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FOERSTER : L’EFFROI DE LA BANDE-DESSINEE – du malheur à la terreur

BD
FOERSTER

Foerster La petite maison dans la clairière FG260_Insectes détailDu Malheur…
…A la Terreur

Foerster Momie G225 détail avec la mort

 

 

 

 

 

 

 

 

La métamorphose
d’une vengeance

Foerster la planque FG130 Saturne dévorant son fils (2)

LE CYCLE DES MALEDICTIONS

Les métamorphoses de Foerster ne sont pas des camouflages. Pas de volonté de tromper
a
utrui. Ils peuvent comme les dieux se faire passer pour un autre en substituant les formes et les apparences. Les Dieux se transformaient pour séduire et tromper les êtres à conquérir. Dans Foerster, la séduction n’existe pas ! Dans La Planque, Saturne prend la place du Christ en croix, non pour séduire mais pour se cacher et dévorer sa progéniture. Il ne se métamorphose pas, il se planque. Il est là, Saturne dans sa nature divine déchue. L’histoire reste monstrueuse. Mais souvent dans Foerster, la vie n’est qu’une lutte atroce, à l’écart des autres, prise dans un cycle de malédictions.

Foerster La forteresse volante FG292 L'ogre
Par contre, Foerster n’aurait rien contre placer ses personnages dans une des cercles de l’Enfer. Car tous ces faussaires qui singeaient le monde (‘com’io fui di natura buona scimia’ (« Comme je fus bon singe de la nature »

– Dante, l’Enfer, XXIX, 139, trad. Jacqueline Risset)), la ‘Mira scellerata’, ‘l’anima trista de Guido’, ‘falso Sinon greco di Troia’, se retrouvent ‘par febbre aguta gittan tanto leppo’ (« par fièvre aiguë, ils fument en puant » XXX, 98), dans ce lieu où ils s’entredéchirent : ‘e in sul nodo del collo l’assanno, si che, tirando, grattar li fece il ventre al fondo sodo’ (« Et lui planta ses crocs au nœud du cou, si fort qu’elle lui fit gratter le sol avec le ventre » (XXX, 28-30). Cette anthropophagie a tout d’une description foersterienne.

UN DELUGE D’ATROCITES

Ces personnages sont déjà déformés dès le commencement de l’histoire : les yeux, les dents, le haut du crâne sont amplifiés, exorbitants. La métamorphose n’a pourtant pas commencé. Elle n’en sera que plus marquante. Le challenge est de faire d’une situation glauque et malheureuse un véritable enfer avec un déluge d’atrocités.

Pourtant dans autant de laideurs, la beauté existe. Dans La Planque (Fluide Glacial 130), la mère dans son ravissement devant tant de créatures merveilleusement laides, les compare : « Ah !…Mon petit Eugène ! Que tu es dodu ! Que tu es beau !…Potelé à souhait ! Une vraie merveille ! Papa

Foerster La Planque FG130 personnages

sera ravi !! Vous deux aussi !…Mais c’est Eugène le plus beau !! Et le plus laid, c’est toujours toi, Alphonse…Toujours aussi maigre ! ». Bien sûr les enfants sont élevés comme des cochons pour être mangés, mais par le Père, un Saturne qui prend les pauses du Christ afin de ne pas être découvert par les humains, comme Jupiter « qui se cache dans une centrale électrique…Quant à Vénus, je ne te dis pas ce qu’elle fait ce serait indécent…Neptune a trouvé une cachette au Musée de la Marine…Il y est déguisé en figure de proue… »

BIENVENUE AU MUSEE DES HORREURS

Les personnages de Foerster sont, avant la métamorphose, dans le sommeil, possédant une imagination forte, délirante et débridée, dans un cadre sordide et répugnant, carcéral. Souvent une rencontre inquiétante, un endroit isolé, un sorcier rencontré, une magie ancestrale, une histoire de famille mal cicatrisée, des rapports haineux…. Ces univers nous plongent dans des vengeances, toujours plus terribles chez Foerster, implacables, multiplicatrices, exponentielles. La haine et la rancœur  se nourrissant elles-mêmes des fureurs engendrées.
Le pouvoir magique ou maléfique est à peine sous contrôle au départ. Puis tout déraille, laissant le mouvement s’accélérer et arriver une absence de contrôle, tel un train partant de la gare et accélérant toujours plus pour enfin exploser et se désintégrer.

Foerster La Maladie de la Mouche Folle FG253 (2)

La transformation subie immédiate comme celle de Grégoire Samsa en bousier un matin dans sa chambre arrive dans La Maladie de la Mouche Folle (Fluide Glacial 253). Une transformation sans raison apparente. L’homme s’est couché comme tous les soirs. Ce matin là tout a changé sans raisons ni causes. Grégoire est là avec sa transformation achevée, grotesque dans ce lieu inapproprié. C’est cette métamorphose qui ouvre le roman.

 « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine…les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux…Ce n’était pourtant pas un rêve … Il avait beau essayer de se jeter violemment sur le flanc, il revenait toujours sur le dos avec un petit mouvement de balançoire. Il essaya bien cent fois, en fermant les yeux pour ne pas voir les vibrations de ses jambes, et n’abandonna la partie qu’en ressentant au côté une sorte de douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée. » (Franz Kafka, La Métarmophose). Kafka nous place dans ce comique de situation qui dédramatise d’emblée l’histoire. Les mouvements répétés de cette balançoire disproportionnée et déplacée dans cette chambre précède le traumatisme de la douleur et la découverte des sensations intimes de Grégoire. Chez Foerster, une identique dérision de l’horreur devant le cri strident de sa femme : « Oh, ça va, on le sait que j’ai mauvaise haleine au réveil ! »

 

Foerster Le Jour où Charlotte plut FG211, le retour des limaces

Foerster Le Jour où Charlotte plut FG211, transformationEXTRAIT PUANT DE
FLATULENCE DE CAFARD !

Dans Le jour où Charlotte plut (Fluide Glacial n°211), Charlotte a ingurgité « une potion qui, d’après lui (un sorcier indien), lui garantissait que la mort n’aurait de prise sur elle ». D’abord, l’enfant qu’il a avec Charlotte, Josiane. Elle finit par ressembler tellement à sa mère que Maurice s’aperçoit que Josiane et Charlotte sont une seule et même personne .
Maurice, le mari en est certain : « Josiane n’était pas ma fille. C’était Charlotte elle-même !! Cette idée m’était insupportable…J’en arrivai à la seule solution envisageable… ». Après avoir été découpée, trempée dans l’acide, son squelette suspendu dans le placard,  Charlotte se remet à vivre.
N
ouvelle apparition, nouveau découpage, acide double dose.
A nouveau Maurice « reprend sa besogne de boucher. »
Rien n’y fait, elle revient de plus en plus déformée, effrayante, vengeresse sous forme de milliers de limaces gorgées de l’acide ingéré, qui finiront par tuer Maurice qui laissera son squelette dans l’armoire.
« Sacré Charlotte toujours le dernier mot !!! »

Jojo, le petit enfant d’Œil pour Œil (Fluide Glacial n°213) est terrorisé dans son lit. Pour ses parents, bien entendu, il ne peut s’agir que d’un cauchemar, « Jojo ! Sois sage ! Si on te dit qu’il n’y a rien, c’est qu’il n’y a rien ! Un point c’est tout !!…Fais de beaux rêves ! ».Jojo terrorisé voit apparaître un œil avec un lambeau de peau.

Foerster Oeil pour Oeil FG 213 le départ de l'oeil


C’est certain, il est en plein mauvais rêve!

Sa mère nous confie alors le terrible secret de famille que le père semble avoir confiné dans un coin sombre de sa mémoire :
« tu sais bien…que son jumeau a encore survécu quelques heures après leur naissance…parce qu’il était doté d’un 
minuscule résidu d’organisme qui le lui permettait…S’il avait survécu !? »
C’est certain, nous sommes dans une nouvelle réalité.
L’œil vient se venger sur Jojo qui l’a

Foerster Oeil pour Oeil FG 213 Final

abandonné. Jojo et l’œil : « Mais j’y peux rien, moi ! J’étais un bébé !!…J’ai besoin de compagnie. Frérot ! Faudra m’excuser si ça fait un peu mal !! ».

Jojo meurt.
Le bruit réveille les parents. Les deux yeux font la révérence devant les deux parents médusés :

« Fallait pas vous déranger pour moi ! Je fais que passer ! J’avais juste un truc à prendre !… Que la nuit vous apporte de beaux rêves !»

TU SOUFFRIRAS MILLE MORTS !

La femme, battue par un mari qui « voulait voir personne… (et) vivre dans l’ancien temps », de Mille Morts (Fluide Glacial 217) a aussi eu un carnet par une sorcière, sa mère elle-même, « J’étudie chaque jour en cachette…Et un d’ces quat’, tu verras que je saurai m’y prendre, moi aussi ! Alors, ton père, il verra ce que je peux faire…Il n’osera plus m’ toucher…’Encore un peu de patience’ elle disait…Mais en attendant, elle prenait dérouillée sur dérouillée…Et, un jour, se réserve de patience se trouva épuisée… »…elle se pendit.Elle laisse une lettre de vengeance

Foerster Mille Morts FG 217 les pendus P'pas (2)

ferme et terrible : « Jeannot, t’as jamais été qu’un immonde salopard ingrat…Mais tu paieras…Tu souffriras mille morts. On te le promet, moi, la mémé et ses amis de derrière les choses !! » et c’est maintenant au tour du fils de prendre les fortes trempées du père… « en attendant, c’est sûr que les rossées, maintenant c’est pour moi… » Puis plein de petits arbustes se mettent à pousser dans la clairière autour de la maison… « En quelques jours, ils sont devenus très grands…de vrais arbres c’est dev’nu…avec des sortes de lianes…C’est au bout d’la semaine qu’on a pigé… » Les lianes tendent des pièges au pépé qui est maintenant le chassé. Un jour arriva… « Avec P’pa qui s’balançait…Puis les p’tits oiseaux sont arrivés… » Du pendu au squelette. Le petit, seul, l’enterre avec une croix fabriqué avec des vieilles branches pourries. Mais la croix se transforme en un arbre puissant et fort qui portera bientôt des fruits qui seront autant de papis par centaines… « Bientôt, tous ces P’pas se sont mis à gigoter et à faire toutes sortes de bruits pour que je les détache…Nan ! j’vous touch’rai pas, saletés ! ». Ces fruits se feront becqueter par les oiseaux…jusqu’à l’année prochaine…indéfiniment…la vengeance sera éternelle.

LA REALITE TE RATTRAPERA TOUJOURS !

Popol, (Fluide Glacial n°220) est un petit garçon « d’un naturel rêveur mais aussi craintif que peu énergique », est le souffre-douleur des

Foerster Popol FG 220 les dents

autres garçons bagarreurs. Une petite fille lui propose une sucette magique « suce-là deux fois en pensant très fort à deux dents …et à ce que te dit ton papa !!! » Arrivé à la maison, son papa lui dit : « je vais devoir te répéter le même refrain : c’est de toi et de toi seul que peut venir la réaction…la réalité te rattrapera toujours… » Les dents de Popol se mirent à pousser, devenant de vraies défenses d’éléphants. Les autres enfants, bien entendu, se moquent de ce bébé-éléphant. Il se rebiffe en fonçant tête-bêche…et tuant l’un d’entre eux… Il revient dans la maison où l’avait emmené la petite fille. Il rencontre son père, devant le porche d’une maison abandonnée en ruine :  « Popol, voyons. Il n’y a jamais eu de Jocelyne ici…t’as toujours eu beaucoup trop d’imagination, fiston ! Tu prends tes désirs pour des réalités !! » Popol se cache dans cette maison avec sens dents qui ne cessent de pousser, de pousser. « Notre joie fut de courte durée…les dents continuaient de pousser…toujours et toujours…Popol se mettait dans l’incapacité de nuire…Il s’incarcérait lui-même…Popol un petit garçon qui avait une dent contre lui-même… »

Foerster Histoire Belge FG236 arbre

 

Foerster Histoire Belge FG236 maison

Foerster La forteresse volante FG292 L'ogre et la lune (2)

Foerster La petite maison dans la clairière FG260_Insectes le phasme

Foerster Pub! FG318 _lapin

VERS L’ETERNELLE MALEDICTION DANS D’ATROCES SOUFFRANCES

Le personnage foerstien dans sa métamorphose, et cela est vrai de toutes les métamorphoses, un autre avec la même identité, révèle sa véritable entité par la révélation de l’atrocité qui l’empêche d’être réellement.
La différence dans la continuité.
Mais la vengeance entraînera tout. Et le malheur qui ouvre l’histoire finira  dans la terreur et la désolation.

Notre métamorphose est une dégradation de l’individu qui en appelle à ses instincts les plus profonds et refoulés.
L’homme devient insecte, œil, lambeau, vers, limace.

Le filtre qui aidera le personnage dans sa vengeance, le poison, la dent, etc. le possédera à son tour.

TANT BIEN QUE MAL

Il y aura souvent la mort, mais une mort renouvelée et incessante au bout du bout. Ta dernière seconde sera sans cesse vécue, encore et encore.

Foerster utilisera le monde végétal et encore plus souvent le monde animal, les insectes notamment. Foerster 13 002

Périr, souffrir, manger, être manger. Un cadre de violence et d’instinct de la famille ou de l’intime, par nature sécurisant…

 Les personnages tentent de faire, de se faire, justice, avec les moyens du bord, tant bien que mal.  

« Ca paraît un peu bébête si on ne se donne pas la peine d’approfondir. Ca veut dire la justice mais c’est plutôt que tous se mangent les uns les autres. Et en fin de compte c’est la vie ni plus ni moins. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. Il a des yeux au bout des doigts. » (James Joyce, Ulysse, trad. Auguste Morel)

Jacky Lavauzelle

LA JARRETIERE DE BETTY BOOP ENFLAMME LE CODE HAYS !

BETTY BOOP

  Betty Boop 2

 La Jarretière de BETTY BOOP
enflamme le Code Hays !

Betty Boop est considérée comme LA star du monde de l’animation pouvant rivaliser sans rougir avec LA Garbo, Marilyn ou Elizabeth Taylor.

C’est tout simplement la star de BD le plus sexy de toute l’histoire. Pourtant, elle naît des mains des studios Fleischer avec une tête de chien informe, plutôt du type caniche. Des grandes oreilles à la place des boucles d’oreilles. Un nez inexistant, une voix non stabilisée… Et c’est cette Betty qui fera rêver le monde !

Betty Boop 21

 LA NAISSANCE D’UN MYTHE

Betty Boop naît en août 1930. Un petit semestre après le Code Hays, qui imposera des règles afin de revivifier les valeurs morales et de juguler le blasphème.

Comment un chien informe, aux oreilles pendantes et au physique ingrat, dans ce contexte moral a-t-il pu devenir un tel mythe ?

BETTY ET LE CODE HAYS, DEUX ENFANTS DE 1930

Tout simplement, parce qu’entre la naissance du Code et sa mise en place, il a fallu 4 ans ! Son application en 1934, aura permis à notre Betty de montrer ce qu’elle a de plus féminin : ses jambes, toujours en mouvement dans les airs ou lascives et légèrement pliées comme si elles n’avaient pas les mêmes longueurs, une sorte de John Wayne au féminin.

Betty Boop 23

Et la jambe gauche, pour affirmer cette féminité toute puissante, se trouvera ornée d’une jarretière. Elle en a fait l’objet de la passion, le renouvellement d’un ancien fétichisme. La jarretière a remplacé la feuille de vigne, en limitant la hauteur de la jambe nue vue par le public. Elle est la frontière, la limite avant l’interdit absolu.

BETTY UNE FEMME SEXY QUI S’AFFIRME

Betty Boop est devenue une poupée aguichante. Elle ne reste pas dans un rôle passif, elle s’affirme, elle refuse et fait des choix, souvent contre l’avis général des hommes. Elle montre son caractère indépendant à de nombreuses reprises et n’a pas peur d’être seul face à un conseil de direction entièrement masculin.

L’usage de la jarretière et la fonction fétichiste hante toute la littérature érotique a commencé par le maître : « leurs jarretières, leurs mouchoirs, tout servit et en une minute, je fus garrotée si cruellement qu’il me devint impossible de faire usage d’aucun de mes membres ; cette opération faites, les scélérats… » (Marquis de Sade, Les Infortunes de la vertu)

Betty Boop 24

1935, LA FIN DE LA JARRETIERE

…Et en 1935, le Code Hays réussira à couvrir cette jarretière que les yeux des puritains ne pouvaient voir. A partir de cette date, la jupe se rallongera ou sera remplacée par un pantalon.

A de rares occasions, Betty pourra revêtir à nouveau des robes courtes, mais la jarretière aura disparu, définitivement. Mais le mythe sera là.

En quatre ans, Betty aura couru, nagé, sauté, à la plage comme à la ville. Elle se sera habillée des milliers de fois, et tout autant déshabillée. Le Code dans sa lourdeur administrative ne pouvait rien contre ces quelques mois de délivrance et de suractivité corporelle.

Ce mythe a été fondateur de l’inconscient humain ; il a été freiné par ce Code mais prendra une nouvelle impulsion avec plus de force encore.

Betty Boop 25

LE MYTHE COMME EXPERIENCE RELIGIEUSE

Le Code Hays interdisait, non pas pour défendre la foi, mais pour affirmer des valeurs morales. Alors que le mythe lui-même s’inscrit dans la religiosité dans ce qu’elle a de fondamentale.

« ‘Vivre’ les mythes implique une expérience vraiment ‘religieuse’, puisqu’elle se distingue de l’expérience ordinaire, de la vie quotidienne. La ‘religiosité’ de cette expérience est due au fait qu’on réactualise des événements fabuleux, exaltants, significatifs, on assiste de nouveau aux œuvres créatrices des Êtres Surnaturels ; on cesse d’exister dans le monde de tous les jours et on pénètre dans un monde transfiguré, auroral, imprégné de présence des Êtres Surnaturels…Les personnes du mythe sont rendues présentes, on devient leur contemporain. » (Mircea Eliade, Aspects du Mythe)

Le Code Hays est mort. Vive Betty !

DE L’INTERDIT A LA TRANSGRESSION

Après 1935, Betty va jouer entre l’interdit du Code et la transgression. Tout sera occasion de lever la jupe et de remettre les bas. Si la jarretière disparaît, c’est son manque ou son voile qui attise le désir. Comme le soulignait Georges Bataille, « la connaissance de l’érotisme, ou de la religion, demande une expérience personnelle, égale et contradictoire, de l’interdit et de la transgression » (L’Erotisme, I, Chapitre 1)

Le sacrifice de la jarretière n’a pas été vain. Betty est rentrée dans l’histoire. C’est vrai qu’elle a du chien !

Jacky Lavauzelle

 

PAUL HEYSE ou LE BALANCEMENT DES HUMEURS (L’ARRABBIATA, LE GARDE-VIGNES, RESURRECTION)

PAUL HEYSE (1830-1914)

L’ARRABBIATA (1855)
LE GARDE-VIGNES (1855)

RESURRECTION (1855)

Heyse Artgitato

Le balancement des humeurs

Paul Heyse saisit des êtres,

dans la nouvelle, courte et condensée, qui possèdent en eux des cassures certaines.

LE BALANCEMENT DES CULTURES

Il les place dans des univers que parfois tout oppose. Mais ces divergences n’en sont jamais vraiment tout à fait. Une harmonie tend à régner et à cicatriser. Il faut chercher dans le parcours et dans la vie de Heyse, ce goût pour les brusques changements de braquet.

Depuis son enfance, il jongle entre sud et nord de l’Europe. Allemand du nord, originaire de Berlin, il travaille à la Cour de Bavière, voyageant à de multiples reprises en Italie, Naples, Venise, le lac de Garde, traduisant Leopardi et d’autres poètes italiens.

Pour l’Italie, la lumière franche, la vélocité et l’énergie, à l’image de Laurella qui descend des hauteurs de Sorrente, « On pouvait apercevoir, en haut, une jeune fille svelte, qui descendait rapidement les escaliers et faisait signe avec un mouchoir…elle avait seulement une façon distinguée, quoique un peu sauvage, de jeter la tête en arrière, et les noires tresses qu’elle portait enroulées sur son front, lui faisaient comme un diadème» (L’Arrabbiata).

Pour l’Allemagne, ou l’Autriche, la réflexion, la gravité, la lenteur et la profondeur, « Les derniers bruits de la ville où le travail cessait de bonne heure, les derniers sons des cloches s’éteignaient doucement ; bientôt on ne distingua plus que le bruissement rapide des eaux qui descendaient de la montagne…vers onze heures, le silence devint plus profond encore, et la nuit noire, lourde, sans étoiles, sans le moindre souffle d’air, étendit ses vapeurs humides et chaudes sur la terre… » (Le Garde-vignes)

LE BALANCEMENT DES COULEURS


Paul Heyse aime animer ses nouvelles par des bouleversements rapides des sentiments des personnages, à travers une palette de noir, de rouge et de blanc, et de temps en temps de gris. Les couleurs sont franches comme les sentiments. Le fade n’existe pas. Il ne convient pas à la structure même de ses nouvelles.

C’est l’occasion, dans le rouge du sang et le noir des humeurs, de faire saisir le manque. Dans ce manque, les personnages trouveront la possibilité d’agir, même s’il faut passer par la crise d’un épisode tragique.

LE BALANCEMENT DES COEURS

Il ne dépeint donc que des hommes et des femmes à la limite, avec une fracture, une énigme. « Le prêtre s’aperçut qu’il avait mis le doigt sur une blessure profonde. »  (Le garde-vignes). Ils se retrouvent dans une nécessité qui relègue le libre-arbitre un peu plus loin. Ils suivent leur destin, les saltners…, « Le jour et la nuit, sans repos ni trêve, sans que le dimanche même leur apporte une heure de liberté, les saltners, ces épouvantails vivants des oiseaux, parcourent chacun le district qui lui est assigné » (Le Garde-vignes),  …comme les travailleurs de Capri, comme Taddeo qui garde la Citadelle et qui accueille Eugène, l’officier, « La souffrance et une sorte de colère sourde contre le destin donnaient à la physionomie quelque chose de sinistre. » (Résurrection).

Mais cette tragédie ne dure pas si longtemps, et elle est contrebalancée elle-aussi par une fin le plus souvent heureuse. Toujours ce mouvement de balancier que Heyse propulse dans son récit« Mais bientôt sa voix retentit pleine et joyeuse dans la vaste nef, et quand l’orgue se fit entendre, il leva ses regards vers le ciel, invoquant avec ferveur les bénédictions d’en haut sur la tête d’Anna et sur celle des deux jeunes gens qui se tenait à ses côtés. » (Le Garde-vignes).

Pour les dépeindre, il les place donc dans des lieux magnifiques mais inquiétants, la mer qui sépare Sorrente de

ET PARTOUT DES VAPEURS

Capri, les montagnes du Tyrol. Le danger est latent, il plane, s’engouffre, envahit. Les êtres y sont plongés, ne pouvant rejeter le lent cheminement de la tragédie.  « Au sud du Tyrol, à l’endroit où le lac de Garde prolonge jusque dans les montagnes ses rives pittoresques, un vieux château se dresse fièrement sur une pointe du rocher, pareil à un nid de mouettes accroché à un écueil. » (Résurrection). L’Arrabbiata s’ouvre sur la terrible protection du Vésuve, « Une large couche de vapeurs grisâtres s’allongeait sur le Vésuve en descendant de Naples, et mettait dans l’ombre les petites villes de cette partie de la côte. » Dans le Garde-vigne, les vignobles sont généreux, les ceps magnifiques. Tout est pour le mieux, le Saltner veille, les raisins attendent les mains prochaines des vendangeurs… mais la chaleur est là, enveloppante et étouffante, menaçante, « aucun souffle n’agitait l’air sous ces voûtes de feuillage, aussi la chaleur y était-elle énervante, et si, pour respirer plus librement, on s’approchait des petits escaliers de pierre brute, qui conduisent d’une pièce de vigne à l’autre, on sentait une mer de vapeurs embrasés vous peser lourdement sur la tête et la poitrine. »  La vapeur est partout, remplit les hommes et l’espace, elle n’aura plus qu’à laisser le temps la dissiper au large…

DES CHANGEMENTS BRUSQUES EN OPPOSITION

Dans ces espaces, les sentiments sont compressés par la vapeur comme par le récit court de la nouvelle. L’action va vite, les changements sont brusques et soudains. Dans ces poèmes déjà, Paul Heyse évoque ces ruptures.

« Une nouvelle vie commence, un nouvel amour, un nouvel enfant :
J’étais si vieux déjà – me revoici tout jeune…
J’étais muet déjà – et je chante à voix claire…
J’étais déjà cynique – et me voici pieux… »

Ou encore :

« Cime et bas-fonds ont leurs joies et leurs peines,
Repousse l’envie insensée :
A d’autres maux sont liées d’autres joies. »

Et enfin :

Ah, l’amour et le bonheur
Passé comme un rêve!
Attention, attention,
Donc, les choses sont en cours d’exécution:
Fleurs et blessures

LA FAILLE TOUJOURS PROCHE

L’éruption est toujours proche. Le cœur palpite et la tempête s’installe dans le cœur du bel Antonino. « Mais lui la battait que le cœur m’en brisait… Mais quand il la voyait à terre, il changeait tout à coup, la relevait l’embrassait tant qu’il l’étouffait presque. »  (L’Arrabbiata). Les hommes d’église, comme le curé de Capri ou le vicaire de Méran, connaissent ses tranformations mieux que quiconque. « Le vicaire continua sa route…mais l’habitude d’assister aux tempêtes de l’âme. » (Le garde-vignes)
La nature est aussi annonciatrice des évènements à venir. La montagne que l’ont gravie apaise, « Barberine voulait-elle l’attirer sur la montagne pour soulager son cœur ? » (Résurrection), La mer ou les nuages dans le ciel sont le signe d’une prochaine tempête, qui en fait se produira sur le bateau, « Il a dit à l’hôtesse de l’Osterie que le temps l’inquiétait, quoiqu’il fût clair ; qu’il connaissait cette couleur du ciel et de la mer. Ils avaient cette apparence avant la dernière grande tempête pendant laquelle il avait eu tant de peine à ramener à terre cette famille anglaise. …Ils étaient assis dans le bateau comme des ennemis acharnés. Le cœur leur tremblait terriblement fort. La figure, tout à l’heure bienveillante d’Antonio, était très rouge. Il frappait sur l’eau si fort que l’écume le couvrait, ses lèvres tremblaient comme s’il murmurait de mauvaises paroles. » (L’Arrabbiata)

LE CALME APRES LA TEMPÊTE

La tempête des sentiments se calme tout aussi rapidement qu’elle a commencé. Les nuages partent comme par enchantement. Les coups donnés à la mère sont suivis par les regrets du père. « Il faisait des yeux comme mon père quand il demandait pardon à ma mère, et voulait la prendre dans ses bras pour lui dire des bonnes paroles. Je connais ces yeux là. Celui-là aussi sait les faire, qui a le cœur de battre la femme qui ne lui a jamais fait de mal. » (L’Arrabbiata)

« Qui aurait pensé, se disait-il, que Dieu saurait émouvoir si vite cet incroyable cœur ? Je me faisais des reproches de n’avoir pas combattu plus vivement le démon en courant vers elle ; mais les yeux ont la vue courte pour les chemins du ciel. » (L’Arrabbiata)

« La crise à laquelle avait succédé un repos rafraîchissant, exempt de souvenirs, se manifestait encore par le battement plus précipité des artères, et la vue de ce visage plein de calme et d’innocence augmentait le trouble du jeune homme. » (Le garde-vignes)

« Mais, cette nuit-là, un éclat extraordinaire les animait : le visage de la tante Anna semblait rajeuni, ses joues s’étaient colorées, et elle marchait d’un pas si rapide que Rosine avait peine à la suivre. »(Le garde-vignes)

Un regard, un mot peuvent être à l’origine du bouleversement ; des paroles peuvent calmer aussi. « Ces paroles produisirent sur Moïdi une impression profonde. Depuis ce moment, elle parut complètement changée… A vrai dire, Moïdi était assez noire pour deux, et les ombres de son teint pouvaient contrebalancer l’éclat trop vif de celui de son fiancé.» (Le garde-vignes)

« La tendresse impétueuse que sa fille témoignait au pauvre déshérité avec toute la fougue de son caractère, parut augmenter la colère de Moïdi et faire naître dans son âme une jalousie sombre et mauvaise. » (Le garde-vignes)

« Oui, souvent quand elle était saisie d’une émotion soudaine, son rire joyeux se changeait en une contraction nerveuse qui se terminait par une crise violente …André n’avait pas eu à se reprocher d’être cause de ces terribles accès ; on le faisait venir au contraire pour chasser le mauvais esprit. » (Le garde-vignes)

« Une métamorphose complète semblait s’opérer sur lui, son visage avait pris une animation soudaine, la vigueur et l’éclat de la jeunesse brillaient de nouveau sur ses traits. » (Le garde-vignes)

« Après son départ, je me mis à sangloter, puis à chanter si fort que l’on aurait dû m’entendre de Méran. » (Le garde-vignes)

LA CONGRUENCE DES LIEUX ET DES ÊTRES

Les personnages de Heyse sont de véritables caméléons. Ils ressemblent à leur paysage. A ne plus savoir, si le paysage les a forgés, ou s’ils ont trouvé le lieu qui convenait le mieux à leur caractère. Cette congruence entre les lieux et les êtres est constitutive du roman ; elle se retrouve à chaque instant,  « au lieu de descendre dans le jardin, la jeune femme se tenait debout, pareille à une statue, sur les marches de pierre. » (Résurrection)

Le changement peut suivre les méandres d’un chemin, d’une voie. La pensée se fait à la nature des lieux. Les ornières de Résurrection sont autant celles qui parsèment le chemin que celles qu’il devra éviter dans le château.

« Voyant que son compagnon était décidé à n’en pas dire davantage, l’étranger cessa de lui adresser aucune question ; il marchait le long du chemin sillonné d’ornières profondes, réfléchissant aux conséquences probables de la démarche qu’il allait faire…Le château avait un aspect sombre et menaçant ; ses rares fenêtres étaient fermées par d’épais volets, comme si les habitants eussent voulu rompre avec le monde extérieur… » (Résurrection)

« Il ne tarda pas à s’en apercevoir, et continua lentement sa marche, l’esprit préoccupé de la sombre énigme de la nuit. Arrivé au sommet de la chaîne de collines qui enserre la vallée, il s’arrêta et porta ses regards sur le chemin qu’il venait de parcourir. A une centaine de pieds au-dessus de lui, le château dressait ses murailles grisâtres ; du point où Eugène était placé, il pouvait embrasser l’ensemble de l’édifice et plonger son regard dans le petit jardin qui, malgré ses rosiers en fleur, éveillait des pensées lugubres comme la tombe. … Avant de n’avoir pas à se reprocher de négliger entièrement sa mission officielle, il suivit le lit desséché du ruisseau dans la direction du nord, sautant de rocher en rocher, prenant note des divers accidents du terrain, sans parvenir à calmer par le travail les pensées qui agitaient son esprit. Quelques heures plus part, il fit halte dans une maisonnette en ruines dont l’aspect suspect annonçait qu’elle devait servir d’abri aux contrebandiers plutôt qu’à d’honnêtes voyageurs. Une femme en haillons lui offrit du pain de maïs, un morceau de fromage et un verre de mauvaise piquette. Quand il eut terminé ce maigre repas, il s’enfonça dans le taillis, marchant à l’aventure et suivant d’un œil pensif les capricieuses spirales de la fumée de son cigare. » (Résurrection)

La nouvelle Résurrection s’achève avec la mort symbolique de la montre. Celle qui fut trouvée au bord du chemin cassée, Eugène a perdu Giovanna. Celle qui fut jetée dans le lac, l’histoire est finie.

« Il tira brusquement la montre et la jeta dans l’eau profonde. » (Résurrection)

Les lieux nous parlent des êtres, et les choses, du temps qui passe.

Jacky Lavauzelle

The Star Witness (WELLMAN) – La Loi Morale au-dessus de nous

WILLIAM A. WELLMAN
The Star Witness
(1931)

La Loi Morale
au-dessus de nous

Charles Chic Sale

William A. Wellman aborde en 1931,

comme il le fera l’année suivante avec Frisco Jenny, en profondeur, mais avec l’œil de l’américain moyen, dans une ville moyenne, les marqueurs qui constituent l’âme, l’histoire, la construction des Etats-Unis. En 1931, il filme, dans The Star Witness, une famille aux prises avec la mafia, l’année suivante, il filmera, dans Jenny Frisco, la pègre de l’intérieur. Entre les deux, le 19 octobre 1931, la condamnation d’Al Capone à Chicago pour fraude fiscale.

UN CHOIX CORNELIEN

L’histoire de la famille Leed s’ouvre sur un double choix cornélien : la préservation de la cellule familiale ou la lutte contre la tyrannie des gangs et de la mafia.  Le dilemme aborde le choix de l’intégrité de la famille dans sa globalité, la conservation de tous ces membres, et celui de l’intégrité de tous, l’obligation morale au-dessus de tous et qui permet de vivre ensemble, qui permet de choisir le modèle sociétal dans lequel nous voulons vivre, le droit du plus fort ou le droit au service de tous.

LE CHOIX D’UN RENONCEMENT

L’option retenue sera nécessairement un renoncement. Dire non à la justice ou non à la vie d’un des leurs, Donny. La solution que chacun prend fracture fortement la famille en deux, décapiter un des gangs et favoriser la justice, la douleur de la perte d’un des membres.

Edward J Nugent

A la première, l’argument du fils, « – Et qu’est-ce que ça nous apporte ? »… « –   Toi et tes idées de vieux ! », » – J’ai entendu un autre mot : ‘foutaises’ », ceux de la mère et de la fille, sur l’amour filial avant tout, « – Danny est en danger ! », « – Tu n’aimes pas Donny ? »,  « – Nous te mettrons à la rue ! »

Frances Starr

LE MOT « DEVOIR »

A ces réponses du cœur, le procureur et les policiers, répondent par le devoir et la justice : «  il faut courber l’échine et tenir. », « Vous n’avez jamais entendu le mot ‘devoir’. »  « Ensuite, ça sera la guerre. Personne ne peut abandonner. C’est une bataille d’homme digne. Nous luttons contre Campo, mais aussi contre tous les gangs. Ils se sont unis pour sauver leur peau. Je vous protégerai, même s’il faut tous les policiers du service. J’enverrai Campo sur la chaise électrique, même si je dois y rester. »

LE MOMENT EST VENU DE SE LEVER

Mais les arguments qui pèsent sont ceux du grand-père, structure vertébrale du film. Il apporte son expérience de combattant lors la lutte pour son pays lors de la guerre de Sécession. Il apporte les raisons de son combat et sa raison d’espérer dans ce monde qu’il a rendu possible. Il explique les enjeux et l’importance du choix. En substance, il rappelle ce qu’il a semé, et l’on peut entendre, dans la fierté d’être américain, de rendre possible un certain avenir, des propos d’aujourd’hui. Mitt Romney dans son discours à la convention républicaine de Tampa : «Le moment est de venu de nous lever et de dire: je suis un Américain. Je contrôle mon destin. Nous méritons mieux».

GARDER SA DIGNITE !

Charles ‘Chic’ Sale, dans son rôle du Grandpa, ne dit pas autre chose : « Si c’est la canaille qui dirige, c’est fini. Si un policier qui te protège est abattu devant chez toi et qu’on t’empêche de témoigner au tribunal, ce n’est pas ton pays, mais celui des criminels et tu n’es qu’un lâche !… « Vieux ? Imagine que Maxey Campo s’en prenne à ta sœur, imagine qu’il frappe ta mère, tu le laisserais faire ? Pas si tu as une goutte de mon sang dans les veines ! Espèce de blanc-bec ! Tu me rends malade ! »  …Qu’est-ce que ça nous apporte ? Tes ancêtres pensaient-ils ça quand ils erraient dans

Grant Mitchell

Valley Forge ? Et nous sur les champs de bataille de Bull Run ? Ce que ça nous apporte ? Une balle dans cette jambe. Mais j’ai gardé ma dignité. Et nous avons sauvé ce pays pour une bande de vauriens comme toi, qui ne savent que fumer

Nat Pendleton

en répétant : ‘Qu’est-ce que ça nous apporte ?’ Quand je te regarde, je regrette d’avoir fait tout ça. Mais nous l’avons fait ! Nous avons planté le drapeau pour toi et tu peux le hisser ou t’affaler parce que tu as peur d’une bande de criminels sans honneur. Alors que vas-tu faire, sale morveux ?… En danger, nous le sommes tous quand une bande de gangsters peut tuer impunément dans la rue… Si je n’aime pas Donny ? Si justement ! Bien sûr que j’aime Donny ! Mais je ne veux pas qu’il grandisse gouverné par des assassins !… Nous devons faire arrêter tout ça et je dirai la vérité comme Donny voudrait que je le fasse. »

Dickie Moore

SE CONSTRUIRE SOI-MÊME ET AIDER SON PAYS

GrandPa rappelle en fait que se construire soi-même, c’est aider son pays et inversement. Il n’y a pas d’antinomie, du moins

Ralph Ince

aux Etats-Unis, entre le lien social et l’individu. Il associe la conviction du cœur et l’existence fondamentale et indispensable d’une justice. On ne peut pas se laisser gouverner par la force. L’action est désintéressée, ou plutôt intéressée par quelque chose qui dépasse l’individu : l’amour maternelle, la justice, la nation. Dans Frisco Jenny, le premier, dans The Star Witness, le droit.

Russell Hopton

LE COMMANDEMENT DE LA LOI MORALE

Nous sommes dans la traduction de ce que Kant nomme le commandement de la loi morale. L’action est accomplie uniquement par devoir. Nous ne regardons pas ce qui est accompli, par quelque secrète impulsion de l’amour propre (Fondation de la métaphysique des mœurs, seconde section), mais ce qui doit être fait, impérativement.

Kant souligne que cette voie n’est pas semée de rose, et qu’il faut se faire violence, « Du fait qu’elle porte préjudice à tous nos penchants, elle doit produire un sentiment qu’on peut bien appeler de la douleur » (Kant, Critique de la raison pratique) ;  dès lors, « assurer son propre bonheur est un devoir » (Fondation de la métaphysique des mœurs, 1ère section) : « en effet, l’insatisfaction de son propre état, sous la pression d’innombrables soucis et de besoins impossibles à satisfaire, pourrait facilement devenir une grande tentation d’enfreindre son devoir. » Dans la morale kantienne, la solution d’un tel conflit est donnée par la pure forme universelle de l’obligation. C’est cette obligation que porte GrandPa a bout de bras.

MEPRISER LA FORCE &
S’INCLINER DEVANT LA JUSTICE

Sally Blane

 

 

 

 

 

 

Une anti-pensée pascalienne, qui, elle, se complaît à tout ce qui désespère : elle se réjouit des humiliations de la raison (Pensée 52 L), et méprise la justice et l’incline devant la force au nom des exigences de la paix sociale. Car pour Pascal, les lois civiles doivent être respectées parce qu’elles sont, avant tout, des lois. Surtout si leur origine vient de la force, elles n’en sont que mieux, puisque, de ce fait, limitent le désordre.

OBEIR A LA LOI MORALE

Pour obéir à cette loi morale, rien ne vaut un moral en béton. L’union du bonheur et de la vertu est une exigence de la conscience morale. Une énergie impulse les personnages, et cette société. Les Etats-Unis ont subi la crise majeure deux ans avant.

Walter Huston

ON A PERDU …C’EST DRÔLEMENT BIEN!

Pourtant, l’essentiel est d’y croire. Rien n’apparaît impossible. Chaque américain a comme gravé dans son ADN, la maxime de Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile. »
Quand le match est perdu, l’énergie est toujours là, qui redouble pour gagner le prochain match. Rien n’est jamais perdu. Et celui qui a perdu semble être le vainqueur : « – Non, on a perdu, mais le match était très serré.  – Quel est le score ? -On a marqué 8 points ! -C’est drôlement bien ! – Et l’autre équipe ? -Seulement 18. – Ce n’est pas beaucoup ! … » 

Suivent les conseils et la stratégie de GrandPa : « le lanceur ne doit jamais lancer la balle très fort, quand il y a deux coureurs sur les bases, c’est trop risqué ! Il faut les lancer vers l’intérieur, en courbe, c’est mieux. Si la balle est frappée, elle ira dans le champ intérieur. – On gagnera le match retour, samedi ! – Je vais apprendre à Donny un lancer dont j’ai le secret ! »

 Jacky Lavauzelle

BARABBAS de LAGERKVIST, LA SOLITUDE DE L’ÊTRE DANS LA RAISON

Pär LAGERKVIST
BARABBAS

Barabbas de Lagerkvist Artgitato

LE MALHEUR
DE L’ÂME

 DES YEUX AU-DEDANS
& LE GLISSEMENT DU MONDE

 Le visage de Barabbas se singularise

des autres parce que ses yeux ne disent rien, n’expriment rien, ne ‘parlent’ pas. Il ne parle pas comme ceux de l’apôtre Pierre le Galiléen, « la couleur bleue de ses yeux avait quelque chose de singulièrement naïf », ou comme ceux de Marie, « celle-ci s’arrêta et le regarda d’un air si plein de désespoir et de reproche qu’il ne pourrait jamais songé à l’oublier ». Ces yeux, à lui, sont à l’intérieur comme introspectifs. Ils sont plongés dans son être. Il ne regarde pas comme les autres. Personne ne sait donc ce qu’il pense, ce qu’il ressent. « De ses yeux, si enfoncés qu’on n’arrivait pas bien à les voir… Les yeux d’un autre auraient avec ravissement reflété tout cela. Mais ceux de Barabbas ne reflétaient rien, peut-être étaient-ils trop enfoncés. Ce qu’ils voyaient glissait devant eux comme ne le concernant pas. Non, il ne s’intéressait plus à ce monde. Il lui était devenu indifférent. Du moins le croyait-il. »

LA CICATRICE ROUGE SANG

En fait, le visage de Barabbas n’exprimerait rien s’il n’avait une cicatrice béante et rouge faite par son père. Elle parle, elle, par l’intensité du rouge et par l’ouverture qui l’accompagne et laisse apparaître cette chair à vif. Elle parle de son origine, de son malheur. Barabbas est tout entier dans cette faille, dans ce manque. Elle parle de lui. Elle se substitue à lui. Il n’est plus quand ce trou, aspiré : « La cicatrice du coup de couteau que cet Eliahu lui avait donné était la seule tache colorée dans son visage pâle aux joues creuses… Après avoir été longtemps décoloré, la cicatrice au-dessous de l’œil creusait de nouveau dans la barbe grise un sillon rouge sang… La cicatrice devenue rouge sang et le regard tremblant comme une flèche au fond de ses yeux cachés et sauvages… Son visage était inerte et n’exprimait rien, mais la cicatrice sous l’œil était devenue plus rouge. »

SORTIR DE SOI

D’où cette difficulté à communiquer, de rentrer en contact. Barabbas n’arrive jamais à s’extérioriser qu’autrement par la violence ou la haine. Il n’arrive pas à sortir de lui-même, à projeter hors de lui ces états de conscience. C’est la pénétration de ce monde en nous qui nous construit, qui manque, notamment, à Barabbas. Il n’arrivera jamais à intérioriser ce regard cognitif.

Barabbas n’est pas une bête, un ignare, un assassin sanguinaire. Il a certaines qualités, « son courage, son esprit inventif », il est « apte à commander ; il n’était guère apte à autre chose. » Mais surtout, au-delà de ces ‘compétences’, et avant tout, il est un homme de recherche, en quête.

LE DOUTE EN PREMIER LIEU

Il court derrière le Christ pour voir, il attend la résurrection. Il cherche à comprendre auprès de Pierre, auprès des apôtres et des chrétiens. Il voudrait intégrer cette nouvelle communauté, qui le rejette. On le rejette parce qu’on ne le comprend pas, parce qu’il a vu de ses yeux le Fils de l’Homme, le Fils de Dieu, parce qu’il a vu la fragilité, parce qu’il se pose beaucoup trop de questions, parce qu’il n’adhère pas aux miracles qu’il a partiellement vus et qu’il ne comprend pas. Il est l’homme du questionnement permanent : «néanmoins il les recherchait », « Comment est-ce ? », « Qu’est-ce que c’est que ce lieu par lequel tu as passé ? », « Crois-tu que le fils de Dieu descende sur la terre ? » Barabbas, se pose la question fondamentale et première, que tout métaphysicien, que tout penseur, que tout homme, se pose : «  Pourquoi donc y a-t-il de l’étant et non pas rien. Telle est la question. Et il y a lieu de croire que ce n’est pas une question arbitraire. Telle est manifestement la première de toutes les questions. » (Heidegger, Introduction à la métaphysique, I).

« QUELS SONT LES FOUS QUI CROIENT A CA ? »

Dans son questionnement, Barabbas se révèle dans son humanité pleine et entière. Il ne lui manque que la foi. La raison, dans ces balbutiements, ne l’aidera pas. Il sera seul, désespérément. Son questionnement s’atténuera au fil du temps. Devant l’incompréhension de tous, il se mettra en mode veille dans la mine et ressortira en mode haine ou soumission dès sa sortie. Il n’est pas l’athée qui nie la vérité de Dieu, il ne comprend pas la globalité de ce qui irradie les croyants, car il y a de la folie dans cette foi : « Quels sont les fous qui croient à ça ? »

Né seul au monde

Il est donc seul, totalement en-dehors des groupes et des hommes. Seul, d’abord comme orphelin, sans père, Eliahu qu’il tuera sans savoir qu’il était son père, et sans mère, qui mourra en enfantant Barabbas, « Personne ne savait à qui appartenait l’enfant, et la mère n’aurait pas pu le dire elle-même, mais elle l’avait maudit dans ses entrailles et l’avait mis au monde en haïssant le ciel et la terre, ainsi que le Créateur du ciel et de la terre. » Il est de cette solitude qui forge une vie, un caractère. Il a forgé son indépendance, mais celle-ci a virée à la solitude extrême. Barabbas est seul au monde.

QUI NE S’ATTACHE A PERSONNE ET A RIEN

Il ne s’attache à personne : « Il y avait cela de bien chez Barabbas que s’il ne tenait pas à vous, il ne tenait pas non plus à une autre, on pouvait en être sûre. Il ne tenait à personne. Il avait toujours était comme ça… Que lui importait l’opinion des autres ? Il n’y avait jamais attaché d’importance… La seule pensée de se lier aux autres de cette façon le heurtait. Il ne voulait qu’être lui-même et voilà tout…Et brusquement Sahak comprenait qu’en somme il ne savait rien de Barabbas, absolument rien, bien qu’il fût enchaîné à lui. Quelquefois il avait l’impression que l’homme bizarre à son côté lui était à certains points complétement étranger…Si quelqu’un ne semblait pas destiné à être accouplé avec un autre, c’était bien Barabbas… Quand il se réveilla et à tâtons chercha la chaîne par terre, elle n’y était point, non plus que l’esclave. Il n’était donc lié à personne. Personne dans le monde entier. »

ET SANS PERSONNE AVEC LUI

Mais personne ne s’attache à lui : « Barabbas, regagnant la ville dans la nuit par la Via Appia, se sentit très seul. Non parce que personne ne marchait à côté de lui, que personne ne venait à sa rencontre, mais parce qu’il était seul dans la nuit infinie qui couvrait toute la terre, seul, parmi les vivants et les morts. Il l’avait toujours été, mais il ne s’en était jamais rendu compte comme en ce moment. Il allait comme enfoui dans la nuit, son vieux visage solitaire marqué de la cicatrice que li avait infligé son père… Oui, il était seul au ciel et sur la terre. »

SEUL JUSQU’AU DERNIER SOUFFLE

Il sera seul, totalement seul, jusqu’à son dernier jour, le jour de sa crucifixion, à Rome : « Barabbas resta de nouveau seul. Tous les jours de son emprisonnement il fut seul, à l’écart, séparé d’eux…Et il se trouva qu’il était tout seul au bout de la rangée des croix…Avec Barabbas personne ne parlait…Seul Barabbas vivait encore… il dit dans les ténèbres, comme s’il s’adressait à la nuit : à toi je remets mon âme. »

Sans les hommes, il est aussi sans dieux : « Nous n’avons pas le droit de condamner un homme parce qu’il n’a pas de dieu…Je n’ai pas de dieu, répondit enfin Barabbas. »»

BARABBAS, LE MESSIE ?

Pourtant, dans son effort pour comprendre, dans son questionnement, il cherche à bien faire. Il reste logique, mais les autres refuse la logique et la raison. Comment le Fils de Dieu avec une telle puissance ne peut-il pas régler les problèmes d’ici-bas d’un coup de baguettes magiques ; est-il donc réellement ce Messie tant attendu : « Le Messie ? Non, il ne l’était pas…Il serait descendu de la croix et les aurait tous abattus d’un seul coup. »  On lui annonce la prochaine époque où le Fils de l’Homme régnera sur terre, une nouvelle ère ; il faut donc aider les chrétiens à tout nettoyer, à aider ce Messie : « Barabbas avait mis le feu à Rome : il avait voulu les aider et aider leur Sauveur à consumer ce monde. »

Et si Barabbas était le Messie, l’Elu de Dieu. L’opération aurait pu se passer, sans douleurs. « Lui, Barabbas, était en réalité plus proche de cet homme que n’importe qui, il faisait corps avec le « Maître » d’une toute autre manière. Bien que repoussé par eux ! Il était l’élu, pouvait-on dire- il n’avait pas eu à souffrir ; il avait échappé aux tourments ! Il était le véritable élu, celui qui avait été relâché à la place du fils de Dieu, parce que le fils de Dieu le désirait, l’avait ordonné ! Et les autres n’en avaient pas le moindre soupçon ! …L’esprit d’un autre ! De celui qui avait vraiment crucifié ! Pensez donc, si ce « sauveur », au moment de rendre l’esprit, l’avait insufflé en Barabbas, pour ne pas mourir et pour se venger de l’injustice dont il avait été victime. »

UN MESSIE ASSOIFFE DE VENGEANCE

Mais un Messie vengeur, œil pour œil et dent pour dent. « Barabbas s’approcha d’un demi pas, souleva un peu son manteau et porta au vieillard un coup de couteau qui dénotait une grande expérience…Lui, Barabbas, avait du moins tué celui qui avait jeté la première pierre. Evidemment cela ne servait à rien. Cela n’avait aucun sens. La pierre était lancée et l’avait atteinte. Mais en tout cas il avait abattu cet homme. »

Vengeur avec une pointe de haine, tout au fond de l’œil. « Non, Barabbas n’aimait pas le crucifié. Il le haïssait. C’était lui qui avait tué cette femme. Lui qui avait exigé son sacrifice et avait à ce qu’elle  veillé ne pût y échapper…Il avait ensuite insulté leurs cadavres et s’était conduit d’une façon si anormale que ses compagnons, trouvant qu’il allait trop loin, s’étaient écartés de lui…La profanation dont ils étaient témoins leur causait un certain effroi…Barabbas lui jeta un coup d’œil rapide et le Romain s’aperçut que cet homme avait vraiment un regard, mais un regard inoffensif. La haine y vibrait comme la pointe d’une flèche qui ne serait jamais tirée. »

QUEL HOMME POUR JUGER BARABBAS ?

Pourtant, les chrétiens auraient dû l’aimer. L’aimer pour cette fragilité d’homme. Quelques yeux bienveillants se sont penchés sur lui. La femme au bec-de-lièvre, Sahac, l’’ami’ enchaîné dans la mine. L’aimer ou comprendre son importance dans la destinée du Christ. Le vieillard chrétien, qui attend sa crucifixion, dans la prison, accepte cette dimension, et sa faille : « c’est un homme malheureux, que nous n’avons pas le droit de juger. Nous sommes tous pleins de défauts, et ce n’est pas à cause de notre mérite que le Seigneur a eu pitié de nous. »

Barabbas n’est pas responsable du choix de la crucifixion de Jésus, mais la foule, qui l’a abandonné : « la foule entière hurla d’une seule voix ; « supprime-le ! Relâche-nous Barabbas. Pilate désireux de relâcher Jésus, voulut leur parler encore ; mais ils couvrirent sa voix par ces cris : «  Crucifie-le ! Crucifie-le ! » » (L’Evangile selon Luc, 23) ; ceux qui voulurent le lapider.  Ces hommes qui en crucifiant Jésus rejette ensuite la faute sur Barabbas. Barabbas dont la faute est d’avoir ouvert la porte des brebis sans y trouver de pâture. (Jean, 10)

Jacky Lavauzelle

(traduction de Marguerite Gay & Gerd de Mautort – Ed Rombaldi)

ATSUSHI Nakajima – CONFUSION & DISLOCATION

Nakajima Atsushi

中島敦
Atolls – Le Mal du Loup
Paysage avec agent de police

Nakajima Atsushi Les Etres disloqués Artgitato
La Confusion
des êtres disloqués

Une douleur dans l’explosion.

L’être d’Atsushi se répand, s’étale et se morcelle. Il ouvre une gueule béante dans le savoir du monde. Il est submergé, par Voltaire ou par Montaigne, même si les ouvrages «prennent tristement la poussière», il aime se référer à l’Ethique de Spinoza, souhaitant « faire un traité de géométrie en réunissant les théorèmes cyniques assortis de corollaires sur le comportement des étudiantes », il évoque les Guanacos d’Amérique du Sud à la recherche de cet indispensable refuge, il invoque les vomissements de Vitellius dans son désir insatiable de nourritures terrestres, il écoute les derniers quatuors de Beethoven « au complet ».

Ces références le noient, l’entraînent dans le flux interminables des questions, tout au fond de la pensée des hommes, dans les nimbes des intrications des peuples, et des histoires de conquête et de force de ce Japon dominateur et sûr de lui-même.

L’être d’Atsushi est un être de passion, de dévouement et de compréhension. Mais dans son désir d’atteindre l’autre dans sa différence, il éclate. Comme il aurait été incapable de vivre là, dans ce lieu précis, japonais, à géographie fixe, limitée et bornée.

UN LENT ET LONG GLISSEMENT

L’être se froisse ;  il glisse. Le froissement et le glissement du sable de Palaos sur le dos de l’auteur d’Atolls se transforme en un glissement de l’être, en un lent et long effritement. L’être devient sable. Il en prend sa complète consistance. Enfermé dans un semblant de sablier, à filer entre les doigts, à filer vers son extinction, à se lover vers son inéluctable implosion.

Ils sont apparemment structurés, en éveil, pleins des cultures coréennes, chinoises, japonaises bien entendu, mais aussi européenne, et surtout classique. Comme Vitellius, les personnages gloutons avalent et ingurgitent. Ils vomissent aussi. L’ensemble s’entremêle. Ils n’ont pas appris à se contenter d’une finitude. Ils dévorent sans savoir encore que ces molécules s’entrechoqueront et se briseront comme des atomes en fusion.

TOUTES SORTES DE TYPES BIZARRES
COHABITENT EN MOI

Tous ces êtres se retrouvent dans Atsushi, à se répondre, à se parler. Mais la parole est rapidement inaudible qui laisse vaciller l’être dans sa fondation. La guerre n’est plus très loin. L’incompréhension y règne, voire la haine. « On dirait en tout cas que toutes sortes de types bizarres cohabitent en moi, entremêlées les uns aux autres. Des types ignobles aussi, qui ne méritent même pas qu’on leur crache dessus. » (Atolls).Les êtres sont présents, tels des japonais dans une Corée occupée. Un rien peut allumer la mèche. Un être s’oppose à un autre dans le même personnage. Au mieux, ils se narguent : «Or voici que pour une fois, tandis qu’il marche le long de la rive, le petit maigrichon sensé que Sanzô abritait en lui se moque de toutes ces sottises qui vont contre le sens commun. Il lui fait la leçon : « Non mais sans blague, à ton âge tu en es encore là ? » (Le  mal du loup)

Mais si ce n’est pas la multitude qui vient troubler la quiétude de l’unité, c’est l’incertitude. La non maîtrise de la vie et la force du hasard finissent par désagréger ce qui reste des miettes de l’être. Ballotés, sans repères, les êtres sont désaxés. « Sanzô a senti une mystérieuse angoisse longtemps oubliée, qui soudain s’était de nouveau insinuée en lui, pendant qu’il regardait. Elle venait de très loin…Il se demandait s’il n’aurait pas pu naître parmi eux. Et ces derniers temps, il pensait : certainement, oui… Ces pensées sur l’incertitude du destin angoissaient  étrangement Sanzô… Qui peut dire que cela ne me serait pas arrivé, si cette chose que nous appelons HASARD , avec un sentiment de terreur parce que nous ne savons pas trop ce qu’elle est, avait dévié d’un pouce, rien que d’un pouce ? Et combien d’objets invisibles, inaudibles ou impensables à présent aurais-je pu voir alors, et entendre, et penser, si j’étais né dans ces  autres existences (Le  mal du loup)…« Les pensées de Sanzô retournent à « l’incertitude de l’être ». Il était encore collégien quand il avait ressenti pour la première fois cette angoisse. Justement, les signes écrits commençaient à lui paraître bizarres… «  (Le mal du loup)

LES PRODUCTIONS INFINIES DU HASARD

L’être d’Atsushi n’a peut-être pas assez écouté Valéry qui soulignait à propos du pouvoir infernal de ce hasard : « il ne faut pas oublier que les hommes ne savent pas ce qu’ils font, pas plus qu’ils ne savent ni ne peuvent savoir ce qu’ils sont, et qu’il suffit de regarder les développements de l’acte le plus réfléchi, et même le plus heureux, pour pouvoir et devoir le ranger parmi les productions du « hasard » (Paul Valéry – Mauvaises pensées et autres)

 L’être d’Atsushi ne se pose ni dans sa relation à autrui, ni dans ses recherches, ni dans ses voyages aux confins de l’Océan. La confusion de la période dans Le Mal du Loup, ressurgit dans Paysage avec agent de police se mêle à la confusion des climats, comme dans Atolls « On sentait réellement dans cette ville de Koror – c’est là que j’ai séjourné le plus longtemps- une sorte de confusion des valeurs : on était en zone tropicale et cependant s’imposaient des critères de zone tempérée. Cela ne m’avait pas frappé au premier abord, mais plus tard… »

LE RETOUR DANS LA CONFUSION

Pour finir avec un Atsushi, désorienté, qui ne comprend plus tout à fait sa propre culture japonaise dans son dernier écrit : « Après plusieurs mois je suis reparti pour Tokyo. Tout était si différent d’un seul coup, le climat, l’air ambiant, j’étais totalement désorienté…j’ignorais le jargon et les quelques mots clés qu’il faut évidemment connaître…je parvenais à saisir confusément. »

Le centre se décentre et l’être a comme racines quelques particules en flottement. Proche du néant et des chaos infernaux. L’être comme saoul, désarticulé marche dans la peur et l’effroi. La compréhension du monde devient l’incompréhension de soi. La dérive des formes, sans fonds, sans être même une idée. Une presque négation.

Le salut viendra surement des choses simples, des bruits de tous les jours, d’une simple odeur, assurément d’une lumière. « Tout périt, tout gèle, rien n’a de sens », pensée véritablement effroyable qui lui donnait des sueurs froides et le forçait à s’arrêter un instant. Et il se ressaisissait tout à coup, autour de lui les gens allaient et venaient, bien sûr les lumières scintillaient, les trains fonctionnaient, les automobiles roulaient. Tant mieux ! Il était soulagé. Tout était comme d’habitude. (Le mal du loup)

 

Jacky Lavauzelle

 (trad des textes d’Atsushi : Véronique Perrin, coll. Allia)

L’HOMME A BONNES FORTUNES (M. BARON -1686) – LA SECONDE &LES ETERNITES

Michel BARON
L’Homme à Bonnes Fortunes
(1686)

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La Seconde
&
Les éternités
Ou
La dictature de l’instant

« La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l’autre misérable » (La Bruyère -Les Caractères, De l’homme, 102). Cela  pourrait s’appliquer sur Moncade, personnage central de L’Homme à Bonnes Fortunes, avec la nuance suivante : un homme qui emploie chaque seconde vécue à rendre misérable chaque seconde écoulée.

BIEN PARLER ET AVOIR DE L’ESPRIT

Ce n’est pas un homme solide et engagé que ce Moncade-là. D’ailleurs qui en voudrait d’un homme massif et vertueux ? L’esprit et la répartie sont bien plus loués : « c’est une grande misère  de n’avoir pas assez d’esprit pour bien parler » (La Bruyère, Les Caractères, De la société et de la conversation, 18). Moncade, lui, est versatile, totalement. Le portrait de Marton, suivante de Lucinde, cette dernière amoureuse de Moncade, est justement brossé à la quatrième scène du premier acte : « un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais content, amoureux aujourd’hui, demain perfide…n’aimez-vous pas Moncade ? C’est son portrait que je viens de faire. »

UN MONCADE PRÊT A SE DONNER AU DIABLE

Quand Moncade est amoureux, il l’est en effet réellement, totalement. Quand il doute, c’est aussi, bien entendu, complétement. Ce n’est pas un Don Juan, étudiant et planifiant des stratégies de conquête. Ce pourrait-être même un anti-Casanova.  Il ne se moque pas quand il dit qu’il aime. « Je crois que je suis amoureux…oui, te dis-je, amoureux…Veux-tu que je me donne au diable pour te le faire croire. » (Acte I, scène 9). Et c’est à Pasquin qu’il livre ses pensées secrètes, son valet fidèle. Il ne ment pas. Du moins à l’instant où il s’émerveille. Et même si la seconde suivante contredit cet infernal engagement.

Moncade personnifie  l’apparence et le dictat de la mode. Il est le jouet du temps présent. La Bruyère dans ses Caractères, qui sortira deux ans plus tard soulignait l’importance des « beaux traits et de la taille belle pour être adoré de bien des femmes. » (Les Caractères, Des femmes).Et Moncade a la taille belle …

…Il est beau, il porte haut cette prestance qui ne laisse pas insensible la gente féminine. Du moins le pense t-il : « il est si prévenu de son mérite, qu’il croit qu’on est forcé de l’aimer dès qu’on le voit. » (Marton, Acte III, scène 2)

LA VERITE, LE TEMPS D’UNE SECONDE

Mais Moncade vit dans l’instant. Sa pensée ne vaut que dans le moment où elle est prononcée. Dans ce fragment-là, elle est dite dans sa vérité entière, sans faux-fuyant ou déguisement. Le problème, c’est qu’à l’instant suivant tout est remis en cause.

Balloté dans le temps, il ne prendra jamais une seule décision qu’il sera en mesure d’honnorer. « Je ne sais ce que je ferai. J’ai bien envie de passer ma journée ici. Non, il faut que je sorte. » (Acte I, scène 8) « Rien ; se taire, et commencer dès à présent. » (Acte I, scène 10)

C’est en offrant ces moments d’intensité, qu’il foudroie le cœur de ces dames : « tant qu’il n’a eu dessein que de vous plaire, et d’être aimé de vous, le plus joli homme du monde était Moncade ; mais dès qu’il a vu que vous le vouliez toujours fidèle et toujours amoureux, a-t-il seulement pu se résoudre à conserver les moindres égards pour vous ? » (Marton -Acte I, scène 4)

LES FEMMES SONT EXTRÊMES

« Les femmes sont extrêmes : elles sont meilleures et pires que les hommes » et « la plupart des femmes n’ont guère de principes ; elles se conduisent par le cœur, et dépendent pour leurs mœurs de ceux qu’elles aiment » (La Bruyère, Les Caractères, 53 & 54). A aimer l’instant de la passion, elles ne supporteront plus d’être ballotées l’instant suivant et remisées, déposées. Les femmes souffriront alors terriblement de ces inconstances. Moncade en est conscient, même malheureux : « il y a des moments où je voudrais n’être point fait comme je suis, et où je donnerais toutes choses au monde pour être fait comme toi. » Moncade (Acte I, scène 8). Mais il suffit qu’il passe devant une dame, une coquette ou une marchande et son esprit prend une autre direction en oubliant tout ce qu’il vient de dire : « Je te le pardonne ; mais si de ta vie… Je vais passer un moment chez cette petite marchande, ici près, en attendant l’heure. » (Moncade- Acte IV, scène 10)

DE MON SANG S’IL LE FAUT !

Car dans l’instant de la passion, son assurance est telle, qu’il se sent capable de donner toutes les preuves du monde, y compris en signant un pacte avec son propre sang, comme précédemment se livrer au diable. (Acte III, scène 3) : – Léonor : « Mais, Moncade, que me demandez-vous ? »  Moncade : « Que vous m’aimiez, que vous le pensiez, et que vous le disiez sans cesse. »  – Léonor : « Vous me trahirez ? »  – Moncade : « Non, madame, jamais. » – Léonor : « Me le signerez-vous ? » – Moncade : « De mon sang s’il le faut. » – Léonor : «  Vous n’aimez point Lucinde ; et vous vivrez éternellement pour moi : vous me le promettez, et votre main est prête, dites-vous, à m’en signer l’aveu ? » – Moncade : « A l’instant même : commandez. »
Au dernier acte Moncade s’engage sur sa vie (Acte V, scène 8) : « Oui, j’aime, madame, et d’un amour qui ne finira qu’avec ma vie. » Le souci c’est que sa vie est multiple et que celle sur laquelle il s’engage ne compte que quelques secondes.

LES MORALITES M’ENDORMENT

Il n’est pas amoral ou immoral par goût. Il le dit même, il « aime les moralités », le souci, c’est qu’elles « l’endorment » (Acte I, scène 10). La moralité se déroule dans le temps, avec des lois et des principes. Rien que puisse retenir Moncade bien longtemps.

Un an après la représentation de L’Homme à Bonnes Fortunes paraîtra la pièce de Dancourt, en 1687, Le Chevalier à la Mode. Et c’est de cette mode dont parle Moncade. Il est le galant à la mode. Et de nombreuses femmes sont attirées par ce brillant qu’elles pensent pouvoir posséder et placer dans leur écrin. Lucinde l’aborde au deuxième acte (scène 11) : « Que sais-je ? Pour entasser conquête sur conquête, pour satisfaire une vanité ridicule dont tous les jeunes gens se piquent aujourd’hui. Les choses si aisées ne font point d’honneur, Moncade» ;  ou encore Pasquin, dans ce même acte, scène 13 : «Toutes s’empressent à lui plaire, l’une par un véritablement entêtement, l’autre par jalousie de sa beauté ; celle-ci, pour se venger d’un amant qui l’aura quittée, celle-là, pour réveiller les ardeurs d’un amant languissant ; toutes enfin pour suivre la mode, car il y a de la mode, oui, en ceci comme en autre chose… »

SE DISTINGUER PAR DE VAINES CHOSES

L’apparence de Moncade est celle de son temps, de cette fin du XVIIème. Il est tel un habit étincelant, une magnifique monture. Comme la onzième scène du premier acte, où les propos de Marton, sont entrecoupés par l’habillement de Moncade : – « Mon justeaucorps ? … – Ma montre…- Mon épée… – Ma bourse… – Ma perruque…- Suis-je bien, Marton ? – Mes gants, mon chapeau. Adieu Marton.» Le tout sans l’écouter une seule fois. Il se fond dans cette attente et cette recherche. Il ne se résume plus qu’à ça. 

Bossuet, huit ans après la pièce de Baron sortira son Traité de la Concupiscence (1694) où il critiquera cette légèreté et ces inconstances. Nous le lisons au regard du personnage de Moncade : « vous étalez vos riches habits… Comme vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder ; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation et désir de se distinguer par des choses vaines ? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce qui vous marque en vous de la petitesse. »

Jacky Lavauzelle

DANCOURT (1687) LE CHEVALIER A LA MODE, TRADER DE L’AMOUR

Florent Carton
DANCOURT

Le Chevalier à la Mode
(1687)

Dancourt Artgitato

Le Trader de
l’amour

Le chevalier est un trader : « je ne suis pas en argent comptant, et je veux que mes deux vieilles m’en fournissent à l’envi l’une de l’autre. »(Acte IV, scène 1) Il nous place hors du champ de la morale, dans la sphère purement financière, dans celle de l’intérêt.

Il est l’homme représentatif de cette fin de XVIIème siècle parcourant les salons et courant la bonne affaire. Le rapporteur de la Baronne, M Nigaud, lui aussi, ne dit rien d’autre en parlant à Madame Patin : « Vous avez l’âme parfaitement belle ; vous êtes la personne du monde la plus magnifique…Votre magnificence est soutenue d’un fort gros bien, que mille gens enragent de vous voir posséder si tranquillement. » (Acte III, scène 2)

SONGEONS AU SOLIDE !

Mais notre Chevalier, lui, est un professionnel. « Songeons au solide, mon ami ; nous donnerons ensuite dans la bagatelle » (Acte I, scène 7). A ce titre, l’occupation unique du Chevalier est d’établir des stratégies financières avec  l’étude de prises de risques et opportunités : « si certain dessein que j’ai dans la tête pouvait servir, je te donnerais à choisir d’elle ou de madame Patin. »(Acte IV, scène 1)

ETUDE DE RATIOS ET D’OPPORTUNITE

 Le ratio Rentes / âge  lui permet de visualiser les potentiels à marier et les actions à privilégier à moyen et long terme. « Si la baronne avait gagné ses procès, je la préférerais à madame Patin ; et quoiqu’elle ait quinze ou vingt années davantage, ses procès gagnés lui donneraient quinze ou vingt mille livres de rente plus que n’a madame Patin. » (Acte I, scène 7) Lorsque la courbe monte, c’est que soit la rente est plus qu’appréciable et l’âge n’est plus alors un problème, soit elle descend et il faut savoir être vigilant sur la durée de la relation en évitant le mariage à tout prix. En tout cas, « Je me déterminerai pour celle qui accommodera le mieux mes affaires »(Acte I, scène 7)

UNE BONNE CONNAISSANCE DU MARCHE AMOUREUX

Il faut donc de la rigueur dans l’analyse et surtout savoir écouter et juger de l’affaire rapidement. Le chevalier a cet œil aiguisé, autant pour la taille d’une rente que celle d’une demoiselle : « elle a de l’esprit au-delà de l’imagination. Une vivacité…la charmante petite créature ! » (Acte I, scène 7)

 La technique pour reconnaitre une femme à marier : d’abord savoir comment éviter les mauvais partis qui représentent 98% du marché et comment reconnaitre les 2% qui méritent de figurer dans votre portefeuille ? L’investissement du bon père de famille restant la veuve bourgeoise. 

Il doit donc visualiser l’ensemble de ses conquêtes. L’état de ses comptes. Connaître leurs évolutions dans son portefeuille d’actif : « Parbleu ! C’est une conquête aussi difficile que j’en connaisse. Je ne suis pourtant pas mal auprès d’elle. » (Acte I, scène 7)

SAVOIR TROUVER LA BONNE AFFAIRE !

Et surtout attendre le bon moment pour acheter ou vendre. Savoir être patient. Savoir laisser passer une affaire pour en attraper une plus grosse. Le Chevalier ne s’en cache pas et présente aussi une partie de ses cartes à l’une de ses affaires, madame Patin : « depuis deux mois entiers, je me refuse à toutes les parties de plaisir qu’on me propose…je renonce à toutes les compagnies ; je romps vingt commerces des plus agréables ; je désespère peut-être les plus aimables personnes de France. » (Acte III, scène 3). Toujours dans l’espoir de trouver LA bonne affaire. Celle qui fait rêver tous nos traders du XVIIème : « Mais, monsieur le fat, taisez-vous, encore une fois ; et ne venez point gâter une affaire qui est peut-être la meilleure qui me puisse arriver. » (Acte I, scène 7)

LE TEMPS C’EST DE L’ARGENT

Patient certes, mais toujours en éveil. Être patient ne veut pas dire être immobile et en attente. C’est aussi regarder, épier, prendre des informations, être à l’endroit idéal, au bon salon, au bal où tout se passe, être à l’écoute des rumeurs. « Bon ! Madame, est-ce que les gens comme monsieur le chevalier sont faits pour attendre ; et peuvent-ils demeurer en  place ? Cela est bon pour des gens raisonnables. » (Lisette à l’acte III, scène 2)

Car en affaire, le temps c’est toujours et encore de l’argent : « en quatre jours ! Voilà une conquête bien difficile, vous avez raison » (Acte I, scène 7)

Il joue, comme un trader jouerait avec de la pure finance. Son être tout entier est concentré dans cette matière. Il ne peut rien faire d’autre. Il ne peut s’empêcher de jouer : « tu vas voir le manège que je vais faire avec celle-ci. Ah ! Palsambleu !  Laisse-moi rire, Crispin, laisse-moi rire ; quand j’en devrais être malade, il m’est impossible de m’en empêcher. » (Acte IV, scène 1)

METTEZ-VOUS A MA PLACE, DE GRÂCE !

Il ne se cache pas. Dans le cinquième acte, celui des mises à nu, des contradictions révélées, du tribunal,  le Chevalier ne panique pas devant l’évidence de son amoralité et de sa duplicité ; il s’explique, simplement. Il explique cette évidence qui s’offre à lui et que tous doivent voir : « mettez-vous à ma place, de grâce, et voyez si j’ai tort. J’ai de la qualité, de l’ambition, et peu de bien. Une veuve des plus aimables, et qui m’aime tendrement, me tend les bras. Irai-je faire le héros de roman, et refuserai-je quarante mille livres de rente qu’elle me jette à la tête. » (Acte V, scène 6)

Au pire est-il une victime de la beauté et de cet argent qui s’offre à lui. Quel homme, saint d’esprit, pourrait ne pas y succomber ? « Je trouve en mon chemin une jeune personne, toute des plus belles et des mieux faites. Je ne le suis pas indifférent. Peut-on être insensible, madame, et se trouve-t-il des cœurs dans le monde qui puissent résister à tant de charmes ? » (Acte V, scène 6)

IL EST BON QUELQUEFOIS DE FAIRE LE FIER AVEC LES DAMES !

Il possède donc une batterie de réponses, une large palette de sentiments et d’émotions, quand il est pris au dépourvu, ou pour faire avancer son affaire. Soit se présenter, comme au-dessus, en victime innocente et trop sensible aux beautés qui hantent les salons, soit crier plus fort et montrer son émoi : « il n’a pas fallu grande habileté pour cela. Elle criait comme une enragée, et j’ai crié cent fois plus haut qu’elle ; car il est bon quelquefois de faire le fier avec  les dames » (Acte IV, scène 1), soit en feignant le mépris : « elle s’est emportée plus fort que jamais, et je n’ai trouvé d’autre moyen de la réduire, que de prendre un air de mépris pour elle, qui l’a piquée jusqu’au vif. » (Acte IV, scène 1)

UN USAGE UNIVERSEL

Le Chevalier est donc un affairiste, un trader, un homme du XVIIème comme d’aujourd’hui. Rien que de l’universel, de l’intemporel. « Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose qu’elle est d’un usage universel : on la reconnaît dans toutes les langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe : il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue. » (La Bruyère, Les Caractères, Des biens de fortune, 36)

Jacky Lavauzelle

Władysław Stanisław REYMONT – L’APOSTOLAT DU KNOUT : LA SAUVAGE ENERGIE DU DESESPOIR

Littérature Polonaise –
Literatura Polska

Władysław Stanisław REYMONT
1867-1925

L’APOSTOLAT DU KNOUT 

La Sauvage énergie
du désespoir

Wladyslaw-Stanislaw REYMONT - L'APOSTOLAT DU KNOUT Artgitato

L’apostolat qu’envoie l’église orthodoxe au pays de Chełm, à quelques kilomètres de l’actuelle frontière avec l’Ukraine, est un ministère de force et de sang. Un ministère ne portant pas en son sein l’amour du prochain, ni dans sa langue la compassion que l’on devrait attendre d’une religion, encore moins le désir de comprendre et d’aider. Celui-ci montre ses bottes, et fait entendre dans cet horizon fermé le son du fouet russe, le claquant du knout. Le poing plutôt que la main tendue.

IL FAUT DECATHOLICISER LA PODLACHIE

Il faut décatholiciser la Podlachie, récemment annexée par la Russie, en remplaçant le curé par le pope, un baptême par un autre, redonner des nouveaux sacrements orthodoxes, dans la douleur et le désespoir des familles. Cette russification de cette nouvelle province russe c’est l’enfance qu’a vécu Stanislas Reymont et c’est l’histoire qu’il conte avec dans la bouche le goût de l’amertume et de la peine, « afin que vous ayez un tableau plus complet de la vie  des Uniates avant l’Acte de tolérance. »


FAIRE DISPARAÎTRE LEUR RELIGION ET LEUR LANGUE

Nous sommes vers 1875, dans une des plus violentes répressions de ce siècle. Une oppression jusqu’au-boutiste, intransigeante, infernale. C’est un rouleau compresseur organisé qui s’abat sur de pauvres paysans démunis. Systématiquement. Ces polonais, décharnés, humiliés, oubliés ne pourront compter que sur leur solidarité et sur leur foi.

DES OMBRES MUETTES D’UNE INCONSOLABLE TRISTESSE

1875, sept ans après la naissance de Stanislas Reymont. Dans sa jeunesse, il subit cette domination russe dans une famille de douze enfants. Toute sa famille, sa mère et ses oncles, dont l’un d’entre eux fut condamné aux travaux forcés en Sibérie, prendra part à l’insurrection de  1863 contre la Russie. Et c’est dans une totale et profonde ferveur catholique que le jeune Stanislas sera élevé. Dans cet esprit de résistance, Stanislas vivra sa foi dans une Pologne rurale, russifiée, où il lui était interdit de parler sa langue natale, le polonais. Il aidera son père dans les offices religieux et devient l’organiste de sa paroisse. Il apprend la musique, le latin, les textes sacrés. Il étudie et regarde ces paysans et leur quotidien. Dans chacune de ses phrases, un énorme respect et une complice compassion devant la rudesse de ces vies ; « Les gens travaillent aux champs comme des ombres muettes. Nulle part d’appels joyeux, de rires ou de chansons. Une inconsolable tristesse enveloppe ces plaines infinies. »

LA DANSE DES KNOUTS

A travers ce combat, de la douleur et de la souffrance, à travers la perte de leur intégrité physique, « La moitié des gens y perdirent bras et jambes, mais pas un ne renia sa foi », mais toujours dans l’espérance de la foi. A chaque solution des catholiques polonais, un autre acharnement des nouveaux conquérants : «  alors ils trouvèrent autre chose. Ils nous défendirent de nourrir nos bestiaux. Et pendant une semaine, nuit et jour on n’entendit plus dans le village que des cris et des hurlements. Ces bêtes enrageaient de faim, rongeaient leurs râteliers, se jetaient contre les murs et finissaient par crever. Défense de leur porter un seau d’eau, une poignée de paille, sinon les knouts entraient en danse. » Et toujours cette dignité au-delà du supportable.

JUSQU’A L’OUBLI DES FORMES HUMAINES

L’âme noircit mais ne se perd pas, « leur âme s’enténébra comme une nuit d’hiver, et quand les derniers beuglements se furent tus dans le lointain, la chaumière ressemblait à une tombe déserte sur laquelle planerait le spectre du désespoir. La femme pleurait, inconsolable. L’homme accroupi devant la cheminée, se consumait de chagrin comme le misérable feu qu’il fixait d’un air hébété »

DANS L’ESPOIR D’UN AVENIR MEILLEUR

A chaque vague de répression, nous pensons que le groupe va imploser, que cette solidarité va s’effriter, que des miettes seront ramassées par des popes arrogants. « Eux, restaient là sans mouvement, anéantis sous le malheur. Des voisins vinrent jeter un coup d’œil, mais apercevant ces visages qui n’avaient plus forme humaine, ils s’enfuirent épouvantés. Enfin, tard dans la nuit, les cris de leurs enfants affamés les tirèrent de leur torpeur.» A chaque nouvel assaut, plus rude et violent que le précédent, la résistance humaine, déjà mise à rude épreuve, semble ne plus pouvoir tenir. Mêmes prostrés et disloqués,  ils tiennent. Tel un bout de bois arraché d’un vaisseau flottant, avec encore le nom du navire sur son côté. Une force plus grande, invisible, permet de supporter l’insupportable, de rester debout, et de continuer à vivre, sans se laisser glisser et s’abandonner. «Vous avez cependant résisté tant d’années – c’est vrai, mais Dieu seul sait ce que nous avons enduré. Tout ! C’est qu’on espérait toujours des temps meilleurs ».

UNE SEMENCE DE CROIX DANS UNE TERRE INCULTE

Mais si la force est invisible, elle est matérialisée partout, sur chaque flanc de colline, de nombreuses croix. La croix qui rappelle la foi, la résistance et toutes les peines subies, le sang versé. La croix qui rentre dans cette terre et qui parle d’un futur de combat. « Aux flancs dénudés et sablonneux des collines, les croix du cimetière ressemblent à des bataillons en déroute, qui tendraient vers les maisons leurs bras désespérés…- Là aussi je vois beaucoup de nouvelles croix, 

dis-je, en en montrant une fraîchement érigée et encore à peindre. – Eh ! Ils en ont tant mis que s’il fallait y faire attention on devrait toujours avoir la toque à la main… Je crus d’abord que c’était la tombe d’un suicidé, mais plus tard, au cours de mes pérégrinations, j’en vis d’autres semblables, à  travers les champs et les bois, sur des landes incultes. »

LES GENS GLISSENT, PÂLES ET DEFAITS

La présence de la mort plane constamment. Sans être une amie, elle reste familière. Elle ne les effraie pas. Toutefois, elle fait peser une lourde chape. Finie la joie. Finies les fêtes. « Le village ressemblait à un cimetière ; plus de chants, plus de danses, on ne savait même plus rire. Les gens glissaient comme des ombres, pâles, défaits, mortellement tristes, rongés de misère et de tristesse… Le village en deuil ne résonnait plus que de chants funèbres. Chaque soir on allumait des cierges, on récitait les prières des agonisants, et toute la nuit des supplications éplorées montaient vers des «étoiles… Tout le village, comme un seul homme, se jeta à travers la lisière que, des profondeurs obscures, une apparition terrible de spectres venaient à leur rencontre. C’étaient-elles ! Tordues jusqu’à terre, s’appuyant à des branches, presque nues, décharnées comme des squelettes… Les gens pleuraient devant cette détresse sans nom ; sur ces visages creusés par la souffrance, les larmes ruisselaient comme la pluie qui fouettait les arbres de la place. » 

LA VICTOIRE SUR LA MORT

C’est dans cette proximité avec les morts et la mort, que ces femmes semblent avoir passées cette retraite inimaginable, dans la forêt, seules avec leurs enfants, elles sont devenues telles des mortes, des squelettes ou des morts-vivants errants dans le plus profond du bois. La mort a dû passer à de nombreuses reprises sans les voir ou sans penser, un seul instant, qu’il puisse s’agir d’un semblant d’humain.

Mais au-delà de la souffrance, c’est une  inhumaine résistance  qui défie à chaque fois la mort aux portes de chaque chaumière. «Mais aussi radieuses que le soleil et le printemps, victorieuses comme la vie même ! Elles avaient vaincu la faim, la peur, l’abandon, le froid, les maladies ; elles avaient vaincu la mort et sauvé leurs enfants et voici qu’elles revenaient, ces grandes, ces saintes âmes, à leurs foyers, à leurs maisons, aux labeurs, aux luttes de chaque jour… Des semaines durant, je parcourus ces plaines voilées de mélancolie, où chaque village était depuis des années, une citadelle imprenable combattant de la sainte cause… Et je sentis aussi toute la grandiose horreur de ce martyrologe de vivants et de morts, martyrologe unique au monde, écrit avec le sang et les larmes d’un peuple…Toujours prêts à de nouvelles souffrances et à de nouveaux sacrifices pour la cause. »

 LE SOUFFLE D’AMERTUME DES CAMPAGNES

Le temps lui-même est de la partie. Sinistre, il est contre ces hommes, il les aspire, les use. Mais la pluie ne trouve que des rochers humains, des rocs. La continuité des flots et l’agression incessante des éléments, qu’il s’agisse de ce froid humide et glacial, ou de cette chaleur brulante et terrible de ces étés de feu, ne font que lustrer cette peau tannée et quasi-insensible de ces femmes et de ces hommes. « Un jour terne, pluvieux, passa sur les paupières flétries de la pauvre femme… Je compris alors pourquoi ces campagnes exhalent comme un souffle d’amertume, pourquoi des pleurs s’élèvent la nuit, aux croisements des chemins ; pourquoi le grondement des bois y est plus lugubre qu’ailleurs, le chant des oiseaux plus triste, le gémissement du vent plus déchirant ; et pourquoi, sous ce ciel toujours bas, les gens se font petits, silencieux, recueillis, cachant sous leurs paupières de furtives lueurs, pleins de force héroïque et têtue de l’endurance… 

UN CREPUSCULE VERDÂTRE
ENVELOPPAIT LA TERRE

Le jour tombait, un crépuscule verdâtre enveloppait la terre, dans le village des lumières s’allumaient… Chaque jour des pluies interminables tombaient, chaque jour des ouragans furibonds se déchaînaient sur le village, roulaient à travers champs et s’en allaient frapper la lisière du bois qui renvoyait des hurlements si farouches et des clameurs si poignantes que les gens croyaient entendre dans le sifflement de la tempête des plaintes de femmes, des pleurs d’enfants et des râles d’agonie… Le vent soufflait fort, la poussière dansait sur la route, le tonnerre grondait et le ciel, devenait de plus en plus noir…Mais l’orage tenait toujours bon. Le temps était si noir qu’il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. La forêt se couchait sous le vent, les coups de tonnerre partaient l’un après l’autre. Les gros sapins craquaient comme des allumettes et les éclairs déchiraient le ciel en deux. »

Jacky Lavauzelle

( trad. P Cazin ed Rombaldi)

LA FEMME AU GARDENIA (F. Lang) – La Chasse des prédateurs est ouverte

Fritz LANG

LA FEMME AU GARDENIA
(The Blue Gardenia – 1953)

La Femme au gardénia The Blue Gardenia Fritz Lang Artgitato
La Chasse des prédateurs est ouverte !

  Le loup est là, le loup est là, mais l’oiseau ne le voit pas.
Le loup observe dès le début, attablé et scrutateur devant toutes ces opératrices attablées comme dans un poulailler, occupées  à pailler et à caqueter.

UN LOUP DANS LE POULAILLER

Elles sont en rang, de dos, à remuer légèrement, juste ce qu’il faut, travaillant comme dans une ruche,  et le loup, Harry (Raymond Burr),  s’amuse avec ces crayons et ses dessins pour mieux les croquer, au sens premier comme au figuré. Il les surveille sous toutes les coutures pour savoir laquelle sera sa prochaine victime, son prochain plat. Laquelle tombera dans ses filets. Laquelle donnera le blanc-seing : leur numéro de téléphone. Un pied posé dans leur intimité.

Norah (Anne Baxter), passe à côté de ce prédateur. Sa colocataire, pourtant, la met en garde.

SEULE AU COEUR DES COMMUNICATIONS DE LOS ANGELES

Elle s’en moque, elle a la tête ailleurs. Elle se laissera prendre toutefois la main. Norah est amoureuse, totalement. Elle sera donc sauvée. Norah, est une de ces standardistes du central téléphonique de l’interurbain de Los Angeles, qui passe sa vie à mettre en relation des hommes et des femmes. A faciliter des contacts. A permettre les rencontres. Sauf que Norah, ce soir, restera seule. Plus que seule dans quelques heures.

GRANITE 1466

Abandonnée, désespérée. Elle se retrouvera seule devant la photo de son Prince parti sauver le monde libre, entourée de deux locataires qui attendent elles aussi de tomber sur la perle rare. Un seul numéro, le Granite 1466, pour trois âmes seules. Une lettre, un abandon et des larmes. Un coup de fil qui tombe. Elle accepte l’invitation. Bien entendu, elle ne souhaite que se changer les idées. L’agneau se prépare à son propre sacrifice. Ravie.

DES PÊCHEURS DE PERLES POLYNESIENNES AU CHASSEUR D’ÂMES EGAREES

Il a préparé le piège. Le repas est commandé, ainsi que les Pêcheurs de Perles Polynésienne, « vous ne lésinerez pas sur le rhum.» Table 14, côté corail.

Il pensait recevoir Crystal, la colocataire, mais c’est Norah qui se présente. Ça ne le trouble pas. Peu importe. Une proie reste une proie, et l’animal a faim. Elle aussi  a faim, mais elle ne sait pas qu’elle s’apprête à  être dévorée. Les boissons sont servies enroulées d’une poésie romantique appropriée. Le filet se resserre. « La croix du Sud reflétée dans les coraux. De belles naïades se baignant dans une cascade. » Il lui annonce pourtant la couleur. Mais elle en rit. Elle a tort. Il s’amuse même à lui dire que c’est elle qui le saoule. « J’aurai été navré que vous ayez bu un verre de trop ».  « C’est le problème avec les hommes modernes, c’est que vous ne tenez pas l’alcool. »

IL FAUT QU’UNE FILLE SOUHAITE SON ANNIVERSAIRE !

Quand il lui attrape la main, c’est d’abord en riant. Elle ne le sent pas encore, mais ce sont ses crocs qui se sont refermés. « Il faut qu’une fille fête le jour de son anniversaire ! » Harry n’est pas contre. Loin de là. Il sait qu’il sera de la fête.

MEILLEURS VOEUX POUR TON FUTUR !

Nat King Cole enroule de sa voix suave et fleurie les amoureux qui se retrouvent au Blue Gardenia. Parmi eux, ce couple mal assorti. Les fragrances du gardénia bleu déjà enivrent l’innocente Norah comme ces cocktails polynésiens fortement charpentés de rhum. Petit oiseau désappointée à la suite de sa rupture avec son soldat, loin là-bas, dans une Corée où il a trouvé refuge auprès d’une infirmière à Tokyo. « Meilleurs vœux pour ton futur ». Elle se livre, comme pour rattraper son retard, comme soulagée de pouvoir plaire encore, à l’avide appétit d’Harry le dessinateur. A l’instant même où la proie se livre, l’œil du fauve s’entrouvre exorbitant, démesuré, comme si à lui seul, il allait la dévorer. A ce moment-là, il avale la chanson, Nat King Cole, le restaurant tout entier, jusqu’à la caméra.

 « Gardénia Bleu
Nous voilà seuls tous les deux
Et je suis si désolé
Qu’elle nous ait rejetés
Comme toi, Gardénia
J’ai été dans son cœur et ses pensées
Quand mes larmes ont séché
Où pouvaient-elles aller ?
Que puis-je dire de plus
L’amour s’est épanoui comme une fleur
Mais ses pétales sont se sont répandus
Gardénia bleu
Happés par une brise passagère
Je les conserve dans mon livre
De souvenirs éphémères.
Je n’ai vécu qu’une heure
 »

« La soirée commence maintenant. »

IDEALEMENT ! VRAIMENT ?

La caméra glisse sur l’un puis sur l’autre, comme s’entoure le velouté incandescent du crooner autour des tourtereaux. Elle trouve la soirée magnifique. Elle a réussi à oublier sa rupture. Elle trouve la soirée merveilleuse. Alcool, poème, lagunes, crooner, décapotable. « Idéalement »

Norah a tant attendu, tant espéré de son chevalier. Non contente de se faire inviter à sa table, comme pour être cannibalisée, elle se laisse conduire dans la tanière du grand fauve, qui continue à la saouler un peu plus, jusque dans ce dernier café. Le disque qu’il trouve doit marquer le début de leur relation et elle, s’installe dans le canapé. Le disque doit  continuer le faux rêve du restaurant. L’alcool doit gommer les craintes, jusqu’à l’ultime danse pour atteindre le tant attendu relâchement et le dernier abandon face à la bête.  

 « Bon anniversaire Norah »

Jacky Lavauzelle