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ALIAS THE DOCTOR- La Force du destin

Michael CURTIZ & Llyod BACON

Lloyd Bacon & Michael Curtiz Alias the doctor Artgitato
ALIAS THE DOCTOR
(1932)

LA FORCE DU DESTIN

 LE MALHEUR IMMINENT

Le passage de l’enfance à l’âge adulte, de la nature au monde urbain, de la ruralité à la modernité, de l’enracinement des valeurs traditionnelles aux turpitudes et aux excès de la nuit s’opère sur deux images. La première, une roue en bois, qui laisse la place à la roue fumante de la locomotive. Yorik, le crâne affublé d’une casquette annonce à plusieurs reprises une mort ou un malheur imminent. La salle d’interrogatoire après le décès de la copine de Stephan, son frère, se trouve barrée par une immense grille oblique métallique qui scelle le sort de notre héros, Karl Brenner (Richard Barthelmess), et qui le conduira à la prison.

AU SON DES ORGUES

La remise des diplômes a lieu au son d’un orgue qui semble sortir des diplômes superposés les uns contre les autres. Comme si la musique sentencieuse sortait des parchemins. Ceux-ci scelleront la vie d’étudiant, les plongeant dans le sérieux des carrières médicales. Pendant que Stephan reçoit son diplôme, passe le convoi pénitentiaire de Karl. La même musique conduira Karl jusqu’au cœur de la prison annonçant donc la reprise prochaine de son activité médicale.

L’AVENIR SEMBLE RADIEUX

A sa sortie, Karl se retrouve dans la ferme de son enfance ; sa nostalgie est renforcée par la musique enfantine qui s’installe et les rayons du soleil qui traversent la pièce. Il sourit. Ses meilleurs souvenirs sont ici. Il se pose.
De suite, le crâne à casquette.
La lumière baisse.
Karl se met à pleurer.

Huit ans avant le Dictateur de Charlie Chaplin, Karl et Stephan, avant la reconnaissance officielle et la remise des titres, jouent avec le globe terrestre au bowling avec des bouteilles vides. Stephan fait un strike. L’avenir semble radieux et le monde à leurs portées.

LA FORCE DU DESTIN

Le passé demeure un moment révolu. Jamais, il ne sera possible de retrouver cette paix et cette quiétude. Une fois le mouvement commencé, rien ne l’arrêtera.

Lotte qui l’attend dans sa ferme, y croit. Elle pense que le retour est possible. Que l’on est libre de reprendre sa route où elle s’était interrompue. « -Quand tu seras chirurgien, tu t’y remettras – Ce sera différent. J’aurai changé. J’aurai la tête farcie de sciences. – Tu penseras au pays. Si célèbre sois-tu, tu reviendras là. – Tu crois posséder la réussite, c’est la réussite qui te possède ».

Alors que Karl, major de sa promotion, répète son discours d’intronisation : «il est peu probable que ce groupe se reconstitue jamais, au grand jamais. Nous acceptons une lourde charge. Certains seront chirurgiens. D’autres, médecins… Devant vos visages familiers, une pensée m’attriste… ». Arrive Stéphan, qui va briser sa carrière.

DE L’AUDACE

Karl, conscient de ce qui lui arrive, subit tout le temps son destin. Il endosse l’accident de son frère, puis purge cinq ans sous les verrous. Il est prisonnier de ses capacités : « Un homme de votre valeur, égaré dans la campagne…Vous n’allez pas vous défiler ? La nature vous a comblé. L’humanité doit en bénéficier…Préparez-vous et suivez-moi. Vous n’avez pas le choix ! » (Le chirurgien). Propos relayés par sa mère : « Tu l’as entendu comme moi : ‘la nature t’a comblé. L’humanité doit en bénéficier’. Si tu as commis un crime hier soir, recommence ! Récidive !…Tiens, tu t’appelles Stéphan et tu y vas…Tu dérobes à ton devoir…Courage. De l’audace. Ne crains rien. »

LA TERRE COMME UN REFUGE OU UN LIEU D’OUBLI ET DE MORT

La première scène rattrape la dernière. Karl trace son sillon. « C’est ton dernier sillon » lui dit Lotte au début du film. Cette terre qui l’appelle et sur laquelle il ne peut se fixer. Elle le chasse et l’attire. Quand il revient, il a « hâte d’empoigner une charrue ». Le chirurgien l’attire à nouveau vers la ville : «  un homme de votre valeur égaré dans la campagne ».  Sa mère rajoute : « Il est venu tout droit ici. Il aime la vie à la ferme. Quel gâchis ! Ici ! ». Quand épuisé par la ville, il songe à tout quitter et repartir vers sa terre. « Je voulais te voir seule. Lotte, je vais démissionner. Je le veux depuis longtemps. Je suis épuisé, Lotte. A bout. Je n’en peux plus, sans toi ! – Mais la carrière ? – Il y a plus important dans la vie – Mais ta tâche n’est pas finie…- J’ai fait ma part. Vingt-cinq ans de bagne en cinq ans.».

NOUS SOMMES VOUES A LA TERRE

C’est la terre qui l’aide à vivre et à supporter la prison. «  L’idée de retrouver les champs m’a fait supporter la prison ».

La terre qui tue aussi. C’est celle qui a tué le père : « quand j’ai épousé ton père, il avait ton âge à peu près, il rêvait d’être un grand chirurgien, quand il est tombé raide à côté de sa charrue. Il voulait payer ses études pour qu’enfin nous cessions d’être des forçats de la terre »

Après sa sortie de prison, Karl est accueilli par sa mère : «  J’ai eu tort, je voulais t’arracher à la ferme. Je suis punie de mon égoïsme…Nous sommes voués à la terre, nous ne pouvons pas la quitter. La main de Dieu nous retient ici. Mais ce n’est pas juste ! »

UNE CONFUSION DANS LES PERSONNAGES

Karl est le fils adoptif de Martha Brenner. Il se substitue au vrai fils, qui boit et s’amuse pendant ses études. Voilà comment Martha parle à son vrai fils, Stéphan : «Tu es mon fils, malgré tout… Tu ne vaux pas mieux qu’un paysan ! Pas fichu d’être un médecin de campagne convenable ! » .

Karl est amoureux de Lotte, la fille de Martha. Quand il se substitue à Stéphan, il devient son frère. Son amour devient incestueux et impossible. « Désormais, il sera mon frère. Uniquement. »

TON PROJET N’EST QUE CHIMERE

La scène d’amour entre Karl et Lotte est suivie immédiatement d’une scène de rupture. De la rupture des lieux se substituent la rupture des sentiments. Une scène avant, Lotte : « J’ai l’impression de vivre un rêve ». Suivi juste après par : «  Il m’a fallu t’oublier. Ton projet n’est que chimère. J’ai le devoir de t’oublier. »

Deux scènes se suivent entre Lotte et Martha, sa mère. Les rôles sont diamétralement inversés dans les deux. La première, Martha domine Lotte. « Veux-tu te taire ! Voyons ! Tu n’épouseras pas Karl…Hors mariage ? Tu n’oseras pas ! Honte à toi ! Tu ne partiras pas ! ». On passe juste après à : « On s’en fait une montagne. Pourquoi ne pas l’épouser ?  Qu’importe à ces médecins qu’il soit Karl ou Stéphan ? Il est meilleur qu’eux tous. Ils passeront sur un acte commis à ses tout débuts. Tu vois, tout peut s’arranger pour Karl et toi, finalement ! », nous dit la même mère.

ET LA MORT QUI TOUJOURS RODE…

Dans la ferme, comme dans la loge d’étudiant, dans les couloirs de l’hôpital, rode la mort. Elle prend les traits de Yorik, le crâne à casquette, ou celui « du type de l’autopsie », à qui il ne manque plus que la faux et qui apparaît dans l’embrasure des portes dès que le fil de la vie se coupe.

VOUS RAMPERIEZ !

La plus belle scène est celle où Karl opère sa mère. Après le plaidoyer auprès des administratifs et autres collègues où il implore qu’on lui laisse faire sa dernière opération. « Mon sort m’importe peu. J’admets tout. Je reconnais tout ! Mais il s’agit de ma mère…Elle n’a confiance qu’en moi. Qui prendra cette responsabilité ? Vous ? Vous  … Si c’était votre mère, vous me supplieriez d’opérer…Vous ramperiez ! Messieurs, accordez-moi une chance de la sauver ! Imaginez son désarroi si je ne revenais pas ! Ne me retenez pas ! C’est inhumain ! Mettez-moi en prison après ! Mais laissez-moi l’opérer ! ». Viens l’opération, moment émouvant et magique. C’est le soufflet qui rythme la respiration qui est filmé. Le ballon se dégonfle. Le type de l’autopsie qui arrive. Qui tend la main au porte-manteau. Des regards entre infirmières. Des gouttes. Le ballon s’arrête de bouger. Et tout repart. « Il a réussi ! »

« Je suis fier de vous ! »

Jacky Lavauzelle

Nuits Blanches (Luchino Visconti)

LUCHINO VISCONTI

Nuits Blanches Visconti Long vacillement des êtres Artgitato
NUITS BLANCHE
Le Notti Bianche
1957

LE LONG VACILLEMENT DE L’ÊTRE

L’attente de l’être dans la tranquille sauvagerie. Tout le monde espère. Natalia espère dans la promesse du locataire (Jean Marais), Mario espère le bonheur simple dans la fraîcheur de Natalia, la prostituée espère un moment de douceur, un plaisir d’un soir. La blancheur de la neige et de l’attente. L’attente tout au long de ces nuits abrutissantes.

Une Livourne approximative entremêlée de ruelles et de ponts, de canaux et de quais, de passants et de clochards. Tout ne semble tenir que par les ponts arcboutés sur les êtres vides, livides et transhumants. Les murs défoncés et les ruines posent. Elles sont le décor et l’âme des personnages, décentrés et perdus.

LES RAYONS DE SUAVES ARDEURS

La lente et profonde désarticulation de l’être. Les êtres se chevauchent, se déhanchent, s’arcboutent aussi, se plient, tombent parfois et se relèvent enfin comme dans le rock endiablé de la taverne.

La blondeur enfantine, juvénile, fraîche de Natalia (Maria Schell). Un visage lumineux qui embarque Mario et le locataire.

La blondeur dans l’amour de la loge à l’écoute du Barbier. Une tête sur une épaule. « Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs  Autant que les rayons de suaves ardeurs ; Et l’on eût dit des voix timides et flûtées Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées ; Et comme un seul accord d’accents harmonieux, Tout semblait s’élever en chœur jusques aux cieux » (Alfred de Vigny, Les Amants de Montmorency).

LES LAIDEURS PARTICULIERES

Le film se pose. Natalia restera toujours dans l’attente d’un autre bonheur. Elle a trouvé. Elle sait. Pourquoi chercher ailleurs. Il n’y a plus qu’à attendre même dans le bruit des larmes, dans le bruit des soupirs.

La noirceur et la poisse de la prostituée (Clara Calamai) à la recherche d’un peu de lumière. Mario se laisse prendre, désabusé. « L’éclat des yeux peut tromper au premier moment. Mais on rencontre souvent des laideurs particulières, vicieuses, psychiques » (Henri Michaux, Un Barbare en Inde). Elle se perd dans les profondeurs, entraîne Mario sur des quais interlopes. Mario d’un dernier coup de reins remonte à la lumière et quitte la malédiction des profondeurs.

IL ABUSE DE LA NUIT

Mario revit. Il est là et dans ses bras Natalia. Tout est beau, trop beau, jusqu’à cette neige recouvrant toutes les misères, toutes les noirceurs et les bassesses. La neige illumine ces deux êtres seuls dans la ville, seuls mais qui la dépassent et la survolent. Ils crient, jouent et s’embrassent dans de longs projets d’avenir joyeux et soyeux.

Le « C’est lui » final, claquant dans la neige et cassant le rêve monté par Mario.  Le personnage accuse le coup, se courbe. La tête tombe. Le mur seul peut encore le retenir. Le manteau sur l’épaule, Mario (Marcello Mastroianni)  se retourne et part en caressant le chien au fond de la nuit. « Il n’abusera pas trop de la lumière des lampes. Il abusera plutôt de la nuit » (Henri Michaux, Un Barbare en Inde).

 

Jacky Lavauzelle

LE CRIME DE MONSIEUR LANGE (Renoir)

JEAN RENOIR
LE CRIME DE MONSIEUR LANGE
(1935)

Le Crime de Monsieur Lange Renoir 1935 Artgitato

LA LIBERTE DERRIERE LES DUNES

Le passage de la frontière. Amédée Lange (René Lefèvre) et Valentine (Florelle) arrivent au café-hôtel de La Frontière afin d’échapper à la police qui les recherchent pour le crime du crapuleux Batala (Jules Berry).

APRES LES DUNES, LA FRONTIERE !

Derrière, le monde libre. « Là-bas, vous avez les dunes et derrière les dunes, la frontière, et la frontière passée, c’est la liberté ! ». Valentine raconte et se livre aux clients du Bar. C’est la parole qui sauve, plus forte que l’envie et que la récompense. Comme dans toutes les grandes épopées, ici comme dans Les Mille et Une nuitsoù le peuple est sauvé par l’ardeur et la puissance du conte et du verbe de Schéhérazade. C’est ici la solidarité d’un monde qui se retrouve unie dans les mêmes souffrances d’avant le Front Populaire.

LA SOLUTION EST DANS LE COLLECTIF

La frontière est à quelques mètres, à quelques dunes de là. Pourtant cette distance minimale devra être franchie avec le consentement de la communauté du bar. La liberté se pense par le collectif. Les autres rendent possible un autre départ dans la vie. Ce sont les autres qui autorisent la fuite à l’imprimerie comme à la frontière. L’être égoïste, c’est Batala, le tout pour moi, sans moralité.

LA-BAS, C’EST LA LUTTE AU COUTEAU ! ET ICI ?

La frontière c’est l’Arizona qu’Amédée a dans sa tête. La vie est trop triste, trop ennuyante. Il faut lui donner d’autres couleurs. « Ici, vous avez le désert de la mort. La frontière du Mexique et tout ça : l’Arizona ! Là-bas, des outlaws, des bandits qui détroussent ! Là-bas, la vie est dure, effroyable, c’est la lutte au couteau ! » A son excitation, Valentine le reprend :« – Et la vie ici, comment est-elle ? Et le pauvre monde qui c’est qui le détrousse ? – Je ne sais pas moi, je sors jamais, enfin rarement. ». Amédée recrée d’autres lieux si lointains et pourtant si conformes. Se libérer, n’est pas partir, c’est lutter.

UNE BULLE DE NAÏVETE DANS UNE TENDRE FRAÎCHEUR

Ce film respire cette bulle de naïveté qui explose de-ci de-là, remplissant l’atmosphère de cette tendre fraîcheur. Amédée est dans son monde, dans sa chambre, sur sa machine à écrire. Il est seul, ne voyant même pas Valentine qui lui tourne autour comme un papillon. Il va découvrir l’autre, l’amour, le groupe, la coopérative, la solidarité.

Le passage de l’argent de l’entreprise d’imprimerie dans les poches de Batala à des fins personnelles ; celui de l’argent et de la réclame des pilules Ranimax dans le roman Arizona Jim d’Amédée.

L’ARGENT, C’EST L’ARGENT. IL FAUT PASSER PAR LA !

La loi des affaires : « L’argent, c’est l’argent. Il faut passer par là ! ». Le passage d’une économie de marché pourrie à la solidarité de la coopérative. Le passage des fins de mois difficiles, aux sourires et aux chants. Tous ensemble et Noël tous les jours.

ET MOI, EST-CE QUE JE SUIS VIVANTE ?

Le passage enfin de la vie à la mort pour revenir à la vie. « – Drôle de mort ! Quand je pense que cet après-midi … – …Il était vivant, on dit toujours ça quand il y a un mort ! Et moi, est-ce que je suis vivante ? – Toi, tu es la plus vivante ! »

Jacky Lavauzelle

 

LUMIERE D’ETE de GREMILLON

Jean GREMILLON

Lumière d'été Jean Grémillion Artgitato 1943
LUMIERE D’ETE
1943
Le Bal des solitudes

 Trois hommes, trois statuts et trois moments. Michèle reste l’élément neutre du groupe où, autour, gravitent Patrice, Roland et Julien dans Lumière d’Été de Grémillon.

« TU DEVRAIS LE SAVOIR AVEC LE TEMPS »

Patrice (Paul Bernard), le noble, représente le passé, le temps long, celui des catastrophes, des drames, des meurtres, et des souvenirs lancinants. Il est le mal.

A la question de Cri-Cri qui cherche à savoir si celui-ci l’aime encore, il répond : « tu devrais le savoir depuis le temps !». Il sourit et semble heureux quand Cri-Cri lui montre son bureau avec des vielles photos, les lettres, des fleurs séchées, un vieux ticket de métro, des anciens articles, des programmes du premier soir de celle qui s’appelait encore Christiane. Ce carrefour des rencontres, des possibles et des excitations, des attentes où Patrice vivait encore. D’ailleurs son visage s’illumine déjà. La rupture avec Marie-Hélène, les vacances au Touquet, les premiers regards, « être seuls au monde ». A ce moment encore, ils vivaient, respiraient l’air du temps, puis vint la jalousie, le meurtre et les regrets si lourds à porter.

UNE IDEE N’ATTEND PAS !

Roland (Pierre Brasseur), l’artiste, le passionné, le futur, dans un mouvement continuel et effréné qui n’a peur que du repos et de la pause, en somme de l’ennui. « Une idée n’attend pas ! » lance t-il à Patrice dans son château.

C’EST PAS MAL, TU SAIS, LA SINCERITE !

Il n’est ni bon ni mauvais. Il s’efforce de dire la vérité, de l’incarner. « Je pensais à toi tout le temps, dit-il à Michèle, en venant sur la route, je me disais : il faut que je lui dise la vérité, elle le mérite. Je n’ai pas le droit de me taire… C’est pas mal, tu sais, la lucidité, la sincérité ! Rien dans les mains, rien dans les poches.»

Roland, est l’homme, mi démon déchu, mi génie, fatigué de s’être agité sans fin dans une création impossible afin de fuir sa véritable crainte : l’ennui. « Je ne suis pas malheureux, je suis abimé, usé, lessivé, foutu, liquidé, vidé et fatigué » Il n’a pas peur du malheur, ça occupe le malheur, il l’attend même, l’a souhaité ; mais même ce malheur n’a pas suffit ! : « C’est pas terrible le malheur ! Ce qui est terrible, c’est l’ennui ! ».

FONCE DEDANS ! TAPE LE PREMIER !

Le bonheur, le malheur, ça lui rappelle son père : « un marrant, mon père, dans son genre. Lui qui était malheureux comme des pierres, tu l’aurais vu se débattre, donner des conseils, surtout quand il avait bu un peu :surtout fait attention quand tu verras le malheur arriver, n’aie pas peur, ne perds pas de temps ! Le laisse pas placer un mot ! Fonce dedans ! Tape le premier ! Et il s’en ira sur la pointe des pieds !Eh bien, moi, quand le malheur est arrivé, je lui ai ouvert ma porte et je lui ai dit ‘entrez donc ! Vous êtes chez vous ! Ne vous gênez pas ! Faîtes voir un peu la gueule que vous avez ! Bah ! On s’en fait un monde ! Ce n’est pas terrible le malheur ! Ce qui est terrible : c’est l’ennui ! Oh l’ennui ! Mon dieu ! L’ennui ! ».

LA VISION DU BONHEUR DES ARTISTES

« L’ennui sera d’autant plus fort que l’on est plus fort habitué à travailler… Celui qui est saoul du jeu et qui n’a point, par de nouveaux besoins, de raison de travailler, celui-là est pris parfois du désir d’un troisième état, qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, d’un mouvement bienheureux et paisible : c’est la vision du bonheur des artistes et des philosophes. » (Nietzsche Humain, trop humain, I, § 611, Bouquins I, p. 680)

UN PETIT PAYSAGE SORDIDE
AU FOND DU PLACARD

Pour vaincre cette mort temporel, il fait. « Il fait tout», souligne Michèle, comme dans son ballet, «le décor, les costumes, il a même trouvé le titre : le Bal des Ardents». Il peint une salle du Château en blanc, complètement blanc. Comme pour donner un sens à cette maison du Bon-Dieu « ouverte à tous».Mais le blanc lui-même ne trompera pas, il sera terrifiant, affreux. Ce sera le blanc du rejet et de la peur : « Tout en blanc. Rien que du blanc. La pièce sera tellement blanche que personne n’osera y rentrer. Pour mon mécène, je peindrai, tout de même, un petit paysage sordide et désolé, là-dedans, dans ce placard, en pénitence, dans le cabinet noir. Vous seul aurez la clé ! »

MORT DE RAGE !
MORT DE HONTE !
MORT D’HUMILIATION !

Il y a l’ennui, mais aussi l’échec. L’ennui est terrible, mais ce qui peut arriver de pire, c’est l’échec, car l’échec et l’indifférence c’est la mort. Après le fiasco de son ballet, Roland dit à Michèle qu’il «  était mort ! » et après un temps, il continue : « mort de rage, mort de honte  et d’humiliation !  Un désastre ! Nous avons sombré ! Même pas dans le ridicule, mais dans l’indifférence ! Ils sont tous partis au milieu du spectacle, les uns après les autres, sur la pointe des pieds. Je suis resté seul sur un strapontin !»

Il voudrait toutefois que Michèle soit heureuse. Mais il n’a pas le temps de l’aimer. C’est au-dessus de ses forces. « Ce qu’il y a de plus tristes, c’est que je t’aime pas assez » reconnaît-il à Michèle.

DANS LA MONTAGNE AVEC MICHELE

Julien, l’ouvrier, raisonné et calme, le présent, l’innocence, le dévouement. Il est clair que le cœur de Grémillon est du côté de Julien. Au bord de la fontaine quand son visage rencontre celui de Michèle, les deux ne font plus qu’un. Ils sont comme frère et sœur. Il est le lisse, livide, presque transparent. Ils sont peu nombreux à le voir, il passe. Sa beauté est quasi-informelle, intemporelle. Il en est presque raide, rigide, même quand il descend bras dessus, bras dessous dans la montagne avec Michèle, dans un plan final.

C’EST UN PAYS PERDU !

Michèle en débarquant dans ce coin des Alpes de Hautes-Provence découvre cette montagne que l’on transforme, que l’on désintègre et pulvérise, qu’on atomise. Cette unité éclate en de multiples petits rochers qui dévalent vers le bas. La hauteur est magnifiée, comme le génie de la Bastille ou la Grande-Roue de Paris. Comme ce bloc, les humains autour de Michèle vont se désintégrer en voulant ou en croyant s’unir à elle.

Pas d’arbres mais des rochers et des lignes de crêtes, pour mettre en valeur autant les personnages que les caractères.
Comme le dit Cri-Cri (Madeleine Renaud) à Michèle, « c’est un pays perdu ». Les gens le sont aussi en arrivant ici. Être sauvé s’est partir, à Paris par exemple, où s’attacher à Michèle, sorte de radeau navigant dans un des cercles de l’Enfer.

J’insiste sur ce point, le détail !
L’imagination, ce n’est rien, c’est du vent ! 

Jean Grémillon a commencé par le documentaire avec des sujets aussi divers que le revêtement des routes (1923), l’étirage des ampoules électriques, le roulement à billes ou la fabrication du ciment artificiel (1924).
Le premier plan commence donc par une vision de la montagne, une trompette avec des coups rapides, puis deux, nouvelle rafale, deux coups et un long. La caméra s’arrête nette sur le panneau « Attention aux Mines – Danger de Mort ». Nous sommes prévenus, nous aurons du sang, du sensationnel, des meurtres et des explosions de toutes sortes. Vient l’explosion, comme si la montagne partait en fusion, se réveillait. Un grand nuage blanc, suivi d’une multitude de galets roulants au fond du ravin. Chaque fragment qui tombe est important, il est cette montagne.
La  diatribe de Marcel Lévesque sur la force du détail qui balaye cette imagination qui n’est en fait « que du vent ». « Ce qui compte, c’est la documentation, le détail. J’insiste sur ce point, le détail ! »

UN ANGE DANS LA MAISON DU BON DIEU

Michèle Lagarde (Madeleine Robinson), descend du bus comme si elle descendait du ciel,  absorbée par la montagne magnétique, comme s’il s’agissait de sa création, que seules les cloches de la calèche feront sortir de son émerveillement. C’est l’Archange Gabriel tombé du ciel, que le malin emportera ! La pureté et la blancheur, l’innocence et l’Amour. Elle se dirigera d’abord avec Patrice, nouveau Méphistophélès à l’auberge-volière, l’Ange Gardien et ensuite au Château de Cabrière, la « Maison du Bon-Dieu » (Patrice). Pour enfin, lors du bal endiablé, sous l’air du Veau d’Or du Faust de Gounod, retrouver son nouvel amant Julien.

LE MAL EST DANS LE BAL

Le bal débridé comme l’ultime tentative du diable pour posséder l’ange. La danse dans sa tentation, dans son relâchement des corps, que la raison ne contrôle plus : « les danses sont toujours dangereuses ; c’est pourquoi les confesseurs doivent, autant qu’il est en leur pouvoir, en éloigner les paroissiens…Les prêtres ne peuvent jamais approuver d’une manière positive ce genre de divertissement ni s’y livrer ou y assister » (le Manuel du Confesseur, les danses et les bals). Cette danse, de plus, n’est pas n’importe laquelle, c’est celle du Veau d’Or, sans retenue, débridée, totalement. Plus aucune croyance. Tout ce vaut.

TU NE SERAS JAMAIS
COMBIEN JE T’AIME !

Si Michèle semble tomber du ciel, elle ressemble au mouton que l’aigle veut prendre dans ses griffes, et dont on parle tout au long du film. Cet aigle démoniaque, ici Paul, qui fascine et terrorise en même temps. Les êtres sont ses proies. Il a tué déjà pour assouvir son amour dans un épisode qui a fait la une des journaux à scandale. Il est prêt à tuer encore pour conquérir Michèle en utilisant Cri-Cri (Madeleine Renaud), en mettant en joue Julien (Georges Marchal) dans le parc du château, en embauchant Roland (Pierre Brasseur) afin que celui-ci amène Michèle dans sa tanière de Cabrière.

DES PIERRES, DU VENT, DU SOLEIL
ET DE LA NEIGE EN HIVER !

Cri-Cri, transie devant Paul, n’est qu’un esclave. Elle attend et ne vit que pour Paul. Elle a tout abandonné pour lui : son métier de danseuse reconnue à Paris, son avenir en l’attendant à l’Ange Gardien, en lui donnant son âme et son amour exclusif. « Tu ne seras jamais combien je t’aime !». Elle a perdu depuis sa joie. Le temps lui semble long dans cette interminable attente et ce qu’elle acceptait auparavant commence à devenir une plainte : « des pierres, toujours des pierres,… et du vent,…du soleil,…la neige l’hiver,…Ah oui ! C’est sauvage ! » Elle se réfugie dans ce reste d’amour, dans sa volière, dans son attente et dans les cartes de son tarot qu’elle fait parler en énumérant ce qui fait son univers : «  le ciel, la terre, eau, ruisseau, murmure, poudre : poussière et cendre (pour le barrage que les ouvriers construisent), ténèbres : absence, perfidie (pour Paul), le ciel, la terre, les éclairs, la foudre, etc. »

LA VERITE EST SORTIE DU PUITS !

Roland reste dans la tourmente d’une création qui le dépasse et qu’il ne peut maîtriser. Il est possédé lui-aussi, mais par ce qu’il lui échappe ! Même quand celui-ci le possède !
Roland ne veut plus de Michèle qui l’attend patiemment. Il est l’homme, perdu : « Moi ! Un jour, je peindrai un grand désert sur une toute petite toile et tout le monde aura peur ! La vérité est sortie du puits, elle se secoue ! Elle nous éclabousse ! Nous sommes trompés, perdus tous les deux »

OUI, JE T’AIME ! MAIS JE ME PREFERE !

Perdu aussi par son égoïsme absolu : «  Ce qu’il y a de plus triste, c’est que je ne t’aime pas assez ! Oui, je t’aime ! Mais, je me préfère ! »

Ne plus savoir ce qu’aimer veut dire

Michèle en descendant du bus, reste portée dans ce nuage d’un amour absolu, puis déçu, puis fataliste.
L’amour est d’abord sa vérité, sa vie. Aveugle, elle embrasse avec passion Julien qui se trompe de chambre sans attendre la lumière. Ça ne peut être que lui. Elle aime « toutes les fleurs, surtout les tournesols ».
Elle attend Roland, sa première question : « Monsieur Roland Maillard est-il arrivé ? », se ruer vers ce téléphone qui sonne et qui ne peut être que pour elle, bien-sûr. Dès qu’elle le voit, son cœur s’emballe : « je suis si heureuse ! Pourquoi ne m’as-tu pas donnée signe de vie ? », « tu m’as dit soit sage et attends-moi ! J’ai été sage ! Pourquoi es-tu méchant avec moi ? »… Pour finir Roland lui lance : «  Je t’assure, si tu m’aimes vraiment, tu devrais me quitter ! »

Jacky Lavauzelle

 

André MAUROIS La Fragmentation du moi

 André MAUROIS

André Maurois & La fragmentation du moi Artgitato
LA FRAGMENTATION DU MOI
&
LA DERIVE DU TEMPS et DES ÊTRES

1/ LES THEMES MAJEURS d’André Maurois

A l’image de Mme Fontanes qui a « démonté toutes les pièces du mécanisme intellectuel de son mari » (Les Roses de septembre),  nous tenterons de démonter et de remonter une partie des  rouages et des pièces de l’œuvre d’André Maurois.

Les thèmes majeurs dans l’œuvre de Maurois se dessinent évidemment : une fragmentation, une métamorphose, une dérive de l’être dans le temps, une description d’une société monadique, de castes, l’importance des femmes, de la nature ou encore l’importance de la musique, de la simple voix flûtée à la symphonie endiablée, dans de nombreux descriptifs, l’importance apportée aux paysages dans la structuration d’une pensée ou dans la naissance d’une émotion, dans l’amour de certains lieux qui reviennent en boucle : la Normandie, l’Angleterre ou l’Italie.

2/ DE LA SOUDAINE JEUNESSE AUX SOLEILS DEFUNTS

Un des thèmes revenant constamment dans son œuvre : le temps, la durée, la mémoire, en somme, l’être ou l’âme, le moi dans le temps, et sa transformation dans ce passé mystérieux.

Déjà la seule maîtrise de notre être présent semble complexe. Notre être présent, là, que nous voyons à travers le miroir, nous étonne, nous déstabilise et nous questionne. Nous rajeunissons, nous vieillissons parce que ce que nous vivons dans l’instant est gai ou douloureux. En une fulgurance, le temps se joue de nous : « Fontane, dans une glace accrochée au mur, aperçut leurs deux visages et fut frappé par la soudaine jeunesse du sien. Ses yeux brillaient  et un air de sérénité semblait effacer les deux plis profonds de sa bouche. » (Les Roses de septembre)

Pour que, peu de temps après, Fontane retrouve son âge réel, peut-être même encore un peu plus vieux, avachi, cassé, déformé et abattu par la foudre des sentiments qui retombe : « En remontant l’escalier du Granada, Fontane sentit soudain qu’il était de nouveau un vieil homme. Son humeur avait changé brusquement, comme ces places de village qu’a transfigurées, un instant l’éblouissement d’une fête et qui se retrouvent, après les dernières fusées, sombres et pauvres, parmi les carcasses des soleils défunts. Il éprouvait de l’humiliation, de la honte et de la fureur. « La même phrase ! pensait-il, et sur le même ton…Ah ! Comédienne !… » (Les Roses de septembre)

3/ UNE RECOMPOSITION DES TRAITS
ORIGINAUX DE MON MOI

Ce passé, ni imprévisible, ni aléatoire, puisque succession de moments vécus ou d’impressions, s’organise, se restructure et se recombine pour devenir autre, pour finir dans l’oubli, ou devenir obsessionnel. Cette recombinaison en tout cas bouleverse totalement notre moi, voire finalement le change, à devenir à terme un autre moi.

A chaque moment, nous penserons à Proust. Cette dissolution et cette recomposition rapide de l’être, comme dans un Amour de Swann : « il suffisait que…mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi et, quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je me trouvais, je ne savais pas au premier instant qui j’étais ; j’avais seulement…le sentiment de mon existence comme il peut frémir au fond d’un animal ; j’étais plus dénué que l’homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore le lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et où j’aurais pu être- venait à moi comme un secours d’en haut pour me tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi»  (A la Recherche du temps perdu, I).

UN PROUST CHIRURGIEN ET UN MAUROIS ARCHEOLOGUE

Dans Proust, le temps du changement est un temps court, celui d’une nuit, de la seconde. Proust opère en chirurgien. Maurois en observateur astronome, loin ; en regardant les grands bouleversements, tel un géologue. L’être, au fil du temps, se niche tout au long de sa vie écoulée, au fil d’un passé qui grandit, comme un arbre, cumulant ses cernes et ses anneaux ou comme une tortue portant  une carapace de plus en plus lourde, il souhaite parfois vouloir s’en débarrasser. Heureux sont les homards…

« Voyez-vous, mon ami, nous sécrétons, en cinquante ou soixante ans, une carapace d’obligations, d’engagements, de contraintes si lourde que nous ne pouvons vraiment plus la porter…Moi, j’en suis accablé…Les homards, eux, se réfugient de temps à autre dans un trou du rocher et font cuirasse neuve. Sans doute est-ce d’une métamorphose, ou d’une mue dont j’aurais besoin… » (Les Roses de septembre)

4/ UN COMPOSITEUR MYSTERIEUX
QUI ORCHESTRE NOTRE EXISTENCE

Les lignes, les cernes et les anneaux du temps ne sont, pour autant, ni linéaires ni égales dans leurs tailles. Les plus vieilles ne sont pas nécessairement les plus vite oubliées. Nos souvenirs et nos êtres sont entre les mains de ce « compositeur mystérieux qui orchestre notre existence »(Climats).

La densité du temps. Certaines secondes valent des années. Des existences se concentrent dans la force d’une émotion. Un temps qui se contracte ou se dilate, se remplit ou se vide comme une outre de tout ce qui l’entoure, comme le décrit Proust : « Une heure n’est pas une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément » (A la Recherche du temps perdu, III) ou encore « les mesures du temps lui-même peuvent être pour certaines personnes accélérées ou ralenties. » (III). Amnésie, hypermnésie, paramnésie,… fausse mémoire, vraie reconnaissance, distraction de l’être, cheminement :

DES JOURS QUI VALENT DES ANNEES

« En ces quelques semaines, j’ai plus vécu là-bas qu’en ma vie toute entière. Comment mesurer la longueur d’un temps aboli sinon par la quantité d’images laissés par lui en notre esprit ? Chacun des jours passés avec Dolorès vaut, dans ma mémoire, une année. » (Les Roses de septembre). Comme si le plaisir se détournait du temps, s’en soustrayait. Ce passage nous rappelle celui de la Recherche : « c’était peut-être bien des fragments d’existence soustraite au temps, mais cette contemplation, quoique d’éternité, était fugitive. Et pourtant, je sentais que le plaisir qu’elle m’avait…donné dans ma vie était le seul qui fût fécond et véritable » (A la Recherche du temps perdu, III)

5/ NOS EMOTIONS LES PLUS FORTES
SONT-ELLES LES PLUS RESISTANTES ?

Nous sommes néanmoins aujourd’hui, la somme, plus ou moins,  des expériences de notre passé. Pour ne plus être, il suffirait d’oublier dans sa totalité ce temps, peut-être en s’enfonçant dans le bleu d’un verger.

« J’ai l’impression que si nous nous enfoncions dans ce verger bleuâtre, vous et moi, nous y oublierions le passé et ne reviendrions jamais sur terre. Le Léthé doit couler tout près d’ici. » (Les Roses de septembre)

D’abord le naître et l’être ; un être puis un autre lié à la défragmentation du précédent, et ensuite un être différent, un plus d’être, jusqu’au plus d’être du tout dans un dernier final. Quel est notre moi fondamental ? Qu’est ce qui fait que nous sommes toujours un peu le même ? Le jeune homme que nous étions et l’homme que nous sommes sont-ils encore un peu les mêmes ?

« Or l’homme que vous rencontrez dix ans, vingt ans plus tard, est celui d’un temps M’, M’’ ; il n’y a plus en commun, avec l’auteur de votre livre bien-aimé, que des souvenirs d’enfance, et encore… » (Les Roses de septembre)

« Nos émotions les plus fortes meurent, ne trouvez-vous pas ? Et on regarde la femme qu’on était il y a trois ans avec la même curiosité et la même indifférence que si elle était une autre. » (Climats)

« Peut-être parce que je suis devenue, pour ma fille, trop différente de la femme que font renaître ces souvenirs… » (L’Instinct du bonheur)

6/ ET QUE MEUVENT NOS HUMEURS

Des êtres morcelés en puzzles irréguliers, donc inconstants et changeants, et infidèles. L’être qui parle qui pense n’est fidèle qu’à cet être là, le temps du présent. Comme le disait Montaigne : « Chaque jour nouvelle fantaisie et se meuvent nos humeurs avec les mouvements du temps »

« Je ne comprends pas du tout qu’elle importance à la fidélité, avait-elle dit avec une diction martelée qui donnait toujours à ces idées un air abstrait et métallique. Il faut vivre dans le présent. Ce qui est important, c’est de tirer de chaque moment ce qu’il peut contenir d’intensité. On y arrive que de trois manières : par le pouvoir, le danger ou par le désir » (Climats)

7/ UN MOI PRESENT ET UN MOI DISPARU

En fait, cette métamorphose engendre des actions qui ne sont, peut-être, plus les nôtres et donc rend possible le pardon de l’autre pour ses actions répréhensibles.
Tout devient possible. « Supposez que demain, je chasse théâtralement de Preyssac Valentine que j’aime et qui m’aime, Valentine qui peut-être, il y a vingt ans, a été coupable et imprudente, mais qui n’est plus la même femme, qui se souvient à peine de ses actions de ce temps-là et de leurs causes réelles… » (L’Instinct du bonheur)

« L’homme qui regrette n’est plus l’homme qui a été coupable. Et ce n’est certes pas moi qui reprocherai à votre Moi présent et purifié les erreurs de votre Moi disparu. » (Ariel ou la vie de Shelley)

Le passé n’est plus. Il n’est déjà plus réel. Sans être encore un rien du tout. Il se réveille, comme dans la madeleine proustienne, où parfois-même se révèle dans une profondeur encore insoupçonné. Il suffit parfois de rencontrer un espace familier, une odeur particulière ; il nous renverra immédiatement dans un autre temps oublié, en rendant présent ce qui est, pour l’heure absent. Comment s’opère ce choix dans notre cerveau entre les images et les impressions qui resteront et les autres. Pourquoi des périodes entières meurent pour renaître et souvent meurent à jamais dans un total oubli. Rappelons-nous l’image proustienne des portes : « si nos souvenirs sont bien à nous, c’est à la façon de ces propriétés qui ont des petites portes cachées que nous-mêmes souvent ne connaissons pas. » (A la Recherche du temps perdu)

« Pourquoi certaines images demeurent-elles pour nous aussi nettes qu’au moment de la vision, alors que d’autres en apparence plus importantes, s’estompent puis s’effacent si vite ?» (Climats).

« Voyez mon cas : oui, il y a eu dans ma vie une affreuse tragédie, mais parce qu’elle est toujours restée muette, elle est maintenant comme étrangère…Et il faudrait la réveiller ? Commencer entre Valentine et moi, un dialogue douloureux qui ne finirait plus qu’avec notre mort ? » (L’Instinct du bonheur)

8/ « NOUS RECONNAISSONS LEUR VERITE
PASSE A LA FORCE PRESENTE
DE LEURS EFFETS »

Il n’y a pas, nous le savons bien, une chronologie des événements. Un autre ordonnancement s’opère, mystérieux, magique.

« Les souvenirs de l’enfance ne sont pas, comme ceux de l’âge mûr, classés dans le cadre du temps. Ce sont des images isolées, de tous côtés entourées d’oubli, et le personnage qui nous y représente est si différent de nous-mêmes que beaucoup d’entre elles nous paraissent étrangères à notre vie. Mais d’autres ont laissé sur notre caractère des traces à ce point ineffaçables que nous reconnaissons leur vérité passée à la force présente de leurs effets. » (Le Cercle de Famille).

Cette jeunesse nous paraissais interminablement longue et monotone, souvent ennuyeuse ; et pourtant, il ne reste que quelques images, quelques photographies, rochers dans un océan immense informe.

« Quand je relis mon journal de jeune fille, j’ai l’impression de voler dans un avion très lent au-dessus d’un désert d’ennui. Il me semblait que je n’en finirais jamais d’avoir quinze ans, seize ans, dix-sept ans. « (Climats)

9/ CREER UN PASSE QUI NE FUT POINT

L’être du passé n’est plus, n’est pas, l’être présent. Rien n’interdit alors de faire de cet être, un être inventé, changeant, au gré des désirs et de notre volonté, ou d’une cristallisation amoureuse : « – Comme je suis bien ! dit-elle…Il me semble que je t’ai toujours connu…-L’amour, dit-il, créé, comme par magie, les souvenirs d’un passé merveilleux qui ne fut point. »(les Roses de septembre)

 « Je vous ai dit qu’elle vivait surtout dans l’instant présent. Elle inventait le passé et l’avenir au moment où elle en avait besoin puis oubliait ce qu’elle avait inventé. Si elle avait cherché à tromper, elle se serait efforcée de coordonner ses propos, de leur donner au moins un air de vérité ; et je n’ai jamais vu qu’elle s’en donnât la peine. Elle se contredisait dans la même phrase » (Climats)

Invention ou failles dans la mémoire, les failles sont parfois si nombreuses, que l’être sans trouve chamboulé. Qu’est ce qui est vrai ? Quelles sont les images, les sensations que nous possédons vraiment en les ayant vécus totalement. Quelle part pour le rêve ?

« Oublier le passé…Que cela paraît difficile, impossible, et que c’est facile si le décor de la vie change entièrement !…A partir de 1919, nous sommes venus vivre dans ce pays, où notre histoire était ignorée. Je vous assure que souvent, au cours de ces dernières années, je mes suis demandé si cette histoire était vraie. Qu’étais Martin-Buissière ? Un fantôme, le souvenir d’un rêve. » (L’Instinct du bonheur)

10/ AU MOINS UN AIR DE VERITE,
JUSTE UN AIR

Cette lecture de notre mémoire n’est, bien entendu, pas nécessairement mytho-maniaque, mais en tout cas elle permet aussi d’éviter le vulgaire, le commun  donc l’ennui :

« Elle disait : « Qu’est-ce que c’est que la vie ? Quarante années que nous passons sur une goutte de boue. Et vous voudriez qu’on perdît une seule minute à s’ennuyer inutilement » (Climats)

« Je vous ai dit qu’elle vivait surtout dans l’instant présent. Elle inventait le passé et l’avenir au moment où elle en avait besoin puis oubliait ce qu’elle avait inventé. Si elle avait cherché à tromper, elle se serait efforcée de coordonner ses propos, de leur donner au moins un air de vérité ; et je n’ai jamais vu qu’elle s’en donnât la peine. Elle se contredisait dans la même phrase » (Climats)

Tout s’opère, se mélange, le vrai, l’avoué, le passé décoré, les images qui s’imposent, et partent aussi rapidement, dans des rythmes différents. Mais au final, tout va si vite.  

«En marchant, je vois passer ma vie, comme les personnages des films. Elle me semble une toute petite chose. Je pense que ma vraie jeunesse, celle où l’on croit encore à la réalité d’un univers féérique, est finie. Comme cela a été vite. » (Le Cercle de Famille).

« -Ah ! Monsieur Schmitt, vous autres incrédules, vous êtes comme les éphémères qui dansent au soleil et ne pensent pas qu’ils seront morts le soir ». (Le Cercle de Famille)

11/TIRER DE CHAQUE MOMENT
CE QU’IL PEUT CONTENIR D’INTENSITE

Une  possibilité pour stopper ces mouvements virevoltants du temps c’est s’ancrer très fort dans l’immédiateté du présent, sans imagination, ni création, presque dans une vie animale. 

« Ce jour-là, pour Odile, la vie c’était une tasse de thé, des toasts bien beurrés, de la crème fraîche, c’est peut-être que les uns vivent surtout dans le passé et les autres seulement dans la minute présente » (Climats)

 « Je ne comprends pas du tout qu’elle importance à la fidélité, avait-elle dit avec une diction martelée qui donnait toujours à ces idées un air abstrait et métallique. Il faut vivre dans le présent. Ce qui est important, c’est de tirer de chaque moment ce qu’il peut contenir d’intensité. On y arrive que de trois manières : par le pouvoir, le danger ou par le désir » (Climats)

L’être dans cette dérive du temps, de fait tout en se défaisant. Comme une petite pièce de notre présent qui pourrait à elle-seule transformer radicalement l’ensemble de notre être sur lequel elle se pose. Nous voguons dans le mystère des choses et,

O mysterio das cousas, onde esta elle ?
Onde esta elle que nao aparece
Pelo menos a mostrar-nos que é misterio?
(Fernando Pessoa, Poèmes de Alberto Caeiro, XXXIX)

Jacky Lavauzelle

André MAUROIS Une certaine idée du Monde

 ANDRE MAUROIS

André Maurois une certaine idée du monde Artgitato

LES IDEES DE SON MONDE
ou
UNE CERTAINE IDEE DU MONDE

1/ LES IDEES DE SON MONDE

Le « monde », la classe dirigeante, ses codes, ses idées. En être. En être, c’est accepter et se plier à l’ensemble du protocole, même, et peut-être surtout, du plus insignifiant, vu de l’extérieur : « Surtout je crois que j’ai de l’influence sur lui. Au début, je lui ai dit que je détestais les idées de son monde. Il m’a répondu que ce n’était pas son monde. » (Les Roses de septembre)

Une noblesse qui s’affirme, s’entraide, se coopte. Un monde qui s’est dessiné depuis de très longues années et qui prospère. Du mariage aux amitiés, les intérêts sont protégés, développés, analysés. Bakounine disait dans un numéro de l’Egalité de 1869 : « Car toute politique bourgeoise, quels que soient sa couleur et son nom, ne peut avoir au fond qu’un seul but : le maintien de la domination bourgeoise ». André Maurois nous décrit au fil de ses romans, une caste de nobles coupée du monde. Peu, voire pas, de description du monde ouvrier ; le monde bourgeois lui-même est regardé avec soit de la curiosité, soit du dégoût.

1/ « ON SENT TOUT DE MÊME QU’ILS NE SONT PAS DE NOTRE MONDE« 

Le sentiment de sa classe reste le plus fort, tout oriente l’enfant à reproduire certains schémas prédéfinis, de l’école, de la famille ou des relations. L’œil de Maurois dans cette mondalogie de classe regarde les autres avec l’œil du colonial regardant un monde étrange, parfois grotesque et souvent vulgaire.

 « -Curieuses gens, pensa t’elle, ces Romilly…Affectueux, déférents, mais curieux…On sent tout de même qu’ils ne sont pas de notre monde. » (L’Instinct du bonheur)

La beauté de certaines personnes hors castes, permet de rapides écarts, le temps d’une brève rencontre et d’un rapide assouvissement ;  « Les belles boulangères et marchandes de Venise étaient pourtant d’une espèce très différentes de la sienne. Mais la comtesse Guiccioli unissait une reposante et affectueuse sottise aux grâces d’une femme bien née. » (Ariel ou la vie de Shelley)

3/ LES MALHEURS DE LA NAISSANCE

Les classes dirigeantes acceptent, à de rares exceptions, une possible intégration ; mais il va falloir que l’accédant montre ténacité, et surtout empressement mesuré. Les codes sont souvent complexes et toujours douloureux pour tout nouvel élu.

« Il a toujours été un si grand admirateur de la jeunesse et la sienne a été gaspillée parce que le point de départ était trop bas ; il lui a fallu quarante ans pour atteindre le niveau d’où sont partis un Peel, un Gladstone, un Manners. Malheur de la naissance, le plus dur peut-être de tous, parce que le plus injuste. Maintenant « c’est venu trop tard. »  (La vie de Disraeli)

Celles, qui par leur mariage, passe le pont-levis, s’en souviendront toute leur vie. Car ce sont le plus souvent des belles bourgeoises, de part l’effet combiné de leur beauté et de leur richesse, qui arrivent à rentrer dans le cœur de la forteresse.

« Les Saviniac, dit Valentine, voudront pour leur fils une fille bien née. – Ma chère, dit Mme de Guichardie, j’ai souvent parlé de cela avec Xavier ; il est beaucoup trop intelligent et moderne pour s’attacher à la naissance quand il s’agit d’une femme… S’il avait une fille à marier, ce serait une autre histoire…» (L’Instinct du bonheur)

« ELLE S’EXCUSAIT INUTILEMENT DE SA NAISSANCE RICHE ET BOURGEOISE« 

« Elle essaya de parler d’elle-même, de sa vie triste chez ses parents, de ce qu’elle eût aimé à faire pour les ouvriers de son père. Elle s’excusait inutilement de sa naissance riche et bourgeoise. » (Ni Ange ni bête)

 « -Eh bien ! On dit surtout que, si vous accepté à votre retour de Paris d’épouser un homme qui n’était pas en somme de votre monde…c’est que vous ne pouviez faire autrement. » (Ni Ange ni bête)

 4/ CE NE SONT PAS DES GENS
COMME NOUS

Mais la raison doit reprendre ses droits. La récréation est terminée. Ils ne sont pas nous. Ils nous amusent un peu, mais leur place n’est pas ici. Qu’ils retournent rapidement dans leur quartier malsain.

« ‘Ce ne sont pas des gens pour nous’ était une phrase Marcenat et une terrible condamnation » (Climats)

« Un visage nouveau surprenait, dans ce milieu fermé, comme un chien inconnu dans les rues de Combray » (Les Roses de septembre)

La caste dirigeante avec ses codes, devient un territoire apaisant, serein, charmant.

Tout est si simple pour qui y est né.

« Les deux hommes furent contents l’un de l’autre ; Byron trouvait en Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait conservé l’aisance charmante des jeunes gens de bon sang. » (Ariel ou la vie de Shelley)

« LES QUALITES DE CARACTERE DE SA RACE »

« Elle (Mathilde de La Mole) possède à un très haut degré les qualités de caractère de sa race pour n’être pas heurtée par les faiblesses de son monde. » (Sept visages de l’amour)

Des compositions séculaires, rodées, huilées, telles que des rencontres pourraient s’opérer naturellement, sans aucun dysfonctionnement ou incompréhension, entre des époques différentes. Un continuum sans faille, où la vie s’écoule aux rythmes des soirées mondaines.

« On pourrait dire que les personnages d’A la Recherche du temps perdu sont descendants directs de ceux de la Princesse de Clèves. Ils appartiennent au même monde ; ils vivent dans les mêmes salons et M. de Nemours fut certainement, au dix-septième siècle, cousin des Guermantes. » (Sept visage de l’amour)

5/ S’ELEVER DU SENTIMENT DE CASTE
AU SENTIMENT NATIONAL

Seul un séisme pourrait remettre en branle un tel édifice. Une évolution ne serait suffire. Certains en appellent à un sentiment plus large, notamment à l’écoute des bottes et des guerres qui se préparent…

« Sa grande tâche était l’éducation du parti ; il avait à le sortir de la protection ; à l’élever du sentiment de caste au sentiment national ; à lui apprendre le souci du confort populaire et de la solidité de l’Empire » (La vie de Disraeli) … ou d’une révolution qui rebattra les cartes.  « Tout le monde a envie de quitter une famille, un groupe social. On reste par lâcheté, par habitude. Une révolution donne à chacun sa liberté. » (Le cercle de Famille)

UNE CLASSE CONDAMNEE ?

« Pensez, à notre époque…Elle va vers un complet bouleversement. La classe à laquelle nous appartenons, Pauline et moi, est aussi condamnée que l’était la noblesse ne 1788 » (Les Roses de septembre)

Déjà de nombreuses voix se font entendre qui refusent cet état :  « As-tu compris qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie, il existe un antagonisme qui est irréconciliable, parce qu’il est une conséquence nécessaire de leurs positions respectives ?  Que la prospérité de la classe bourgeoise est incompatible avec le bien-être et la liberté des travailleurs, parce que cette prospérité exclusive n’est et ne peut être fondée que sur l’exploitation et l’asservissement de leur travail, et que, pour la même raison la prospérité et la dignité humaine des masses ouvrières exigent absolument l’abolition de la bourgeoisie comme classe séparée ? Que par conséquent la guerre entre le prolétariat et la bourgeoisie est fatale et ne peut finir que par la destruction de cette dernière ? » (Bakounine,  L’Égalité, 7-28 août 1869, la Politique de l’Internationale)

Jacky Lavauzelle

 

André MAUROIS ou La Musique dans la Nature

André MAUROIS

André Maurois & La Musique de la nature Artgitato
La Musique
dans la nature

Le charme d’une musique rode, habille ou se jette sur les protagonistes dans l’œuvre d’André Maurois.

1/  » De la musique avant toute chose » (Verlaine, Art poétique)

Elle reste essentiellement terrienne. Quand la musique des hommes cherche à atteindre le ciel et le divin, les croassements des corbeaux ou les rafales d’une mitrailleuse nous rappellent la mort par ce qu’elle a de plus directe : le sang.

« Les corbeaux s’échappaient avec de grands mouvements d’ailes des hautes tours carrées aux fenêtres géminées et leurs croassements bruyants couvraient la musique éternelle des cloches. –Ils sentent le sang, dit à Geneviève une vieille qui sortait de l’église. » (Ni Ange ni bête)

« On devinait au-dehors les lueurs des fusées qui montaient et descendaient doucement ; le Padre et le docteur décrivaient encore leurs cadavres tout en manœuvrant prudemment les pièces d’ivoire du petit échiquier ; le canon et la mitrailleuse, coupant le rythme voluptueux de la valse, en firent une sorte de symphonie qu’Aurelle goûta assez vivement. » (Les Silences du Colonel Bramble)

2/« Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! »

La musique de la nature n’est ni sérieuse, ni solennelle et pontifiante, c’est l’image des pintades criardes au plein milieu d’une ferme qui renvoie à l’orchestre sérieux et raides. La nature en contrepoint.

« Le bruit du moteur devenait plus précis. Gaston arrivait à la métairie des Bruyères. Dans la cour, il traversait une troupe de pintades, dignes et noires, comme un orchestre qui revient à ses pupitres, les hommes passaient les gerbes à la batteuse. » (Ni Ange ni bête)

André Maurois nous le rappelle à l’envi : la musique reste un élément essentiel, primordial. Elle se doit de rester près des hommes et ne pas prendre la grosse tête. Il ne l’aime ni grandiloquente ni exagérée, il ne l’aime pas non plus frivole et anarchique ; elle doit être pour le monde, dans le monde, ce n’est que dans le sentiment amoureux qu’elle deviendra symphonique, passionnée et exaltée :

«La musique, mon cher, c’est comme la religion…C’est excellent, mais pas jusqu’à l’exaltation » » (Le Cercle de Famille)

3/   » C‘est des beaux yeux derrière des voiles » (Verlaine, Art poétique)

C’est donc par des petites touches éparses, une note de couleur ou une voix flûtée, que la musique s’infiltre et nous rend joyeux, voire amoureux :  « Seuls les volets gris bordés de vert mettaient une note vive et humaine dans ce royaume de la terre. » (Les Silences du Colonel Bramble)

 « Sur quoi Mademoiselle, ayant prononcé de sa voix flûtée, releva légèrement sa large jupe noire, et, montant les marches de pierre avec une vivacité inattendue, disparut aux yeux de Philippe et alla commander son dîner » (Ni Ange ni bête)

Des éléments qui parcourent constamment nos êtres, comme l’eau du ruisseau pénétrant la roche dans sa chute : « L’eau courante a, comme la musique, le doux pouvoir de transformer la tristesse en mélancolie. Toutes deux, par la fuite continue de leurs fluides éléments, insinuent doucement dans les âmes la certitude de l’oubli. » (Ariel ou la vie de Shelley)

  « Qu’il était agréable de composer pour elle, avec un peu d’inquiétude, un bouquet de fleurs de champs, bleuets, soleils d’or et marguerites, ou une symphonie en blanc majeur, arums et tulipes blanches » (Climats)

L’amour donne à la nature d’autres couleurs et d’autres lumières. « La nature que j’avais tant aimée depuis qu’Odile me l’avait révélée, ne chantait plus que par des motifs mineurs et tristes. La beauté même d’Odile n’était plus parfaite et il m’arrivait de découvrir dans ses traits les signes de la fausseté. C’était fugitif» (Climats)

 Même si l’amour à sa musique propre et majestueuse…

Jacky Lavauzelle

André Maurois – La lente dérive vers la mer

André MAUROIS
AndreMaurois 2
 La lente dérive
vers la mer

C’est le destin, maître de tout qui dirige le mouvement. Sans libération avec lassitude, oubli, parfois résignation attendue et sereine, toujours dans l’abandon de toute volonté :

« The weariest river, répétait-elle souvent, la rivière la plus lasse, j’aime bien ça…C’est moi, Dickie, la rivière la plus lasse… Et je m’en vais tout doucement vers la mer. » (Climats)

« Maintenant nous irons à pied. Je veux vous montrer la petite chapelle ancienne, celle où s’agenouille le torero avant de tuer ou d’être tué. Vous aimé les corridas, maestro ? No ? Je vous les ferai aimer. Mais d’abord il faut aimer la Mort. Nous autres, Espagnols, pensons tout le temps à notre mort. Nous la voulons honorable et belle. Ce qui nous plaît dans les courses de taureaux, c’est une grâce souriante, face aux cornes meurtrières…Nuestra vidas son los rios – Que van dar a la ma, – Que es el morir…Vous comprenez ? « Nos vies sont les ruisseaux – Qui vont se jeter dans la mer, – Qui est la Mort.» (Les Roses de septembre)

Notre monde lui-même n’est pas brillant, la chute est là d’une mort à l’autre : « Qu’espères-tu de ce monde mort ? As-tu si grande hâte de mourir toi-même ? »  (Le Cercle de Famille)

Aussi, même sans le sentiment d’un avenir radieux de l’au-delà, la mort conserve t’elle quelques attraits : «Elle avait beaucoup aimé son père, mais elle pensait que pour lui la mort était une délivrance et aussi qu’il fallait être dure. » (Le Cercle de Famille)

« J’ai peur de la torpeur morale où je te vois tomber. Tes plaisirs ne sont plus les vrais plaisirs, tes joies ne sont plus les vraies joies et je ne puis croire que ta résignation nonchalante soit la vraie sagesse » (Le Cercle de Famille)

La grâce n’apparaît pas, même dans au dernier moment. Lassitude, réduction et disparition. La nuit est là dans un repos silencieux : « Ils dorment tous. C’est bien. La journée a été rude. Cela doit être bon de dormir » (Anouilh, Antigone)

André Maurois ou la lente dérive vers la mer
Jacky Lavauzelle

ANDRE MAUROIS – LA FEMME CAMELEON chez Maurois

André Maurois

André Maurois La femme caméléon Artgitato
La femme
caméléon

« Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que les fond de nos pensées » (Paul Verlaine, La Chanson des ingénues)

UN MORCEAU DE CIRE ENTRE MES MAINS

Une femme dans l’œuvre d’André Maurois n’a aucune personnalité, ou plutôt les a toutes ; elle a la personnalité de l’homme aimé, totalement. La femme se retrouve véritable caméléon.  Elle n’est, bien entendu, plus avec Maurois déjà ce qu’elle pouvait être du temps de Molière, par exemple. Les temps ont changé.

En ce temps là, l’homme prenait femme, la plus jeune possible, pour la « faire » à sa main, du moins le croyait-il et le souhaitait-il de tout son coeur : « Je ne puis faire mieux que d’en faire ma femme. Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme ; comme un morceau de cire entre mes mains elle est, et je lui puis donner la forme qui me plaît. »(L’Ecole des femmes, Acte III, scène 3).

La femme a changé en ce début de XXè. Des mains de « son » créateur, elle n’est déjà plus passive, bien au contraire. De cire, elle est, mais c’est elle désormais qui prend la forme la plus adéquate. Nous passons de la bougie à l’ensemble des statues du musée Grévin. Elle anticipe les souhaits de l’homme à conquérir. Sa palette est large, elle offrira le meilleur ; cela passe par une connaissance de ses désirs et de ses motivations.

 «- Très intelligente pour une femme…Oui…Enfin rien ne lui est étranger. Naturellement elle dépend, pour ses sujets d’intérêt, de l’homme qu’elle aime. Au temps où elle adorait son mari, elle a été brillante sur les questions économiques et coloniales ; au temps de Raymond Berger, elle s’intéressait aux choses de l’art. » (Climats)

POUR QUE L’HOMME S’Y LAISSE PRENDRE

Rien ne l’arrête, pourvu que l’ilusion soit parfaite, qu’elle se fonde complétement dans la peau de l’autre aimé.

« Je savais si bien, moi femme, que Machiavel lui était aussi indifférent que les rayons ultraviolets ou les émaux limousins, et que d’ailleurs elle eût été capable de s’intéresser aux uns et aux autres et d’en parler assez intelligemment pour faire illusion à un homme si elle avait cru pouvoir lui plaire ainsi. » (Climats)

« -Eh, mon cher ! Que les femmes dépendent pour leurs idées de ceux qu’elles aiment, ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas de moi… Ce qui m’étonne toujours, c’est que les hommes s’y laissent prendre et recherchent ce qu’ils appellent « les femmes intelligentes ». C’est une dépravation. » (Ni Ange ni bête)

« Au fond nous avons toujours besoin, nous femmes, de nous rehausser de quelque chose ou de quelqu’un…Il nous faut des pierres brillantes ou des hommes brillants. Pourquoi ? Parce que nous sortons à peine de l’esclavage et que nous ne sommes pas encore très sûres de notre position dans le monde. C’est cela, au fond, notre faiblesse. A chaque instant, nous voulons êtres rassurées et seule cette garde mâle, autour de nous, calme nos craintes. » (Les Roses de septembre)

 Un caméléon ou une mante religieuse absorbant l’être aimé pour en conserver sa substantifique essence et vivre sa force et sa vie : « Je suis heureuse d’être une femme, me dit-elle un soir, parce qu’une femme a beaucoup plus de ‘possibles’ devant elle qu’un homme… Un homme a une carrière, me dit Solange, tandis qu’une femme peut vivre les vies de tous les hommes qu’elle aime. Un officier lui apporte la guerre, un marin l’Océan, un diplomate l’intrigue, un écrivain les plaisirs de la création… Elle peut avoir les émotions de dix existences sans l’ennui quotidien de les vivre. » (Climats)

DEVENIR CETTE FEMME-LA

Elle prend la couleur de lieu, si le lieu est celui de l’être aimé. Elle est alors intuitive et sans morale. Tout est bon pour être aimé et garder l’être aimé, à en devenir féroce et animale : « -Qu’est-ce que vous appelez ‘féminine’ ? – Eh bien, un mélange de qualités et de défauts : de la tendresse, un prodigieux dévouement à l’homme qu’elle aime. » (Climats)

« Une femme amoureuse n’a jamais de personnalité ; elle dit qu’elle en a une, elle essaie de se le faire croire, mais ce n’est pas vrai. Non, elle essaie de comprendre la femme que l’homme qu’elle aime souhaite trouver en elle et devenir cette femme-là… » (Climats)

« Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel. »
(Paul Eluard, L’amoureuse)

La femme caméléon dans l’œuvre d’André Maurois
Jacky Lavauzelle

MAUROIS : LE CHEVALIER & LA PRINCESSE

ANDRE MAUROIS

RAFAEL Sueño del Caballero Maurois Le Chevalier & la princesse Argitato
Le Chevalier
& la Princesse
 

« Elle était en larmes et s’appuyait, se blottissait contre ce torse,
ce cœur, sans lesquels elle ne pouvait vivre »
(Maurice Drouon, Les Rois maudits, La Louve de France

 A l’origine était l’amour parfait, un héros, fort et titanesque, et sa belle, fragile, douce et tendre, voire larmoyante.

Le héros, Cavalier d’or, magnifique, serait le défenseur, armé et bataillant contre tous les ennemis. Comme dans toute l’œuvre de Maurois, la belle serait là, à attendre ou prisonnière, point fixe, dans sa chambre, sa tour ou son château aimantant le cavalier errant et tournoyant, défendant dans des contrées interlopes, lointaines ou non, l’honneur de sa dame.

Ce que ce héros défend avant l’amour, c’est la tranquillité de son foyer : « Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie conjugale. » (Ariel ou la vie de Shelley)

Pour cela, il déploie muscles et cuirasse, force et vaillance. Il n’y a jamais de réflexions inutiles ; la défense, blottie dans ses gènes, rejaillit violement, tel l’animal attaqué :

« ‘Comme je l’aime’, et je l’entendais avec une force croissante, ce thème de Chevalier protecteur, du dévouement jusqu’à la mort qui avait accompagné pour moi depuis l’enfance l’idée de l’amour véritable » (Climats)

« Mais en écoutant cette attaque contre Odile, cette attaque juste et mesurée, mon réflexe fut celui du Chevalier et je défendis ma femme avec force. » (Climats)

« Toutes les fois qu’à l’Opéra l’on jouait Siegfried, je suppliais Mlle Chauvière d’obtenir qu’on m’y emmenât parce qu’à mes yeux j’étais une Walkyrie captive qui ne pouvait être délivrée que par un héros. » (Climats)

« Quelques jours plus tard, nous allâmes ensemble à l’Opéra voir mon cher Siegfried. Ce fut pour moi un grand plaisir que de l’écouter à côté de celui qui était devenu mon héros. » (Climats)

« Que nus requert ça en la nostre marche?»
(Mais pourquoi vient-il nous poursuivre chez nous ?)
(La Chanson de Roland, XXVIII)

Ce héros romanesque ne vieillit pas, toujours dans le mouvement, une action interminable, en dehors du temps.

« Et puis il y a un Chevalier romanesque, qui garde un cœur de vingt ans et se laisserait aller avec bonheur au vent de passion qui l’emporte » (Les Roses de septembre)

« De tel barnage l’ad Deus enluminet,»
(D’un tel courage Dieu l’a illuminé)
(La Chanson de Roland, XL)

Il est beau, bien entendu, mais surtout il brille de par l’éclat de son âme, comme de son armure : « Les voyant debout sur le seuil de la vie, il pensait à deux chevaliers errants dont les armes brillaient au soleil. » (La vie de Disraeli)

Comme dans un rêve, magnifique et pur, sublimé : « Quelquefois il (Disraeli) se couchait sous un arbre, dans le jardin à l’italienne, et rêvait. Il créait des décors étranges et brillants. Il y rencontrait des êtres parfaitement beaux, un jeune chevalier anglais qu’il sauvait de la mort, une princesse à laquelle il se dévouait. » (La vie de Disraeli)

« Meilz voelt murir que guerpir sun barnet.»
(Il aimerait mieux mourir que d’abandonner ses barons)»
(La Chanson de Roland, XL)

Ou dans une lutte qui ne peut jamais rencontrer le déshonneur ; l’issue est donc dans le mouvement jusqu’à la mort toujours là, faisant face :

« Deux chevaliers masqués combattaient ; leurs lances ne rencontraient plus que le métal ; jamais plus, pour l’un ni pour l’autre, la visière ne devait être soulevée » (La vie de Disraeli)

Le héros prend avec la Grande guerre, une autre dimension, plus vaste et patriotique : le héros de guerre :  «Les méthodes américaines permettaient d’assurer le bonheur des pauvres, par l’abondance et non par la révolution. Pendant quelques mois, jeunesse populaire et jeunesse bourgeoise avaient été unies dans le respect des héros. » (Le Cercle de Famille)

Maintenant, ils assaillent le domaine social, vaste étendue de possibles encore à conquérir, à sublimer : prolétaires, ouvriers, villes ouvrières.

« Cette clique de jeunes gentilshommes en gilet blanc, qui écrivaient des vers, parlaient de chevaliers, de donjons, de seigneurs et prétendaient conquérir les ouvriers par ces parades féodales, amusait beaucoup John Bull. » (La vie de Disraeli)

  Jacky Lavauzelle