’histoire se termine. Rien ne se compile. Rien ne se retient. Les êtres partent, se cachent. En tous cas, ils disparaissent.

LE TEMPS DE L’ECLIPSE ET DES DISPARITIONS

Paysans, chercheurs d’or, bourgeois ou voleurs, policiers ou criminels, ils s’évanouissent.  Le pays se quitte comme il a été vécu sans bruit ni tintamarre. Les autres ne s’en rendent compte que beaucoup plus tard, le plus souvent jamais. «  Un beau jour, le chercheur d’où était parti. Il s’était tout doucement éclipsé avec son coffre de fer et ses grandes pattes de fouisseur. Il était retourné aux Etats-Unis, aux pays des longues prairies et des forêts sans fin. Le village n’entendit plus jamais parler de lui. » (Le Chercheur d’or)    « De tous côtés, aussi loin que portait leur regard, ils voyaient des gens, pas plus gros que des fourmis, qui rentraient chez eux sans qu’on entendît aucun bruit de voix. »  (Wombwell) « Mais plus tard, quand il ne parvint plus à s’en tirer, à cause des  « aliments » qu’on lui réclamait, il émigra en Amérique, et sa trace se perdit. » (Wombwell) « À partir de ce jour on ne constata plus dans le pays de vols avec effraction. Le voleur avait disparu. » (Le pasteur jesper) « Peu après, il tua et dépouilla un maquignon sur la route de Kolding. Ce fut la dernière fois qu’on entendit parler de lui. Il avait quitté le pays. »  (La Demoiselle) « Qu’on le quitte ou qu’on y reste, le résultat est le même. Une complète disparation. Un néant qui absorbe. »  (La Demoiselle)  « C’était donc vrai, ce qu’Anne Kjestin avait vu : l’enfant avait disparu. » (Petit-Selgen)  « Anne Kjestin, facteur des postes, est morte il y a bien des années. De la petite maison isolée à la limite de la lande, il ne reste pas la moindre trace. » (Petit-Selgen)  « Les pauvres disparaissent tout entiers. Et c’est une façon comme une autre de venir au bout de la pauvreté. Mais le contentement de peu et la reconnaissance envers la main qui leur tend le don de Dieu, le pain sec, ils les emportent avec eux dans l’oubli. » (Petit-Selgen)  « Christine était allée rejoindre les fidèles, les paysans d’autrefois qui ne ressusciteront pas, les vieilles gens de douceur qui ont pris congé sans laisser après eux d’autre mémoire que l’inscription sur leur croix de bois : né à Graaboelle, mort à Graaboelle. »(Le Dernier voyage de Christine)

LES FORMES HEUREUSES DU METAL

L’élégance dans la ligne, voire le sublime dans l’intimité des cieux, parfois pousse au-dessus d’une disparition. « Quelle solitude, quel abandon ! Mais au milieu du cimetière ouvert qui regarde la plage déserte et stérile, se dresse l’élégant monument de Berthe Dam. C’est une haute colonne de granit poli et luisant… Ces lignes élégantes sous le ciel pâle du Jutland, évoquent une vie plus douce quelque part bien loin vers le sud, où se réalisent les choses les plus difficiles à imaginer, où le métal se coule en formes heureuses. »

Tout est au-delà du bien et du mal. Les êtres sont souvent les jouets de la nature ou du groupe.

Vous pouvez alors reprendre les toiles de Hammershøi. Ce sont les mêmes émotions. Les deux sont frères. Assurément.

Jacky Lavauzelle

(traduction des textes de Jensen par A. de Rothmaler, ed Rombaldi)

LOULOU de Pabst – Louise Brooks,une libellule dans l’épaisseur du monde

Georg Wilhelm Pabst
LOULOU
Die Büchse der Pandora
1929

Loulou Pabst Artgitato  Louise Brook,
Une libellule
dans l’épaisseur
du monde

Le film Loulou, de Pabst, est filmé comme s’il s’agissait d’un film parlant, mais c’est un film volant, avec  un OVTI, un objet volant totalement identifié, Louise Brooks, qui se passe bien de parler. Un papillon, une abeille ne parlent pas. Il vole ou il butine. Louise Brooks n’en fait pas davantage. Ces yeux sont d’une telle détermination, son sourire surtout, et le silence qui plane après son passage semble sortir d’une expérience d’hypnose et d’envoûtement ; moment de calme suivi par un tsunami de réactions, de passions et de drames.

Capable de transformer n’importe quel homme en statue, en meurtrier, et de transformer en agneau les plus grands des criminels. L’ermite peut bien avoir beaucoup de maîtrise sur lui-même, se posant en deçà de sa pensée, qu’il deviendrait chèvre ou haricot sauteur rien qu’en regardant passer ce phénomène. Le flot menaçant inonde le vide. Les hommes, désarçonnés, cherchent alors à briser le sort, en la vendant, la tuant, la menaçant. Le Jack l’éventreur devra attendre le temps du sommeil, pour que se réveillent ses angoisses, sa menace et l’accomplissement de son sombre destin.

Les êtres traversés rentrent en catatonie : une première étape de passivité, laissons passer l’orage, que m’arrive-t-il ? Rêve-je ? La première phase tout à fait normale en somme d’une acceptation passive ; c’est le non-réel qui s’affiche et se présente à moi, d’accord et je n’ai donc plus qu’à l’accepter ou à  fuir ! Les raideurs sont généralisées en l’absence totale de réactions. Des accès d’agitation débridée ne sont alors plus maîtrisables et contrôlables…

Wedekind, écrivain à l’origine du personnage, Die Büchse der Pandora, repris par Pabst et Berg,  écrit à propos de Lulu : « J’ai cherché à présenter un superbe spécimen de femme, un de ceux qui naissent lorsqu’une créature richement dotée par la nature, même sortie du ruisseau, accède à un épanouissement sans limites au milieu d’hommes qu’elle surpasse largement... » Brooks est ce spécimen incarné.

Elle, la séductrice destructrice, est d’une légèreté telle qu’elle semble, pour reprendre les mots de Wedekind, surpasser  ces hommes si lourds, pris dans leurs jeux de pouvoirs et d’argent, de muscles et de représentations. Loulou n’est jamais en représentation, elle est Loulou. Elle virevolte autour des humains, les faisant tomber un à un, homme comme femme. Elle empreinte la grâce et l’allure féline, déstabilise le réel, et les apporte là, au point de rupture, à une feuille du précipice, aux portes mêmes de l’enfer.

Marlène Dietrich, prévue aussi pour ce rôle, n’aurait jamais pu apporter une telle finesse de jeu et cette fluidité. Rien n’est ici exagéré dans son jeu. Elle bouillonne et brille comme une pépite. Les mouvements des yeux, des épaules, des cheveux sont fluides. Ils n’appuient jamais. Ne viennent jamais renforcer un effet. Mais apporte à chaque fois de la profondeur.

Car la grâce de Loulou ne vient ni de sa coupe, très masculine, ni de ses formes trop plates. La grâce vient de la légèreté. Elle arrive, comme rarement dans une œuvre, à en devenir, plus que l’icône, la réussite. Elle dépasse l’œuvre qu’elle a, année après année, complétement finie par dévorer. Oubliée Pandore, soufflé Pabst. C’est Brooks qui gagne, à chaque vision un peu plus. Sans elle, le film ne serait pas rien, mais beaucoup moins, un presque rien, une curiosité.

Tout ce qu’elle touche se détruit, jusqu’à la détruire elle-même. Personne ne peut la posséder, « personne ne peut épouser une fille comme ça, c’est du suicide » avoue de docteur Schön.  « Mais, si tu veux te libérer de moi tu devras me tuer »  lui répond-elle. La relation ne peut que mal se terminer. Elle brûle les hommes. Elle brûle aussi son auteur et pulvérise Wedeking. La créature a survécu à son premier et à son second créateur. Elle est rentrée dans l’histoire.

La première apparition de Loulou :  elle marche la tête baissée, les yeux dans le porte-monnaie. Le rapport à l’argent est immédiat. Loulou sans l’argent, n’est rien. C’est aussi ce qui l’a fait avancer dans la vie. Mais quand elle lève la tête, ses dents resplendissent. Elle commence déjà à dévorer la pellicule.

Jacky Lavauzelle

Ivan BUNIN – La triste et ennuyeuse valse des oisifs

Ivan Bunin (Bounine)
Иван Алексеевич Бунин

LE SACREMENT DE L’AMOUR
(L’Amour de Mitia)

  à partir du Portrait de Bounine par Tourjanski

La triste valse
des oisifs

Ivan Bunin n’aimait pas Dostoïevski : «  tous ces détraqués qui peuplent les romans de Dostoïevski, ces bavards prétentieux, ces inventeurs d’idées fausses, je les ai en horreur…Mais ses tableaux sur la misère humaine sont saisissants. Pour vous faire voir la laideur et la tristesse des décors de la vie, Dostoïevski n’a pas son pareil. »

LES ROMANS DE DOSTOÏEVSKI MAL ECRITS !!!!!

« C’était sa bête noire et sans se lasser il revenait à ses romans pour s’efforcer de démontrer à quel point ils étaient mal écrits, mal pensés, mal faits. » souligne encore George Adamovitch (La vie et l’œuvre de Ivan Bunin).

En effet, Bunin n’est pas Dostoïevski. Le combat est déloyal. Une sardine peut-elle avaler l’océan ou le brin d’herbe fouetter le chêne centenaire. Une phrase de Dostoïevski  nous plonge dans l’histoire de l’homme, dans ce qu’il cache et ce qui l’obsède et le torture au quotidien. Il parle de l’homme et de ses faiblesses. Il parle dans chaque phrase à la terre entière. Il nous parle à nous.  A qui parle Bunin ?

LA PASSION ET L’ENNUI

Dans Le Sacrement de l’amour, Bunin conte la rencontre amoureuse entre Katia, actrice polonaise, et Mitia, jeune noble. Un amour de deux oisifs qui se torturent, du départ de Mitia dans sa propriété familiale et de la cristallisation de cet amour, et de son attente, une interminable absence que Bunin, dans sa passion va arriver à nous rendre passionnante.

Ces êtres sont dans l’immobilité et l’oisiveté. Ils vivent dans leur ‘passion’, comme étant leur unique souci. Ils se pâment, enragent, attendent. Mitia passe plus de temps à contempler le crépuscule qu’à regarder les gens vivre autour de lui. Dans une grandiloquence affectée. Bunin veut positionner cet amoureux éconduit dans la sphère dramatique. Il utilise alors un mélange d’âme, la belle âme, et de corps, de longs corps dans l’attente, eux aussi.

ET L’AMOUR, ET LE CORPS, ET L’ÂME …

Alouette, gentille alouette

L’épisode du baiser sur le gant et des fragrances qui restent encore sur les lèvres de Mitia, se résume à : « le parfum de ce gant, n’est –ce pas aussi Katia, l’amour, l’âme, le corps ? …  tout cela est amour, tout cela est âme –et tout cela est torture- et tout cela est joie ineffable ! »Nous sommes si loin, à quelques milliers de galaxies, d’une description fine et chirurgicale d’un Proust, qui aurait fait de cette expérience, une sensation unique.  Bunin devait avoir des frissons en écrivant de telles phrases. Frissons qu’il aime affubler à son héros, Mitia. En fait, l’analyse des sentiments se fait à travers des descriptions de sa peau, il frémit, il frissonne.

A l’intérieur, ça semble assez inoccupé en fait. Avec des réactions toujours exacerbées : je t’aime, tu m’aimes, je te quitte, je te tue. Comme souvent dans cette littérature, le pistolet permet de résoudre finement la problématique de ces sentiments courroucés. Dans le Journal d’un écrivain, les odeurs sont autrement décrites par Dostoïevski : « J’ai accompagné le corps jusqu’au cimetière. On s’est écarté de moi : on trouvait, sans doute, ma tenue trop peu luxueuse. — Au fait, il y avait bien vingt-cinq ans que je n’avais mis le pied dans un cimetière ; ce sont des endroits déplaisants. D’abord, il y a l’odeur ! … On a porté à ce cimetière, ce jour-là, une quinzaine de morts. Il y a eu des enterrements de toutes classes ; j’ai même pu admirer deux beaux corbillards : l’un amenait un général, l’autre une dame quelconque. J’ai aperçu beaucoup de figures tristes, d’autres qui affectaient la tristesse et surtout une quantité de visages franchement gais. Le clergé aura fait une bonne journée. Mais l’odeur, l’odeur ! … Je ne voudrais pas être prêtre et avoir toujours affaire dans ce cimetière-là. »

LA BOUEE MITIA NOUS EMPORTE DANS LE NAUFRAGE

En fait, en lisant Bunin, nous aimerions qu’il s’attarde sur cette vie qui grouille, tout autour, à Moscou, dans la gare de Koursk, car « pourtant, il y avait beaucoup de monde et d’animation », cette foule « immense et laide qui assiégeait le train, parmi les porteurs qui, avec des cris avertisseurs, poussaient bruyamment leurs chariots chargés de bagages. » Mais Bunin est un fieffé coquin, il retourne à Mitia comme le noyé retourne à sa bouée.  Un conseil : ne pas lire Bunin d’une seule traite, en apnée. Prenez avec vous quelques phrases de l’Idiot ou des Frères.

Mais Bunin est noir ou blanc. Il manque de gris et le gris, dans toutes ces nuances, c’est la vie. Il s’attarde aux sautes d’humeur de Kitia, à sa dualité,« Il lui semblait qu’il y avait deux Katia », « un mélange de pureté angélique et de perversité »,  à la jalousie, « il était jaloux de tout et de tous », et bien entendu, à la haine, « alors, il éprouvait pour Katia une haine violente et une répulsion presque physique ». C’est classique. Ça pourrait être efficace. Ça ne l’est pas !

UNE LENTEUR EXASPERANTE !

Mais le plus énervant, c’est ce Mitia. Il décide, fatigué, « perdu de douleur » qu’il est de disserter sur l’incompréhension de son amour, de se retirer dans la propriété familiale, à la campagne. Notre grand escogriffe, avec sa « sensibilité infaillible des natures jalouses » passe son temps à faire le chemin entre sa chambre et la poste où il attend la lettre de sa tendre et chère. Le moindre mouvement le fatigue, même s’il se permet de trouver que le cocher, qui le conduit, a « une lenteur exaspérante. » C’est notre Mitia qui est exaspérant, totalement.

MAIS QUAND LA LETTRE ARRIVERA-T-ELLE ?

« A la campagne la vie débuta par des jours paisibles et délicieux », et le roman continue dans cette excitation indescriptible, … »et « les jours passaient, se succédaient, mais il n’arrivait point de lettre. ‘Elle arrivera, elle arrivera !’ se disait Mitia, mais elle n’arrivait toujours pas », …  « et souvent, pendant des heures entières, il ne sortait pas du calme ensoleillé de la bibliothèque, restant assis immobile dans un fauteuil, près de l’armoire ouverte, et se torturait délicieusement à lire et à relire »…  « un jour, ayant fait sa sieste après le dîner, – on dînait à midi, – Mitia sortit de la maison et alla, sans se presser, dans le jardin »… « il avait trop honte de rester chaque matin, sur la terrasse ou au milieu de la cour à attendre vainement… »…. « le jour, il dormait, puis se rendait à cheval au village où il y avait une gare et un bureau de poste. Les journées continuaient à être belles ». Ça c’est du scoop, du grandiose, et en plus quel suspense. Bien entendu, il y a des moments où Bunin nous surprend. Il va jusqu’à la folie descriptive et délirante : « le lendemain, il se leva très tard. Après le dîner il resta sur la terrasse, tenant un livre sur ses genoux ; il regardait les pages couvertes de lettres et pensait confusément. » Et à quelle question existentielle pensait donc notre héros ? A celle-ci : « Faut-il aller ou non à la poste ? ». Ce n’est pas du « Être ou ne pas être ». Mais là, respect, Bunin a fait un effort surhumain. Et quelle question ! Je n’en dors toujours pas !

LE VISAGE CONTRE L’OREILLER.
Bunin a osé !

Bunin apporte toutefois de la précision scientifique dans ce non-livre. Car la question que nous nous posons, c’est à quelle heure se déplaçait-il enfin, dans ces escapades incessantes ? « Vers onze heures, il alla dans le jardin, à pas lents, essayant de prendre l’air un peu ennuyé de quelqu’un qui se promène par désœuvrement. » Ah !

Mais que fait-il donc après son si dur labeur. Cette escapade n’est-elle pas trop épuisante ? Et si ! « Rentré à la maison, Mitia alla dans sa chambre et se coucha, le visage contre l’oreiller. » Bien entendu, tout est dans la position du visage. Pensez-vous ! Contre l’oreiller… Cachait-il sa honte, sa faute ????

Et nous le suivons, suivons…du lit à la cour, de la cour au jardin, du jardin à la poste et de la poste au lit. Et même pendant sa toilette. Moment émouvant, la toilette. « Sans se presser, il fit sa toilette, s’habilla, but un verre de thé et alla à la messe. » Ouf ! Tout ça ! D’un seul coup d’un seul. S’en remettra-t-il ?

Bien sûr qu’il y a une histoire. A la fin, Mitia, enfin !, se demande s’il doit continuer son périple postal. Là, c’est le dur du roman. Il faut se tenir et s’y tenir, ce n’est pas le moment de flancher, et ne pas être trop sensible, surtout, (âme sensible s’abstenir) : « après le dîner, il resta sur le balcon, étendu sur un canapé de paille, les yeux fermés…à côté de cela une autre question le tourmentait : fallait-il, oui ou non, violer sa ferme décision de ne plus aller à la poste ? S’il y allait encore aujourd’hui, pour la dernière fois ? »

Et là, là je me suis mis à crier, en nage, totalement désespéré : -vas-y ! Retournes-y ! Si tu n’y va plus, tu vas rester au lit, grand fainéant ! Et je vais me faire ch… !

On s’inquiète de son état, autour de lui. Pensez donc au milieu des paysans travaillant toute la journée. Les filles s’interrogent elles aussi : « Vous venez donc de vous lever ? Vous avez donc fait un si beau rêve ? Vous n’avez pas entendu le rossignol chanter sous votre fenêtre ? », …« tu sembles t’ennuyer ces derniers temps. Pourquoi n’irais-tu pas voir des voisins ? » Impressionnant, nous sommes au bord de l’évanouissement. Apportez les sels !

UNE REFLEXION APRES L’AMOUR : le prix du porc

Nous sommes en pleine description passionnante et délirante des platitudes conventionnelles. Rien, il n’arrive rien. Si, notre Mitia, se soulage en payant quelques roubles dans une cabane au fond du jardin, et l’on découvre qu’en plus d’être inintéressant, il a l’éjaculation plutôt précoce. L’expérience est si troublante et si émouvante, qu’en se rhabillant, lui, Mitia, est « complétement bouleversé par la désillusion » (nous, nos illusions, elles sont parties depuis longtemps !)…  « elle demanda au jeune homme, comme une intime, comme une amante, en arrangeant son fichu et en se recoiffant : – on dit que vous êtes allé à Soubbotino. Il paraît que le curé n’y vend pas cher de petits porcs. C’est vrai ? »

Ce qui est vrai, c’est que Dostoïevski peut veiller tranquille encore plusieurs siècles sans être dérangé par de tels freluquets. Et le pire dans tout ça, c’est que notre jury du Nobel 1933 a hésité avec Maxime Gorki ! Encore des visionnaires !

Jacky Lavauzelle

(trad Bunin par Dumesnil de Gramont et trad. de Dostoïevski par G. Arout)